LATINITÉ

 

 

REVUE DES PAYS

D’OCCIDENT

 

 

 

JANVIER - AVRIL 1931

TOME VII

 

 

ENQUÊTE SUR ANDRÉ GIDE

 

 

Le soixantième anniversaire de M. André Gide a été célébré avec ferveur dans plusieurs pays étrangers.

M. Ernst-Robert Curtius écrivait à cette occasion : « Comme Nietzsche, André Gide a découvert un homme nouveau, une nouvelle région de l'âme. »

M. W.-E. Suskind, analysant cette notion de « l'homme nouveau », selon M. Gide et opposant les cultures catholique et protestante, reconnaît la supériorité de celle-là dans le passé.

 

« Cependant, ajoute-t-il, si l'on évoque l'Européen de demain, il est certain qu'il sera sur le modèle de l'homme protestant. Nous ne donnons pas à ce mot un sens confessionnel, nous voulons simplement indiquer le caractère nécessairement démocratique de cet homme nouveau et faire voir où s'est réfugiée la puissance culturelle du protestantisme. Elle ne s'est pas déversée dans les deux grands réservoirs de la [35] culture catholique, les œuvres de la foi et la tradition populaire, mais dans un acte de protestation continue, dans un domaine en dehors de l'église, qui a été ouvert par le protestantisme : la conscience individuelle, le désir de bonheur terrestre, tout ce qui tient à la démocratie. Notre sport même n'est pas païen, c'est un culte du corps individualiste et protestant. »

 

Constatant que les soixante ans de Gide provoquent de telles réactions chez des écrivains étrangers, alors que les soixante ans d'écrivains notoires tels que Maurras et Claudel, par exemple, jamais ne suscitèrent hors de France un pareil intérêt, il y a lieu, semble-t-il, de rechercher si la manifestation dont André Gide a été l'objet répond à l'influence réelle qu'il exerce sur son temps.

Dans ces conditions, nous avons posé les questions suivantes :

1° En quoi consiste, pour vous, la personnalité de Gide ?

2° Quelle influence a-t-il exercée ? Éventuellement sur vous ?

3° En quoi consiste le caractère universel, pour ne pas dire la catholicité, de Gide, à l'heure actuelle ?

4° S'il est constant que l'honnête homme, jusqu'à la Révolution, fut de formation romaine, l'enseignement de Gide est-il de nature à former l'honnête homme des temps nouveaux ?

 

Notre questionnaire indique assez nettement les sujets qui nous préoccupent, pour que nous nous [36] dispensions de le commenter. On connaît nos positions. Mais comme il s'agit, ici, d'un documentaire, nous nous défendrons d'interpréter les textes et nous adopterons cette impartialité, ce « détachement » dont M. André Gide nous a si souvent prêché la vertu.

Au reste l'enquête porte moins sur la personne qu'est M. André Gide que sur l'influence exercée par lui en Europe.

Nous n'avons obtenu que peu de réponses en comparaison du grand nombre d'écrivains que notre questionnaire a certainement touchés. Telles quelles, ces réponses reflètent assez bien l'opinion européenne.

Il convient toutefois de formuler quelques remarques. Le mot de « catholicité » a suscité le rire de M. François Porché : « Les thuriféraires, écrit-il à notre sujet, ont l'art de brouiller toutes les notions autour de leurs idoles ». Remercions au passage M. Porché de ce brevet de conformisme gidien. Mais qu'il sache que c'est sur d'autres autels que nous brûlons notre encens. De même quelques écrivains italiens, on le verra, se sont abstenus de nous répondre, par crainte de peiner les disciples de M. André Gide qu'ils croyaient voir en nous.

Mais on nous assure d'autre part qu'en France une consigne a été donnée aux amis de l'écrivain de ne pas répondre à une enquête qui pouvait porter atteinte au crédit de l'auteur de Corydon et des Faux Monnayeurs. [37]

Nous voici pleinement à l'aise entre ces deux opinions contradictoires.

Les Français d'ailleurs se sont déjà prononcés fort copieusement sur M. André Gide. Et nul n'ignore qu'un écrivain, quand il a parlé sur un sujet, ne manque pas de considérer le problème comme résolu.

