Durendal

1904

Arnold Goffin

 

Des « caractères » de l’immoralisme et de M. André Gide

 

Monsieur Gide est un ironiste — on pourrait même dire que c'est l'Ironiste. C'est son rôle dans les jeunes lettres françaises, et il le remplit avec distinction ; il met une grande conviction à ne rien croire, tellement qu'il semble parfois prendre l'attitude d'un prédicant, et, si étrange que cela puisse sembler, parler d'un ton à la fois narquois et augural... Sa pensée, dans la subtilité oblique de son langage ou dans l'artifice du laisser-aller de celui-ci, en même temps qu'elle se parle, ricane imperceptiblement, paraît se moquer d'elle-même ou bien s'exprime d'un accent où poind le doute ou la secrète contradiction prête à surgir. On imaginerait que dans l'esprit de M. Gide le doute suit la pensée, comme l'ombre le soleil.

Cette manière n'est ni sans charme, ni sans grâce; elle permet de jouir de tout sans s'attacher à rien, de papillonner, de coqueter avec toutes les idées et toutes les croyances, sans se laisser séduire à leurs prestiges, en effleurant avec agilité, en homme qui ne se laisse pas jouer aux apparences. Au fond, peut-être bien que les apparences seules l'attirent, et que, sa nature impromptue s'y opposant, il ne se soucie pas d'aller au-delà, tout en se persuadant les avoir pénétrées et trouvées vaines.

C'est un jeu brillant de pensée, taillé à facettes qui, parfois, à la coïncidence d'un rayon de soleil, jettent un éclat éblouissant et subit ; mais un jeu qui lasserait vite, si M. Gide n'était artiste, s'il ne possédait le talent de parer ses conceptions d'une spécieuse rhétorique à chatoiements et à reflets, de les vêtir de fantaisie décevante, ou de les incarner en des fables empruntées de l'antiquité ou inventées, mais toujours mélangées de quelque obscurité ou de quelque équivoque, qui en accroît l'attrait et la portée.

Mais il ne se peut que cette inclination ou, pour mieux dire, cet aimable instinct sceptique, ne recèle un principe de sécheresse : une sécheresse toute naturelle et, en quelque sorte, organique ; on ne sait quel élément acide, caustique, dont l'action corrosive a vite fait de détruire l'émotion qui tendrait à naître.

Dans la préface du Roi Candaule (1), M. Gide rapporte que certains lui ont reproché la sécheresse, la rapidité, l'inextension de ce drame : « On m’a dit qu'il était plus indiqué que traité, ou mieux, plus dessiné que peint. »

Pour nous, c'est l'impression que nous avons reçue de tous ses ouvrages, le Voyage d'Urien, les spirituels Paludes, Philoctète et aussi Saül : ils donnent l'idée de dessins au trait : un trait aigu et fin, très sec, qui grave des images schématiques de fictions, de drames, d'allégories... Des allégories ingénieuses, mais purement littéraires, dont les péripéties se déroulent en des décors singuliers et adroitement agencés, où, le plus souvent, les personnages — et l'auteur — ont l'air de rire à la cantonade — entre les lignes — de leurs gestes et de leurs paroles.

Toutefois, parmi toutes ces incertitudes en évolution, il est dans la pensée de M. Gide quelques points fermes, quelques opinions stables : M. Gide est immoraliste, par exemple, à la suite de Nietzsche, mais non point à sa large et audacieuse façon — A la façon du boulevard, plutôt, et dans les choses du plaisir. La beauté, d'après lui, ne s'obtient que par une « artificielle contrainte », par un effort, une réaction contre la nature ; effort, contrainte que l'art ne s'impose qu'aux époques de vie puissante, délivrée de l'hypocrisie des mœurs. Si celle-ci, au contraire, prédomine, le naturel, chassé de la vie, tend à envahir l'art et ainsi à le fausser. La majesté de l'art est, en quelque sorte, dans la mesure du débraillé de la vie ! Car, en somme, le masque théâtral doit être sur la scène — ou dans la salle; couvrir le visage des acteurs — ou celui des spectateurs... D'où il suit que la bassesse triviale et réaliste du théâtre contemporain est engendrée par le mensonge de nos mœurs et leur sévérité !... La sévérité de nos mœurs !... N'avons-nous pas dit déjà que M. Gide est un ironiste exquis ?

