Le Mercure de France

 

[Anonyme]

L'unique soirée, précédée de sa répétition générale, au Nouveau Théâtre, du Roi Candaule, de M. André Gide est venue, au milieu du bruit de foire des succès et des insuccès de la saison, jeter sa note désintéressée de haute et belle littérature.

Ce qui me semble caractériser le noble spectacle qui nous a été offert et le distinguer nettement, comme impression d'ensemble, du groupe des pièces étrangères et des essais de la jeune école française que les théâtres d'avant-garde, et spécialement celui de l'Œuvre, se sont attachés jusqu’ici à nous faire connaître, c’est sa clarté, sa limpidité, son éclatante pureté de lignes, sa sereine ordonnance classique. Ici, nulle amphibologie, nul brouillard, nul voile flottant avec mystère sur des interprétations également possibles et douteuses. L'idée se dresse savamment nue dans sa forme délicieuse de statue achevée, de marbre qui s'éveille à la vie sous la rose lumière de l'aurore. Et ce fut un véritable charme de suivre, sous le texte impeccable et chantant d'André Gide, la délicate intrigue philosophique dont il nous proposait le jeu et nous dénouait élégamment la subtile complexité. Par instants on eût dit d'un dialogue de Platon, saupoudré de jolis effets de théâtre.

La fable a été traitée cavalièrement, mais ce n'est plus la fable, ou plutôt les fables confuses de la légende, c'est la fable précise de M. Gide.

 

Que celui qui tient un bonheur, qu'il se cache !

 

Ainsi s'exprime, dès le premier vers de la pièce, en en donnant du même coup l'argument, l'un des deux héros, Gygès le pêcheur, Gygès le pauvre.

 

…Qu'il se cache !

Ou bien qu'il cache aux autres son bonheur.

 

C'est là la morale, ou si l’on veut, l'instinct de Gygès. Il ne possède que quatre choses : sa hutte, son filet, sa femme et sa fierté. Mais il s'y cramponne avec toute la ténacité de la misère. Ce peu qu'il a est à lui. Il ne partage pas. Lorsqu’il en perd une partie, car sa hutte et ses filets brûlent, il s’attache au reste plus âprement :

 

Il vaut mieux, pour moi, n'avoir que peu,

Mais l'avoir seul.

 

Dans ce peu se trouve sa femme. Et quand il apprend qu'il n'a pas été seul à l'avoir, il n'hésite pas une minute à la tuer. Tel est Gygès.

En face de lui, Candaule, Candaule le riche, l'heureux Candaule. Possédant tous les biens imaginables, il a l’instinct contraire, celui de les montrer et d'y faire participer ceux qui l'entourent. Comme dit Gygès, c'est une « donnante nature » et comme il le dit lui-même :

 

Je croirais voler à tous

Le bien dont je reste seul à jouir.

 

De ces deux hommes, qui sont aux deux pôles de la roue de la fortune, il est certain que c'est Gygès qui a raison. Le bonheur veut être caché. C'est ce qu'indique l'anneau trouvé dans le poisson et qui porte ces mots : « Je cache le bonheur ! » L'anneau rend invisible l’homme heureux qui le port à son doigt. Mais les termes peuvent être renversés : s’il cache le bonheur, c'est qu'il n’y a de bonheur que caché. L'anneau, pêché par Gygès, revient, comme de juste, à Candaule, et c'est lui qui en découvre la propriété en même temps que l'enseignement. Mais Candaule a déjà acquis tout le bonheur possible, il est parfaitement heureux, il ne se peut pas qu'il soit plus heureux. A ce sommet, il ne saurait plus y avoir pour lui qu'une chose — et c'est là l’idée de M. André Gide — risquer ce bonheur.

 

Après tout, moi, que m'importe le bonheur ?

N’est-ce pas qu'il n'est digne que des pauvres

De se préoccuper d'être heureux !

