La Chronique

 

9 mars 1913

[Anonyme]

 

Les Tendances du Roman

 

Depuis les premières années du vingtième siècle, nous assistons à une prodigieuse accélération de l'activité humaine. Une sorte d'impatience l'enfièvre. Partout, les vieux moules se brisent, les formes anciennes paraissent insuffisantes, des royaumes inconnus, soit au Pôle, soit dans les airs, sont livrés à l'exploration. On se presse de crier au Progrès ; peut-être ce chant de triomphe est-il prématuré. Il conviendrait auparavant de bien savoir comment se conservera l'équilibre et si tout progrès mécanique ne suppose pas une défection morale. Disons simplement que nous voyons une des plus riches périodes de transition que notre petite planète ait connues.

Notre but n'est point, d'ailleurs, de jeter un coup d'œil général sur cette transformation du monde, mais de chercher en quoi la littérature romanesque participe à ces modifications. Dans les dernières années du dix-neuvième, de nouvelles formules d'art ont été créées, qui donnent à bon nombre d'esprits l'impression d'une Renaissance. […]

 

Dans le roman, la situation est plus complexe. Ce fut l'art, par excellence, du XIXe siècle, et dans toute l'Europe. Mais il se développa plus particulièrement à partir du second Empire. Dès lors, trois courants très distincts se formèrent : le réalisme, créé par Flaubert et les Goncourt, illustré par Daudet, Zola, Maupassant, Hennique, Mirbeau, Huysmans ; le roman psychologique, avec Bourget, Hervieu, Hermant ; le roman symboliste, avec Paul Adam, Gourmont, Hugues Rebell, qui devait aboutir à cette Colline inspirée de Barrès, qui vient de paraître et dont on ignore encore si ce ne sera pas non seulement le chef-d'œuvre de Barrès, mais encore une des dates importantes et peut-être un des monuments de notre littérature.

Ces trois courants, ces trois points de vue, à travers lesquels plusieurs générations et cent cinquante romanciers de valeur ont examiné la vie, une telle débauche d'observation et d'imagination, il y avait là de quoi fatiguer terriblement un genre déjà ancien. Et plus d'un critique se demande si le roman n'est pas en train de jeter ses derniers feux et d'agoniser doucement. Tel n'est point notre avis et, avant d'en venir aux personnalités, nous voudrions indiquer quelles sont les caractéristiques du roman français, tel qu'il se présente au commencement de ce siècle et en quoi il se distingue des trois périodes qui l'ont précédé. […]

Enfin, les théories de Nietzsche sur la morale, qui ont exalté beaucoup d'esprits, agissent aussi sur les jeunes romanciers, dont beaucoup opposent les idées nouvelles des philosophes aux formes régulières de la morale traditionnelle. Le type même de ce genre de roman est l'admirable Immoraliste d'André Gide (qui contient bien d'autres choses, d'ailleurs !) ou encore un curieux et savoureux récit de Jean Schlumberger, L'Inquiète Paternité.

Si nous ajoutons que Nietzsche encore et l'influence du grand romancier anglais, George Meredith, poussent nos plus récents écrivains à chercher dans l'homme tout ce qui n'a pas été dit encore, à explorer ses domaines vierges, non dans l'exceptionnel et le « cas morbide », mais, au contraire, dans ce qu'il a de profond et de moins facilement pénétrable ; que les romans dits sociaux ont fait leur temps aussi bien que les romans à thèse ; que le pittoresque dont a vécu le XIXe siècle est délaissé et que l'on revient à un style classique, sobre et dépouillé ; qu'il y a tendance générale à aboutir au roman de caractère, comme le fit Meredith (Le Consolateur, d'Henri Ghéon ; L'Ombrageuse, d'André Ruyters), on aura, je crois, une idée d'ensemble assez claire de ce que devient le roman français. Il faut dire cependant que, à part de rares exceptions, ces traits généraux sont encore épars et confus, que deux ou trois romanciers seuls sont représentatifs de tout cet état d'esprit et que la plupart mêlent ces tendances à des formules anciennes, dont ils n'ont pas encore pu se débarrasser.

Le premier écrivain de cette génération est certainement André Gide, qui, en même temps qu'un théoricien du roman d'une intelligence prodigieuse, a écrit quelques-uns des plus beaux livres de ces dernières années, L'immoraliste, La Porte étroite, qui est un chef-d'œuvre incontesté, Le Retour de l’Enfant prodigue. La place nous manque ici pour dire la nouveauté, la hardiesse de cette œuvre, la pure beauté de son style, la profondeur de sa psychologie et l'influence que son auteur exerce sur notre temps. […]

 

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