La Quinzaine

 

1er février 1904

Raoul Narsy

 

Au cours des dernières vacances s'est tenu à Weimar un Congrès international de la propriété littéraire et artistique. Un compte rendu, outre qu'il serait bien tardif, ne se rattacherait à cette chronique que d'une manière par trop indirecte. C'est principalement d'intérêts corporatifs qu'il a été question. Indiquons, sans plus, qu'on y a émis des vœux pour que la loi protégeât les arts graphiques—et par « arts graphiques » il faut entendre les études d'architecture, d'art appliqué à l'industrie, les œuvres photographiques y compris les procédés de reproduction, photogravure, etc… — de manière que les auteurs ne fussent pas impunément pillés, qu'on ne pût utiliser leurs travaux sans leur assentiment et que, par exemple, un architecte pût s'opposer non seulement à la publication de ses dessins, mais encore à leur réalisation architecturale et à la reproduction d'un édifice construit par lui.

Mais par certains faits accessoires, ce Congrès peut arrêter quelques instants ceux mêmes que laissent indifférents les débats professionnels qui en ont fait l'objet.

Il s'est accompagné d'une exposition de peintres néo-impressionnistes où figurent les principaux de ceux qui composent notre Salon des Indépendants : Van Rysselberghe, Bonnard, Maurice Denis, Signac, Luce, Vuillard... C'est même par cette exposition que s'est inauguré le Congrès. Elle a eu un succès manifeste et a achevé de montrer que la peinture française avait en Allemagne une véritable vogue. Il est consolant de penser que ce n'est pas seulement la « parisine » équivoque de nos vaudevilles et de nos opérettes qu'on y goûte. On admire nos tableaux et on les achète.

Le grand-duc et la grande-duchesse de Weimar, fidèles aux traditions d'hospitalité artistiques de cette Cour, ont multiplié les marques de sympathie aux congressistes. Ils les ont reçus au palais et ont permis qu'on y organisât une conférence à laquelle ils assistèrent. M. André Gide y parla de L’importance du public.

Il ne paraîtra peut-être pas sans intérêt d'écouter un instant l'écrivain que beaucoup de jeunes considèrent comme un maître. Il en a du moins les allures distantes et le ton d'autorité. Esprit difficile à pénétrer, au reste, parce qu'il se refuse à se livrer et qu'on renonce parfois à le découvrir à travers les circonvolutions où se retranche sa pensée. M. Suarès noterait, ici, que M. André Gide est protestant, et l'élégance puritaine, le dilettantisme triste de son style, n'y contredisent pas.

A qui serait curieux d'observer, chez ce remarquable « intellectuel », les fluctuations d'une âme contradictoire, volontaire et incertaine, qui n'arrive qu'à force d'art à se dissimuler son propre désarroi et à dériver sa fièvre intérieure, il convient de signaler son dernier livre, dont le titre seul (1) caractériserait la démarche d'un esprit qui semble ne prendre conscience de lui-même que par confrontation et élimination. La conférence lue, par M. Gide à Weimar ne renseignera pas sur ses complexités ; elle permettra de juger, en tout cas, comment l'artiste qu'il est sait donner à l'esthétisme le plus aigu l'apparence d'une thèse de bon sens et quelque chose de l'allure classique (2).

Le sujet dont M. Gide entretenait son aristocratique auditoire était l'examen des devoirs de l'artiste envers le public, et du public envers l'artiste.

« Ces devoirs (et ici je n'emploie le mot devoir que pour indiquer une sorte d'obligation volontairement acceptée), ces devoirs sont à peu près réciproques, plus ou moins consciemment consentis, et les uns impliquent les autres. »

Nos lecteurs auront d'eux-mêmes remarqué la subtile incidente.

Mais qu'est-ce que le public ? « Un public — chose si rare qu'à peine de nos jours savons-nous ce que c'est. Il nous faut trop souvent regarder en arrière... Un public — l'artiste, hélas ! a dû apprendre à tant bien que mal s'en passer. »

Le public, ce n'est donc pas l'assemblée représentative de toutes les catégories sociales que réclame M. Pottecher. C'en est tout le contraire.

