Mercure de France

15 août 1933

 

Lucien Duran

 

André Gide et l’U.R.S.S

 

Mais communiste, de cœur aussi bien que d’esprit, je lai toujours été.

GIDE

 

Léon Daudet, dans un retentissant article sur Gide, publié dans Candide, écrivait en guise de conclusion :

 

« (Gide) concède qu'il ne sait pas où il va, qu'il ne va nulle part. Ce qu'il lui faudrait, c'est une grande cause à laquelle il emploierait ses dons princiers. Il la trouvera. »

 

Quelques mois plus tard, Gide publiait dans la N.R.F. ses notes sur l’U.R.S.S. Et l'idée que Léon Daudet a peut-être contribué à « détacher » la profession de foi communiste de Gide me réjouit d'aise comme un monumental coq-à-l'âne.

 

Mais cette idée est sans doute gratuite. Au reste, j'entends bien que Gide est allé au communisme de son propre mouvement.

 

La chose a fait beaucoup de bruit et on a tenté de l'expliquer de différentes façons. Quand on a bien voulu se donner cette peine, car on a plutôt fait de l'ironie et de la polémique. On a ressorti pour Gide tous les vieux clichés sur les révolutionnaires en chambre, sur les bourgeois qui sapent un état de choses dont ils bénéficient, sur les grandes coquettes sexagénaires en mal de publicité. On lui a même fait un grief de n'avoir pas renoncé à ses droits d'auteur ! Surtout, peu de critiques ont résisté à la tentation de trancher la question par le mot attitude.

 

Qu’appelle-t-on le plus souvent une attitude ? Une démarche, une position qu’on ne comprend pas. Je n'aurai pas l'impudence de faire ici un plaidoyer : « Ce ne sont pas ceux qui m'attaquent que je redoute, mais bien ceux qui me défendront. » Gide possède de l'incompréhension humaine l'expérience la plus totale. Toute sa carrière durant, il a été en butte aux jugements sommaires de badauds qui, ne l'ayant pas lu, ne l'en condamnaient pas moins sur une anomalie, un titre, une citation.

 

Mon ambition serait de dessiner l'acheminement de Gide vers Moscou. Certes, je ne prétends pas qu'il ne pouvait aller ailleurs, mais qu'il y soit allé ne me surprend pas.

 

Le contact avec la terre d'Afrique par deux fois a fortement déterminé la destinée d'André Gide — 1893 : l'Algérie ; — 1925 : le Congo.

 

L'éducation protestante de Gide, son anomalie constitutionnelle, sa providentielle maladie aggravée par les fatigues d'un voyage en Afrique du Nord, sa convalescence pénible et longue, tout cet ensemble de faits et d'incidents disparates le prédisposait à subir et à amplifier l'attrait de cette terre jeune et ardente.

 

Avec la fringale des convalescents, Gide goûte aux « nourritures ». A toutes les nourritures. Il apprend la ferveur, l'amour, la joie surtout. Il apprend à « être ». Il a chanté sur tous les modes cette « palingénésie merveilleuse ». Et lui qui jusque-là s'était diminué, contrefait, meurtri dans la recherche d'une impossible adaptation s'accepte tel qu'il est, en totalité. Ce ne sera pas sans lutte. De dire à tel moment : « Nathanaël, je ne crois plus au péché », n'exorcise jamais Gide que pour le moment qu'il le dit. Aussi éprouve-t-il consciemment ou inconsciemment la nécessité d'un système, d'une nouvelle éthique, susceptibles de légitimer à ses yeux son insolite personnage.

