Mercure de France

 

16 Décembre 1909

L. Dumont-Wilden

 

André Gide

 

Parmi les mille contradictions qui agitent le temps où nous vivons, il n'en est pas qui frappe davantage l'homme de lettres que l'importance toujours croissante de l'opinion du petit nombre, dans le même temps que tant de gens s'appliquent à écrire pour la foule. Certaines personnes, d'ailleurs distinguées par le savoir-faire, occupent le monde et la presse ; leurs livres se vendent, leurs actions intéressent ; le bruit de leur nom remplit les villes. Pourtant, leurs idées, leurs façons de sentir demeurent aussi indifférentes que celles du premier venu. Baladins de la place publique, bons ouvriers de lettres parfois, ils ne touchent en rien l'âme moderne, d'autant plus cabrée, d'autant plus recluse, d'autant plus impénétrable que ces représentants apparents font plus de bruit pour en dévoiler les mystères.

Loin du tapage, au contraire, loin du fracas des réputations faciles, certaines œuvres mûrissent, frissonnent, et brusquement éclosent au soleil, qui jettent tout à coup dans la pensée collective des éclairs féconds dont elle se trouve illuminée tout entière et qui lui indiquent les voies secrètes où la destinée la poussait.

Les écrits de M. André Gide, tous ses écrits, des Cahiers d'André Walter à la Porte étroite, ont ouvert ces horizons soudains. Le grand public connaît ce nom, mais ignore ces œuvres, et cependant les subit, parce que tous ceux qui lui parlent commencent d'en être influencés par reflet. Il apparaît comme une des deux ou trois puissances secrètes qui s'exercent aujourd'hui sur la pensée française douloureusement, hésitante entre son magnifique passé et son trouble avenir. Sa renommée, a dit M. Ernest-Charles, a pris son essor dans un petit monde d'initiés. « Elle est assurément l'œuvre d'un cénacle, mais d'un cénacle qui s'est recruté dans beaucoup d'autres cénacles, et qui devient, peu à peu et proprement, le cénacle d'André Gide. Ou a murmuré son nom avec insistance, avec force. Aujourd'hui on n'est pas éloigné de le crier. Le cénacle est devenu une société ouverte et de plus en plus fréquenté ; André Gide semble se dégager de ceux qui furent ses premiers compagnons de lutte ou d'activité littéraire. Il accède seul, isolément, à la gloire — et parce qu'il est André Gide. »

Parce qu'il est André Gide ! Qui donc, en effet, nierait l'action personnelle de l'homme supérieur, la puissance de rayonnement du talent si hautain soit-il ? Parce qu'il est André Gide ! Soit, mais aussi parce que son oeuvre, d'abord adressée au petit nombre, donne la formule la plus claire, et la plus nette, et la plus noble de ces tourments de l'âme actuelle qui atteignent plus ou moins distinctement le plus grand nombre et qui nous passionnent tous à certaines heures, alors même que nous nous sentons incapables de les analyser ou de les formuler. C'est ce qui fait l'intérêt exceptionnel de son œuvre et de sa personnalité.

 

André Gide est un auteur difficile : il ne s'offre pas au lecteur. Même dans ses livres d'humour, Paludes, ou Prométhée mal enchaîné, il repousse l'ami frivole qui cherche dans l'écrivain l'amuseur des jours moroses. La littérature est, pour lui, ce qu'il y a de plus sérieux, et il est aussi vain à ses yeux de vouloir pénétrer l’émotion artistique sans y être préparé que de vouloir s'enivrer des grands rêves métaphysiques sans s'être assimilé la langue spéciale qui en donne la clé. Mais, par le fait même de l'atmosphère sérieuse où elle se complaît, l'œuvre apparaît comme un des rares efforts durables qui, dans le temps présent, aient tenté de refléter le temps présent, comme une des rares beautés importantes qui, dans les lettres contemporaines, aient été produites, et quelque chose en avertit le lecteur le plus superficiel.

