Le Figaro [?]

 

9 mai 1945

 

François Mauriac

 

Ceux qui cherchent, au théâtre, une évasion hors du monde où ils sont condamnés à vivre auraient tort d'aller applaudir Antoine et Cléopâtre à la Comédie-Française : Shakespeare est terriblement actuel. Il l'est plus que jamais aujourd'hui où, pour reprendre la distinction de Péguy, nous ne vivons pas une « période » de l'Histoire, c'est-à-dire un temps de transition dénué d'événements essentiels, mais une « époque » et qui impose une forme au destin de l'Humanité, qui le fixe pour des siècles peut-être. Shakespeare est le poète et le dramaturge non des « périodes » mais des « époques ». Il n'est pas un mot de son drame, écrit aux environs de 1607, qui ne rejoigne une de nos angoisses d'homme survivant et se déboîtant à la surface de l'Europe aux trois quarts détruite, en ce mai glacial de 1945. Lorsque, après la disparition de Lépide (l'un des « trois Grands » d'alors), Octave et Antoine restent face à face et qu'OEnobarbus s'écrie : « Alors, ô monde, il ne te reste plus qu'une paire de mâchoires… » quel spectateur ne s'est senti broyé ?

La mise en scène de Jean-Louis Barrault, les décors de Jean Hugo pas une seconde ne nous détournent du texte immortel dont le traducteur, André Gide, a pesé chaque terme avec scrupule. Une mise en scène riche est presque toujours une usurpation et trahit l'œuvre. Ici, il n'en est rien ; deux atmosphères s'opposent et s'imposent : la Rome de César et d'Octave, Rome claire et dure, et ses lourdes colonnes qui portent le monde. — et l'Égypte étouffante et vénéneuse, fourmillante de moustiques, d'eunuques ; l’Égypte de la vase où Antoine, le grand Romain, avec ce « serpent du vieux Nil » enroulé autour de son torse d'Hercule, se couche, et d'où il ne se relèvera pas.

Comme dans tous les drames historiques de Shakespeare, mais plus qu'en aucun autre, le conflit éclate entre le devoir civique de chacun de nous, sa « fonction » officielle, et son drame particulier, l'histoire individuelle destinée à demeurer secrète, sa passion la plus cachée, son amour. Il n'est pas besoin d'être l'un des trois grands piliers du monde, pour occuper une place, un rang, pour représenter beaucoup plus que soi-même, des intérêts, des idées, une cause, — tout en demeurant une créature de chair, un pauvre cœur exigeant et faible, et dont l'horizon se limite à un autre cœur. L'univers doit s'arrêter de tourner lorsque Antoine tient une femme dans ses bras. Les messagers, porteurs de nouvelles alarmantes qui intéressent Rome et le monde, se brisent contre ce bloc immobile de Cléopâtre et d'Antoine qui mêlent leurs souffles.

Le jeune Octave, au contraire, a déjà sacrifié la passion à la politique ; sa passion ne se distingue plus de l'instinct de domination. Ce ne fut jamais un amant. Il n'a jamais appartenu à la race insatiable de ceux qui ne trouvent dans l'amour qu'une insatisfaction infinie ; et ils sont condamnés à chercher, de créature en créature, un fugitif apaisement jusqu'au jour où, comme Antoine, ils découvrent tout à coup leur double, l'être dont ils avaient soif, avec lequel ils aspirent à se confondre pour l'éternité : la hantise de la mort s'insinue en eux dès le premier jour. Alors tous les royaumes de la terre dont dispose Antoine ne sont plus qu’un collier qu’il rêve d'attacher au cou de Cléopâtre, ce cou déjà marqué du collier de Vénus. Antoine a encore des habitudes, des réflexes de conquérant, mais c'est cette petite bouche qui le retient sur une terre dont il a épuisé les médiocres délices, c'est ce corps de l'Égyptienne, corps fatigué, usé, avec ses louches meurtrissures, ce fruit blet. Ni l'adolescence, ni la première jeunesse ne sont l'âge de la volupté. Shakespeare arrête nos yeux sur le couple humain vieillissant, insatiable, et pourtant rassasié de mille et mille baisers, et la femme et l'homme n'ont plus qu'un peu de temps encore pour se chercher, pour s'atteindre enfin ! pour s étreindre au-delà du plaisir.

Marie Bell m'a paru meilleure ici qu'elle ne fut jamais : reine et gipsy, courtisane absolue, menteuse, perfide, cruelle, adorable pourtant à qui nous pardonnons tout pour cette seule parole : « Heureux cheval chargé du poids d'Antoine… » Quant à Aimé Clariond, il est « l'homme » au milieu de la vie, mais déjà sur la pente fatale, l'homme sans Dieu qui s'agrippe à un dernier amour, au bord de l'inéluctable mort. Tout le genre humain est tourné vers lui, son sort engage le sort de l'humanité : à cinquante-deux ans, il serait temps pour lui de n’être plus que ce qu’est déjà le jeune Octave, un politique attentif et aigre. Mais non, il est cet homme de sang et de chair, [mot illisible], avec ces soudaines douceurs. Clariond, desservi par une extinction de voix, a tout sauvé, surtout au second acte, grâce aux ressources de ses dons admirables. Que nous voilà loin des tragédiens hurleurs de la vieille école ! C'est un homme, c'est notre frère qui parle avec les mots de tous les jours, c'est nous-mêmes devant la mort tels que nous serons bientôt, tels que nous sommes déjà. Il se surpasse, dans l'une de ces scènes de tendresse mystérieuse où Shakespeare, avançant au-delà du cruel amour, nous montre l'affranchi Eros qui préfère mourir, l'ami qui aime son ami plus que sa propre vie. Une œuvre dramatique est grande dans la mesure où elle nous rend sensible notre destin total, notre condition d'homme. C'est par là que Shakespeare demeure inimitable. N'y aurait-il d'autre décor que quelques rideaux, nous entendrions la sourde plainte de l'Océan et nos regards éphémères chercheraient au-delà des cintres, les constellations indifférentes, la lune glacée.

Que c'est beau, une « troupe », comme celle de la Comédie-Française, réduite à ce qu'elle a de meilleur, où les rôles secondaires sont tenus par des artistes de la valeur de Pierre Dux, de Maurice Escande, de Donneaud, de Julien Bertheau, de Chevrier, de Manuel, de Jean Desailly ! Jean-Louis Barrault traverse fugitivement la scène, — mais à chaque seconde, nous sentons palpiter la présence de cet Ariel.

 

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