 

Avant toutes choses, il lui faut donc s'affirmer. Mais chacune de ses revendications, par ce qu'elle contient d'inaccoutumé va heurter, choquer, lui mettre tout le monde à dos. Gide a horreur du scandale. Alors, il enveloppe sa pensée, il se ménage des chemins de retraite. Sa dévotion à l'art est sans borne. L'art restera toujours sa seule raison d'être. Mais il y a aussi des idées, des aspirations qui lui tiennent autant que l'art à cœur, malgré qu'il en ait lorsqu'on le presse : « J'ai voulu faire œuvre d'art simplement. »

 

La « gratuité », les variations, l'ondoyance, le jeu, oui, tant qu'on voudra, et que Gide s'y complaît..., mais il n'oublie pas de trancher les liens. Et de décomposer. « Mais qu'est-ce que je décompose ?… qu’un composé factice, ruineux de morale et de préjugés on ne s'abrite que de la peur. » Ce à quoi Gide tend, c'est à soustraire l’individu à la religion et à la famille, ses ennemies naturelles. Celle-ci enseigne l'imitation de l’égoïsme et de l'hypocrisie. Le levier de l'autre est la peur de l’au-delà. Si on veut faire de l'individu autre chose qu’un singe méchant et peureux, le rendre capable de « plénitude », il faut empêcher la famille et la religion d’exercer sur lui leurs actions nocives, car leur grand souci de tout « soumettre à une règle commune » et de « mater la nature » apparaît à Gide « comme le péché contre l'Esprit… par quoi l'être particulier perd sa signification précise, sa saveur, qui ne peuvent lui être rendues ».

 

« Dieu petit bien avoir en horreur cette uniformité contre quoi proteste la nature. »

 

Car le Dieu de Gide, — si Dieu il y a — n'est pas le niveleur d'âmes que prétend représenter le prêtre. Derrière le prêtre, il y a toujours saint Paul et rien d'autre.

 

« Je cherche à travers l’Évangile, je cherche en vain commandement, menace, défense... Tout cela est de saint Paul... Simplement, entre le Christ et saint Paul, je choisis le Christ. »

 

Gide va même jusqu'à s'insurger contre la glorification de la croix, qui pour lui n'a rien à voir avec l’enseignement de Jésus, « œuvre de vie, œuvre de joie ». Le vrai est que le christianisme qui s'est institué par la prédication de saint Paul tourne le dos à Jésus. Gide le définit « un christianisme contre le Christ », qui met sous le boisseau les principes essentiels de la parole divine. Le fait que le christianisme ait donné naissance à une civilisation absolument contraire à la morale qu'il enseigne l'hypnotise. Gide est très explicite à ce sujet. Si, au lieu de promettre aux hommes la félicité ou des sanctions dans un au-delà hypothétique, on leur disait, en toute franchise, s'en tenant à la lettre, que « le royaume de Dieu est en eux-mêmes » (tout comme l'enfer), qu'on peut dès ici-bas entrer dans la vie éternelle, du même coup on mettrait fin aux monstrueux accommodements avec le Ciel dont trafiquent les marchands du temple et l’égoïsme humain en chancellerait.

 

Le royaume de Dieu, « et nunc, dès à présent », l'éternité de l'instant par le détachement absolu de soi, le renoncement à soi, Gide y revient inlassablement. Non qu'il se fasse la moindre illusion. Le Christ est à ce point accaparé, obnubilé, défiguré par ses exploiteurs, qu'il faut renoncer à se faire entendre et qu'à vouloir « répudier (ce) qui est faux l'on se trouve entraîné à rejeter du même coup Celui qui est juste ». N’importe, Gide a brisé ses chaînes et rien n'empêche ceux qui gémissent dans les fers de suivre son exemple, car jusque-là il n'a jamais prétendu parler pour tout le troupeau, mais pour lui d'abord et aussi pour les têtes où fermente la haine du joug, des disciplines, de l'oppression.