La perfection artistique de l'œuvre est ici presque secondaire. Que sur cette pensée, parfois obscure à force d'être intime et subtile, s'adapte le style le plus limpide, le plus pur, le plus sûrement français, que l'image, chez cet incomparable écrivain, apparaisse toujours ennoblie, stylisée, que les nuances les plus fines de l'idée moderne s'ornent des fermes élégances d'une période musicale où l'on retrouve parfois les violents raccourcis de Pascal ou les grâces sinueuses de Fénelon, voilà qui n'est que d'un intérêt professionnel. Des amuseurs, d'ailleurs pleins de mérite, nous présentent aujourd'hui de semblables séductions. Mais, sous ce style dépouillé, décanté, et qui montre une pudeur [?] singulière de tout lyrisme verbal, une sensibilité ardente, cultivée, inquiète et si bien nôtre que, dans chacune de ses manifestations, nous croyons retrouver un écho de ce qui se passe dans notre propre cœur, se traduit à chaque détour de la phrase. Ce n'est nullement un littérateur, ni un homme qui pense, sent, décrit par métier, dont les ouvrages vont occuper nos loisirs, qui se présente à nous ; le « professionnalisme », qui a envahi les lettres et qui fait que tant d'hommes de talent fabriquent des romans ou des comédies comme on fabrique des conserves alimentaires, n'a rien à voir dans ces livres graves et tout chargés d'un sérieux d'autant plus passionné qu'il prend le masque de la plaisanterie : — dans cette fantaisie délicieuse et glacée, Prométhée mal enchaîné, ne distingue-t-on pas ce qu'il en coûte de se cultiver une conscience, et de se donner un devoir, une idée directrice ? Dans Paludes, ne retrouvons-nous pas le même tourment, en même temps que « l'histoire de qui ne comprit pas la vie, de qui s'inquiète et s'agite pour avoir cru plus d'une chose nécessaire » ? Chaque livre d'André Gide est un acte, un jalon qu'il pose, le terme d'une évolution antérieure, le compte-rendu d'un drame de conscience — car nul n'est plus consciencieux que cet homme qui sait ce qu'il en coûte d'avoir une conscience et les contradictions apparentes qui, d'abord, se remarquent dans cette œuvre si abondante et si complexe qu'à chercher à la définir on en réduit toujours la puissance et la portée, sont la preuve la plus directe de son entière sincérité.

La sincérité ! C'est peut-être le trait caractéristique de la physionomie littéraire de M. Gide. L'éloge a l'air banal : mais il faut s'entendre sur la qualité de cette sincérité. « Je hais tous les gens à principes, dit Ménalque, un des personnages de L’Immoraliste (1), ils sont ce qu'il y a de plus détestable en ce monde ; on ne saurait attendre d'eux aucune espèce de sincérité ; car ils ne font jamais que ce que leurs principes ont décrété qu'il fallait faire, ou, sinon, ils regardent ce qu'ils font comme mal fait. »

Il faudrait se garder de chercher dans ces personnages de Gide, dont le nom impersonnel, classique ou fantaisiste indique au lecteur le moins clairvoyant la valeur allégorique, Tityre, Ménalque, Urien, Nathanaël, le porte-parole de l'auteur. Mais Ménalque exprime ici une de ses antipathies directrices.

L'homme à principes, c'est celui qui veut enfermer la Vie dans une formule qu'il n'a pas inventée, celui qui prend au sérieux son masque, croit à sa propre hypocrisie et se plaît à s'ignorer soi-même. C'est le « primaire » de la morale néophyte, de la « libre-pensée », rat d'église, catéchumène de la religion socialiste. Rien de plus hostile à la nature droite, conquérante et raffinée d'André Gide. L'homme à principes pour lui et pour les esprits de sa race est le premier ennemi que chacun découvre en soi, et l'ivresse de la liberté est le premier mobile qui anime celui qui ne veut devoir sa vertu qu’à lui-même. La conquête de cette liberté, c'est déjà tout un voyage, et le point de départ d'un esprit comme André Gide, c'est le dernier terme de bien des vies.

On n'arrive pas à la sincérité du premier coup, en effet. Se découvrir soi-même sous les livres et les phrases, les systèmes et les gestes habituels, cela supporte de nombreuses victoires et des combats sans nombre. André Gide ne nous les a pas racontés par le menu. Mais puisque chacun de ses ouvrages est une confession plus ou moins enveloppée sous la parure des symboles et des aventures imaginaires, leur histoire, c'est l'histoire de sa vie intérieure.