Mais M. Gide se méprend assurément quand il l'assimile aux « honnêtes gens » de Molière. « Ces honnêtes gens, comme les appelait Molière, à égale distance d'une Cour un peu trop figée et d'un parterre un peu trop libre, c'était précisément ce que Molière regardait comme son public ; et c'est à lui qu'il s'adressait. La Cour de Louis XIV représentait le formalisme, le parterre représentait le naturalisme, eux représentaient le bon goût. »

On ne peut pas se tromper plus complètement. Que M. Gide relise la Critique de l'École des Femmes, il verra que Molière y défend contre ces représentants du bon goût, précieux et snobs, son droit de peindre les hommes d'après la nature et non en suivant « les traits d'une imagination qui se donne l'essor ».

Mais il a été plus explicite encore. « Le bon sens n'a point de place déterminée à la comédie. A la prendre en général, je me fierais assez à l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger qui est de se laisser prendre aux choses. »

Il n'est pas possible d'invoquer Molière, à moins que ce ne soit contre lui, pour dire que la société d'alors « permettait, exigeait, maintenait cette chose inappréciable alors, aujourd'hui négligée : le style. » Mais passons.

M. Gide a bien vu, en tout cas, qu'il y a quelque chose de changé entre le public d'autrefois et celui d'aujourd'hui, par rapport à l'artiste. Et c'est qu'alors l'artiste sentait son public, et que maintenant, tant il s'est accru, il est la foule, on ne le voit pas. Cela date nettement de la Révolution, bien que M. Gide ne le dise pas. Il déplore ce changement : « L'art ne mourut pas, il s'affola... l'artiste qui ne sent plus son public est appelé, — non plus à ne pas produire, — mais à produire des œuvres sans destination. » Et l'on fait observer à l'auteur des Prétextes qu'entre autres conséquences, l'impersonnalité du public a développé la personnalité de l'artiste. Une des causes de la littérature personnelle tient à ce seul à seul de l'écrivain, qui l'a porté à se replier sur lui-même. Le Romantisme vient en partie de là. M. Gide y aperçoit seulement le point de départ de la critique subjective « qui, ne trouvant aucun point d'appui dans une société sans goût, juge pourtant les œuvres au nom de son goût personnel et du plus ou moins de plaisir qu'elle y prend ». Et il ajoute :

 

C'est une chose à remarquer : notre haine aujourd'hui pour toute critique dogmatique (elle nous apparaît dogmatique aujourd'hui que ne nous réunit plus aucun dogme). — Une chose très significative. — Toutes les grandes époques de notre production artistique se sont appuyées sur une critique outrancièrement dogmatique — critique qui prenait elle-même sa force dans l'assurance d'une société cultivée derrière elle.

 

Pourtant, qui fut plus dogmatique que La Harpe, ou Geoffroy, ou Gustave Planche, que le bon Nisard ou M. Brunetière ? Mais d'ailleurs cela n'empêchera pas M. Gide de concilier cette relation, — au nom d'un dogmatisme, — de l'artiste et d'une société cultivée, avec la complète indépendance du premier ; c'est qu'en s'imposant à celui-ci, le goût ou les idées de son public lui sont seulement aussi des « prétextes ».

Écoutez M. Gide insinuant l'obstiné paradoxe :

 

L’art, non soumis au christianisme, mais le soumettant à lui, s'empara de tout ce qui put lui donner prise, de tout ce qui consentait à la forme humaine. Apôtres, prophètes, saints, saintes, tout un peuple de demi-dieux. Pouvait-on peindre le Saint-Esprit ou les vertus théologales ? L'art chrétien en tant qu'art chrétien n'existe guère — peut-être y a-t-il contradiction dans les termes. Mais la société (car il faut revenir à elle) demandait à l'art d'être chrétien ; l'art fit aussitôt semblant de l’être, et l'artiste servit ce qu'on lui demandait.

Une singulière méprise aujourd'hui fait prôner par-dessus tout, dans l'œuvre d'art, le mérite de la sincérité. On veut avant tout que l'artiste soit sincère... Quant à savoir ce qu'on entend par là, chacun est bien embarrassé de le dire. — Les artistes de la Renaissance s'inquiétaient fort peu de cela. Pensez-vous que l'apparence d'une religion commune à laquelle la société d'alors exigeait que les artistes se soumissent (?) pût nuire à la personnalité de ceux-ci ? Au contraire. — Le manteau d'hypocrisie catholique dont ils furent forcés de recouvrir leur sensualité si naturellement païenne servit aux fins de l'art : et nous en avons vu des plus grands se vêtir du plus hypocrite manteau. C'est aux plus hypocrites époques que l'art a le plus resplendi. L'hypocrisie est une des conditions de l'art. Le devoir du public, c'est de contraindre l'artiste à l'hypocrisie.