 

Arrivé à ce point de sa courbe, Gide connaît le soulagement de l'homme qui vient enfin de mettre entre soi et ses persécuteurs un obstacle infranchissable, qui souffle et dit avec un peu d'angoisse encore dans la voix : « Je ne les crains plus. »

 

Et Gide n'ignore pas qu'aux yeux de ceux qui sont de l'autre côté de la barrière il entre en pleine anarchie. Mais qu'ils ne s'inquiètent pas pour lui. Il sait à quels dangers s'expose l'individu qui refuse de se soumettre à la règle et que la vraie liberté ne s'achète qu'au prix de beaucoup de prudence et de bon sens (1). Le diable nous guette. Mon propos n'est pas d'indiquer dans ce schéma ce que Gide entend exactement par ce vocable, mais on peut dire en quelques mots que le diable, c'est cette portion de notre âme qui « blouse » l'autre et l'aveugle. Sitôt que nous nous mentons à nous-mêmes, le diable s'insinue en nous et nous perd. Le pasteur de la Symphonie — en qui Gide s'est, je crois, caricaturé — en est un lumineux exemple. Qu’est-ce qui fait le pasteur semer autour de lui désespoir et deuil, sinon, en apparence, la mise en œuvre de son interprétation « gidienne » des Évangiles ? Mais je dis bien : en apparence. En fait, le pasteur se perd parce qu'il ne consent pas d'ouvrir les yeux à temps. Il ne veut pas s'aviser que l'état de joie où le plonge son amour pour Gertrude et dans lequel il s'obstine à voir la preuve d'un acquiescement divin, que cet état de joie, pour exister, ne réduit pas la différence des âges, pas plus qu'il n'élimine la présence de sa femme ni l'amour de son fils Jacques pour la même Gertrude. Dieu et les Évangiles n'ont rien à faire dans cette conjoncture. Le héros de la Symphonie trébuche et tombe parce qu'au lieu de chercher une issue en reprenant contact avec les réalités de sa vie, il perd son temps à vouloir mettre à tout prix le Christ dans son jeu.

 

Ainsi, parler de l'anarchie de Gide c'est avouer du même coup que le voir marcher sans béquilles nous effraie. « Si mon être ne tendait à l'ordre et à l'harmonie. Je n'aurais jamais pu écrire (mes livres). » Mais certains ont voulu voir dans cette affirmation un de ces sophismes où excelle, disent-ils, l'auteur de Si le grain... C'est faire preuve de parti pris. Gide a été conduit à « réviser le code », précisément par ce besoin profond « d'ordre et d'harmonie » que la morale traditionnelle traversait. Et il serait en droit de répliquer à ceux qui l'excommunient qu'en le condamnant au nom de Dieu, de la nature, des principes, ils font pour le moins une regrettable confusion, car ils ne sont que les messagers de leurs propres phobies. Pour Gide, le désordre eût été de se soumettre, étant ce qu'il était, à l'ordre commun, car « le problème moral se pose en particulier pour chaque individu ».

 

Ici, il n'est pas superflu de remarquer que cette morale individualiste qui différencie est loin d'introduire à l'individualisme politique ou égalitaire, dont l'application littérale postule des esprits et des cœurs taillés sur le même patron. Mais alors, m'objectera-t-on, la morale de Gide introduit encore moins au collectivisme et votre épigraphe n'a aucune raison d'être. Rien n'est moins sûr. « Ce n'est pas en se banalisant, mais en s'individualisant, si l'on peut dire, que l'individu sert l'État » (ou la collectivité). Ces lignes écrites en 1909 sont transparentes. Car Gide ne s'est pas poussé vers l'air libre, le soleil, ne s'est pas développé selon les exigences de son intime nature, pour se figer dans une contemplation aussi extasiée que stérile de soi-même. Non, s'il a lutté, c'est afin que chaque fruit qui se détache de lui à maturité ait une saveur, une « succulence », que personne autre que lui ne pourrait élaborer, c'est afin de donner aux hommes ce que personne autre que lui ne pourrait leur donner. Le don de soi, voilà le dernier mot de la morale gidienne. « L'individu ne s'affirme jamais plus que lorsqu'il s'oublie... ». « C'est en se renonçant qu'(il) se parachève... » « La possession parfaite ne se prouve que par le don... »

 

Gide rejoint ici le poète de Palme :

 

                        ...dont l’âme se dépense

                        A s’accroître de ses dons

 

« ...Communiste de cœur et d'esprit... » Pour parler des variations d'André Gide, il faut vraiment n’avoir pas le goût de l'essentiel.