Aussi donnerons-nous d'abord les réponses des écrivains étrangers : allemands, tchèques, italiens, roumains, anglais. Nos enquêteurs pour l'étranger, nos amis Eugène Bestaux et Lionello Fiumi ont cru devoir accompagner leur texte d'un commentaire approprié. Signalons, sans vouloir empiéter sur leurs domaines, avec quel sang-froid et quelle maîtrise les écrivains latins ont répondu à nos questions et du même coup avec quelle sympathie profonde ont déposé en faveur de M. Gide la plupart des écrivains allemands.

Nous ne tirons aucune conclusion du présent travail. Ainsi pourrons-nous revendiquer la gloire assez grêle d'avoir présenté au public la première enquête impartiale sur M. André Gide.

Jacques-Victor de laprade, Jacques reynaud. [38]


 

M. ANDRÉ GIDE

ET LES ÉCRIVAINS DE LANGUE ALLEMANDE

 

On peut diviser en trois groupes les réponses allemandes qui nous sont parvenues :

a) celles des écrivains qui déclarent ne pas connaître l'œuvre de Gide suffisamment pour la juger; b) celles des écrivains favorables à Gide ; c) celles enfin de ceux qui considèrent son oeuvre comme malsaine et dangereuse.

Une remarque générale s'impose d'ailleurs à propos de tout ce qui nous a été écrit. On semble s'être préoccupé assez peu de la question qui faisait l'objet principal de cette enquête et des affirmations de Curtius et de Süskind. On semble surtout n'avoir pas compris le sens du mot catholicité. La plupart de ceux qui y font allusion le confondent tantôt avec catholicisme, tantôt avec chrétienté. Bon nombre de nos correspondants, surtout les plus jeunes, surtout ceux dont l'œuvre a été jusqu'ici consacrée aux troubles de la vie sexuelle, ont saisi l'occasion que leur fournissait notre enquête, pour rendre un hommage sentimental — parfois même passionné — à celui qu'ils proclament leur maître et leur modèle. Ils ont affirmé leur foi ; ils ne nous en ont pas donné leurs raisons, que nous aurions été si désireux de connaître.

 

Ier groupe. Ceux qui ne connaissent pas l'œuvre de Gide.

 

MM. Emil Ludwig, Tucholsky, Döblin, Harich, Georg Hermann, tout en se déclarant incapables de répondre aux questions posées, nous ont adressé des lettres qui ne manquent pas d'intérêt et dont les lecteurs de Latinité goûteront certainement la saveur.

M. EMIL LUDWIG

M. Emil Ludwig, le célèbre auteur des biographies de Napoléon Ier, de Gœthe, de Lincoln et de Jésus, dont [39] nous avons analysé l'œuvre dans cette revue, à l'occasion de son passage à Paris, au mois d'avril dernier, nous adresse la réponse suivante (en français) :

 

En admirant Gide, je regrette infiniment de ne pouvoir pas écrir (sic) sur vos demandes, parsque (sic) je ne le connais pas assez bien.

Avec mes plus haute considération.

ludwig.

 

M. KURT TUCHOLSKY

 

M. Kurt Tucholsky, aussi connu des lecteurs allemands sous ses pseudonymes assez significatifs de Peter Panter (la panthère), Théobald Tiger (le tigre) et Ignaz Wrobel, est, sans contredit, l'un des écrivains les plus spirituels, les plus mordants et les plus sincères de l'Allemagne actuelle. La réponse qu'il nous a fait parvenir témoigne nettement de cette sincérité et de cette attitude d'esprit volontiers sarcastique et hautaine qui est la sienne et qui donne d'autant plus de prix à tout ce qu'il écrit :

 

Je vous remercie d'avoir bien voulu m'adresser votre enquête concernant Gide. Je ne considère pas comme une chose honnête qu'un littérateur ait toujours prêt sous la main un éditorial bien au point sur tous les sujets et distille de la littérature, même quand en vérité il n'a rien à dire. Permettez-moi donc de vous déclarer :

Je n'ai jamais lu jusqu'au bout un livre d'André Gide. Il n'a joué aucun rôle dans ma vie. Je ne saurais dire quoi que ce soit sur lui.