Il serait absurde de chercher, dans L’Immoraliste, dans la Porte étroite, ou dans les récits des Nourritures terrestres, [manque deux pages]

de l'étude. Il naît à Paris, mais tous les siens appartiennent à la vieille bourgeoisie provinciale et comme il est de santé délicate, il va, dès sa petite enfance, passer une partie de l'année dans le clair soleil du Midi, ou à l'ombre parfumée du verger normand. Cette heureuse circonstance l'arrache tout petit à la fièvre des livres qui déjà possède sa jeune intelligence et lui fait goûter les beautés vivantes : la lumière et les bois, la ligne pure des montagnes et le bruit des flots, les fruits juteux et le soleil clair. Son enfance est religieuse et fervente ; tout, autour de lui, semble fait pour lui donner la haine de ce qui est frivole, et la tendresse dont on l'entoure fait qu'il ne songe pas à réagir contre un milieu dont il sent la noblesse. Une notion très élevée du devoir domine du reste la maison tout entière et la religion qu'on enseigne à l'enfant, malgré tout ce que l'orgueil huguenot peut y avoir mis de pharisaïsme, reste vivante parce que l'on conserve encore le souvenir confus du temps où il fallait un certain courage pour en suivre les préceptes. Les rares et pauvres pratiques du culte protestant sont loin d'avoir sur l'imagination enfantine la puissance d'exaltation des magnifiques cérémonies du catholicisme, mais elles ne peuvent manquer de garder une longue influence sur un adolescent fier et grave qui s'enorgueillit d'avoir le droit de se faire de Dieu l'image qu'il lui plaît. Pour le moment, le petit André Gide lit la Bible, et le livre sacré le passionne (2). Il y voit de merveilleux contes et s'y accoutume aux plus nobles symboles. L'Ancien Testament l'enchante, l'habitue à ce grand style tragique et pittoresque que plus tard il exprimera si puissamment dans Saül. Il lit la Bible, mais il lit aussi les Mille et une Nuits dans la vieille et charmante version de Galland, et les grâces surannées de la sultane Schéhérazade, vêtue comme Roxane, adoucissent une imagination que le sombre éclat des chroniques hébraïques et la furieuse éloquence des prophètes pourraient tendre à l'excès.

O joie des rêves permis ! « Vous savez mon admiration pour ce livre, écrit-il plus tard ; mon père, qui l'admirait aussi, le mit entre mes mains de si bonne heure que c'est, je crois, avec la Bible, le premier livre que j'aie lu. » Jolies visions d'un Orient doré, romanesque et merveilleux où rien n'est impossible, et où les plus beaux songes d'amour et de gloire se logent d'autant mieux que le décor en est plus lointain. Quels thèmes pour une jeune imagination qui s'éveille ! Tous ces beaux récits arabes charment également l'enfant recueilli. Mais il en est un dont l'héroïsme et la mélancolie résonnent au plus profond de son âme : c'est l'histoire de Sindbad le marin, l'éternel voyageur, l'homme qui ne se résigne jamais aux délices habituelles. Il ne sait pas encore pourquoi, mais dans ce personnage, il sent un ami, un frère lointain, et ce sont les tribulations impossibles de Sindbad qui lui donnent d'abord ce sens aigu de l'exotisme, ce besoin de fuir sans cesse à la recherche « de ce qui est autre », que nous trouvons dans toute son œuvre.