 

Nous sommes en 1925, et Gide, qui a fait imprimer quelques mois plus tôt pour le grand public une édition courante de Si le grain ne meurt..., met la dernière main aux Faux monnayeurs.

 

Après la longue contention de son « premier roman », Gide, plus que jamais, ressent le besoin d'aérer, dépayser, distraire son esprit. Et le voyage au Congo « s'impose à (lui) par une sorte de fatalité inéluctable, comme tous les événements importants de (sa) vie ». J'ignore absolument comment et dans quelles conditions, mais Gide est chargé par le ministère des Colonies de rapporter à la faveur de ses déplacements sur tout ce qui lui semblera susceptible d'intéresser. Gide, au reste, est à une lieue, comme il le dira plus tard, de se douter à quoi il s’engage.

 

...Par une nuit d'octobre 1925, dans « la grande forêt, entre Bangui et Nola », il va recevoir l'impulsion, le choc qui le mèneront à l'U.R.S.S. Un chef de village, par méprise (toujours la fatalité), le prenant pour le gouverneur en tournée, lui fait entrevoir les beautés du colonialisme. La narration toute sèche, sans art, vraiment administrative, des « sanctions de l'administrateur Pacha » et du « bal de Bambio » est aussi évocatrice que l'atmosphère pestilentielle d'A l'ombre du Mal, de Lenormand. Gide est bouleversé. Désormais, « une immense plainte l'habite ».

 

Le mal, c’est surtout la grande compagnie concessionnaire, plutôt que l'Administration qui, elle, est impuissante, lorsqu'elle n’est pas soudoyée. Sous prétexte de colonisation, c’est-à-dire de mise en valeur, on assiste à « un écrémage systématique, une exploitation éhontée ». Le caoutchouc, acheté jusqu'à 10 et 15 francs le kilo en pays où le commerce est libre, n'est payé à l'indigène que 2 francs par telle compagnie concessionnaire. Et le noir n'a pas le droit de discuter, car il est « concédé » par l'État au même titre que la flore et la faune. S'il refuse de travailler, — souvent à plusieurs journées de son village, — ou s'il commet quelques fautes vénielles, des châtiments corporels l'attendent, et tous les sévices que peut enfanter le cerveau en délire d'un fonctionnaire sadique. Lorsque le noir, poussé à bout, se révolte, ce sont des répressions tellement disproportionnées au délit que l'esprit impartial en reste confondu d'horreur. Et Gide demande en quoi la situation de ces noirs diffère de celle des « esclaves ».

 

Certes, il sait fort bien que tout progrès exige son tribut de vies humaines ; mais, en l'occurrence, cet état de choses empêche au contraire le « progrès d'un peuple et d'un pays. Il ruine une contrée pour le profit de quelques-uns ».

 

Mais, prétendent certains casuistes, sans ces traitements, durs, nous en convenons, il est impossible de tirer quoi que ce soit du noir, « inévolué », paresseux, le corps et l'esprit gourds encore d'une hébétude séculaire... Or, Gide donne en exemple un de ses boys, Adoum, qui « n'est pas très différent de ses frères... Aucun trait de lui n'est particulier ». Ce que Gide distingue en lui, c'est, — outre l'honnêteté foncière, — le « désir de bien faire » et des « possibilités d'amour ». Qu’on n'aille pas croire à de la candeur chez l'auteur du Voyage au Congo. Tout ce qu'il dit d'Adoum, c'est après épreuve. Mais voilà : tant de bonnes intentions, lorsqu'elles existent chez les congénères de ce loyal serviteur, ne rencontrent le plus souvent que « rebuffades » et sarcasmes. On est donc mal venu de se plaindre ensuite de la fourberie et de la bestialité du noir qui se venge. « Chaque maître a les serviteurs qu'il mérite. »

 