Cela n'implique aucune espèce de critique. Je ne comprends rien non plus à la chimie, rien aux habitants de la Terre de Feu et rien à Strawinsky. Mais vivre signifie : choisir. Dans le Larousse il y a tout. Pas en moi. [40]

Je sais en tout cas une chose, c'est que l'honnêteté intellectuelle de Gide est absolument hors de doute.

tucholsky.

 

 

LE Dr DÖBLIN

 

Le Dr Döblin est l'auteur d'un livre qui a fait beaucoup de bruit : Berlin, Alexanderplatz. Il y dépeint, avec une verve un peu lourde, mais avec une bonne foi, une sympathie, une honnêteté qu'on ne peut qu'admirer, le monde interlope qui grouille dans ce quartier mal fréquenté où il exerce les fonctions de médecin. Un souffle épique traverse les pages de ce livre, le premier peut-être qui fasse voir Berlin dans sa vie profonde, animale et dangereuse.

Je me demande pourquoi le Dr Döblin qui pouvait, si notre enquête lui déplaisait, s'abstenir d'y répondre, a éprouvé le besoin de nous dire des choses désagréables. Je ne veux pas, loin de là, lui rendre la pareille. Je tiens pourtant à l'assurer que je connaissais Weissenberg avant qu'il ne m'en parlât. Je me demande d'ailleurs ce que peut signifier cette comparaison. Weissenberg est un charlatan qui a réussi à exploiter la crédulité pour ne pas dire la sottise de cent mille pauvres gens. Gide est un écrivain, dont les idées sont discutables, mais qui s'adresse à une élite. Si les Français se mettaient à la remorque du premier, il serait tout à fait naturel que les Allemands leur demandassent pourquoi.

Des Allemands de grande valeur assignent à Gide un rôle qui nous surprend, il est tout à fait logique que nous leur en demandions la raison.

Cela dit, voici le texte du Dr Döblin :

 

1. La personne de Gide n'existe pas pour moi. Je ne connais de lui qu'un petit article autobiographique qui m'a laissé froid.

2. Si Gide a eu de l'influence sur d'autres, je l'ignore. Certes, les revues citent souvent son nom ; on y trouve beaucoup [41] d'articles sur lui ; mais cela signifie seulement que les gens doivent écrire sur ce qui aujourd'hui peut-être est à la mode. Demain, ils écriront sur autre chose et il y aura des enquêtes sur d'autres sujets.

3 et 4. — Je regrette de devoir dire que ces deux questions me semblent comiques. Puis-je vous demander à mon tour : En quoi consiste, à votre avis, le « caractère d'universalité pour ne pas dire la catholicité » de Joseph Weissenberger (sic)? Ah ! vous ne connaissez pas Joseph Weissenberger ? (re-sic). Voyez-vous ! Il est le chef d'une grande secte allemande, il a 100.000 partisans, une revue à lui : la Montagne Blanche — et vous... vous ne le connaissez pas ! Et quand vous me demandez, ainsi qu'à beaucoup d'autres, si Gide (qui m'est inconnu ainsi qu'à des millions d'autres) forme ou peut-être formera « l'honnête homme des temps nouveaux », je n'en ris pour ainsi dire pas. Nous autres, en Allemagne, n'avons pas été jusqu'ici de « formation romaine », nous ne serons certainement pas à l'avenir de « formation gidienne ». Car, d'abord, nos soucis ne sont pas uniquement d'ordre intellectuel et spirituel ; de plus, j'ai lu justement dans cet essai autobiographique dont j'ai parlé que Gide était homosexuel. Mais, puisque, d'après Nietzsche, la sexualité monte jusqu'à la couronne de l'intellectuel, je considère comme exclus que la masse des européens, l'honnête homme, — qui n'est tout de même pas encore homosexuel, — puisse accepter la mentalité générale de Gide.

Avec tout cela, je ne nie pas l'importance réelle qu'il peut avoir, mais bien — excusez m'en — le sens de cette enquête.

Dr DÖBLIN.

