Le Moniteur Universel

[13 mai 1901]

 

R. Benoist

 

Dans la salle du Nouveau-Théâtre, l’Œuvre a donné jeudi le Roi Candaule, pièce en trois actes, de M. André Gide. Pièce assez sage, malgré ses prétentions — communiquées officieusement — à soulever quelque tapage, de par les idées remuées. Il n’y a pas eu de tapage, et les idées sont sans audace.

Parfois en vers, rarement en rimes, le plus souvent en une prose rythmée en alexandrins, l’histoire est celle du roi Candaule, vaguement présenté ici comme un maniaque de bonté et de vanité tout ensemble, avec la sourde ambition d'être un fondateur d’humanité. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre à la représentation, n'ayant pas reçu la brochure de M. André Gide, ni lu l’explicative notice où il décline, paraît-il, le « malentendu » du succès.

Au premier acte, le roi Candaule donne un banquet à ses amis. Il leur montre la reine Nyssia, qu'ils ne connaissaient point encore. Il célèbre la joie sur un mode sépulcral. Ayant trouvé un anneau dans le corps d'un poisson qu'on servit sur sa table il veut voir le pêcheur qui vendit ce poisson. Le pêcheur vient : c'est Gygès. Sa femme, Trydo, l'accompagne. Un convive, dans l'ivresse, se vante d'avoir possédé Trydo. Gygès la tue sur-le-champ. Il n'a plus rien, sa cabane ayant brûlé, au moment même où le roi l'a fait quérir. Immédiatement Candaule proclame Gygès son ami.

Au second acte, Candaule soupe seul à seul avec Gygès, — devenu son favori, et couvert d'une robe précieuse. Il lui vante ses richesses, qu'il suppose assez grandes pour supprimer toute misère. Il apprend de Gygès avec quelque chagrin, que bien des hommes se couchent chaque soir sans avoir soupé. Il aurait bien voulu « savoir cela plus tôt ». Gygès pleure sa femme Trydo. Candaule, touché, veut alors qu'il connaisse la reine Nyssia dans sa plus intime beauté. Gygès résiste. Candaule insiste. Il met au doigt de Gygès l'anneau qui rend invisible, et l'enferme chez Nyssia.

Au troisième acte, — le lendemain, — Nyssia remercie Candaule de la plus belle nuit de sa vie. « Je voudrais bien savoir pourquoi. » se dit Candaule, ennuyé... Et il ajoute aussitôt : « Il faut absolument que je revoie Gygès ! » La reine apprend le quiproquo. Elle ordonne, sans hésiter, à Gygès de tuer Candaule. « Tuer mon ami ! » s'écrie Gygès. La reine éclate, indignée : « Oh ! il faut pourtant que l'un de vous deux soit jaloux ! » (A la salve de bravos déclanchée par ce cri-là, nous avons tous compris que c'est le bel endroit).Gygès se rend. Il poignarde Candaule, lorsque le roi revient vers lui. Candaule tombe aux pieds de la reine. « Pourquoi m'as-tu frappé ? dit-il, mourant, à Gygès. Je ne sentais en moi rien que de la bonté ! » Aux courtisans qui accoururent, la reine présente Gygès, leur nouveau roi.

La pièce n'est guère plus développée que l'analyse ci-dessus. Je n'en ai pas trouvé la signification, mais elle n'est point ennuyeuse. M. de Max tut un Gygès artistement dramatique ; M. Lugné-Poe prêcha, par la bouche du roi Candaule, la nécessité d'être gai, sans pouvoir en donner l'exemple ; Mlle Henriette Roggers assuma le rôle ardu et lourd de la reine Nyssia. Un monsieur court-vétu de vert eut un succès spécial pour ses jambes nues, ombrées de vert également et dont il se laissa deviner trop content.

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