L'auteur de Saül professe, à l'exemple du philosophe allemand, le sentiment que « le christianisme, proposant à chaque homme un idéal commun, s'oppose aux caractères », d'où cette conséquence, pour le drame moderne, que « le tragique des situations y remplacera peu à peu le tragique des caractères ». Le caractère ? Quelle acception exacte M. Gide donne-t-il à ce terme ? Saurait-il entrer dans sa pensée que les âmes façonnées par la civilisation chrétienne, qui se sont développées dans l'atmosphère morale créée par celle-ci, en réaction quelquefois contre l'idéal chrétien, mais néanmoins tout imprégnées de lui, soient inférieures en force, en dignité, en initiative, en originalité aux âmes de l'antiquité, et qu'un nouveau Plutarque, mettant en parallèle les unes avec les autres, devrait conclure au désavantage des premières ? Dans l'affirmative, nous remplirions en vain ces pages des noms des grands hommes, des héros et des saints de notre ère, dont la trace fulgurante est marquée à tous les endroits de l'histoire. Nous attesterions en vain des « caractères, tels que Grégoire VII et Savonarole, saint François d'Assise et saint Ignace, ou Pascal, ou Colomb, ou cent autres ; nous montrerions inutilement que les siècles de foi vive ont été précisément les plus énergiques ; nous parlerions sans résultat des communes du moyen âge et dirions de même, par exemple, que l'avachissement et le nivellement des caractères depuis le XVIe siècle, et surtout dans les pays latins, sont dus peut-être à l'action dissolvante du droit antique restauré, du droit romain, grâce à l'application duquel toute la force confisquée des citoyens est passée entre les mains du Dieu-État ; que les nations germaniques et anglo-saxonnes, régies aussi par le christianisme, mais par d'autres principes légaux, ne semblent pas souffrir de la pénurie de « caractères » dont gémit M. Gide...

Toutes ces raisons deviendraient subitement caduques devant le sourire ironique et fin avec lequel M. Gide les accueillerait ; et il achèverait de confondre notre aveuglement par ces paroles ailées : « Polyeucte est un drame chrétien par tout l'élément chrétien qui y entre, mais, en réalité, il n'est drame qu'en raison de l'élément non chrétien que l'élément chrétien combat ! » De même, lorsque l'on rencontre de la force, du « caractère » chez un chrétien, ou cette force n'est que du fanatisme, ou ce chrétien n'a de caractère que, précisément, dans la mesure où il a cessé d'être chrétien !...

On pourrait, dans le même style, prouver que la pièce de M. Anecy, Ces Messieurs, ou le Juif-Errant, d'Eugène Sue, ou la France juive, de M. Drumont, sont des œuvres soit cléricales, soit philosémites !

M. Gide exprime cette idée très juste que l'art a besoin de contrainte — qu'il grandit dans la lutte, dans l'effort — mais un écrivain tel que lui, qui n'est pas seulement un littérateur, mais un homme de pensée, peut-il vraiment croire que la contrainte et l'effort, salutaires dans l'art, soient nuisibles dans la formation des caractères? (2)

Toutes ces choses, M. Gide les a dites en une conférence, à la Libre Esthétique, au début de cette année et, s'il ne les publiait, à présent, gravement, en manière de préface à son Saül, nous aurions été tenté de penser que s'imaginant avoir affaire, comme son héros, à des Philistins, il s'était diverti à mystifier ses auditeurs. Comment, sinon, considérer la boutade suivante dont le comique dissimulé et flegmatique peut rivaliser, certes, avec les facéties les plus parfaites de l'humour britannique :

« Une autre raison pourquoi le théâtre chrétien n'est pas possible, c'est que le dernier acte s'en passe de toute nécessité dans la coulisse, je veux dire dans l'autre vie... Goethe l'a bien senti : c'est en plein ciel que s'achève le second Faust (drame chrétien ?). C'est en plein ciel de même que se passe, je suppose, le sixième acte de Polyeucte, le sixième acte de Saint-Genest. Que si ni Corneille, ni Rotrou ne l'écrivirent, ce n'est pas seulement par respect des trois unités, mais parce que Polyeucte, Pauline, Saint-Genest, laissant au seuil du paradis tomber toute la passion par quoi se soutenait le drame, chrétiens parfaits, complètement décaractérisés, n'ont, en vérité, plus rien à dire. »

D'où il faut inférer qu'entre autres supériorités sur les hommes nés depuis Jésus-Christ, les anciens possédaient cet avantage de continuer de parler et d'agir — après qu'ils étaient morts !

