Le Journal

 

1911

Robert Scheffer

 

Les Mystificateurs

 

En ce temps où, paraît-il, sévit la crise du français, où le niveau de notre littérature baisse comme l’eau dans les réservoirs de la Ville de Paris durant la canicule, ce sera pour le public une grande consolation d’apprendre que nous avons un romancier de premier ordre, un poète sublime. Qui ça ? demandera-t-on. Et des noms de se presser sur les lèvres anxieuses. Vous n’y êtes pas, vous ne pouvez pas y être. Le romancier, c’est M. André Gide ; le poète, M. Francis Jammes. Ainsi, du moins, le décrétèrent les loges du symbolisme périmé ; ainsi, déférant à la loi, en juge-t-on à l’étranger. Car là-bas, on admire ; ici, snobisme à part, l’on se réserve ou l’on ignore. Et c’est dommage : le romancier et le poète sont de merveilleux humoristes. S’ils mystifient, on ne le peut affirmer. Il est plus probable qu’il se prennent au sérieux : ils n’en sont que plus divertissants.

M. Francis Jammes, le poète, est un saint. Sa sainteté augmente d’année en année. Il se canonise lui-même. Ses vers s’intitulent Clairières dans le ciel, En Dieu, l’Église habillée de feuilles, Géorgiques chrétiennes, De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir.

Il est mieux qu’un saint : il est le poète. Jamais il ne parle autrement de lui-même qu’en magnifiant « le poète ». Il a oublié qu’il s’appelle Francis, tout comme M. de Croisset.

Mais la Vierge, qu’il invoque, lui refuse ses grâces ; son Pégase est boiteux. Au fait M. Francis Jammes est un François Coppée, qui par esprit de contrition, rimerait faux et déformerait ses alexandrins. Laborieusement naïf, Il s’efforce, au contraire de Coppée de ne relever d’aucun art la platitude. Lui aussi, il célèbre les humbles : le facteur du village, le sacristain, le cantonnier.

 

Alors, ouvrant son paroissien à l’Évangile

Le poète dit au cantonnier : Quand tu auras

Cassé tous les cailloux de ta vie, tu pourras

Te reposer au ciel de toutes tes fatigues.

Je l’espère, monsieur, dit l’autre ; vous aussi

Vous travaillez. Et le poète : Oui, mon ami.

 

Évidemment, M. Francis Jammes casse des cailloux. Il ne se contente pas de cela. Il émet des aphorismes :

 

L’homme voit peu de choses, et mal

 

Il risque des images :

 

Entrons dans la maison, ainsi que des abeilles

Encore tout empêtrées de fleurs…

 

Ses ellipses sont hardies :

 

L’aïeule se vêtit de nombreuses quenouilles.

 

Il met Robinson Crusoé en vers :

 

Je fus à Hambourg quatre mois, puis à la Haye,

Je pris un paquebot pour Londres et j’arrivai

Le 10 janvier 1705, après dix ans

Et neuf mois d’absence et dès lors me préparant

A un plus long voyage, à soixante-douze ans

D’une vie remplie de toutes sortes d’incidents.

 

Il est didactique :

 

Le semeur vise à gauche et lance la poignée

Lorsque sur son pied droit repose l’enjambée.

 

Et il fait don de ses poèmes à la mère de Dieu, laquelle d’une main érudite, si l’on peut dire « a brisé les idoles D’Énée ».

Est-ce à dire qu’il n’y a pas à glaner chez M. Francis Jammes d’aimables vers parfumés et dorés ? Il arrive que des enfants balbutient des choses exquises. Mais un monsieur quadragénaire et méridionalement barbu n’a plus le droit de jouer au cerceau même en chantant de jolies chansons que lui enseigna sa nourrice.

Le poète Francis Jammes est un dévot sorti des piscines de Lourdes. Le romancier André Gide a des allures austères et pastorales. Il a l’âme d’un prédicant. Son zèle est apostolique : il a besoin de s’entourer de disciples. Se nourrit-il de miel sauvage et de sauterelles ? Il est certainement vêtu de poil de chameau. Sa fonction principale est d’être le fossoyeur d’Oscar Wilde. Tous les ans il l’enterre, fait sur sa tombe un prêche quelque peu hypocrite et nous détaille les bienfaits dont l’écrivain déchu lui fut redevable. Avec plus de discrétion, plus d’émotion aussi, M. Ernest La Jeunesse rédigea sur le même Wilde des pages définitives.

On ne saurait nier le don du style à M. André Gide, ni le souci de la forme. Ses romans sont bien composés. Sa phrase ardente et sèche atteint le but. Il y a chez lui, comme chez certains de ses héros, excès d’intellectualité, excès aussi de sensualité, mais d’une sensualité qui rougit de se dévoiler. La personnalité déborde. Chacun de ses brefs romans : L’Immoraliste, la Porte étroite, Isabelle, produit l’effet d’une confession incomplète. Et l’auteur se frappe beaucoup la poitrine, sans négliger celle des autres. Mais après cet exercice, M. André Gide éprouve le besoin de s’amuser. Et alors follement facétieux, il écrit des livres tels que les Nourritures terrestres, où il y a des couplets en prose en l’honneur de tous les aliments, œuvre que les disciples jugent capitale et commentent avec gravité.

André Gide, Francis Jammes, un autre Francis que j’oubliais, Vielé-Griffin, voilà nos grandes gloires de l’autre coté de la frontière. Mais j’y songe : n’ont-ils pas ces illustres écrivains un père, en qui on les retrouve tout entiers, et singulièrement plus attrayant ? C’est du délicieux Franc-Nohain que je veux parler. Il y a de Franc-Nohain une idylle charmante, où la locomotive se plaint de ne pouvoir mener paître de petits locomotiveaux. Poète et romancier ne seraient-ils, par hasard, le locomotiveaux de Franc-Nohain ?

 

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