Le Temps

 

25 juillet 1911

Paul Souday

 

Les débuts de M. André Gide datent de vingt ans, très exactement, puisque son premier ouvrage, les Cahiers d'André Walter, parut en 1891, sans nom d'auteur, à la librairie de l'Art indépendant. L'édition est depuis longtemps épuisée : le volume n'a jamais été réimprimé. La littérature de M. André Gide est éminemment ésotérique et cénaculaire. Cet écrivain semble mettre autant de soins à fuir la publicité que d'autres à la rechercher : il écrit, dirait-on, pour lui-même, ou tout au plus, comme Stendhal, pour cent lecteurs. L’art ne lui apparaît pas comme une fin, ni son œuvre comme un être qui, une fois détaché de lui, doive avoir une vie propre, durer et se perpétuer. Je ne considère point les choses littéraires sub specie æternitatis. C'est un esprit foncièrement subjectif. Ses livres ne sont que des confidences où il a exprimé par une sorte de besoin personnel un moment de sa pensée, et qui par la suite ne lui paraissent pas plus importantes que les paperasses jaunies ou les fleurs fanées. Peut-être, certains soirs d'hiver, remue-t-il au coin du feu ces vieux souvenirs et ces archives intimes, mais il se persuade avec une sorte de pudeur maladive qu'il doit dérober au public les traces de son passé. Peut-être relit-il parfois André Walter ; mais il ne désire point que nous le relisions. Étant homme de lettres, malgré tout et quoi qu'il en ait, il n'a pu complètement résister au désir de l'impression ; mais il se replie et rentre dans la retraite avec délices ; il est l'homme du volume introuvable ; au fond, il regrette vraisemblablement la faiblesse qui l'a empêché de rester tout à fait inédit, et il appartient à la famille des Amiel, des Marie Baskirstsef, des Maurice et des Eugénie de Guérin, de tous ces auteurs clandestins, grands rédacteurs de mémoires et de confessions, que l'horreur de la foule et la passion de la solitude contemplative réservent pour les gloires posthumes.

C'est comme une « œuvre posthume » que se présentaient les Cahiers d'André Walter : M. André Gide n'avait même pas mis sa signature, selon l'usage, à titre d'éditeur des papiers d'un ami défunt. Cependant, je me souviens que dans les milieux symbolistes où je fréquentais alors, on avait su tout de suite qui était l’auteur véritable, et bien que le hasard ne m'eût point permis de rencontrer M. André Gide, je n'avais plus oublié ce nom. Depuis Sous l’œil des barbares, on n'avait pas vu de début aussi remarquable. D'ailleurs, puisque M. Gide n'a jamais fait mystère de ses attaches religieuses, je puis bien mentionner qu'on l'avait surnommé le Barrès protestant. Pendant la fameuse mode des surnoms, il y en a eu de moins exacts, et de plus malveillants aussi.

André Walter, dont le journal en deux cahiers — cahier blanc et cahier noir — était livré au public, avait eu le chagrin d'aimer vainement sa cousine Emmanuèle, qui ne s'en était même point aperçue et qui avait épousé un M. T... La mère d'André lui avait, en mourant, conseillé la résignation. Quelques mois après, Emmanuèle meurt à son tour. André brûle pour la morte d’un amour rétrospectif, mais ardent et halluciné, qui le conduit au tombeau par les voies rapides de la fièvre cérébrale. Bien entendu, André Walter est une jeune homme de lettres. Ses méditations esthétiques alternent avec ses effusions sentimentales. Point d’action, point de récit : rien que de l’analyse. Je viens de me replonger, après vingt ans dans ces Cahiers d’André Walter : je les ai peut-être un peu moins admirés, mais j’y ai pris encore un vif intérêt. C’est un petit livre très distingué vraiment et qui garde une valeur historique. M. André Gide devrait bien le rééditer. Il est fort substantiel et l’on y retrouve un tas de choses significatives. Nietzsche était alors inconnu en France : il est vrai que M. André Gide avait pu le lire dans l’original. (M. André Gide sait l’allemand, ainsi que l’anglais, l'italien, le latin et le grec, et il cite beaucoup de textes dans ces diverses langues : les textes grecs sans l'ombre d'accentuation, malheureusement.) Mais puisqu'il ne le nomme point, on peut croire que M. Gide qui parlera plus tard de Nietzsche avec ferveur, l'ignorait encore lorsqu'il écrivit Walter. Il le devine, il le pressent, et il met ainsi en lumière, sans le savoir, la filiation qui à certains égards relie Nietzsche à nos Jeune-France de 1830 et à leurs successeurs immédiats. Lorsque M. André Gide fulmine contre le repos, contre le confort, les félicités endormantes, lorsqu'il s'écrie : « La vie intense, voilà le superbe !... » et lorsqu'il précise : « Multiplier les émotions... Que jamais l'âme ne retombe inactive ; il faut la repaître d'enthousiasmes... » on se demande s'il annonce Nietzsche et son « Vivre dangereusement ! » ou s'il continue nos romantiques, leur soif d'aventureuse exaltation et leur haine des platitudes bourgeoises.

