La Revue Scandinave

 

Novembre [?] 1912

Gaston Sauvebois

 

Un Groupe littéraire

 

Le groupe de la Nouvelle Revue française constitue une des forces principales de notre jeune littérature actuelle. Non pas qu’il réunisse tous les bons écrivains de l’époque. Mais aucun autre n’en compte un pareil nombre et sous l’affirmation de tendances aussi nettement définies et aussi caractéristiques.

Dans l’avertissement qui parut en tête du premier numéro de la Revue, M. Jean Schlumberger prit soin de définir la qualité du groupe. Alors que certains ne sont que des réunions de camarades pour l’exploitation en commun d’une [mot illisible] ou d’un titre de circonstance, celui-là entendait rassembler des jeunes hommes de même amitié littéraire pour l’élucidation réfléchie des problèmes vitaux qui troublent et passionnent aujourd’hui ceux dont la vie est vouée tout entière à l’art. On pouvait peut-être, alors, se défier de ces premières paroles. Mais le doute n’est plus permis maintenant. Depuis quatre ans bientôt le groupe existe, la Revue paraît, et l’un et l’autre ont tenu et tiennent encore l’engagement qu’ils ont pris librement. Nulle revue n’est plus digne, de plus haute tenue, et de plus grande honnêteté. On n’y découvrira pas trace de ces jalousies mesquines qui inspirent si souvent les polémiques entre groupes.

Quels sont donc ceux qui entreprirent de se réunir pour déterminer quelques directions littéraires et créer un mouvement dans le sens de ces directions ? Voici leurs noms : André Gide et Paul Claudel, et autour d’eux Jacques Rivière, Jean Schlumberger, Michel Arnauld, André Ruyters, Henri Ghéon, Jean Croué, Pierre de Lanux. Mais ce n’est pas cela que je voulais dire. Quels étaient-ils ? Ils font partie de cette « génération qui, dans la chronologie littéraire suivit immédiatement le symbolisme » a dit M. Jean Schlumberger, et M. Henri Ghéon devait affirmer plus tard, en ouvrant une chronique de poèmes : « Toute la poésie présente doit aux symbolistes tribut. »

Les revues qui accueillirent leurs débuts, disparaissant une à une, ils résolurent d’en continuer l’effort selon les nouvelles idées. Sage résolution. Dispersés, ils risquaient fort de manquer leur époque. Peut-être même que chacun se fût égaré. Unis, ils se guidaient mutuellement et accroissaient leur importance dans des proportions énormes. Un groupe vit plus aisément qu’un individu, et c’est la loi de l’esprit de vouloir de vouloir régner et de réaliser sa souveraineté. Ces jeunes écrivains n’ignoraient pas non plus quelle anarchie troublait alors la littérature, et, désireux d’ordre, en possession déjà de quelques principes propres à l’instaurer, ils s’offrirent pour tenter la tâche nécessaire.

Mais le groupe ne se borna pas à ceux que nous avons nommés. Il s’accrut de nombreux invités et ceux-là ne doivent pas être oubliés. Mais la Nouvelle Revue française tenait à rester fidèle à son programme, à ne pas s’ouvrir devant n’importe qui, au hasard des camaraderies, comme il arrive trop souvent. Elle choisit donc avec précaution ses nouveaux collaborateurs, n’admettant que ceux qui servaient aussi sa cause. Le groupe resta homogène tout en s’allongeant peu à peu de ces noms déjà connus : André Suarès, Jean et Jérôme Tharaud, Valéry Larbaud, Gaston Gallimard, Edmond Pilon, Albert Thibaudet, Alfred de Tarde, Camille Vellard, Jean Richard Bloch, Henri Bachelin, Pierre Hamp, Francis de Miomandre, François-Paul Albert, Jean Giraudoux, Émile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin… et d’autres encore.

Quelles sont donc les tendances communes qui présidèrent à la formation du groupe initial, et qui inspirèrent celui-ci dans le choix de ses nouveaux adhérents ?

