Le Thyrse

 

5 août 1910

Georges Buisseret

 

La jeunesse et M. Remy de Gourmont

 

C'est le propre de la plupart des querelles littéraires d'être oiseuses ; il en est même de fort nuisibles. Pour avoir mis toute la passion de leur jeunesse à en fomenter, de nombreux écrivains dont on eût pu attendre de beaux livres se virent astreints, avant que d'avoir donné leur mesure, à des renonciations plus ou moins pénibles et définitives. Il n'existe pas de jeu plus que celui-là favorable à la déperdition de nos forces nerveuses et l'on ne saurait assez se tenir à l'écart des petites coteries et des petites chapelles qui ne connaissent pas d'autre activité véritable.

Cependant, la querelle qui vient de s'allumer dans quelques revues françaises autour de la personnalité de M. Remy de Gourmont est d'un intérêt trop direct et trop grand que, pour n’être point remarquée et attentivement suivie. On connaît les positions prises par chacun des adversaires. M. André Gide donne depuis un an à La Nouvelle Revue française des petites notes qui ne tendent à rien moins qu'à miner par en dessous l'influence de M. de Gourmont. Le terrain ainsi préparé, il écrit l'article que tout le monde attendait : L'Amateur de M. Remy de Gourmont. Réponses de MM. Charles-Henry Hirsch dans le Mercure et de M. Montfort dans Les Marges. Ce dernier fait d'ailleurs plus que signaler le débat ; il y prend parti très nettement pour Gourmont contre Gide. C'est dans l'ordre, l'auteur des Prétextes ayant surtout reproché à celui des Promenades sa haine de la pudeur et de la morale. Mais M. Montfort se complaît singulièrement à restreindre le champ de la querelle. En réalité, il n'y a pas ici que Gide contre Gourmont ; derrière Gide il y a presque toute la jeunesse et derrière Gourmont il y a.… mettons qu'il y a une compagnie un peu mêlée. Au surplus, M. Montfort ne s'abuse-t-il pas en croyant avoir tout dit d'André Gide pour l'avoir qualifié de huguenot ? (Il est vrai qu'il le traite aussi d'opportuniste, mais laissons cela qui n'est peut-être que méchant). Huguenot, soit. Et Les Nourritures Terrestres ? Et cette définition de la sensualité, si ingénieuse, tirée d'une page enthousiaste sur Les Mille Nuits et une Nuit : « la sensualité consiste simplement à considérer comme une fin et non comme un moyen l'objet présent et la minute présente ? » (Xe Lettre à Angèle).

Quant à M. Remy de Gourmont, il est certain que, d'une manière générale, on lui doit bien quelque chose. Et il est même probable qu'on lui devrait davantage si seulement il l’avait voulu. Son influence pendant fort longtemps fut bienfaisante. Dans ses deux Livres des Masques, il se donna d'abord pour le héraut du symbolisme ; c'était un poste qui réclamait du courage. M. de Gourmont n'en manqua point et y ajouta souvent de l'insolence. Son audace et aussi l'autorité qu'il ne tarda pas de prendre sur le public lettré enhardirent l'attitude non moins que les efforts de l'école nouvelle et il faut convenir que nombre de paroles vives ne furent prononcées que parce que l'on sentait M. de Gourmont présent. Le Mercure de France, où il fait depuis toujours — ou presque — les Épilogues, étendant rapidement sa clientèle, l'influence de M. de Gourmont se trouva par le fait même accrue. Toutefois ce n'était déjà plus le poète ou le critique littéraire, exclusivement, que l'on écoutait en lui. Philosophe et savant, il avait prétendu devenir le « maître à penser » de ses lecteurs et il avait réussi dans la grosse majorité des cas. Sa méthode favorite était la dissociation des idées. Par ce moyen, il parvint à assouplir beaucoup d'intelligences et, usant de la méthode pour son propre compte, il débrouilla habilement et utilement quelques concepts que la paresse spirituelle de l'homme laisse, pour l'ordinaire, agglutinés. Il passa ainsi après quelques années pour un esprit très libre ; des connaisseurs s'accordèrent même à dire qu'il était devenu l'esprit le plus libre de ce temps ; et cela est vrai si la liberté intellectuelle consiste à se croire définitivement guéri de « l'horrible manie de la certitude » ; cela est vrai s'il suffit toujours d'un sourire pour nous tirer de l'angoisse ; oui, cela est vrai si l'on prouve que Montaigne eut raison d'appeler le doute un mol oreiller. Mais il se fait précisément que les hommes s'arrangent fort mal de l'oreiller de Montaigne ; ils n'y trouvent point le repos de leurs nuits ; l'insomnie les y tourmente. Ah ! qu'une petite certitude ferait bien ici l'office du cachet de bromure ! Et comme, de jour, cette petite certitude les réconforterait ! Humain, trop humain, dites-vous ? Eh ! oui, Nietzsche ni Gourmont ne nous ont pas tellement transformés, et c'est toujours le Pascal du premier chapitre des Pensées qui tient le bon bout : « Ce sont des personnes qui ont ouï-dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté. »