 

M. walther harich

 

M. Walther Harich est l'auteur d'un roman très joliment écrit et d'une réelle tenue littéraire : Die Drei um Edith. Voici la réponse aimable, simple et spirituelle qu'il nous a adressée. Nous le prenons au mot :

 

Je me suis malheureusement bien trop peu occupé du génie d'André Gide pour donner à votre intéressante question une réponse de quelque valeur. Votre lettre me servira [42] néanmoins d'avertissement d'avoir à rattraper le temps perdu. Pour le 70e anniversaire de votre grand compatriote, vos questions ne me mettront plus dans l'embarras.

walther harich.

 

M. georg hermann

 

M. Georg Hermann (né en 1871) est l'auteur d'une Histoire de Jettchen Gebert, dont une traduction a paru en français, livre charmant, d'un impressionnisme délicat et sûr, où il a étudié avec un sens psychologique remarquable la lutte entre les Juifs assimilés et ceux qui arrivent dans la grande ville, tout droit de leur ghetto oriental. Ses autres livres sont restés inconnus chez nous. L'un des plus intéressants et qui, en dehors de ses qualités littéraires, vaut par son accent pathétique et son humanité profonde, est intitulé : Les rêves d'Ellen Stein. Il y étudie le triste sort des jeunes femmes qui ont été aimées et auxquelles la guerre a ravi celui qui devait être leur mari. M. Hermann, après s'être très aimablement excusé de n'être pas aussi au courant de l'œuvre de Gide que de celle des autres grands écrivains français d'aujourd'hui, nous envoie une agréable causerie où se retrouve une constatation que bien des lecteurs de Gide ont faite et qui explique pourquoi son œuvre plaît davantage aux jeunes qu'à ceux dont l'éducation littéraire s'est faite entre 1890 et 1910:

 

Je connais beaucoup trop peu de choses d'André Gide, pour me permettre le moindre jugement sur l'ensemble de sa personnalité ou sur son œuvre si riche. Il n'a donc eu aucune influence sur moi. En ce qui concerne la description de ses années de jeunesse (Pour que le grain ne meure), parue en allemand sous le titre : Stirb und werde ! (Meurs et deviens !), emprunté à l'un des poèmes les plus profonds du Divan ouest-oriental de Goethe, j'ai en définitive à faire contre lui les mêmes objections que celles que Gide adresse à Roger Martin du Gard. Il y manque, à mon sens, ce que — pour nous en tenir à Goethe — nous pourrions appeler : chaleur intérieure, chaleur d'âme, centre. De même, ses [43] Faux-Monnayeurs n'ont pas laissé en moi l'impression que je m'en étais promise. Peut-être surtout, parce que l'on avait fait trop de bruit autour de ce livre. Si j'avais pu le découvrir pour moi-même en toute tranquillité, comme ç’a été le cas par exemple pour Les Thibault de Martin du Gard, je crois que je serais entré plus intimement en contact avec cet ouvrage de Gide, — sans pouvoir toutefois me dissimuler que nous ne sommes pas, lui et moi, somme toute, domiciliés sur le même hémisphère et que nous sommes, en art, aux antipodes l'un de l'autre. Une petite description extraite de son livre sur le Congo — que je ne connais pas en entier — où il est question de l'amitié et de la mort d'un petit singe, est, en définitive, ce qui m'a le plus fortement révélé le génie spirituel de Gide.

Cependant, il y a deux choses en lui que j'aime sans restriction. Ce sont deux nouvelles lues il y a un quart de siècle. J'ai oublié le titre de la première. Je sais seulement qu'elle se plaçait quelque part en Belgique ou en Hollande ; il y était question d'une vieille armoire d'où sortait, chaque nuit, une petite figure féminine qui, finalement, se trouvait être la fille de la maison et devenait la femme du voyageur... C'était certainement de Gide... Espérons qu'il ne m'arrivera pas cette fois ce qui m'arrive avec un confrère allemand, auquel, tous les cinq ans, lorsque je le rencontre, je dis mon enthousiasme pour une prestigieuse nouvelle dont il est l'auteur et qu'il s'obstine âprement à renier. Il doit évidemment le savoir ! En tout cas, dans mon souvenir, cette petite chose précieuse, ce bijou de nouvelle un peu fantastique et romantique est bien de Gide. Et je serais profondément attristé, si quelqu'un devait me ravir cette illusion. En tout cas l'histoire du Prométhée mal enchaîné est certainement de lui et je lui en serai reconnaissant jusqu'à vingt ans après ma mort. C'est une des rares histoires où j'ai appris quelque chose pour toute ma vie, — je la connais bien, elle aussi, depuis un quart de siècle.

