La Grande Revue

 

10 octobre 1909

J Ernest Charles

 

 

Quelques notes sur André Gide

 

André Gide : La Porte Étroite, L’Immoraliste, Amyntas, Saül, Le Prométhée mal enchaîné, etc. (Éditions du Mercure de France)

 

Ce ne sont que des notes jetées un peu au hasard, quelques indications sur l'une des intelligences originales de notre époque. L'originalité d'André Gide n'est pas connue de tout le monde, mais elle n'est contestée par personne. L'originalité est même une des qualités qu'on lui refuse le moins. Mais comment l'apprécier et comment la mesurer ? André Gide est pour beaucoup un « auteur difficile ». Non point qu'il n'écrive clairement. Tout au contraire, il possède si bien la langue française que les mots lui servent toujours à clarifier ses idées. Mais ses idées elles-mêmes sont parfois obscures. André Gide a le goût de l'obscurité. Il rebute les lecteurs de bonne volonté, mais pressés et peu persévérants, qui veulent comprendre avant même que d'avoir lu. Eh ! mon Dieu ! il est bien beau de comprendre après !...

La renommée d'André Gide a donc pris son essor dans un petit monde d'initiés. Elle est assurément l'œuvre d'un cénacle, mais d'un cénacle qui s'est recruté dans beaucoup d'autres cénacles, et qui devient peu à peu et proprement le cénacle d'André Gide. On a murmuré son nom avec insistance, on l'a prononcé fortement : aujourd'hui on n'est pas éloigné de le crier. Le cénacle est devenu une société ouverte, et de plus en plus fréquentée. André Gide semble se dégager de ceux qui furent ses premiers compagnons de lutte ou d'activité littéraire : il accède seul, isolément à la gloire — et parce qu'il est André Gide.

Exerce-t-il une influence ? Je ne saurais le dire exactement. Et en tous cas il est malaisé de discerner les traces de cette influence. L'œuvre d'André Gide n'est pas une. La pensée n'est pas homogène ; elle offre même, des Cahiers d'André Walter jusqu'à La Porte Étroite, des contrastes violemment accusés. Au surplus, cette pensée est toujours en mouvement. Elle séduit par ses incertitudes, par son effort constant sur elle-même. Elle est ainsi un spectacle rare. C'est ce spectacle qu'on recherche, spectacle plaisant par son extrême variété. Elle n'est pauvre ni médiocre la pensée de l'écrivain du Voyage d'Urien, de Paludes, des Nourritures terrestres, de Saül, du Roi Candaule, d'Amyntas, de l’Immoraliste, de la Porte Étroite. Et si, au demeurant, elle ne vous agrée pas, si elle vous choque par sa contention permanente, elle est exceptionnelle néanmoins pour le soin qu'elle a d'elle-même.

 

...André Gide est un des meilleurs écrivains de notre temps.

Il connaît la langue française. Il sait la valeur des mots. Il leur donne toujours leur sens plein. On le lit avec une sécurité délicieuse. Je le répète : il est permis de ne point s'amuser constamment aux détours de sa pensée ; on lira cependant ces pages dont l'écriture est si ferme.

L'adorable style, en vérité ! André Gide écrit avec une pureté presque sans pareille dans la littérature contemporaine. Et la plupart de ses phrases, même les plus simples, sont d'une sonorité musicale. Ce style se surveille assurément. André Gide n'écrit pas avec un aimable abandon. Il n'improvise rien. Il ne redoute jamais d'être un peu compassé. Point de laisser-aller. La familiarité est ce qui manque le plus à André Gide.

On lui trouverait des maîtres assurément. Tantôt on compare son style à celui des maîtres de l'école réaliste ; tantôt il rappelle celui des plus harmonieux romantiques et des plus colorés. Gide a surtout la passion de l'ordonnance et de la netteté classiques. Et il écrit en suivant son penchant, avec autant de science que d'art.