Je crois qu’il faut placer en premier lieu l’affirmation de soumettre l’œuvre au travail le plus rigoureux et le plus subtil d’une forte discipline. « On veut ne rien attendre que du don, déclarait M. Jean Schlumberger dans ses Considérations préliminaires, et, pour un peu, l’on déclarerait l’ébauche supérieure à l’œuvre, parce qu’aucun élément réfléchi n’y semble venir troubler le langage ingénu d’un tempérament. Comme si justement la maîtrise ne se mesurait pas à ce qu’une œuvre peut, sans dessèchement ni surcharge impliquer d’invisible habilité. » M. Henri Ghéon renforçait encore cette thèse par l’exemple de Racine en concluant ainsi de son étude : « Il nous prouve sans cesse que composition peut égaler création », et en reprochant au Whitmanisme, pratiqué par quelques jeunes poètes, de manquer d’esthétique. « J’ai peur enfin, écrivait-il, qu’ils perdent auprès de lui (Whitman) ce souci de beauté formelle dont l’instinct d’un Walt Whitman n’avait sans doute que faire, mais (quant à nous) des dons que le passé nous lègue, le seul que nous n’ayons pas le droit de repousser. »

Un tel souci d’art porte un nom. Il s’appelle classicisme. Et, en effet, le groupe de la Nouvelle Revue française tend au classicisme. Certains même le désignent sous l’épithète de Néo-classique et la présence de MM. Jean et Jérôme Tharaud, semble leur donner raison ainsi que les dernières œuvres de M. André Gide dont la Porte Étroite parut à tous parée des plus belles qualités du classicisme.

Mais, s’il n’a pas expressément protesté contre le nom, M. André Gide a réclamé contre la chose. C’est que le nom porte à l’équivoque et qu’il faut s’entendre sur sa signification. Il appartient, d’ailleurs, plus proprement à un autre groupe : celui de la Revue Critique des Idées et des Livres pour laquelle il entraîne une manière de voir qui n’est point du tout celle de M. Gide et de ses amis. Pour le groupe royaliste, le Grand Siècle qui vit s’épanouir l’art classique, constitue le plus haut sommet de la littérature française. Nous ne monterons pas plus haut, dit ce groupe, il ne faut pas plus chercher à faire mieux, qu’à trouver une autre contrée esthétique à exploiter aussi heureusement. Celle-là que mirent en valeur les artistes du dix-septième siècle, était la plus belle qui fût au monde. Nous venons trop tard.

Amenés à conclure contre eux-mêmes, en fin d'une enquête sur le nationalisme littéraire, qui fit quelque bruit, voici deux ans, MM. André Gide et Henri Ghéon précisèrent leur position. Et à ce propos, l'auteur de la Porte Étroite présenta une doctrine qui semble bien être partagée par tout son groupe. Pour lui, les partisans du classicisme royaliste défendent cette théorie de Ricardo qui prétend que, les bonnes terres sont prises d'abord par les premiers occupants et qu'il ne reste pour les suivants que les étendues inférieures. Il leur oppose alors la théorie de Carey, autre économiste, qui affirme que les premières terres occupées sont les plus faciles à défricher et non les meilleures, les plus riches exigeant plus de travail pour être mises en œuvre. Transportons ces deux théories opposées de l'économie dans la littérature, nous verrons que pour nous, les terres les plus faciles, correspondent à l'imitation de l'antiquité, mais qu'elles sont aussi les plus pauvres, puisque sans renouvellement possible ; tandis que les terres les plus riches, mais aussi les plus difficiles à défricher, se rapportent aux réalités du sentiment et de la sensation que les anciens, trop intellectuels, semblent avoir ignorées.

La comparaison ne manque point d'ingéniosité ; toutefois je doute que la meilleure des théories économiques puisse s'appliquer exactement à la littérature. Mais je ne veux point entreprendre ici d'examiner si les termes de la comparaison coïncident exactement. D'autant plus que dans l'application, la théorie de Carey, adoptée par M. André Gide, se voit interprétée de la façon la plus heureuse et la plus précise.

Mais avant de continuer, notons bien, cette attitude de la Nouvelle Revue française qui se refuse à abdiquer aucune espérance devant l’avenir et travaille à l’édification d’un nouveau sommet littéraire dont rien ne lui permet  de croire qu’il ne dépassera pas celui du Grand Siècle.

Comment la Nouvelle Revue française, applique-t-elle la théorie de Carey ? La chose est simple. « Ne nous tournons pas trop vers la Méditerranée » s’écrie M. Henri Ghéon. Il ne nous en faut pas davantage pour comprendre. Et nous serons tout à fait convaincus en remarquant l’accueil empressé fait par la Revue aux traductions d’œuvres étrangères du nord de l’Europe.