Que sert après tout de s'emporter ? Soyons plus simplement ce que nous sommes ; acceptons notre humanité avec ses faiblesses et ses besoins et ne balançons pas à reconnaître que d'avoir si longtemps vécu sans bien savoir à quoi nous prendre, nous nous sentons l'âme un peu lasse et l'esprit insatisfait. Certes, il est beau d'avoir le sourire et c'est peut-être plus courageux en définitive ; pourtant cela laisse une empreinte à la longue et c'est un vilain rictus que cette empreinte. Il convient donc qu'en raison de leur courage nous admirions un Anatole France et un Remy de Gourmont ; vraiment ils ont quelque chose du héros. Mais il faut les mettre sous verre, dans le coin du musée réservé aux phénomènes.

M. André Gide n'est pas tout à fait le premier à réagir contre l'influence de ces deux grands écrivains. M. Christian Beck dans Antée ne cessa pas de faire pièce au scepticisme crispant et ricaneur de M. de Gourmont et, d'autre part, l'on n'a pas suffisamment remarqué l'article admirable, en dépit de quelques exagérations téméraires — que M. Charles Dulait fit l'an dernier sur le quiétisme un peu veule, issu des doctrines intellectualistes. Il disait entre autres bonnes choses : « Soyons de notre époque, c'est-à-dire contre notre époque : la mission du penseur est de faire contrepoids aux erreurs de son siècle. Il suffit que chacun pense, parle et agisse selon qu'il importe au temps dans lequel son œuvre s'accomplit. Ainsi sourirent Renan et MM. France et de Gourmont, alors que l'intelligence comme la noblesse imposaient le sourire. Depuis, l'imitation de ce sourire a été si grimacée, qu'aujourd'hui ce n'est plus sourire qui est noble et intelligent. »

M. André Gide se place à un point de vue spécial. Lui qui jadis écrivit L'Immoraliste, c'est de l'immoralisme de M. de Gourmont que surtout il s'irrite. Il nous promet de montrer, et ce avec un des derniers romans de M. de Gourmont lui-même, que l'épicurisme est une philosophie nuisible à l'art. M. Montfort aussitôt en bon chevalier, relève le gant pour l'aller porter à son seigneur. « Pour peu que M. de Gourmont, insinue-t-il, consente à répondre en montrant de son côté comment l'esprit protestant peut être également ruineux et nocif pour l'œuvre d'art, cela nous offrira une belle controverse. » Évidemment, évidemment; le père Gourmont est beau joueur. Pourtant que M. Montfort prenne garde que ce n'est pas de son côté que sont les atouts. Car Un Cœur Virginal (1) servira fort bien à la démonstration de M. Gide, tandis que de La Porte Étroite, ce pur chef-d'œuvre, M. de Gourmont, si bon critique littéraire qu'il soit, ne pourra point tirer parti.

Quand M. Gide proclame médiocres les Dialogues des Amateurs, je présume que personne ne proteste très sérieusement ; tout au plus, des commis-voyageurs trouveraient-ils encore quelque profit à la fréquentation de MM. Desmaisons et Delarue. M. Homais aurait-il donc passé par là ? Bouvard et Pécuchet auraient-ils lu Gourmont, le bon, celui de La Culture des Idées, des deux premières séries de Promenades Philosophiques et l'auraient-ils si mal assimilé ? En ce cas, M. de Gourmont est fort à plaindre, on ne le lit pas bien et il a un exécrable public. Gourmont passe encore, mais ces petits Gourmont : Delarue, l'autre et tant d'autres, grâce ! Au fait, je crois que lui-même, lui, le prototype, l'étalon, le parangon de la variété Gourmont décline bien un peu. Cela paraît surtout à ce que son raisonnement a perdu en qualité comme en vigueur, il ne fonce plus tout droit sur l'objection comme jadis ; il la détourne — et pas toujours avec adresse ; parfois même il l'évite bonnement. Il n'y a pas tant d'années qu'il écrivait encore : « Soutenir un paradoxe m'a toujours paru l'exercice le plus méprisable » et aujourd'hui ce n'est plus qu'à force de paradoxes qu'il arrive au bout d'un de ses fameux Dialogues (2).