 

...Qu'André Gide est donc intéressant à considérer lorsqu'il regarde les paysages ! Il reste replié en soi-même. Il ne se distrait pas de lui-même. Il examine les paysages non pour eux, mais pour lui. Il lui importe qu'ils exercent une influence sur sa sensibilité. C'est cette influence qu'il note le plus souvent : « Ah ! ah ! tant de lumière absorbée, s'écrie-t-il, lorsqu'il se trouve aux confins du désert saharien, puisse-t-elle donner un aliment neuf à ma fièvre, plus de richesse à ma ferveur, plus de chaleur à mon baiser ! » Ou bien : « Si Damon pleure encore Daphnis, et Gallus Lycoris — qu'ils viennent ; je guiderai leurs pas vers l'oubli. — Ici nul aliment à leur peine, un grand calme sur leur pensée. Ici plus voluptueuse et plus inutile est la vie et moins difficile est la mort. » André Gide aura aussi tout naturellement la même pénétration psychologique, qu'il s'examine ou qu’il examine le monde extérieur ou les concordances entre le monde extérieur et lui : « J'ai retrouvé R. dans la même boutique de Caracour où je l'avais mené le premier jour. » Il comprend aussi l'intérêt qu'il y a de revenir régulièrement aux mêmes lieux pour apprendre non beaucoup de figures, mais les apprendre bien et ne pas seulement voir passer : « Les Arabes s'accoutument à vous, on leur paraît moins étranger, et leur habitude d'abord troublée se reforme. »

Il ne manquera pas de rechercher les sensations extraordinaires que le pays peut lui offrir. Bien entendu, il les analysera avec une finesse extrême... Sensations fines, très fines en elles-mêmes. André Gide a fumé le haschisch : « Je sentis aussitôt comme un grand coup de poing sur la nuque ; tout chavira ; je fermai les yeux, sentis alors mes pieds s'enlever au-dessus de ma tête, puis le sol s'effondrer, fuir sous moi... Quelques instants après j'étais en sueur, en sueur froide ; mais du malaise, abominable d'abord, il ne restait presque plus qu'un vertige, oserai-je dire : agréable, — celui de qui, sans plus de poids, ne sentirait plus trop où il se pose, flotterait, flotterait... » Aussi bien, l'exceptionnel l'attire, et il ne sait gré d'être seul à le goûter. A Biskra, il a entendu une musique nègre singulière. A trois, ils exécutent de véritables morceaux de rythme : rythme impair, bizarrement haché de syncopes, qui affole et provoque tous les bondissements de la chair... Il a vu ces musiciens soutenir dans les cimetières l'ivresse des pleureuses, exaspérer la folie mystique des Aïssaouas dans une mosquée de Kairouan, scander la danse des bâtons et les danses sacrées dans la petite mosquée de Sidi-Maleck : et, — dit André Gide, j'étais toujours seul Français à les voir. Je ne sais où vont les touristes ; je pense que des guides attitrés leur préparent une Afrique de choix pour débarrasser des importuns les Arabes amis du secret et de la tranquillité. » Le spectacle eut plus de prix qu'André Gide appréciait seul. Il fallait d'abord s'en enquérir, être capable de s'y plaire, être habile à en comprendre la poésie brutale et barbare, pour cela être profondément intelligent de la civilisation, ou de la mentalité arabe... Et, c'est merveille : André Gide qui semble tout rapporter à lui de la vie universelle des êtres et des choses dont il est le témoin, André Gide qui se place au centre du monde et des mondes, est aussi prodigieusement apte à entrer dans l'existence arabe, et il la décrit ; mieux : il la vit avec une heureuse et lumineuse subtilité. Quel observateur perspicace et comme sa perspicacité est obsédante et gênante !...

André Gide sait unir, au surplus, la spontanéité et la simplicité des impressions au raffinement extrême de leur analyse. Tantôt on le redoute avide d'étonner, de s'étonner lui-même, faisant effort pour penser et sentir à l'écart du vulgaire, exclusivement factice, peut-être ; tantôt on le découvre franc et net et d'une hardie sincérité. Il parle précisément de cette musique nègre dont les sonorités le poursuivent. « Musique nègre ! que de fois, loin de l'Afrique, j'ai cru t'entendre, et subitement se recréait autour de toi tout le Sud ; à Rome encore, via Gregoriana, lorsque les lourds camions descendant au petit matin, me réveillaient. Aux rebonds sourds, sur les pavés, encore sommeillant, je pouvais un instant me méprendre, puis me désoler longuement. » Il n'y a pas de quoi, et peut-être que cette désolation est un peu volontaire ; mais vous voyez bien qu'elle s'ajoute à une impression vraie, instinctive si je peux dire, à une de ces impressions à demi conscientes si l'on peut dire, que tous ressentent à certains moments sans qu'il leur soit possible de se les expliquer, à une de ces impressions dont on ne saurait découvrir la logique, à une impression presque physique, et qui est plus une sensation qu'une impression...