D'autre part, on aperçoit dans ces Cahiers un autre romantisme, le vaporeux et sentimental romantisme, à l’allemande, métaphysique et clair de lune, tartines de confitures et armoire à linge, Novalis et Werther. Dans le « cahier blanc », Emmanuèle ressemble un peu à Charlotte, avec moins de petits frères. Il y a beaucoup de larmes sans cause et de baisers immatériels, entre les soins du ménage, les lectures instructives et les promenades sous les étoiles. Et tout un mysticisme se développe, qui nous fait penser aujourd'hui à M. Maurice Maeterlinck, mais ne lui doit rien sans doute puisque les deux auteurs sont sensiblement contemporains : la traduction de Ruysbroeck l'Admirable est aussi de 1891. Comme tous les mystiques, au surplus, M. André Gide établit une distinction entre l'esprit et l'âme. « L’esprit ce n'est rien... L’esprit change, il s'affaiblit, il passe : l'âme demeure... » Il reproche ceci à Emmanuèle : « Ton esprit dominait ton âme.. Je t'en veux de n'avoir pas frémi devant l'immensité de Luther... Tu comprends trop les choses et tu ne les aimes pas assez. » Il se plaint : « Nos esprits se connaissent tout entiers. Au-delà, l'âme était tout aussi inconnue. » Il aboutit logiquement à l'ascétisme, au dégoût de la chair, à cause de « l'impossible union des âmes par les corps ». Il a le culte de la chasteté. En revanche, l'amour des âmes continue après la mort. Bien mieux, « tant que le corps vivra, l'amour sera contraint, mais sitôt la mort venue, l'amour triomphera de toutes les entraves ». C'est lorsque Emmanuèle est morte qu'il la possède enfin, puisqu'elle ne vit que dans sa pensée à lui et que lui ne vit que par l'amour de la bien-aimée. Mais ces rêveries finissent par lui déranger le cerveau. « La connaissance intuitive est seule nécessaire, disait-il aussi ; la raison devient inutile... Voilà ce qu'il faut : engourdir la raison et que la sensibilité s'exalte ! » Certaines de ces phrases semblent annoncer M. Bergson. Et tout cela est évidemment un peu fumeux, comme il est naturel sous la plume d'un tout jeune homme, mais vivant et chant. On peut regretter surtout qu'André Walter considère le raisonnement dialectique comme la seule forme de la raison, et que, enclin à faire la critique de la connaissance, il ne songe même pas à tenter celle du sentiment. Au surplus M. André Gide reviendra de son anti-intellectualisme juvénile, comme aussi de son dédain (théorique) pour la syntaxe. De sa poétique, assez décadente, un précepte est à retenir, entre beaucoup d'autres qui portent seulement la marque de l'époque. Bien entendu, M. Gide veut « de la musique avant toute chose ». Mais il renoue, peut-être inconsciemment, la tradition des vrais maîtres en ajoutant : « Que le rythme des phrases ne soit point extérieur et postiche par la succession seule des paroles sonores, mais qu'il ondule selon la courbe des pensées cadencées par une corrélation subtile. » La formule est très belle et d'une grande portée, profondément intellectualiste du reste.

 

J'ai peut-être trop insisté sur ce premier volume, eu égard au peu d'espace dont je dispose, mais il explique toute l'œuvre de M. André Gide. Le Voyage d'Urien est une fantaisie symbolique dans la manière de Novalis, dont nous avons déjà dépisté l'influence. Paludes est un livret d'exotisme humoristique. (J'aime moins ces deux opuscules.) Les Nourritures terrestres, ce sont encore des « Cahiers » des notations directes, sans cadre romancé. Le nietzschéisme s'affirme. « Une existence pathétique plutôt que la tranquillité. Je ne souhaite pas d'autre repos que celui de la mort... » Un goût de la nature toute simple, sans luxe ni artifice, à la Rousseau : « Je n'aime pas que ma joie soit parée, ni que la Sulamite ait passé par des salles... » (Curieux historiquement, comme réaction contre Baudelaire et Huysmans.) Du voltairianisme modernisé : « Moi aussi, j'ai su louer Dieu, chanter pour lui des cantiques, et je crois même, ce faisant, l'avoir un peu surfait. » Des impressions de voyage, brèves, drues, synthétiques, évidemment influencées par Barrès. Du philosophisme assez vigoureux sous sa traduction symbolique : « Eau captée, vous êtes comme la sagesse des hommes. Sagesse des hommes, vous n'avez pas l'insaisissable fraîcheur des rivières. » Est-ce qu'avec un peu de bonne volonté on ne pourrait pas voir dans cette jolie phrase un poétique énoncé de fameux principe de Carnot ? Du donjuanisme intellectuel « Choisir, c'est renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste. » Aversion pour les foyers, les familles, les fidélités, pour n'importe quelle possession par peur de ne plus posséder que cela : chaque nouveauté doit nous trouver toujours disponibles. (M. Gide découvrira probablement par la suite que ce bohémianisme devient à la longue un peu monotone ; que la variété, comme le bonheur, est en nous ; que ce qui dure est moins décevant après tout ce qui change et que le premier de ces éléments est nécessaire pour goûter toute la saveur du second : on n’a tout le plaisir du voyage que si au départ on quitte un foyer avec la perspective de le retrouver au retour. Mais avec les réserves qu'on peut faire, ce petit livre, un peu inégal, n'en est pas moins brillant d'originalité et plein de suc.)

