Mercure de France

 

1er juin 1919

Jean de Gourmont

 

En un petit livre, intitulé Données sur André Gide et l'homme moderne, M. Christian nous expose la subtile doctrine, un peu fanée, de celui qui écrivit : « Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des Êtres... » Cela me donne envie de retourner le précepte, comme un manteau, et d'écrire : « Ah ! ne t'attache qu'à ce que tu sens d'essentiel et d'immuablement humain en toi, car tous les êtres sont semblables, et nul n'est irremplaçable. » Mais André Gide ne se lasse pas d'être une perpétuelle exception. C'est en vivant qu'il prend conscience de vivre : fugitif infatigable, écrit M. Christian, il baise chaque fleur, toute bouche qu'il approche, puis il s'en va en avant ne se donnant à rien, « se prêtant à tout, miroir fidèle de tout ce qui constitue une existence »... Ne faut-il pas que chaque être réapprenne l'inutile expérience des siècles ? Mais la vie apparaît dans la pensée d'André Gide comme un champ de fleurs où les hommes viennent se poser, comme des papillons, et se griser de sucs et de parfums. Et voici que dans les Nouvelles Nourritures terrestres que publie « Littérature », M. André Gide vieillissant nous redit, avec la même candeur, son cri de volupté devant la lumière et la joie de vivre, la joie de se rouler dans l'herbe et de marcher nu dans le soleil, en cueillant des branches, des épis et des fruits... Je relis ces pages, et je ne puis m'empêcher de me dire : Faut-il que cet homme soit profondément triste pour éprouver ainsi le besoin de clamer une joie que je sens factice, littéraire, ou seulement une suggestion qui l'aide à supporter le vide des jours et des nuits ! Est-il possible que la vie n'ait pas alourdi son âme et qu'il soit ainsi resté un enfant étonné et ébloui devant les petites sensations de la volupté ? Quelle ivresse et quelle jeune extase ! Écoutez-le : « Je ne tiens plus au sol, je me balance... à l'extrémité d'un rayon. O toi que j'aime, enfant ! je te veux entraîner dans ma fuite. D'une main prompte saisis le rayon... etc., etc. » Jusqu'à ce jour, l'homme n'a pas su être heureux, et M. Gide nous apporte la grande nouvelle : « L'homme est né pour le bonheur », et le bonheur consiste à s'émerveiller chaque jour un peu plus d'avoir des sensations si variées et de se savoir le plus irremplaçable des êtres. Aussi la reconnaissance de son cœur lui fait « inventer Dieu chaque jour ». La reconnaissance envers ce Dieu qui lui permet de se rouler, tout nu, dans l'herbe, et de penser que « la sagesse n'est pas dans la raison, mais dans l'amour ».

Ce n'est pas sans un certain effarement que je transcris des phrases comme celles-ci :

Une somme de bonheur est due à chaque créature, selon ce que ses sens et son cœur en peuvent supporter. Si peu que l'on m'en prive, je suis volé. Je ne sais point si je réclamais la vie, avant d'être ; mais à présent que je vis, tout m'est dû. Mais la reconnaissance est si douce et il m'est si nécessairement doux d'aimer, que la moindre caresse de l'air éveille un merci dans mon cœur. Le besoin de reconnaissance m'enseigne à faire de tout ce qui vient à moi du bonheur.

 

Tout cela, c'est du Jean-Jacques anémié et du romantisme désuet. Que ces petites joies sont donc fades ! Ah ! que la vague d'une profonde douleur de vivre balaie ces petits galets sculptés qui dorment au soleil sur la grève !

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