D'ailleurs rien n'échappe à la clairvoyance obstinée d'André Gide, les paysages mêmes comparaissent devant lui : il les interroge, il les inspecte, ne leur permet pas de rien dissimuler. Et ses notations constituent un procès-verbal d'artiste flegmatique et méticuleux (pourtant il vibrera si fort à d'autres spectacles). Mais voici qu'il veut se montrer là un analyste savant si imperturbable de la nature, du ciel et de la terre. Il va de Biskra à Touggourt, la nuit : « Pas un nuage. Voici l'aube. C'est de l'azur encore froid de la nuit jusqu'à la rouge lisière des sables, une prismatique analyse du jour, plus délicatement et plus subtilement nuancée, mais aussi précisément détaillée que celle d'un parfait arc-en-ciel ; et sur la terre émerveillée, une résurrection des couleurs. C'est d'une absence d'art totale, d'une beauté purement et uniquement matérielle. Cela ne durera qu'un instant. Déjà toute nuance subtile s'efface ; il ne doit plus rester dans l'espace que l'or brutal et que le bleu. Mais avant que le soleil paraisse, le ciel se colore à nouveau d'une étrange pâleur orange, où bientôt le soleil paraît, rouge et plat, et comme un fer mou sur l'enclume. » Et, plus loin : « L'aurore sur la mer ne me parut jamais si splendide. Où les sables rougissent, frémissent, les flots, eux, demeurent glacés. » André Gide est bien sévère pour les flots. Mais comme il les connaît ! Avec quel soin et quelle science il les a vus ! Sans doute, il exagère un peu son réquisitoire, et c'est ainsi qu'il montre l'acuité de sa vision.

Il voit aussi bien les hommes que les paysages. Et s'il y consentait, qu'il lui serait donc aisé d'écrire sur les mœurs des nations, des observations judicieuses et ingénieuses, et compréhensibles à tous, ne perdant pour cela rien de leur finesse, mais attrayantes, amusantes, spirituelles, presque gaies en leur alerte justesse. En vérité, André Gide pourrait écrire comme tout le monde et avoir tout de même un rare talent. Il voit dans un hôtel de Biskra des Anglais et des Français. Il les compare, et nous les reconnaissons, et ce sont bien eux, et nous n'en pouvons douter, et nous n'en voulons plus douter : « Nous étions quatre ménages français, chacun évoluant à part des autres, chacun discret, courtois, mais vivant comme en pénitence à l'hôtel. Les Anglais, au nombre de douze, sans se connaître auparavant, semblaient des gens qui, s'étant attendus, se retrouvent... La conquête du salon de l'hôtel leur fut facile ; il eût été bien présomptueusement inutile d'essayer de le leur disputer tant on sentait normal qu'ils l'eussent : eux savaient s'en servir ; nous, point. » Mais il est sur le point de raffiner extrêmement et pourtant il exprime une idée que les gens du commun pourraient avoir tous : « Je me sens vis-à-vis d'eux en état d'infériorité notoire et si, comme particulier, par conscience suffisante de ma valeur, j'ai bien assez d'orgueil pour n'en souffrir aucunement, en tant que Français, cela m'est intolérablement pénible. » Bravo, Gide ! Et j'avoue que ces petites notes d'un voyageur me charment. Elles sont « suggestives » au plus haut point, comme on disait il y a vingt ans. En quelques idées et quelques anecdotes, André Gide, nonchalamment, sans aucune tension d'esprit et de style, a fait la psychologie de deux peuples.