Sindbad le marin ! J'imagine qu'il songeait à lui lorsque, pour aller passer ses vacances en Normandie, il s'arrêtait au Havre et voyait les vaisseaux s'éloigner dans la rade. Avec quelle émotion il les regardait se perdre à l'horizon, les beaux navires que les vents — qui sait? — peuvent pousser dans les tempêtes vers les pays mystérieux, où, bien loin, de l'autre côté de la terre, on admire des paysages étranges et l'on respire des parfums inconnus. Ivresse des départs, désir fou des nouveaux aspects de la vie, fuite éperdue vers l'éternel ailleurs, sentiments essentiels et directeurs de cette âme ardente et tendue, et qui dès l'aube furent en elle. « Ceux d'entre nous qui ont le sens de la fuite des choses, dit finement Jules Tellier, le nouveau les attire peu, mais ce qu'ils ont entrevu une fois, ils ne peuvent se faire à l'idée de ne le retrouver jamais. Ils ont moins la passion de voir que de revoir. Ainsi de moi. Il y a des lieux où j'ai laissé un peu de mon âme. » D'une nature toute différente, André Gide laisse aussi un peu de son âme partout où il passe. Mais, dans tous ses premiers voyages, du moins, il s'éloigna sans tourner la tête, peut-être parce qu'il lui paraissait que les richesses de son cœur étaient inépuisables. Au sens de la fuite des choses, s'oppose ici l'inlassable curiosité des choses nouvelles, à l'attachement, au bonheur difficilement conquis, le désir d'un bonheur toujours risqué.

Tout cela est en Gide dès l'enfance, mais ce n'est d'abord qu'un sentiment confus. Son intelligence reste fidèle au chemin tracé. Il travaille, il s'orne de tout ce que la culture intellectuelle la plus fine peut lui donner. Il lit tous les livres et s'il ne néglige aucune littérature, la discipline classique et française ne lui en donne pas moins la couleur, la tenue de son goût, et cette horreur du médiocre et du bâclé qui lui permettra les plus dangereuses curiosités.

Mais que toute cette culture est desséchée ! Les livres se répètent, on a vite fait d'épuiser ce qu'ils tiennent d'intime et de profond.

André Gide a vingt ans, il est fou de littérature, et excédé de ce que les livres contiennent de vaine littérature. D'autre part, il a transporté dans le domaine de la pensée cet esprit d'aventure qui, tout petit, le faisait rêver des voyages de Sindbad le marin, il a abandonné l'orthodoxie réformée ; la discipline protestante, qu'il a subie si puissamment, a poussé elle-même à cette renonciation, car par le fait même qu'une religion se délivre de son passé autoritaire, et qu'elle admet le libre examen, elle devient nécessairement illimitée, indéfinie, presque indéfinissable, et le jour où la liberté dont elle a fait sa loi lui apporte l'athéisme ou l'anarchie, elle se trouve dans l'impuissance de les proscrire, ou même de les éloigner d'elle. C'est parce qu'il est protestant par l'hérédité et par la culture que Gide veut chercher Dieu non sur la grand'route, la route commune, mais parmi les mauvais chemins.

Dès lors, il veut se faire sa loi. Mais, surtout, il veut vivre, sentir, aimer, « donner son sens complet au mot exister ».Tout l'y pousse et le moment même lui est favorable. Nous sommes aux environs de 1890. La génération française qui prend conscience d'elle-même étouffe dans les vieux cadres que les héritiers immédiats de la Guerre lui ont faits. Elle se refuse à reconnaître la légitimité de l'étrange compromis qu'on a naïvement cru durable, entre les nécessités d'une organisation sociale autoritaire et la logique d'une philosophie anarchique et démocratique. Le boulangisme a mis le débat sur le terrain politique ; la jeunesse le transporte partout, — littérature et sociologie mêlées, — liberté de l'art, liberté de l'amour, liberté du plaisir, liberté morale, liberté sociale ; c'est une insurrection universelle. On s'y jette avec fougue, avec ivresse, avec passion. L'ambition et l'esprit de secte y trouvent bien leur compte, mais quelle générosité !

André Gide aussi se mêle au tumulte, mais d'un peu loin, parce qu'une pudeur, une aristocratie instinctive le retient : puis aussi parce que, tout préoccupé de la vie intérieure, il laisse à d'autres le souci social. Cependant, comme toute sa génération, il aspire confusément à quelque chose de neuf ; et de cette première incursion dans la vie, et du reploiement sur soi-même qui s'ensuit naissent les Cahiers d'André Walter.