Pour Gide, il s'agit maintenant de mettre fin sans tarder à cette situation déplorable. Encore au Congo, par lettres, il va saisir les autorités responsables. Une enquête sera ordonnée, dont les résultats ne changeront rien. A son retour, il fait son rapport au ministre et, par la publication de ses carnets de route, par des articles, il essaie d'ameuter l'opinion publique. Mais l'opinion changeante se lasse vite, et les ministres lorsqu'ils ont fait une déclaration à la tribune, qu'ils ont donné les apaisements nécessaires. — comme on dit dans le jargon parlementaire, — les ministres s'estiment quittes. Et puis, il y a ce qui se fait dans les bureaux... De l'appendice du Retour du Tchad où Gide expose en détail la question des grandes compagnies concessionnaires, se dégage une impression d'échec.

 

Déjà, Gide prévoit que rien ne pourra empêcher les choses d'aller comme par le passé. Pourtant, il a mené sa campagne avec modération et souci de renseigner très objectivement, ne manquant jamais l'occasion de distinguer entre la compagnie concessionnaire et l'Administration, le Congo et les autres territoires de l'A.E.F. Son point de vue, qui est celui d'un bourgeois libéral indigné, ne comporte rien de subversif. A tout prix, il a voulu éviter d'avoir l'air de se solidariser avec « certain parti politique anticapitaliste.

 

On lui répond à côté et par des polémiques, on le taxe de « légèreté ».

 

Je parle par intuition, mais quel ne dut pas être le dégoût de Gide, au fur et à mesure que s'ancra en lui la conviction que le mal était sans remède parce qu'il avait affaire à des gens qui ne voulaient pas entendre, dont l'intérêt, mal compris, du reste, était de ne pas entendre !

 

En fait, la partie était perdue d'avance parce qu'en protestant contre la situation ignominieuse des noirs d'Afrique, c'était tout un système qu'il heurtait de front. Les dessous de ce système, Gide les avait toujours plus ou moins soupçonnés. Mais alors, il voyait les choses de loin. Aujourd'hui, il a touché du doigt l'abcès. Là où il était en droit d'exiger ce au nom de quoi on colonise : compréhension et justice, souci de protéger, guider et améliorer, il a trouvé, — sans espoir d'amendement possible, — tout le contraire : mépris, sévices, exactions, la force brutale et aveugle au service des égoïsmes les plus sordides. La mission civilisatrice de l'Europe capitaliste dut apparaître à Gide comme un bluff, un mensonge ignobles.

 

Dès lors, s'amasseront en lui les éléments d'un réquisitoire qui, pour manquer peut-être de sérénité, ne laissera pas d'être lucide, perspicace. Avouons-le : ce réquisitoire sera passionné, il fera le procès de tout un système, sans distinction, parce qu'un état de choses qui couve de pareilles tares est à rejeter en bloc.

 

Remontant aux sources du mal, Gide incrimine l'Église, le prêtre, qui, depuis longtemps, ont quitté — en trahison du Christ, — le service des « opprimés et des pauvres » et « pactisé avec les puissances de ce monde... En reportant, par delà la vie, l'espérance, la religion endort et décourage la résistance... La religion est mauvaise parce qu'en désarmant l'opprimé, elle le livre à l'oppresseur ». Peu à peu, Gide en viendra à souhaiter « de tout son cœur », comme il le dira un peu plus tard, « la déroute du capitalisme et de tout ce qui se tapit à son ombre d'abus, d'injustices, de mensonges et de monstruosités ». Mais tout le temps qu'il n'entreverra que de « misérables palliatifs » il connaîtra l'indécision la plus pénible. Gide est en quête d'un remède. Mais quel remède ? En existe-t-il vraiment ? Gide cherche. Parce que son cœur déborde de pitié. Parce que son esprit n'est pas négateur. Un esprit négateur eût vite été rebuté. Gide persévère. Mais l'aridité de toutes ces questions sociales, économiques, — qui lui sont toujours restées étrangères à lui, l'artiste, le psychologue, — l'enchevêtrement, les incidences de tous ces problèmes, souvent lui donnent la nausée. Jusqu'ici, il n'a jamais été « assis ». Entendons qu'il n'a jamais été d'aucun parti politique. « Assis, je me sentirais mal à l'aise... je ne me sens vivre qu'en marchant. »