Ce qui importe le plus dans la vie de chaque homme, c'est d'avoir un aigle qui, chaque jour, à nouveau lui déchire le foie.

Pour cette parole, ô André Gide, je vous serre la main.

georg hermann [44]


 

IIe groupe. Ceux qui proclament leur adhésion

sans réserve à l'œuvre d'André Gide.

 

 

Les écrivains qui, sans répondre généralement de façon précise aux questions que nous leur avions posées, ont exprimé sans restrictions leur adhésion à l'art et à la pensée d'André Gide sont les suivants : MM. Fink, Ebermayer, Brod, Leip, Lampel, Klemperer, Klaus Mann, Rychner, Betzner, Zarek, Sternheim et Heinrich Mann.

 

M. georg fink

 

Le premier de ces écrivains, Georg Fink, est l'auteur d'un livre profondément émouvant : Mich hungert (J'ai faim). Son histoire, simplement, loyalement, joyeusement racontée. A sept ans, petit gamin des rues tandis que son père se saoule, il gagne sa vie en ramassant des mégots, tandis que sa mère se tue à travailler, que sa sœur descend au trottoir, son frère à la prison. Il a eu faim. Un beau jour, il se met à le raconter, sans phrases, comme nous le disons, quand l'heure est venue de nous asseoir à la table accoutumée qui toujours nous attend. Son témoignage n'en est que plus significatif :

 

1. Personnalité de Gide? Il se distingue de tous les autres poètes de notre temps essentiellement par le fait qu'au lieu de continuer simplement la tradition, il a donné au poète un visage nouveau.

 

2. Son influence sur moi? Mon premier livre : J'ai faim (Mich hungert) a été écrit avant que je connusse le nom de Gide. Puis vint ma rencontre avec son œuvre. Elle m'a révolutionné intérieurement, m'a libéré spirituellement et m'a donné la force d'écrire mon deuxième livre : T'es-tu trompé de chemin? (Hast Du Dich verlaufen?)

 

3 et 4. Je ne puis répondre à ces questions. Je suis un [45] prolétaire ; mon instruction est pleine de lacunes. Je n'écris pas avec l'esprit, mais avec le cœur. Au fond, je ne puis dire de Gide qu'une chose : je l'aime.

georg fink.

 

M. erich ebermayer

 

Eric Ebermayer est un jeune, lui aussi, l'auteur du Docteur Angelo, de Gaspard Hauser, de Nuit à Varsovie et de la Bataille autour de la Montagne de Sainte-Odile. Lui aussi s'est appliqué à fouiller l'âme des jeunes et c'est pourquoi l'œuvre de Gide l'a séduit :

 

J'ai vu André Gide un soir, dans un théâtre de Berlin, sans savoir que c'était André Gide. Ses yeux me fascinèrent, ainsi que son incomparable front. Je demandai à des amis qui était ce spectateur dans la troisième rangée : — André Gide.

Il en alla de même pour moi en ce qui regarde son œuvre. Quand je commençai à le lire, il y a des années, je n'avais pas le moindre soupçon de son importance pour la France, pour l'Europe et — last not least — pour l'Allemagne. Je lisais tout simplement sans m'arrêter. Ses yeux me fascinaient, ces yeux qui voient à travers le cœur de l'homme. Ce front qui sait, connaît et comprend toutes choses : toutes les passions et tout ce qui fait la joie des hommes.

Le fait que mon effort à moi : — deviner l'énigme de l'âme des jeunes gens et les représenter, — s'est approché parfois de l'œuvre du maître français, a été pour le débutant que j'étais une satisfaction particulière et personnelle.

Il est impossible d'imaginer sans Gide la vie de la jeunesse européenne pendant la 3e et la 4e décade de notre siècle.

erich ebermayer.