Ces cahiers, à l'époque où ils parurent, ce furent, pour certains adolescents, ce que Sous l'œil des Barbares, Un homme libre, le Jardin de Bérénice furent pour d'autres : une révélation sur eux-mêmes, un bréviaire, presque une règle religieuse. L'éducation, la force du sentiment intérieur, dit M. Albert Thibaudet, qui semble subir encore cet enchantement, paraissent avoir interdit à Walter la vie présente. Il est fait tout entier de souvenir ou d'attente, ou mieux de tous deux ensemble, de ce que le latin unit dans cet admirable mot dont il faut goûter tout le sens étymologique : desiderium.

Cette figure inoubliée de l'amour voilé, différé, recueilli, Emmanuèle, ne se révèle à nous que par son image dans une âme frémissante et tendue. Souvenir, attente, sont les milieux translucides où tout s'ennoblit, et s'épure et la vie, semble-t-il, n'est plus qu'une brise qui dirige vers eux des cortèges de reflets.

« En vérité, qu'il était [doux d’y vivre ?] ! Mais on ne s'éternise pas dans l'attente. Il y avait déjà, dans les Cahiers d'André Walter, une vigueur fiévreuse et voilée qui montrait que, bientôt, celui qui avait tant aimé ce jeune homme trop fin allait partir pour de plus dangereuses aventures. Le Voyage d'Urien, c'est une série d'images somptueuses où s'amusait sa soif de départ ; c'est l'odyssée de ceux « qui aimèrent la vie, et qui, de la hauteur même de cet amour voulurent différer de vivre ». Des Cahiers au Voyage d'Urien, l’œuvre de Gide semble figurer un va-et-vient de l'attente inquiète au départ triomphal, et Paludes, entre le désir et le regret, le rêve et l'aventure, c'est le symbole du temps présent, de la vie normale, du point fixe. Dans les Nourritures terrestres, la pensée s'affermit. Livre étrange et profond, livre intime, véritable confession d'une âme qui se cherche dans ses propres méandres : des paysages et des maximes, des symboles et des portraits, de l’humour et de la tendresse ; le livre peut-être où l'auteur a le plus complètement mis à nu sa façon de sentir. Pourtant, dans l'apparent désordre de ses aspirations alternées, la pensée enfin cherche une ordonnance ; un art plus mûr, plus complet et surtout plus simple, s'y annonce.

L'écrivain s'est décidément trouvé lui-même ; il se connaît, il sait où sont les bornes de sa sensibilité, quelles sont les directions de son imagination et quelles sont ses impossibilités. Certes, il donnera encore quelques-uns de ces livres où il humait des paysages, et s'y admirait en reflet, mais cet art, tout de sensibilité, ne lui suffit plus ; il a compris que rien ne dure que ce qui est ordonné et précis. Il a été trop passionnément de son temps pour ne pas se donner tout entier à cette littérature toute de sensations, à laquelle il a su imprimer un incomparable éclat, à cette littérature purement impressionniste qui parut un moment la fin dernière de l'art. Mais la dernière aventure esthétique de notre temps a été précisément le repentir de l'impressionnisme, le retour de toute une génération d'artistes vers une discipline classique. Chacun y est revenu à sa manière. Sans parler des innombrables suiveurs qui se pâment au nom de Poussin sans le bien connaître, et parce que ce grand homme leur paraît ce qu'il y a de plus nouveau, beaucoup d'artistes estimables ont mis leur néo-classicisme dans une sorte de bimbeloterie historique, qui ne peut rien nous donner que d'artificiel et de desséché. D'autres ont cru nécessaire de brûler ce qu'ils avaient adoré, et de biffer de l'histoire morale de la France toute « l’erreur romantique ». André Gide, en suivant son chemin de Damas, n'a rien voulu jeter de son bagage, et son retour au classicisme, ce n'est que la mise en ordre des richesses sentimentales qu'il a rapportées de ses plus romantiques voyages.

C'est de cette nouvelle tendance de son art et de son esprit, qu'est sorti l'Immoraliste, livre contracté, d'une concision stendhalienne, et si plein de choses que le lecteur en est comme étourdi.