 

D'ailleurs, de par son ascendance (« né à Paris d'un père uzétien et d'une mère normande »), il est naturellement porté à « arbitrer ». Il s'en est expliqué dans une proposition au tour significativement dubitatif : « Sans doute, ceux-là seuls sont-ils capables d'affirmations puissantes que pousse en un seul sens l'élan de leur hérédité. » Mais Gide traverse une des périodes de forte tension de son existence. Les événements l'ont bousculé, arraché (du moins pour cette période) à l'art. Il est allé trop loin dans la découverte de la souffrance physique, la plus insupportable, s'il faut en croire Montaigne.

 

Ce qui se passe en Russie le sollicite. Voici un pays où la propriété privée, — ce facteur d'exploitation et d'oppression de l'homme par l'homme, — étant théoriquement abolie, tous les individus; sont censés apporter chacun sa pierre à l'édifice commun. La collectivité risquant d'être mise en balance, en concurrence avec la famille et la religion, ces deux colonnes du traditionalisme sont renversées. L'objet de tous les élans mystiques et sentimentaux, c'est encore et d'abord la collectivité. La liberté individuelle, telle que la conçoit le libéralisme bourgeois, ne peut évidemment exister dans un tel régime parce que les intérêts privés auraient tôt fait de prendre le pas sur l'intérêt général. En revanche, les produits du travail sont équitablement répartis entre ceux qui ont contribué à les constituer.

 

Les affinités que la personne (2) et la morale de Gide, — cette morale individualiste qui aboutit au don de soi, — peuvent présenter avec la doctrine communiste sautent aux yeux tout comme les divergences. Nonobstant, il se demande ce que valent en fait toutes ces idéologies.

 

Il est tout d'abord frappé par l'esprit de dénigrement qui préside aux moindres articles de la presse capitaliste quant à l'U.R.S.S. Rien ne s'imprime sur la Russie soviétique qui ne tende à prouver la faillite du nouveau système. Alors, Gide de remarquer avec une nuance d'ironie : si faillite il y a, « pourquoi vous inquiéter ? » Et à l'argument de la presse bourgeoise qui consiste à dire qu'on ne montre aux touristes et qu'on ne reproduit pas l'image que les « résultats heureux du plan », il répond : « Mais vous trouviez tout naturel que notre Exposition Coloniale n'étalât que ce dont vous pensiez que pouvait se glorifier la France. C'est qu'ici, passant outre aux détresses et aux abus de pouvoir que vous préférez ignorer, vous approuviez le but atteint. » Tant de mauvaise foi irrite Gide et le dispose déjà favorablement vis-à-vis de l'U.R.S.S.

 

Qu'on puisse, négligeant les broutilles, critiquer l'essentiel, mais Gide est le premier à le faire.

 

Défenseur d'un individualisme différenciateur, il est accroché par le concept communiste de la liberté. Dans les pages de son Journal rédigées après son adhésion au communisme, il résout, au moins pour lui, ce problème capital de la liberté individuelle. Est-il devenu communiste conscient parce qu'il l'a résolu ? C'est ce que nous allons voir.

 

Avant toutes choses, Gide reconnaît que « le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir ».

 

Mais cette soumission génératrice de bonheur, la morale traditionnelle l'a toujours enseignée, tandis que vous, vous l'avez longtemps niée !