Mais il redevient artiste, esthète, lettré, livresque, frénétiquement. Son érudition de littérature, de peinture, de musique, il ne s'en débarrasse jamais complètement. Il s'en sert pour s'écarter encore de la foule, pour mettre une barrière entre lui et le paysage que ce jour de pluie il déteste : « Ce matin, je me sens contre ce pays plein de haine et je le déshabite éperdument. Je m'écoute me rappeler la troisième symphonie de Schumann. Je me récite aussi la sonate du grand duc Rodolphe en ut mineur, mais la partie de violon m'échappe par endroits. Enfin, dès que la température me permet de mettre les mains à l'air, je sors de mon sac un Virgile et je relis l'Églogue à Pollion ». Ce n'est pas assez. La musique et la littérature ne lui sont point seulement un refuge. Il ne se console point par elles du paysage. Il trouve en elles des raisons d'admirer mieux le paysage et des épithètes pour mieux qualifier son admiration : « Un versant du ravin gardait l'ombre, et, malgré la grande chaleur, une telle fraîcheur y traînait que l'herbe était, comme aurait dit Ronsard, perleuse ». Mieux encore. Un paysage ne parle pas à son âme s'il ne peut animer ce paysage des héros littéraires qu'il aime : « Je peuple un jardin aussitôt, malgré moi, de figures à sa ressemblance, dont l'allure et les sentiments forment avec lui quelque accord. Ainsi vis-je à la villa Parnabili les révérences de van Orby dans les robes seigneuriales, et Dante et Béatrix dans les vergers d'El-Kantara. Rien de grave en mon choix : je vois Goethe à Dronbourg y composant l'Iphigénie ; le Tasse à Este entre les deux Eléonore. Ici, je vois irrésistiblement des personnages de Jules Verne ; ils fument des londrès ; ils ne disent pas « francs » mais « dollars » ; ils n'ont pas lu notre Racine ; ils s'embarquent toujours demain. Il est vrai que j'y vois aussi le Fortunio de Gautier — ou Stevenson, ce qui n'est pas désagréable. J'y vois aussi les personnages de Gauguin... » Il y voit bien des choses. Sa culture vient en aide à sa nature. Chargé de souvenirs littéraires et artistiques, il est plus vivant dans les paysages, plus apte à les goûter, plus lui-même.

Tels sont donc les éléments de la personnalité d'André Gide devant la nature. Il a une spontanéité sans feintes, mais qui est compassée, et comme surveillée. Et il est nécessairement subtil. Il a besoin de raffiner sur toutes ses sensations, sur tous ses sentiments. Quand il écrit : « Dès que l'on sort du bordj, la nuit paraît si grande que le bordj y parait petit », ou bien : « J'aurais voulu pouvoir raconter à l'enfant des histoires ; ses grands yeux amusés m'écoutaient déjà ne rien dire », vous jugez que cet écrivain est précieux. Ajoutez donc qu'il l'est sans effort, sans application, sans apprêt. Ses impressions sont, fatalement fines et d'une rare qualité. Elles ne seraient plus naturelles à André Gide si elles étaient sommaires et brutales et vulgaires. Et il entre très avant dans l'âme des choses et des êtres, ainsi que dans sa propre âme. Comme il sera excellent à déterminer les ressorts de l'action humaine, lorsqu'il suivra assidûment et longuement les mouvements d'une âme ou de quelques âmes affrontées par la vie.

 