Magnifique évolution littéraire qui suffirait à donner à la carrière d'André Gide une valeur d'exemple. Mais, on l'a vu, la littérature, pour cet artiste de la morale, n'a d'intérêt que pour autant qu'elle exprime l'homme et sa vie profonde. L'Immoraliste et la Porte étroite, son œuvre dernière, son œuvre la plus forte et la plus simple, la plus vivante et la plus humaine, sont les deux volets d'un diptyque où l'on voit, comme dans les tableaux des vieux maîtres, en une émouvante allégorie, les deux pôles entre lesquels se balance l'idéal nouveau ; André Gide qui, jusque-là, n'avait fait que raconter, pour quelques amis, les intimités de son âme, y expose quelques aspects essentiels des problèmes moraux les plus angoissants et les plus actuels.

Il ne faut chercher, dans l'Immoraliste et dans la Porte étroite, ni des fragments d'autobiographie, ni des plaidoyers. Ce sont des œuvres d'art, des romans, et un roman qui est une œuvre d'art sincère et vécue, comme on disait il y a quinze ans, est doué d'une logique intime qui conduit l'auteur malgré lui ; la dialectique n'a rien à y voir et s'il comporte une signification, une leçon, c'est que tous les spectacles de la vie comportent une signification, ou plusieurs significations. André Gide ne prend parti ni pour ni contre son dangereux héros et ce serait une singulière aberration que de voir, dans la Porte étroite, une exaltation de la vertu protestante, ou un acte d'accusation contre cette vertu.

Pourtant, il faudrait être aveugle et volontairement aveugle pour ne pas distinguer dans L’Immoraliste quelques « idées très pressantes et d'intérêt très général », que l'auteur a mis « toute sa passion, toutes ses larmes et tout son soin » à exprimer. Ce livre est sorti de la rencontre de Gide avec Nietzsche. Rencontre décisive. Certes, un esprit ne reçoit d'un autre esprit que ce qu'il possédait déjà. Le nietzschéisme de Gide était en Gide avant que celui-ci ait lu une ligne de Nietzsche. Il était dans le souci de se faire soi-même sa religion, sa morale, qui possède tous les protestants quand ils réfléchissent sur eux-mêmes. Mais la lecture du philosophe allemand n'en fut pas moins, pour l'auteur des Nourritures, le coup de fouet nécessaire. C'est là qu'il trouve la formule de certaines idées flottantes en lui et de certains sentiments innés : l'horreur du repos, du confort, de tout ce qui propose une diminution à la vie. C'est Nietzsche qui lui permet de transporter dans le plan intellectuel ce besoin du voyage qui était dans sa sensibilité ; c'est Nietzsche, enfin, qui lui impose la formule de cette vérité : que chacun possède sa loi et son Dieu, la loi commune n'étant qu'une question de police.

Au fond, c'est cela tout l'immoralisme. Gide, comme tant d’esprits contemporains, en est d'abord tout illuminé ; affirmation de la vie, guerre à l'ascétisme chrétien, parce qu’il est d'essence pessimiste, affirmation passionnée de la morale individuelle contre la morale commune, désir de se surmonter sans cesse. Tout cela se tient ; c’est presque un corps de doctrines. C’est l’aboutissement nécessaire du romantisme philosophique. Comment, quand on s’est habitué à la plus entière liberté d’esprit, ne pas tenter d’en faire l’expérience ? L’Immoraliste, c’est cette expérience.

Qui ne connaît ce roman qui, sous son allure hardie, garde toujours une merveilleuse tenue, une admirable noblesse ! Michel est un érudit, de santé délabrée, d'intelligence fine, mais de volonté et de sensualité engourdies. Il épouse la saine Marceline ; il l'épouse sans amour, mais il compte bien finir par l'aimer. Cependant, la tuberculose se déclare : il doit se soigner. D'abord, il y met de l'indifférence, puis, peu à peu, de la passion et tout en lui se subordonne à cette passion : il veut guérir, il découvre son corps, il n'a plus qu'un but, qu'un devoir, rendre à ce corps la santé, la beauté. Il ne fréquente plus que des êtres instinctifs dont les instincts s'expriment avec la force et la sauvagerie primitives. Ils sont pour lui le modèle à égaler, et il les égale en effet ; il guérit, il reconquiert la santé, la force, il acquiert une volonté de vivre qu'il n'avait jamais eue, et cette volonté de vivre gouverne son être entier. Cet érudit, ce produit de la culture proclame l'échec de la culture. Il ne vit plus que pour sa liberté, et au désir de cette liberté, il sacrifie tout : son bien, sa considération, sa femme même, car la pauvre Marceline est tombée malade à son tour. Il voudrait bien la soigner, il s'y essaye, mais la maladie l'importune : les malades ne font que souiller la face divine de la vie. Et peu à peu, Michel s’écarte de Marceline, qui meurt dans la solitude et le chagrin : il a conquis sa liberté.

