Le Courrier (Bayonne)

22 novembre 1933

 

Maldagora

 

Un diable en carton : André Gide

 

L'auteur de l'Immoraliste est parti en guerre contre l'Église, il y a quelques mois.

 

Un article (N.R.F., 1er Mai 1933) au titre empreint de la modestie la plus exquise et, surtout chez un homme de lettres, la plus imprévue, « Feuillets », confrontait avec la position chrétienne, protestante aussi bien que catholique, sur le problème de la richesse, la thèse communiste à laquelle Gide venait de donner son adhésion éclatante.

 

Le Christ a été trahi par l'Église. Gide ne dit pas, avec la vulgarité politicienne : christianisme de banquier, mais il pense : religion momifiée, pire encore, lucrative, remède épuisé, vomi par la masse. Et c'est le communisme seul qui ouvre le porche mystérieux de la Cité future.

 

S'il y a un auteur avec lequel la discussion soit impossible c'est bien celui-là.

 

Son style savant, discrètement panaché d'archaïsme, limpide, sinueux, enchante infailliblement toute cette catégorie de demi-sots qui pullulent, comme acheteurs ou même commerçants, sur le marché littéraire. Et nous ne nierons certes pas la puissante vertu mystificatrice que possède cette bonne vieille dialectique à la Voltaire où l'argutie voisine avec l'évidence et l'erreur volontaire avec le truisme ingénu.

 

De là vient cet aspect démoniaque de son œuvre perfide à froid, arsenal de pièges et musée secret, bourrée de poisons subtils.

 

« Mais quel talent, ma chère !... » Le talent n'est pas une excuse. On ne cesse pas d'être un malfaiteur pour avoir habilement perpétré un mauvais coup et les convertis eux-mêmes ne sont pas dispensés d'être honnêtes.

 

Nous ne nous permettons pas de suspecter la sincérité profonde de cette conversion à rebours qui a mené André Gide, de son froid protestantisme originel, à travers le nihilisme le plus dissolvant, jusqu'à la sombre et fanatique orthodoxie russe.

 

Mais, — quelle chose étrange! — le Gide croyant ressemble, à s’y méprendre, au Gide sceptique. Le technicien, de « l’acte gratuit » n'arrive pas à se donner des allures de partisan. Est-il possible qu'un néophyte manque à un tel point, de verdeur ?

 

S'il y a un comique intense à voir un aristocrate de lettres aussi intelligent que l'est André Gide embrasser un idéal révolutionnaire éculé avant d’avoir servi, l'accueil que lui ont fait ses nouveaux coreligionnaires a dû mettre à une rude épreuve sa jeune foi.

 

L'homme d'action se méfiera toujours du dilettante. Et le prolétaire, dans sa logique simpliste, brutale, injuste même parfois, se dit que lorsqu'un écrivain change de parti c'est qu'il a des livres à vendre.

 

Une jeune revue communiste, « Avant-Postes », a publié le compte rendu de la grande séance du Palais de la Mutualité où Gide paraissait, pour la première fois de sa vie sans doute, sur une estrade politique. Il était le morceau de résistance, la vedette, le clou. Or, l'article est dur. Il note avec une insistance narquoise la froideur de l’assemblée.

 

Le célèbre romancier constituait à peine, une attraction de choix. On y était allé, pour emprunter une formule savoureuse au fantaisiste P.-J. Toulet, avec moins d'empressement qu’au diplodocus.

 

Et voilà tout ce qui reste du geste sublime et théâtral qui devait galvaniser la Révolution.

 

Le sombre évangile communiste, cet idéal de mort, ne tient pas à se faire prêcher par des propagandistes de luxe à qui la vie n'a jamais été une marâtre, iraient-ils jusqu'à déclarer, comme André Gide, qu'ils sont prêts à se faire tuer pour la cause.

 

Même un sectarisme religieux tellement inattendu chez le plus ondoyant des auteurs, ne suffit pas à conférer l’état de grâce bolcheviste. Le jour n’est pas encore venu où nous entendrons scander par les rudes voix ouvrières, dans les faubourgs tragiques où crépiteront, paraît-il les mitrailleuses de la révolte : « Lénine est Dieu et André Gide est son prophète ».

 

Et c’est ainsi que la dernière incarnation d’un écrivain fameux, auteur à succès, chef d’école, se résout en une chute clownesque dont il faudrait plaindre la victime si certains monstrueux égarements de l’esprit n’étaient pas au-dessous de la pitié.