...André Gide a fait plus que de voyager. Il s'est imprégné des paysages. Les paysages ont enrichi sa personnalité intellectuelle et morale. Il écrivait dans un préface du Voyage d'Urien : « Il me semble encore juste qu'une émotion que donne un paysage puisse se resservir de lui — comme d'un mot — et s'y reverser tout entière, puisqu'elle en fut à l'origine enveloppée. Émotion, paysage ne seront plus des lors liés par rapport de cause à effet, mais bien par cette connexion indéfinissable où plus de créancier et plus de débiteur, — par cette association du mot et de l'idée; du corps et de l’âme ; de Dieu et de toute apparence ». Ainsi, André Gide, ne perd jamais l'émotion intense que le paysage lui a donnée, qui est entrée en lui pour ne plus se séparer de lui : qu'il discute de littérature ou de sociologie, qu'il analyse ses héros de L’Immoraliste ou de La Porte étroite, de quel secours prodigieux lui sont les voyages qu'il fit. Il avoue lui-même qu'il a éprouvé, des voyages, beaucoup d'agrément et beaucoup de profit. Mais il avait une singulière aptitude à comprendre tous les paysages ; ceux des villes algériennes, ceux du désert, ceux de l'Italie, ceux de Normandie... Ces contacts avec la nature différente lui permettent de raisonner sur les théories de races, sur les influences locales, sur le « façonnement » des âmes par le sol et par le paysage avec une extrême sûreté. Il excellera à montrer en quoi la théorie de Maurice Barrès sur le déracinement est fragile. « Né à Paris, d'un père uzétien et d'une mère normande, où voulez-vous, Monsieur Barrès, que je m'enracine ? » Et il ajoute : « Entre la Normandie et le Midi, je ne voudrais ni ne pourrais choisir et me sens d'autant plus Français que je ne le suis pas d'un seul morceau de France, que je ne peux penser et sentir spécialement en Normand ou en Méridional, en catholique ou en protestant, mais en Français et que, ici à Paris, je comprends à la fois l'Oc et l’Oïl, l'épais jargon normand, le parler chantant du Midi, que je garde à la fois le goût du vin, le goût du cidre, l'amour des bois profonds, celui de la garrigue, du pommier blanc et du blanc amandier. » Et il écrit sur l'harmonie de la France variée, sur le caractère classique de la terre française qui organise et tient en équilibre tant d'éléments divers, des pages d'une rayonnante simplicité. André Gide est le plus souvent distant de la foule. Il ne fait rien pour s'approcher d'elle. Au contraire, il lui plaît de l’écarter par certains raffinements et contournements de la pensée plus que du style. Ici, il écrit avec une limpide netteté. Il écrit pour tous une page ferme, éblouissante, qui est digne d'admiration. Il touche au sol. Il voit les réalités ; il les dit telles qu'il les voit. Et son style, recouvrant une pensée solide, est pur et lumineux. Et l'originalité de son esprit n'est pas moindre. Elle s'impose là par sa franchise sans apprêt, au lieu de s'imposer par d'élégantes bizarreries : on ne l'aime que mieux.

Il a plus de goût, lui, pour les analyses compliquées ! Mais comme il est agréable lorsqu'il raisonne plutôt avec une triomphante simplicité ! Il se mêle au débat sur le déracinement où tant de cuistrerie s'est exercé. Charles Maurras y était intervenu et avait tranché : « M. Doumic, dans la Revue des Deux Mondes admet la thèse des Déracinés, mais sous la réserve suivante : le propre de l'éducation est d'arracher l'homme à son milieu formateur. Il faut qu'elle le déracine. C'est le sens étymologique du mot « élever » En quoi ce professeur se moque de nous. M. Barrès n'aurait qu'à lui demander à quel moment un peuplier, si haut qu'il s'élève, peut être contraint au déracinement... » André Gide laisse de côté la dialectique, la casuistique, la rhétorique, la dissertation et le pédantisme. Il répond non sans bonne grâce que le beau peuplier dont se targue Maurras n'est pas né sans doute sur le sol qu'il ombrage, mais vient d'une pépinière Et il cite le catalogue des pépinières Croux : « Nos arbres ont été transplantés 2, 3, 4 fois et plus, suivant leur force, opération qui favorise la reprise ; ils sont distancés convenablement, afin d’obtenir des têtes bien faites ». Voilà qui est parlé sur le déracinement ! Et on voit bien que là André Gide représente la raison armée — très forte, consciente de sa force, donc narquoise, ironique, mais indulgente en son sourire.

Combien de fois André Gide prouve-t-il que pour s'aventurer dans des abstractions où tout le monde ne peut le suivre et où ceux même qui tirent vanité d'être là comme chez eux ne le suivent pas très commodément, combien de fois André Gide prouve-t-il que le bon sens tout simple, le bon sens tout nu, le bon sens irrésistible reste en lui. Quel bon esprit, alors, quel esprit français !

Tous ne seront pas capables de goûter entièrement les analyses et, si j'ose dire, les démonstrations de ces histoires d'âme sans banalité que sont l’Immoraliste et la Porte étroite. Nul ne restera insensible à la précise poésie des paysages méridionaux ou normands qui sont peints ici et là de la façon la plus expressive pour tous, avec l'art le plus sûr, le plus sobre, et apparemment le plus dépourvu de vaines complications. Nul ne restera insensible à la vérité générale de certains êtres, réels et intensément vivants ; ici, les petits Arabes de Biskra ; là, les membres de la famille Bucolin qui traverse un drame terriblement bourgeois et émouvant : un brave homme trompé par sa trop jolie femme ; et cette tante Plantier, d'un type si commun et que Gide anime aussi bien, preste et pénétrant d'une manière aussi décisive que s'il s'agissait de ces êtres d'exception, d'élite dont l'intimité lui est chère : « Ma tante Félicie Plantier est la meilleure des femmes... Un affairement continu l'essoufflait ; ses gestes étaient sans douceur, sa voix sans mélodie ; elle nous bousculait de caresses, prise à n'importe quel moment du jour d'un besoin d'effusion subit où son affection pour nous débordait » ; et plus encore, si vous voulez, les Normands ruraux, rudimentaires et puissants, étonnamment pittoresques et savoureux de l’Immoraliste : le père Bocage, et les Hurlevent, et cette canaille de Bute...