 

Chaque bien nouveau que l’on possède

Entraîne son nouveau désir de l'essayer,

Et posséder, pour moi, c'est expérimenter.

 

O Phèdre, pour plus de bonheur et de vie l'homme s'use

Quand il est pauvre, à désirer, —

C'est une forme du bonheur...

Non pas désirer, te dirai-je,

Non, — mais de travailler pour ce que l'on désire,

— Et quand il possède cela — à le risquer.

Risquer ! c’est l'autre forme de bonheur : celle des riches …

C'est la mienne.

 

C'est vraiment beau, et le drame qui sort d'une pareille exposition est d'une lumineuse simplicité. Il ne manquait à Candaule qu'un ami : l'ami, celui à qui l’on ne cache rien, et qui vous dépouillera de tout, celui devant qui, précisément, on risque. Gygès est cet ami. Après l'avoir comblé de ses bienfaits, Candaule en vient à vouloir le faire goûter à ce qu'il a de plus précieux : la Reine.

 

Plus haut! parle plus haut, ma plus jeune pensée !

Où veux-tu me mener, admirable Candaule ?

 

C'est Candaule qui s'interpelle ainsi; il est presque effrayé d’abord du projet qu'il conçoit : risquer la reine ! Mais à ce risque suprême, toute son âme de riche et de roi s'épanouit. L'anneau qui rend invisible, il le passe au doigt de Gygès. Puis il fait venir la reine. Il pousse, ne disons pas le sacrifice, puisque ce n'en est pas un, mais la belle allure jusqu’à présider lui-même aux préparatifs de la nuit nuptiale, puis, lorsqu'il sent sa femme en état, il cède la place à Gygès invisible — mais qui n'a pas pour ça perdu son corps.

Admirable Candaule, en effet ! Candaule est supérieur à Gygès de toute la distance qui sépare le faîte d'une destinée de sa base, l'homme qui risque de l'homme qui tente. Immanquablemenl, il est perdu: car, il ne peut que perdre. Il le sait bien ; il sait qu'il jouera jusqu’à ce qu’il perde. Et il perd. La nuit de la reine a été « sa plus belle nuit ». Par Hercule ! toutes les forces neuves de Gygès !... C’est en vain, maintenant que Candaule voudrait rentrer en possession de l'anneau. Il a cédé l'anneau qui porte inscrit ces mots : [Εϋτυχίαν χρύπτω]. Et à la faveur de cet anneau, Gygès le tue. Candaule lui avait aussi donné le couteau ! — Roi à son tour, Gygès deviendra peut-être Candaule. Le bonheur conquis, il le jouera, lui aussi. Qu'est-ce que le bonheur ? Pour ceux qui ne l'ont pas, le conquérir ; pour ceux qui l'ont, le risquer... jusqu'à le perdre. Ce n’est donc plus le bonheur, c'est l'éternel et inexorable jeu de l'âme et de l'histoire humaine : égoïsme, altruisme : force, justice ; action ; contemplation ; les deux côtés de la sphère qui tourne, tantôt à l'ombre et tantôt au soleil. Tel est du moins, à ce qu'il m'a semblé, au-delà de sa philosophie particulière, le sens supérieur de ce drame. Il a été monté, en tenant compte des imperfections inhérentes à ce genre de représentations, avec assez de soin pour que les organisateurs puissent être félicités. Les deux protagonistes, MM. de Max et Lugné-Poe ont donné de tout leur talent. Peut-être ce dernier a-t-il eu le tort de faire une sorte de Candaule chrétien. Peut-être aussi… N'importe ! A l'exemple de son héros, le roi Candaule, l'heureux poète Gide a voulu risquer la partie. Une belle œuvre ne devrait-elle pas rester cachée pour être belle ? Mélancolique, cette salle polie, mais froide, distraite par de vulgaires incidents de scène et fuyant visiblement l'effort de comprendre... Risquer !... risquer sa pensée... Admirable Gide !

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