Nous tenons bien là une des directions principales du groupe. Il ne veut rien ignorer de toute la littérature européenne. « Il y a une culture française à enrichir de tout… » écrivait M. Ghéon. L’intention est louable. La culture méditerranéenne nous étant familière, tournons-nous vers celle des pays du nord que nous ignorons ou à peu près, que nous commençons à découvrir et à comprendre.

Individualisme, dira-t-on d’abord, pour expliquer cette attitude ; et l’œuvre de M. André Gide autorise cette interprétation. C’est pour s’étendre de toutes les façons, se réaliser dans tous les sens, procéder à toutes les expériences possibles, épuiser toutes les sensations, qu’on voyage ainsi chez les autres. Cependant, je veux y voir une autre raison, à savoir l’extension de la vie pour réaliser, avec l’apport de toutes les richesses aujourd’hui découvertes, un homme plus humain.

Notons bien que ce groupe s’est refusé à suivre la mode de l’année dernière qui plaçait ses prédilections dans l’art persan. Il ne verse pas non plus dans l’orientalisme. L’art du Japon ne l’intéresse pas immédiatement. Il n’est donc pas rien que curieux, puisqu’il sait se borner, et circonscrire ses admirations effectives dans l’Europe.

Et la raison qui le guide, c’est de savoir que la qualité humaine se conquiert étape par étape, et que la première est pour nous formée par l’unification intellectuelle de notre vieux continent. Après on verra… mais d’autres que nous. Le classicisme que tente de réaliser la Nouvelle Revue française sera un classicisme européen.

J’ai déjà traité la question à propos du livre de M. Henri Ghéon : Nos Directions. Je n’y reviendrai pas aujourd’hui. Qu’il me suffise de dire que ce classicisme entend procéder à la fusion de trois éléments encore séparés : la sensibilité, développée surtout dans l’art russe, la sentimentalité mystique, apanage de l’art allemand, et l’intelligence, don de France. Alors que j’exprimais quelques observations sur le mélange de ces trois qualités, et avançais que pour former un composé heureux, l’intelligence devait prédominer sur les deux autres éléments, M. André Gide voulut bien me répondre que tel était aussi son avis et celui de M. Ghéon.

Sans doute parce qu’il comporte une certaine acception sociale, la Nouvelle Revue française qui ne hait rien tant que la politique et ses actes, ne prononce jamais le mot de classicisme européen. Elle avoua, en revanche, très facilement, poursuivre le caractère humain dont j’ai dit qu’il se limitait aux manières d’être des hommes de l’Europe.

Pourtant, il y a dans ce caractère humain quelque chose qui ne dépend d’aucun pays, qu’on entend à peu près bien, en général, mais qui reste assez malaisé à définir. Je crois qu’on pourrait le saisir surtout dans les œuvres de Lucien Jean et de Charles-Louis Philippe dont la Nouvelle Revue française reste toujours la maison. Ce serait une sorte de sincérité naïve, nue, dépouillée de tout savoir livresque et qui se verrait alors obligée de créer à chaque instant son expression. Est-ce bien cela ? je n’ose pourtant l’affirmer. D’abord parce qu’il me paraît y avoir contradiction entre ce caractère et le souci de beauté formelle que j’ai relevé au commencement de cette étude, et ensuite, parce que je doute que Charles-Louis Philippe fût un créateur de sentiment. On sait l’admiration qu’il professait pour les écrivains russes et pour Dostoïevski en particulier. Leur influence le pénétrait trop pour le laisser libre de lui-même. Mais je remarque que Lucien Jean et Charles-Louis Philippe, étaient « peuple », que Pierre Hamp est peuple, que Henri Bachelin, disciple de Jules Renard, se penche volontiers vers les humbles et que Jean Richard Bloch, a proclamé, dans sa revue, l’Effort libre, la Renaissance Révolutionnaire pour l’égalisation des plans sociaux. Serait-ce que la Nouvelle Revue française, accorderait ses sympathies à la grande masse de ceux qui peinent et qui souffrent, et en espérerait quelque chose ? C’est ici le cas de rappeler que M. Jean Schlumberger déclare qu’un art trop aristocratique n’est qu’un sport. Qu’« il prend les règles de son sport pour les lois de la vie. Or, quelque beau que soit ce sport, il y a trop de questions qu’il laisse sans réponse. Il est désintéressé, et précisément la vie profonde n’a point le loisir de l’être. »

