Les Cahiers du Sud

mai 1933

 

Victor Crastre

 

ANDRE GIDE OU « MONSIEUR » GIDE

 

L'adhésion d'André Gide au communisme (adhésion qui ne sera pas suivie d'une entrée dans les cadres du parti communiste) a fait bien des mécontents. Chez les amis catholiques de Gide, la déception a été vive : tout espoir de conversion était perdu. L'auteur des « Caves du Vatican » optait pour l'enfer ; option cette fois sans retour possible. Quant aux réactions du Parti communiste devant les déclarations si nettes d'André Gide, je ne les connais pas ; se rendra-t-il compte de la valeur (et même de la valeur de propagande) d'une telle recrue ?

 

... Je m'étonne que Jean Guéhenno ait choisi le moment où l'esprit de Gide rend le son le plus humain pour l'attaquer avec une violence telle, que nous serons tentés de ne plus croire à sa sincérité lorsqu'il écrira, à la fin de son étude : « Mais le voici venu (Gide) à la religion de l'homme ».

 

« Il me semble dire Monsieur Gide pour les mêmes raisons qu'à un prêtre on dit Monsieur l'Abbé. » Monsieur Gide et non pas André Gide, un monsieur, non pas un homme : plutôt qu'esprit écrivain distingué. C'est la critique la plus dure qui se puisse formuler ; elle les contient toutes, et l'ayant lâchée dès le début de son étude (exactement dès le titre de sa note), Guéhenno en pouvait rester là. Une telle affirmation, toute la vie de Gide s'inscrit contre et avec sa vie, ses idées, ses gestes, ses passions aussi. « J'ai peur d'aller jusqu'au bout de ma pensée, et cependant je ne peux vivre dans le compromis. » (André Gide, par Léon Pierre-Quint). Le compromis, cependant, un monsieur Gide y vivrait à l’aise : un monsieur Gide, jamais ne fera le tableau de ses passions — de ses vices, dit la société — pour donner à ses ennemis des armes.

 

André Gide, selon Guéhenno, a toujours joué un rôle : un « bourgeois » change de vêtement ou de masque : sa vie intérieure n'est faite que de ses changements de rôle. « J'ai appris de Nietzsche, dit encore Guéhenno, que les vraies pensées coûtent. Les pensées de monsieur Gide semblent trop souvent ne lui coûter rien. » Qui a connu Gide, ami ou adversaire, affirme le contraire et affirme le contraire toute son œuvre : jeune huguenot qui part en quête de « nourritures terrestres », fils unique qui s'évade du cercle de famille, amant qui ne peut concilier la tendresse, l'amour et ses goûts sexuels, grand bourgeois en révolte contre sa classe, il n'est pas un seul de ses avatars qui ne lui coûte : pour changer, c’est-à-dire pour rester lui-même, il lui faut s’opposer à ceux qui l'aiment et qu'il aime ; briser, ruiner des amitiés : autant que Nietzsche, il a eu ses Wagner. « On n'est jamais que dans le domaine de l'esprit. » Faut-il croire que, pour Guéhenno, il n'y a point de drames dans le domaine de l'esprit ? Cependant, est-il autre chose qu'un accident, le drame qui ne bouleverse pas, en nous, la vie de l'esprit ? Lisant Guéhenno, je crains parfois qu'il n'y ait de drames pour lui que ceux qui naissent de la misère : « Je songe à la chance d'un Rousseau, dit-il, qui n'eut qu'à se donner la peine de naître pour que le drame affluât en lui. Misères du corps, misères de l'âme, misères de la condition. » Mais précisément, Guéhenno, c’est parce que Gide n'a pas eu la chance de Rousseau (notre chance à nous aussi, n'est-ce pas ?) que son destin aura été plus difficile, plus long son effort pour retrouver l'humain et si tardive son adhésion expresse à l'idée de Révolution, cette adhésion pour nous inéluctable dès la vingtième année. Échapper à la sécurité que lui offrait, que lui imposait son milieu, ce fût un des drames d'André Gide ; ne pas se laisser prendre au piège de la facilité : fortune ou succès. « Tu ne me feras pas croire, s'écriait ma vieille cousine, la baronne de Fenchères... tu ne me feras jamais croire que tu ne te tiendras pas à un genre, une fois que tu y auras réussi. » (Si le grain ne meurt). L'opinion publique ne peut pas croire que le succès ou la fortune soient à charge à l'individu qu'ils ont élu : elle tient toute prête, pour les accabler, la jolie formule de l'ange et de la bête ; que soient faussés les rapports qui s'établissent entre l'élu et le reste de l'espèce humaine, elle ne voit là rien de dramatique. « Plus tard, écrit Léon Pierre-Quint, quand il se trouvera en face d'un camarade pauvre, il sera mal à l'aise et ne comprendra pas sa misère. » Bénéfice d'une enfance riche !