L'Immoraliste inaugure la série des « récits », qui se poursuivra par la Porte étroite et la toute récente Isabelle. M. André Gide n'a peut-être pas une vraie vocation de romancier ; aussi bien se défend-il de composer des romans. C’est un conteur d'anecdotes singulières, dont la signification psychologique ou morale importe plus que le scénario ; le côté narratif et pittoresque est un peu sacrifié. Dans le récit, puisque récit il y a, M. Gide fait un peu figure d’amateur, comme Mérimée, à qui il ne ressemble guère par ailleurs, comme Benjamin Constant, à qui il ressemble davantage, comme le Sainte-Beuve de Volupté et le Fromentin de Dominique, je dirais même comme Stendhal si celui-là n’échappait par son génie aux classifications : tout de même il est clair qu’on sent plus le professionnel dans Madame Bovary que dans la Chartreuse de Parme. J’adore, quant à moi, cette libre allure d’esprit qui domine son sujet : par comparaison, dans l’autre école, et malgré les dons les plus magnifiques, on a toujours l’air un peu serf. M. André Gide, que je n’égale point à ces « amateurs » illustres, se rattache tout de même à la lignée ; peut-être en abuse-t-il parfois, et sous prétexte qu’il n’est point un romancier obligé de tout dire escamote-t-il un peu trop les points essentiels.

L’Immoraliste est de la veine nietzschéenne, comme le titre suffit à l’indiquer. « Nous autres immoralistes… » C’est une formule de Nietzsche. Mais par instants, ce livre, c’est aussi du Flaubert. Lorsque le héros de M. André Gide s’écrie : « J’ai les honnêtes gens en horreur », on croit entendre le bon géant de Croisset fulminer contre les épiciers et les philistins. L’immoralisme de Nietzsche consiste bien entendu, à remplacer les morales existantes par une morale nouvelle, extrêmement haute et même assez farouche. Il n’en peut être autrement. On ne se passe pas plus de morale dans la vie que de boussole sur mer. Ajoutons que les gens peu moraux, c’est-à-dire modérément intéressés par ces questions, adoptent machinalement et par souci du moindre effort la morale courante ; l’immoraliste au contraire, ainsi nommé parce qu’il répudie la morale de tout le monde, est précisément un homme si enragé de morale qu’à force d’y penser uniquement et d’en être obsédé il a fini par s’inventer une. Mais le héros de M. André Gide n’est pas, il faut l’avouer, un très puissant penseur : il est même un peu puéril. C’est un érudit qui, ayant été malade, découvre la vie lorsqu’il entre en convalescence et se met alors à mépriser la culture ; puis au lieu d’être reconnaissant à sa jeune femme qui l’a bien soigné, la trompe, la laisse seule et va courir les mauvais lieux, tandis qu’elle agonise à son tour. Entre temps à Biskra, il démoralisait un petit Arabe en l’encourageant de voler des ciseaux, et en Normandie il protégeait les braconniers qu’il aime pour leur mépris des lois. Je pense que L’Immoraliste est une satire. M. André Gide aura voulu montrer avec une ironie de pince-sans-rire ce que deviendrait l’éthique de Nietzsche pratiquée par de gens d’intelligence médiocre. Zarathustra n’a pas parlé pour les majorités.

La Porte étroite nous ramène à l’ascétisme dont nous avons vu les sources dans André Walter. L’héroïne Alissa Bucolin, jeune protestante, aime son cousin Jérôme et en est aimée : mais elle ne l’épousera pas, elle ne sera jamais à lui, par volonté de renoncement et aspiration à la perfection spirituelle. Le livre est d’une qualité rare, mais un peu décevant, parce que cet ardent piétisme d’Alissa Bucolin ne s’exprime point avec le lyrisme qui conviendrait à un sentiment si puissant, mais dans une langue abstraite rigide et glacée. C’est très curieux.