Je crois que jamais mieux que dans ce roman on n'a pu sentir à quel point la logique intime d'une œuvre d'art conduit l'auteur malgré lui. J'imagine qu’en commençant son livre André Gide avait dessein de faire de l'Immoraliste un héros. Mais le développement naturel des sentiments et sa scrupuleuse honnêteté ont contredit cette velléité. Michel n'est pas un héros. Toute sa volonté, toute son intelligence, toute sa ferveur aboutissent, en somme, au même résultat que le plat égoïsme des âmes les plus vulgaires. Il a recherché l'extrême, la perfection d'un genre, il retombe lourdement sous la loi commune. Son immoralisme n'est qu'une sorte d'immortalité cynique et cette liberté si durement conquise ne s'exerce que contre des faibles ; bien faciles victoires ! La désillusion est rude pour ceux qui partirent d'un cœur triomphant vers la conquête de la morale des maîtres, et le théologien orthodoxe a le droit de sourire. Quelques beaux voyages qu'ait faits cette âme, elle retombe à la boue du Port. Si la morale des maîtres ne peut s'exercer que quand on est en situation de vivre comme un maître, il faut avouer qu'elle perd beaucoup de sa valeur philosophique.

Pourtant il reste à l’Immoraliste d'avoir tenté une belle aventure. Même quand les forces manquent, la bonne volonté mérite la louange. Michel n'a pas trouvé l'héroïsme, le surhumain, en dehors de la loi ; à l'exemple de Pascal, n'est-ce pas dans l'obéissance à la loi qu'il faut le chercher ? André Gide y songe et sa pensée orientée vers ce nouvel objet fait un curieux retour sur elle-même et sur son passé. Une curiosité fervente, comme toutes ses curiosités, l’attire un instant vers la morale autoritaire et catholique. Le point de vue social, pour la première fois le préoccupe, et il écrit cette merveilleuse parabole de L’Enfant prodige où pour la première fois se trahit chez lui le souci de sauvegarder le patrimoine moral acquis par les ancêtres. Mais le catholicisme répugne aux extrêmes, et André Gide y tend toujours de toutes ses forces. S'il cherche le surhumain dans la vertu, dans la vertu selon la loi, c'est à la vertu protestante qu'il le demandera : la Porte étroite est un roman huguenot.

Rien de plus pur, de plus élevé que ce livre. Il y règne une atmosphère d'édification, une longue hérédité chrétienne s'y trahit. Pourtant, on n'y entrevoit ni le prêtre, ni le dogme : ce n'est que le développement, dans une âme exceptionnellement élevée, du germe chrétien déposé par le passé.

André Gide n'a pas écrit d'œuvre plus parfaite que la Porte étroite ; son style, son art y atteignent à la simplicité sublime des grandes œuvres. La phrase limpide et diaphane y acquiert une fermeté toute classique et digne des plus beaux modèles. La véhémence et la profondeur dramatique des sentiments s'accroissent de la discrétion et de la modération du ton, et ceux-là mêmes qui ne s'intéressent pas aux problèmes intérieurs ne manqueront pas d'en sentir l'émotion pour peu qu'ils aient le sens de la beauté littéraire. Le thème est plus simple, plus uni que dans l'Immoraliste. L'auteur nous introduit dans une famille provinciale et protestante, la famille Bucolin : un père qui vit retiré avec ses enfants dans une vieille propriété aux environs du Havre. La mère, trop aimable créole, abandonna jadis le foyer pour suivre un amant, laissant derrière elle d'effroyables ruines sentimentales. L'aînée des filles, Alissa, assez grande, au moment de la fuite et de la faute, pour la deviner tout au moins, en a gardé dans l'âme une inguérissable blessure ; Elle aime son cousin Jérôme, celui qui conte l'histoire. Tout les destine l'un à l'autre, tout les apparie. Pourtant, elle recule sans cesse l'heure attendue du mariage, et finit par se refuser pour ne pas appauvrir l'idée qu'elle s'est faite de son amour, ou, plus noblement encore, de crainte que Jérôme, satisfait, ne continuât pas de travailler à son perfectionnement.