 

Destin à qui, difficilement, on échappe — quand on lui échappe. « La possession de l'autre monde est faite de renoncement à celui-ci », écrit Gide (« Un esprit non prévenu »). Il faut choisir entre la vie de l'esprit et la puissance temporelle, entre Dieu et Mammon, aime-t-on dire. Alors ? Que faire ? Philanthropie, charité, autant de mensonges. Et Guéhenno de conclure : « Le renoncement au monde est dans son cas comme une dernière pose qui lui fait une nouvelle publicité. » Cruel dilemme : s'il renonce, c'est un souci de publicité qui le décide et son égoïsme, son avarice, s’il ne renonce pas. J'aime savoir, cependant, que Gide se détache de plus en plus des biens matériels ; ce désintéressement sans ostentation, c’est tout ce que l’on peut exiger des élus de la fortune : « Il s'est débarrassé des terres qui lui appartenaient, écrit Léon Pierre-Quint. Partout il campe. Il évite de se faire « servir ». Il n’aime pas, quand il est seul, s’offrir des commodités, dépenser pour lui. »

 

Le goût du confort, chez le révolutionnaire, m'est suspect. Rimbaud détestait l'hiver parce que « c’est la saison du confort ». Lénine dormait dans un petit lit de fer, à l'Institut Smolny.

 

... Le dernier reproche que Guéhenno adresse à Gide, c'est celui de ne vouloir pas renoncer à Dieu. Et il étaie ce reproche d'un texte de Lénine. « Toute création de Dieu n’est que la complaisante contemplation de soi-même de la bourgeoisie stupide, du philistin fragile, du petit bourgeois rêveur, crachant sur lui-même, désespéré et las. » Je ne veux pas faire observer que ces paroles de Lénine étaient adressées à quelques militants de ce petit groupe bolchevik qui ne devait avoir qu'une pensée : « la conquête du pouvoir », pensée dont toute préoccupation d'éthique ne pouvait que le détourner ; je ne le veux pas, car elles s'adressent, aussi, à tout esprit révolutionnaire qui renonce aux vieilles idéologies. Guéhenno soupçonne « monsieur » Gide de garder « l'espoir en Dieu », gardant cet espoir il sera, plus que jamais, « monsieur » Gide.

 

Soupçon fondé ? André Gide, malgré les conseils et les supplications, souvent, de ses amis catholiques (Claudel, Jammes, Ghéon) n'a jamais accepté le dogme catholique. Mais la figure spirituelle du Christ, son enseignement authentique, sa vie, ont toujours exercé sur lui une influence profonde : il est vrai que, depuis longtemps, il a cessé de considérer Jésus comme le fils de Dieu. Léon Pierre-Quint consacre tout un chapitre de son livre à nous montrer dans quel esprit Gide a lu l'Évangile. Non seulement Jésus n'est plus le fils de Dieu, mais ce qu'il exige de l'homme ce n'est plus la « conquête du ciel » mais bien la conquête de soi-même : « Le royaume de Dieu, dit le Christ, est au milieu de vous. » Premier pas vers l'athéisme, marche hésitante peut-être et qu’un nostalgique regret pourrait arrêter un jour ; attitude peu « léniniste » sans doute. Et Guéhenno interroge : « Monsieur Gide, converti au communisme, l'est-il aussi au léninisme ? »

 

Laissons Gide répondre. Ses Pages de Journal, derniers textes de lui parus, représentent sans doute le dernier état de sa pensée. Qu’y trouvons-nous ?

 

« L'athéisme seul peut pacifier le monde. »

 

« Se débattre contre quoi ? dès que l’on tient l'homme et non Dieu pour responsable, l’on ne peut prendre son parti de rien. » (1931)

 

Peut-on appeler foi cette croyance panthéiste ? Il écrit : « Mais nous n’adorons pas le même Dieu. Et celui-là seul auquel je puisse croire, épars dans la nature, je leur accorde qu'il ne mérite pas le nom de Dieu. Ce n'est pas de la foi, pour être vu par nous, c'est de l'attention qu'il demande... »

 

Plus loin, il dit encore : « ... rien ne doit être accepté que d’authentique et d’où tout mysticisme soit délogé. J’entends par « mysticisme » toute croyance aveugle ».

 

Affinant nettement son athéisme, après avoir affirmé sa volonté de Révolution, que reste-t-il de « Monsieur » Gide, chez André Gide enfin « venu à la religion de l'homme » ?