Isabelle qui vient de paraître ressemble à un conte de ce Barbey d’Aurevilly que M. André Gide n’aime point, je ne sais pourquoi. (Nouveaux prétextes, pp. 68 sqq). Certes M. André Gide ne s’est pas approprié le style flamboyant du vieux laird, mais c’est bien là un sujet qu’il eût volontiers traité. Un castel de Basse-Normandie, habité par des fossiles, deux couples de vieillards falots et un enfant infirme. On découvre que l’enfant infirme est le fils naturel de la noble et puissante demoiselle Isabelle de Saint-Auréol, petite-fille ou petite-nièce des bons vieux. Isabelle, il y a quelques années, allait s’enfuir du château, se faisant enlever par son amant le vicomte de Gonfreville. Au dernier moment, elle a eu une faiblesse inexplicable : elle s’est confessée à Gratien, vieux domestique fanatiquement dévouée à la race des Saint-Auréol, et ce Caleb du Calvados a tué d’un coup de fusil le malencontreux vicomte. C’est pourquoi le petit infirme Casamir n’a point de père. Sa mère Isabelle vit on ne sait où ; de loin en loin, elle revient au château, mais de nuit, en grand mystère. Cependant les vieux meurent. Isabelle s’installe avec un homme d’affaires, son nouvel amant, coupe les arbres, livre le manoir et le parc au pillage, puis l’homme d’affaires l’ayant abandonnée, elle part avec un cocher. Triste fin d’une noble maison ! Et tout cela est étrange, inquiétant, angoissant à souhait. Mais l’entrée en matière est peut-être un peu longue : on nous présente avec luxe de détails le compère de la revue, un jeune sorbonnard qui va au château en question consulter des manuscrits précieux pour la préparation de sa thèse de doctorat. En revanche, sur le point capital, c’est-à-dire la psychologie d’Isabelle, les motifs qui l’ont poussé à faire assassiner un homme qu’elle aimait pourtant, M. André Gide se montre laconique avec excès et il raffine l’ironie jusqu’à nous faire remarquer que n’étant pas romancier de profession il n’est pas tenu de nous cuisiner des développements.

M. André Gide a écrit aussi des drames : Saül, le Roi Candaule, etc. … Ne pouvant être complet, je terminerai en vous recommandant particulièrement ses deux volumes de critique : Prétextes et Nouveaux prétextes. Il y a là de bien pénétrantes études sur divers sujets d’esthétique et certains écrivains d’aujourd’hui, par exemple sur Nietzsche encore, dont M. Gide a si justement montré que ce n’est point un pessimiste, mais un croyant, si peu exclusivement démolisseur qu’au contraire « il construit à bras raccourcis » ; sur Mallarmé, Villiers de L’Isle-Adam, la traduction des Mille et une nuits du docteur Mardrus, M. Charles-Louis Philippe, Charles Péguy, etc.

Je cite de préférence les éloges. Il y a aussi des exécutions généralement justifiées. M. André Gide sait que les choses sérieuses doivent échapper à la convention mondaine de l’approbation systématique. Philinte est un homme qui n'aime pas la littérature. D'ailleurs, il arrive qu'on ferraille vigoureusement avec un adversaire pour qui l'on n'a que de l'estime. C'est le cas de M. Gide rompant une lance en faveur de Baudelaire contre notre bon maître Faguet, qui partage les préventions de Brunetière contre cet original et captivant magicien. Mais le morceau vraiment sans prix, dans ces deux volumes, c'est l'étude sur les influences littéraires, leur rôle nécessaire et fécond, la ridicule peur moderne de perdre sa personnalité en subissant l'influence des maîtres. Ce sont des pages d'un robuste bon sens, d'un grand goût classique et d'un belliqueux entrain qui font à M. André Gide le plus grand honneur. Il va, lui, l'ancien anti-intellectualiste des Cahiers d'André Walter, jusqu'à blâmer les préjugés modernes contre la part de la raison, de l'intelligence et de la volonté, de la composition en un mot, dans l'œuvre d'art digne de ce nom. Il reviendra plus loin sur ce thème et dira spirituellement : « Combien de ces artistes dont l'imperfection seule est personnelle, et qui, forcés de pousser l'œuvre plus avant, l'amèneraient à l'insignifiance ! »

La souplesse du talent de M. André Gide lui permet certes d'aborder avec succès tous les genres : insignifiant, lui, il ne le sera jamais. Mais c'est peut-être dans la critique et dans les provinces voisines qu'il me paraît supérieur. Mettons qu'il excelle dans l'essai, comme Montaigne. Tout le monde ne pouvant être poète, c'est encore un assez joli lot.

 

 

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