Nous nous arrêtons : aussi bien chaque mot de cette conférence de M. Gide appellerait-il une objection.

Ces pages, d'ailleurs, sont hantées — comme la terrasse d'Elseneur ! Cette ombre que vous voyez passer et repasser entre les lignes est celle du surhomme... Après avoir décomposé la morale et biffé Dieu, Nietzsche contempla son ouvrage et connut qu'il était bon ; et le sixième jour, il créa le surhomme.

Le surhomme, si on le tire du beau costume lyrique et épique de Zarathoustra, pour le saisir dans sa réalité foncière, c'est le droit du plus fort, du plus rapace, du plus impitoyable. Tout ce que le christianisme a mis entre l'homme et ses convoitises égoïstes et animales d'hésitations, de scrupules — tout ce qu'il a ajouté de conscience complexe et douloureuse, de délicatesse, d'exquisité, d'âme, en un mot, dans l'amour — le surhomme le rejette, le bafoue comme une ridicule et lâche entrave à la libre et souveraine expansion de ses appétits divinisés. Tout ce qui fait qu'un saint François se penche avec compassion sur un oiseau blessé ou un arbre meurtri, pour recueillir l'un et redresser l'autre ; tout ce qui fait qu'un poète, comme Hugo, écoute retentir dans son imagination profonde et se répercuter en longs échos dans son cœur le cri éternel de souffrance de l'univers animé ; tout ce qui pousse un Schopenhauer à placer la pitié dans sa philosophie d'anéantissement comme une lueur au seuil de vertige et de nuit de l'abîme ; tout cela, le surhomme le nie et le repousse.

La pitié, l'abnégation appartiennent, à ses yeux, à cette morale inventée par des faibles, et imposée astucieusement aux forts, aux surhommes, auxquels, sinon, à défaut d'autres moyens de défense, il aurait fallu se soumettre : c'est la morale rusée du renard contre le lion ou l'ours...

Par le temps qui court, il doit y avoir beaucoup de surhommes dans les prisons — ce sont, en général, des gens de caractère. Le Moyen-âge et la Renaissance ont produit quelques spécimens accomplis de cette espèce : César Borgia, par exemple ; Jean des Bandes noires ; les Scaligeri de Vérone ; les Malatesti de Ravenne ; ce Visconti qui chassait à courre dans les rues de Milan et faisait faire curée à ses chiens du sang de ses sujets !...

Et puisqu'il s'agit de théâtre, quelle comparaison pourrait être plus indiquée pour marquer les mérites respectifs de la tragédie antique et de la moderne que celle du théâtre d'Euripide avec celui de Racine — ou encore avec celui de Glück ? Où trouverons-nous les plus hauts caractères, le drame le plus pathétique, les personnages les plus émouvants et les plus humains ?

La fable de l'Alceste d'Euripide et celle de l’Alceste de Glück sont identiques : l'héroïne fait holocauste de sa vie pour racheter celle de son époux ; mais celui-ci, dans l'œuvre de Glück, ignore ce sacrifice, et lorsqu'il apprend au prix de quelle existence la santé lui est revenue, il se révolte et demande à vivre ou à périr avec Alceste. Dans la tragédie grecque, Admète connaît que ses jours ne sont prolongés qu'aux dépens de ceux d'Alceste... Il aime Alceste, […]

[article incomplet]

 

(1) Saül, Le Roi Candaule par André Gide. (Paris, Mercure de France)

(2) M. Gide écrit : « Le paganisme fut tout à la fois le triomphe de l'individualisme et la croyance que l'homme ne peut se faire autre qu'il est. » L'individualisme ? Quelle était la conception politique de l'antiquité ? Le citoyen subordonné dans la cité libre. Socrate n'est-il pas mort parce que accusé d'avoir blasphémé ou méconnu les dieux de la ville ? D'autre part, n'est-ce pas l'invasion de l'esprit antique dans la mentalité des hommes de la seconde Renaissance qui, pour longtemps, a tué l'individualisme dans l'art ? Quant à la croyance, etc. ; si, vraiment, cette conception régnait, que signifierait le long effort de discipline et d'éducation de la volonté des philosophies anciennes ?

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