Mais au demeurant, André Gide prend plaisir surtout à peindre les intelligences d'exception — les âmes rares.

 

La Porte Étroite est bien du même esprit qui a composé L’Immoraliste.

Ici et là, des êtres singuliers, qui se connaissent bien et qui persistent à trop s'étudier.

L'Immoraliste a « pris la pause », pour figurer devant l'humanité. Il veut être, il est un « type ». Il est un égoïste effréné. Il sait pourquoi. Il raisonne son cas avec une pressante dialectique : il ne se justifie pas simplement par des arguments : c’est l'évidence ; il expose des faits enchaînés nécessairement, donc normaux, donc naturels. L'immoraliste Michel est un érudit, de santé délabrée, qui épouse la saine Marceline. Il compte bien l'aimer. Mais la tuberculose l'attaque. Il doit se soigner, guérir. Il veut guérir. Et tout se subordonne pour lui, en lui, à cette volonté. Voici qu'il n'a souci que de son corps, que du bien-être de son corps. Un seul but dès lors : rendre à son corps la santé, la vigueur, la beauté. Il n'a plus d’autres devoirs que celui-ci. Que dis-je ! la beauté c'est la vertu, eh bien ! la santé, c'est le devoir. Michel ne fréquente plus que les êtres instinctifs, dont les instincts s’expriment avec force, avec brutalité, avec sauvagerie. Michel développera même en eux cette force, cette brutalité, cette sauvagerie, puisque par elles se traduit la santé. Il guérit. Mais sa femme près de lui et à cause de lui est tombée malade par amour et par dévouement. Michel voudrait bien la soigner à son tour. Il s'y essaie. Mais la maladie l'importune ! A quoi bon les malades ! Il faut qu'ils disparaissent... Et peu à peu, Michel s'écarte en effet de Marceline, qui meurt dans la solitude et dans la douleur. Michel désormais, brillant de santé, cédera à ses instincts...

Peut-être son égoïsme est-il un peu gros. Aussi bien, Michel ne croit pas avoir commis un crime. « Je dois me prouver à moi-même, dit-il, que je n'ai pas outrepassé mon droit ». Ses amis sont enclins à lui dire que, effectivement, il n'a pas outrepassé son droit. « Il nous semblait, hélas ! qu'à nous la raconter, Michel avait rendu son action plus légitime. De ne savoir où la désapprouver, dans la lente explication qu'il en donna, nous en faisait presque complices. Nous y étions comme engagés. » On aura bien de la peine pourtant à ne pas juger Michel du point de vue social. C'est notre manie aujourd'hui de tout juger du point de vue social : une manie à quoi la vie nous contraint. Et Michel paraîtra un être fâcheux. Elle n'est pas moins regrettable l'héroïne de la Porte Étroite. Elle a péché par excès d'orgueil et meurt de son pèche. Elle aime son cousin, savant aussi distingué d'esprit que l'est le héros de L’Immoraliste. Nous avons vu ce qu'était devenu L’Immoraliste : nous voudrions savoir ce que deviendra maintenant le fiancé délaissé d'Alisne. [sic] Il a de quoi être déconcerté. Alisne [sic] l'aime et est aimée de lui : mais elle se soustrait à cet amour pour ne pas gâter l'idée qu'elle s'en fait. C'est la folie du scrupule, de la perfection, et de l'orgueil. Elle se réfugie d'ailleurs vers Dieu qui ne la console pas. Et elle meurt, victime de son sacrifice inutile à tous, cruel à son fiancé, funeste à elle-même, insolent pour le vulgaire...

Alisne [sic] me fait penser à l'œuvre même d'André Gide. Elle a tort, elle aussi, de ne pas consentir à une certaine médiocrité, facile à chacun, agréable à tous, donnant du prix aux qualités qui la relèvent.

 

 

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