Le Programme artistique

[23 mai 1901]

 

H. Larivière

 

Du Roi Candaule pourtant je ne pense guère que du bien, mais j’hésite à le dire. M. André Gide professe plus ou moins ouvertement un tel mépris des opinions de la critique et du public en général (mais alors pourquoi leur livrer en pâture son œuvre ?) qu’on peut toujours craindre de le voir prendre en mauvaise part les éloges qu'on lui adresse. On ne peut cependant pas se forcer à dire du mal de lui pour lui être agréable et se refuser à constater que les trois actes représentés l'autre soir par l'Œuvre exposent de façon brève, claire et assez dramatique la légende du roi Candaule, que la langue en est pure et sonore malgré l'incertitude, parfois bien agaçante, éprouvée par l'oreille à distinguer si elle entend des vers ou de la prose. Un peu languissante au début et s'arrêtant à d'un peu trop nombreux détails archéologiques, d'ailleurs choisis avec goût et traités, chacun considéré à part, avec sobriété, l'action se précipite ensuite de manière à écourter, à esquiver même l'analyse des sentiments ou des théories du choc desquels elle résulte.

« Celui qui tient un bonheur, qu'il se cache; ou bien qu'il cache aux autres son bonheur », telle est pourtant expressément formulée à peu près en ces termes — que je cite de mémoire — dans le prologue, la conclusion à laquelle semble s'arrêter M. André Gide. Pour avoir cédé à l'instinct qui pousse l'homme heureux à faire étalage de son bonheur, à y donner même part aux autres, pour avoir comblé de richesses et de prévenances le pêcheur Gygès grâce auquel il a retrouvé son anneau perdu, pour lui avoir enfin permis de contempler sous la protection de l'invisibilité conférée par l'anneau, la beauté de la reine, Candaule obtient comme toute récompense de sa femme la haine, de son favori la mort : et, Candaule une fois tué, celui qui fut le pauvre pêcheur Gygès devient l'opulent roi Gygès, monarque fastueux non moins que son prédécesseur, mais sans doute aussi époux plus avare des charmes de la reine Nyssia : n’avait-il point d'ailleurs commencé par se débarrasser de sa première femme en la tuant sur le simple soupçon qu'elle avait été l'objet des attentions d'un des courtisans de Candaule ?

Précisément parce que j'ai cru maintes fois devoir regretter les défauts innés et les travers volontairement bien qu'inconsciemment acquis de M. de Max, j'éprouve un vif plaisir à dire quel heureux emploi il a trouvé dans le rôle de Gygès de ses dons naturels et de ses raffinements coutumiers. Et cette impression ne résulta nullement de la trop favorable comparaison avec ses médiocres camarades : dès avant même le lever du rideau — parfaitement ! dès le prologue dit par lui seul devant la toile encore baissée — il s'était imposé par une justesse de diction et surtout d'attitude qui ne se démentit pas au cours de la soirée. A M. Lugné-Poe nous devons, je crois, moins de reconnaissance pour la manière dont il interpréta le personnage du roi que pour la façon, en vérité fort artistique, dont il monta et mit en scène les trois actes de M. André Gide.

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