Sans dire de M. de Gourmont qu'il se fait vieux, pourquoi ne le persuaderait-on pas qu'il n'est plus de notre génération ? Aussi bien, a-t-il besoin seulement qu'on l'en avertisse ? Ne l'a-t-il pas senti déjà ? Sans doute, si l'on met d'accord son attitude actuelle avec les pages d'une si remarquable clairvoyance qu'en 1904 il donna sur Sainte-Beuve. On y lisait : « ... les bons jugements littéraires ne sont pas purement intellectuels ; il s'y mêle beaucoup de sentiment. Or le sentiment diminue avec l'âge, ou du moins, les facultés de sympathie n'étant pas indéfiniment extensibles, il arrive un moment où la production littéraire des nouveaux venus, si elle nous intéresse encore, ne nous passionne plus. Nous sentons bien qu'il y a un débat, mais il est à régler entre des hommes d'une autre saison. » Et voilà pourquoi, je suppose, il est si peu question des écrivains contemporains dans les deux derniers volumes de Promenades Littéraires ; voilà pourquoi, lors même qu'il s'occupe d'eux, M. de Gourmont ne fait plus que liquider des souvenirs ; voilà aussi pourquoi nous ne connaîtrons probablement jamais son avis sur le Claudel des Muses et de Partage de Midi, sur le Suarès de Bouclier du Zodiaque. « Il vaut mieux s'abstenir que d'écrire les deux articles de Sainte-Beuve sur Salammbô » ajoutait-il dans la même étude. Certes, mais nous avions une si grande confiance en vous, sur ce terrain, M. de Gourmont ; certes, mais la prudence est bien la dernière vertu dont nous vous eussions cru loti. Serait-ce, d'aventure, que le catholicisme de Claudel vous empêche ? Mais non, vous avez à trop de jeunes gens fait aimer le grand Villiers. Il est vrai de dire qu'elle doit être déjà bien loin, l'eau de la Seine qui dans ce temps-là coulait aux abords de la rue des Saints-Pères. Car MM. Delarue et Desmaisons, aujourd'hui, ne sont jamais mieux d'accord que s'il s'agit de déclarer combien les religions sont laides et sottes et de décider qu'elles nous inspirent mal.

Cette prudence qui retient M. de Gourmont en littérature, ne le retient pas avec moins de force en philosophie. Il a appelé un jour M. Bergson « un des plus distingués et le plus à la mode des philosophes d'aujourd'hui. » Je ne sache pas qu'il ait jamais fait à l'auteur de L'Évolution Créatrice d'autre allusion que cette ironie polie, mais un peu mesquine. M. Bergson est en train de faire présent à la jeunesse d'une petite poignée de certitudes ; ces certitudes seront peut-être controuvées demain ; la jeunesse les accepte cependant et cela suffit à M. de Gourmont : M. Bergson est un philosophe à la mode.

C'est donc que la mode a changé, car M. de Gourmont lui aussi fut un temps à la mode. Il serait prématuré sans doute de rechercher lequel des deux engouements aura été le plus durable ; mais le raisonnement logique fournit déjà quelques données au calcul. Renan, Nietzsche, France, Gourmont démolissaient et déblayaient. Claudel, Bergson, Verhaeren, construisent. Peut-être que ceux-là, sans le savoir, faisaient la place nette pour ceux-ci.

 

 

(1) A ce sujet une petite note. J'ai vu ce roman exposé chez un bouquiniste de Bruxelles. Sans doute ne se vendait-il pas assez vite au gré du marchand, car repassant par là après quelques semaines, je pus lire au-dessus du titre, ce mot tracé par un crayon épais et dur : AMUSANT !!! (Ce n'est pas moi qui mets les points d'exclamation). Il est à présumer que si le hasard apporte un jour Couleurs dans la boutique de cet habile homme, celui-ci jugera la couverture du livre suffisamment parlante par elle-même...

 

(2) Quiconque a suivi le débat aura constaté le petit fait que voici : c'est immédiatement après l'article de M. Gide que M. de Gourmont a délaissé la forme plus ou moins récente du dialogue pour celle plus ancienne et même plus vivante de L'Épilogue. Coïncidence ? Rapport de causalité ?

 

 

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