 

Que d'erreurs en ces quelques lignes ! Mais sont-elles toutes involontaires ? Remarquez le subterfuge verbal qui substitue la notion de personnalité à celle de sincérité. Est-ce par inadvertance seulement que, déniant qu'il y ait eu un art spécifiquement, loyalement chrétien, M. Gide invoque l'exemple, non pas de l'âge des cathédrales, du chant grégorien et de l'Angelico, mais de cette équivoque Renaissance qui fut ouvertement païenne ?

Bref, l'hypocrisie est une condition de l'art ; « l'œuvre d'art est une flatterie » ; mais « la flatterie ne vaut qu'autant que celui à qui on l'adresse vaut lui-même. Le devoir du public est donc de l'exiger exquise. » Mais pour cela il doit être cultivé : « Sa culture lui donnera le droit de ne pas avoir d'indulgence », et « il doit être en petit nombre ».

Et voici maintenant qu'après toutes ces préparations un peu lentes, M. Gide va donc découvrir son dessein qui est simplement d'affirmer, contre certaines tentatives contemporaines, une conception de l'art aristocratique et comme ésotérique. Il prend le contre-pied de Molière, qu'il invoquait à tort, et de Tolstoï qu'il ne nomme pas, pour séparer l'artiste de la foule et faire de son œuvre comme un plaisir égoïste de classe. L'argumentation retourne sur elle-même, se flanquant de critiques justes, incontestées :

« Le danger de la foule — de ce public « complètement inculte » dont parlait Goethe, ne vient pas seulement de ce qu'il est inculte, — de sorte que le flatter est possible ; — mais de ce qu'il est trop nombreux. Public hétérogène, venu de partout, n'ayant de commun ni culture, ni goûts, ni idéal, ni devoirs, sur quoi prendre la flatterie ? On ne peut la flatter en bloc qu'aux endroits les plus communs à tous les hommes, — oui, qu'aux endroits les plus communs. » M. Maurras avait dit avec plus de force quelque chose d'analogue. Mais ce n'était pas pour retourner contre l'art la corruption de l'art. Voyez à quoi M. Gide entend rétrécir son domaine : « Le danger de la foule, hélas ! c'est aussi qu'elle a faim. Elle demande qu'on la nourrisse. Les vieux dogmes n'y suffisent plus. L'esprit à présent les rejette comme des aliments sans suc. Les plus vieilles questions resoulevées, sur lesquelles le public d'élite, jadis, tout tacitement, tout pudiquement, s'entendait, attendent de nouvelles réponses. Questions morales — questions sociales surtout... Plus rien, dès lors, de désintéressé dans l'œuvre... Et l'œuvre d'art pur, dont ils sont incapables eux-mêmes, ces faux nourrisseurs la méprisent— et la foulé méprise après eux, au nom d'un art utilitaire, l'œuvre d'art inutilisée. »

Astucieux, hypocrite, inutile, jeu de l'élite, voilà donc tout l'art. Mais la foule applaudissait Chateaubriand écrivant le Génie du Christianisme. N'y a-t-il point d'art dans le saint Paul de Renan ; l’Orme du mail ou les Amitiés françaises ? Et, en vérité, quelle est la plus noble, la plus riche, la plus féconde, de cette hautaine et méprisante formule de M. Gide, ou de celle de Guyau : « L'art véritable est celui qui nous donne le sentiment immédiat de la vie la plus intense et la plus expressive, tout ensemble la plus individuelle et la plus sociale. »

 

L'on voudrait, tout de suite après ces sèches et orgueilleuses doctrines, faire sentir qu'un Vinci, un Dürer, un Millet, ont entendu l'art tout différemment. Nous en avions le « prétexte » avec les études richement documentées qui leur sont consacrées dans la belle collection les Grands Artistes (1). Mais elles valent mieux qu'une allusion, et nous leur réserverons dans un prochain article la place qu'elles méritent.

 

(1) Prétextes, réflexions sur quelques points de littérature et de morale, par M. André Gide. Société du Mercure de France.

(2) Elle a paru dans l’Ermitage du 1er octobre.

(3) J-H. Millet, par M. Henry Marcel ; Albert Dürer, par M. A. Marguillier ; Léonard de Vinci, par M. Gabriel Séailles, dans la collection les Grands Artistes, Henri Laurens, éditeur.

 

Retour au menu principal