Voltaire

[13 mai 1901]

 

[Anonyme]

Le Roi Candaule, trois actes de M.André Gide, au Nouveau-Théâtre.

 

M. André Gide, dans la préface de sa pièce publiée en même temps que représentée sur la scène déclare d'abord « qu'il a voulu faire œuvre d’art, simplement », après quoi, il ajoute : « Mais puisque, aujourd'hui, l'art n'est plus et que, d'ailleurs, nul n'est plus là pour le comprendre... » Arrêtons-nous ici. Le Roi Candaule est donc, si nous en croyons l'auteur lui-même, une œuvre d'art (qui n'est plus) présentée à des spectateurs qui ne comprendront pas. Nous voilà prévenus. Risquez-vous donc à discuter maintenant, tas d’imbéciles !

D'ailleurs, M. Gide ne s'en tient pas là. Il dit encore : « Incertain de l'accueil qu'on va lui faire (à sa pièce) je puis, je dois tout supposer, supposer même qu'on l'applaudisse. Là serait le malentendu. Car, voyant le bruyant succès que le public a fait aux pièces de M. Rostand, par exemple, je ne puis prétendre un instant que, si ma pièce est applaudie, ce soit pour ses mérites littéraires, les applaudissements, s’ils éclatent iront à…ce que j’eusse supprimé de ma pièce, si ce n’eût été supprimer du même coup toute la pièce… » Eh ! allez donc ! Attrape en passant, M. Rostand !

Rassurez-vous, M. Gide, le malentendu n'a pas eu lieu. Le Roi Candaule ne fut point applaudi, même pour ce que vous y avez mis [mots illisibles] de scandaleux ». J’ajoute que si nous n’applaudîmes point, nous ne protestâmes pas davantage, par égard pour l’homme de talent que vous êtes et pour le chef-d'œuvre que vous avez tenté de faire, mais que vous n’avez pas fait, oh non !

Et j'ai tort de dire cela, car je m'expose à me voir, par M. Gide et ses amis, traité d'avant-dernier des imbéciles, en bonne compagnie d'ailleurs, quand il me serait loisible d'acquérir le renom de critique sagace et averti, en déclarant impérativement que Le Roi Candaule est tout uniment l'œuvre du vingtième siècle à son aurore.

Je raconterai simplement le sujet qui est simple, ce qui n'est pas un défaut, et connu, ce qui a l’avantage de supprimer les expositions toujours froides. Voici. Le roi Candaule, heureux, veut que tout son peuple soit heureux, et le fait participer à son bonheur. Seul, un pêcheur, le pauvre Gygès est très misérable et n'a de joie sur terre que l'amour de sa femme qu'il veut garder pour lui seul; si bien qu'apprenant; que la malheureuse, ivre, s’est laissé caresser par un seigneur en gaîté, il la poignarde, sans phrases. Tue-là ! Là-dessus, Candaule devient l’ami de Gygès, qu'il recueille, héberge royalement, revêt d'habits somptueux, grise de vin de Chypre et laisse pénétrer à sa place dans la chambre de sa femme, la belle Nyssia, au préalable dévoilée, sous les yeux de Gygès invisible grâce à son anneau, jusqu’à la nudité d'un plat d’argent et convenablement préparée au doux sacrifice d'amour par des paroles et des caresses [alliciantes]. Et maintenant, s'écrie Candaule en sortant… que tout autour de moi soit heureux — Brave homme !

Gygès et Nyssia ont en effet beaucoup [mots illisibles]. Mais quand [mots illisibles] et ensuite possédée par Gygès, avec l’assentiment non « des grands héliotropes », mais de son généreux époux, elle devient furibonde, et il y a de quoi, et ordonne à Gygès de tuer Candaule, ce qu’il fait en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, à la grande stupéfaction du sganarelle volontaire qui ne comprend pas plus l’action que nous — les spectateurs — ne comprenons l’Art.

Voilà !

Maintenant, ajouterai-je que le dialogue de la pièce, écrit en « prose nettement scandée » n’est ni de la prose ni des vers, que l’inexpérience théâtrale de l'auteur se manifeste à chaque instant par la façon trop rapide ou trop languissante dont les scènes sont traitées, qu'une partie dite comique est à pleurer de tristesse, que la déclamation morne des protagonistes du drame ajoute encore une monotonie [mot illisible] pissante à la terne harmonie du style ? A quoi bon ? Le Roi Candaule même avec tous les défauts d’une réalisation scénique parfois ridicule, souvent incomplète, ne laisse pas d’être estimable, au moins par l’idée qui s’en dégage et qui est, si je ne me trompe, qu’il faut donner à tous ceux qui en sont privés le spectacle de la Beauté et non seulement le spectacle de la Beauté mais encore « le droit d’y toucher ».

C'est ce que tente de faire le miséricordieux Candaule de M. Gide et c'est — l'auteur aurait-il prétendu prouver cela ? le crime social qu'il paie de sa vie ; à moins que M. Gide n'ait voulu démontrer le contraire et que sa conclusion ne soit une ironie, figure de rhétorique employée pour rendre la critique plus amère [à] une approbation simulée.

Le Roi Candaule dont la mise en scène, ou plutôt à employer le mot juste, de l’habillement ne manque pas d’un certain éclat auquel le théâtre de l’Œuvre ne nous a pas habitués, a été très mal joué par les artistes.

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