Que cela est pauvrement dit ! On ne résume pas, on ne raconte pas un tel livre, que l’auteur a su animer de cette magie qui fait vivre. L'héroïsme d'Alissa est fait d'une notion si fine de l'héroïsme et de la vertu qu'il faut être dans l'atmosphère du roman pour l'admirer et pour le comprendre. Nous assistons ici à la culture de la vertu, et derrière ce que le cas a d'humain dans son exaltation surhumaine, il n'est pas difficile de découvrir le pendant à L’Immoraliste, la recherche de l'extrême, de la perfection dans les cadres de la loi morale chrétienne.

Aussi bien a-t-on remarqué que l'effort d'Alissa n'est pas plus sain que celui de Michel.

Dans un article publié par l'Art moderne, sous la signature L. St. H., je trouve cette observation très fine : « Des natures comme celle d'Alissa sont désorbitées par leur noblesse même ; la pureté de leur métal les rend impropres à la résistance ; ne nous y trompons pas. Certes, le désenchantement de sa jeune âme fut atroce, mais qui de sensible n'a été, avant l'âge, désabusé d'aucune foi ? Cette douce jeune fille est en révolte contre ce qu'il y a de plus féminin dans sa nature, contre justement cet attachement à l'individu, cette compréhension du particulier, cet amour passionné de l'être défini, limité et relatif qui est le propre du cœur des femmes. Elle veut embrasser l'universel ; ses forces n'y suffisent pas, et elle trompe par de subtils sophismes sa logique : sa vertu même, sa profonde honnêteté, son innocence de toute attitude la desservent. Tout son héroïsme n'aboutira qu'à créer autour d'elle une atmosphère de tiers ordre ; il faudra qu'elle se dépêche de mourir pour sauvegarder un rayon de cette beauté intérieure qui comporte toujours de la joie. »

Juste objection, mais qui s'adresse en somme à toute la morale héroïque, et que les casuistes catholiques ont érigée en règle. L'héroïsme n'est pas permis à toutes les âmes. Quand on veut atteindre les cimes, il faut cheminer au bord du précipice, et le moindre faux-pas vous y jette. Qui a voulu trop s'élever retombe de plus haut. Mais quoi ! il est beau et il est utile que certaines âmes n'aient pas peur de courir de vaines aventures. Quelle que soit la triste sagesse où ils arrivent, ceux qui chercheront la règle de leur vie sur les mêmes chemins qu'Alissa, ou même que Michel, se seront donné de nobles raisons de vivre, et peut-être auront-ils plus qu'on ne croit éclairé le chemin pour le grand troupeau qui les suit.

Les meilleurs d'aujourd'hui se sont engagés, à l'heure la plus belle de leur vie, dans ces sentiers étroits, et il y a, dans la double aventure qu'André Gide a racontée, le symbole le plus clair et le plus émouvant des jeux douloureux où s'est risquée notre conscience trop instruite. De l'héroïsme de l'obéissance à l'héroïsme de la liberté, quel beau, quel périlleux voyage que l'âme française entreprit sans crainte, au risque d'y perdre à jamais son incomparable héritage ! Peut-être aujourd'hui songe-t-elle au retour. Il y a, dans la Porte étroite, un frisson nouveau. Mais le retour ! Ce n'est jamais sans regret qu'on y songe. En nous parlant d'Alissa, André Gide ne peut oublier Michel, et si des esprits dogmatiques lui reprochent de ne pas s'être prononcé entre eux qui ne leur répondrait : à qui ne veut de bonheur que risqué il est possible de s'imposer la contrainte de ne pas choisir. Notre temps n'a pas encore su choisir : est-ce sa faiblesse, est-ce sa noblesse ?...

Et puis, André Gide n'a pas vécu sa dernière aventure...

 

 

 

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