 

Gide en convient, mais il nous demande de reconnaître que la faiblesse de la tradition, c'est « qu'elle nous invite à n'accepter que des cadavres de vérités... Ce que l'on découvre ou redécouvre soi-même, ce sont des vérités vivantes ». D'ailleurs, la bienfaisance de cette vérité cesse d'apparaître aux champions du traditionalisme sitôt qu'elle renforce au lieu d'infirmer « l'éthique du plan de l'U.R.S.S. »

 

Au reste, pour Gide, la nécessité et l'utilité de l'obédience, de la soumission aveugle, sont sujettes à caution, parce qu'il n'admet pas, quand à lui, que l'individu (entendons surtout : l'individu de valeur) doive s'opposer « fatalement » à la collectivité. Un « individualisme bien compris », nous l'avons déjà vu, en cultivant ce qu'il renferme en lui de particulier, « d'irremplaçable », sert au contraire la communauté. Toute société, « fût-elle communiste », qui empêcherait l'individu de délivrer son message, finalement s'appauvrirait, se ruinerait. « Un communisme bien compris a besoin », dans l'intérêt même de la collectivité, « de favoriser les individus de valeur, de tirer parti de toutes les valeurs de l'individu. Et l'individu n'a pas à s'opposer à ce qui mettrait tout à sa place et en valeur. »

 

Par conséquent, aux individus de bien comprendre et d'élargir la notion par trop étriquée et stérile d'individualisme, d'une part. D'autre part, nécessité d'un communisme bien compris... Et ici, Gide reconnaît implicitement que ce dernier concept n'est pas aussi bien compris qu'il pourrait l'être par les doctrinaires et les dirigeants du bolchevisme, encore qu'il fasse la part des contingences dues au tempérament slave.

 

J'attends dès lors qu'on me montre ce qui sépare Gide de l'idéal communiste, ce qui l'en a jamais séparé. Il est aussi près du communisme qu'on peut l'être. Disons mieux. On peut très bien imaginer une cassure entre Gide et le communisme en action, en ce qui concerne le développement et la mise en valeur de l'individu dans la société collectiviste. Mais Gide n'en resterait pas moins communiste pour cela. Au contraire, en ne se conformant pas, il resterait plus près du communisme essentiel. De même, en rejetant le christianisme, Gide, loin de perdre le contact du Christ, s'en rapprochait.

 

En attendant, bien qu'il ne se dissimule pas « les erreurs, les défauts de mise au point », Gide fait confiance au soviétisme. Oui, cet éternel et inlassable protestant a la foi. Spécifions bien. Il a foi, non pas dans l'idée communiste, dont l'efficacité lui est devenue sensible après examen, et qui répond à ses aspirations de toujours, mais dans l’U,R.S.S. C'est uniquement sur ce point qu'on pourrait à la rigueur parler d'inconséquence. Or, Gide fait confiance à l’U.R.S.S. pour tous « les espoirs qu'il soulève et qu'il autorise ». Il lui sait gré d'exister, de s'essayer en dépit de tout ce qui a été dit et redit sur l'incapacité du collectivisme à s’adapter. Il admire sa tentative d'imprimer une tendance nouvelle à l'humanité.

 

Gide a toujours eu, très ancré, ce qu'il appelle, « le sentiment de la ressource » de l’humanité. Ce qui sera l’a toujours passionné. Ce n'est pas aujourd’hui mais en 1909, qu'il exprimait cette tendance profonde de son esprit et de son cœur. Dans un article sur « la théorie de Carey », l’enthousiasme lui faisait écrire déjà : « O terrains d'alluvions, terres nouvelles difficiles et dangereuses, mais fécondes infiniment ! »

 

S'étonner que Gide ait pu aller au communisme, c’est avouer du même coup qu'on ne l’a jamais bien lu.

 

(1) Gide écrit à peu près dans le Journal des Faux Monnayeurs. — je cite de mémoire — : « Ce qui manque à mes héros, taillés dans ma chair même, c'est un peu de ce bon sens qui m'empêche de pousser aussi loin qu'eux leurs folies. »

(2) Gide n'a ni le goût ni le sens de la propriété, en quoi il est le moins bourgeois des hommes. Il a romancé cette lacune, si on peut dire, dans le Ménalque de l'Immoraliste.