Rappelons enfin que le groupe manifeste l’antipathie la plus absolue pour la politique et qu’il n’admet aucun rapport entre la littérature et elle. M. André Gide lui reproche de vicier le jugement par le parti-pris et de détruire toute liberté de l’esprit. Pareillement pour la religion. Ayant à parler des Géorgiques Chrétiennes de M. Francis Jammes, M. Henri Ghéon opposa au « Religion d’abord » de ce poète, comme au « Politique d’abord » de l’Action Française, cette autre formule tout autant catégorique : « Art d’abord, Libre critique d’abord ! »

Prétention au classicisme par le travail rationnel de l'œuvre ; extension des recherches dans l'inconnu toujours considérable ; possession de toutes les richesses découvertes par l'art ; formation d'une âme européenne ; réalisation du caractère essentiellement humain ; limitation de la littérature à elle-même : voilà, me semble-t-il, les principales tendances qu'on peut observer chez le groupe de la Nouvelle Revue française.

Les autres, car il en est d'autres, offrent moins de valeur parce que moins générales, et quelque fois personnelles à tel écrivain.

La principale, et qu'il ne faudrait pas négliger cependant, c'est le très grand intérêt qu'une bonne partie du groupe porte aux choses du théâtre. Plusieurs s'y sont même essayés déjà non sans succès. Sans doute faut-il reconnaître là, pour une certaine part, l'influence de Paul Claudel qui édifie une œuvre dramatique puissante et grandiose. Mais il ne serait point défendu d'y voir l'effet d'une certaine tendance générale, ainsi inconsciente encore, qui pousserait la littérature vers ce que M. Henri Martin Barzun a appelé « l'Ère du drame ». Quoi qu'il en soit, on ne peut qu'applaudir aux efforts entrepris par la Nouvelle Revue française pour que se réalise un théâtre lyrique, une tragédie moderne, comparables aux plus hautes productions des plus hauts siècles.

Réunissant en volume quelques-uns des articles qu'il avait publiés dans la Revue, M. Henri Ghéon, leur donna ce titre : Nos Directions. Il peut convenir à toute l’œuvre du groupe considéré dans son ensemble. Mettons à part, peut-être, quelques ouvrages de MM. André Gide, Paul Claudel, .Jean et Jérôme Tharaud, le reste témoigne plutôt de recherches — toujours intéressantes — que de réalisations définitives. S'il faut dire net mon sentiment, le groupe avance encore à la découverte, ou plutôt procède à la transformation de richesses étrangères récemment acquises, en valeurs françaises, en valeurs classiques. Non pas que je veuille ainsi le diminuer, au contraire, je me hâte d'ajouter qu'il effectue ainsi une besogne éminemment nécessaire et importante. Oui, il assimile davantage qu'il ne cherche. On peut remarquer qu'il ne pratique pas une admiration désordonnée pour tout ce qui vient de l'étranger, comme la chose fut de mode voici une dizaine d'années. Il connaît déjà, et il choisit, en raisonnant ses élections. C'est la période de véritable enrichissement.

Sans doute pourrait-on présenter quelques objections assez-fortes à certaines des affirmations de ce groupe. On pourrait lui reprocher surtout de se tenir trop délibérément à l'écart de la vie social, d'ignorer volontairement les grandes forces qui agissent les masses et engendrent les événements de l’histoire. Les points d'appui lui manquent, parce qu'il les a supprimés lui-même. J'ai peur qu'il s'agite un peu trop dans l'abstrait. Les classiques avaient plus de réalisme. Le groupe semble faire revivre la doctrine de l'art pour l'art, qu'on croyait morte et dont on a si souvent démontré les torts.

N’oublions pas trop Taine, et les conséquences que comporte pour l’écrivain, pour la littérature, sa Philosophie de l’Art

Dans une lettre fort digne et fort bien pensée, qu'il adressa voici quelques mois à la Nouvelle Revue française, M. Louis Bertrand me paraît bien avoir raison, en réclamant pour l'intelligence, contre le sentiment, la plus haute direction sur l’œuvre d’art.

Mais j'ai parlé d'un groupe qui n'a point terminé sa tâche et auquel beaucoup de grands espoirs sont encore permis, pour notre joie à tous. Il serait inconsidéré de présenter des conclusions, et de juger la tâche comme si elle était définitive. Je n'ai voulu que définir les directions générales que le groupe s'est données, les seules certitudes qu'il possède, et dont il ne changera pas. Il est à l'heure actuelle, le plus vivant et le plus considérable, le plus représentatif de notre époque qui cherche et constitue peu à peu sa littérature.

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