 

M. max brod

 

M. Max Brod, l'un des romanciers allemands dont l'œuvre a eu la plus profonde résonance parmi la jeunesse d'hier, l'auteur de La Femme dont on rêve, du Règne enchanté [46] de l'Amour, de Un amour de second ordre, de Tycho-Brahé retourne à Dieu, de Reübeni, prince d'Israël, ainsi que de plusieurs pièces de théâtre qui ont connu le succès, nous adresse, de Prague où il est né et où il exerce le métier de journaliste, une très intéressante réponse, dont voici la traduction :

 

L'influence énorme d'André Gide m'apparaît fondée sur deux éléments : sa sincérité renversante et victorieuse — et son effort heureux pour dégager le roman d'une sphère où n'existent que les événements et la psychologie conventionnelle et le maintenir au niveau d'une confession vraiment spirituelle, niveau correspondant à la grande tradition du roman français. Il existe quelques auteurs peu nombreux qui, dans diverses langues et de différents points de vue poursuivent le même effort. Ils forment ce que le Chrétien appelle l'Ecclesia invisibilis, le Juif les trente-six Zadikim (Justes).

La force directrice de l'esprit de Gide dans cette église incorporelle et, de là, sur le monde de toutes les pensées, est d'une incommensurable grandeur. On n'est pas nécessairement un utopiste parce qu'on croit à la possibilité de voir ces forces se manifester visiblement dans l'espace européen et, cela, dans un temps relativement restreint.

max brod.

 

M. hans leip

 

Je ne connais de Hans Leip qu'un seul livre : Die Blondjäger (les Chasseurs de blondes), lu dans le journal où il a paru en feuilleton. Un livre amusant, profond, qui dévoile audacieusement certains coins peu décoratifs de la très puritaine Amérique du Nord, où le Ku-Klux-Klan se mêle au trafic des blanches, à la religion, à la prohibition et aux affaires. Œuvre vivante, pleine de poésie et de saveur, œuvre de jeune.

Son jugement sur Gide, un peu hermétique, contient, on va le voir, des idées originales. Leip cherche à expliquer pourquoi il place Gide si haut. Mais il semble qu'il ne se [47] l'explique pas encore très nettement à soi-même. En tout cas, son opinion est à retenir.

 

La personnalité de Gide m'apparaît comme une pyramide de verre, dont la base est l'Europe entière.

Son influence en Allemagne n'est pas encore sensible chez un grand nombre. Ce petit nombre, il est vrai, s'accroît. Cela s'exprime par une pénétration nonchalante de ce qui est aujourd'hui nécessaire, par un sentiment d'humanité compatissante et qui n'a rien de politique, qui ne connaît aucune frontière de peuple, mais seulement l'homme souffrant et qui aspire à la bonté et à la joie intérieure.

Pour moi-même l'esprit de Gide représente une main grande, bienveillante, bonne conseillère, qui doit m'aider à m'éloigner d'une certaine licence du style pour parvenir à la clarté et à la profondeur. Je reconnais, avec quelque serrement de cœur, que je me suis volontiers jusqu'ici tenu à distance de l'œuvre de cet homme. Sa grandeur a des exigences ; elle est importune. Mais elle est impérieuse. Je m'incline devant elle.

Il me semble très important que le protestantisme de notre temps, notre tendance exagérée à « ce qui peut être pensé », à l'objectivité réaliste, au sport, reçoive un choc, au sens le plus vrai de ce mot. Sinon, sa prospérité s'évanouira sans porter de fruits. Depuis bien longtemps, par contre-coup, la faim de nos âmes est grande, et nous sommes en danger de la rassasier avec la pseudo-mystique à tout faire des réunions occultistes du soir. Il va être temps que soit sauvé du romantisme catholique ce qui peut nous être utile. Mais il n'est pas sûr que Rome soit encore puissante au delà de toutes les frontières, qu'elle soit assez apolitique pour cela. Ce que nous désirons? (Du moins, ce que désirent quelques honnêtes gens en Europe, qui  devraient  avoir une influence décisive) Que notre âme, ou ce qu'on voudrait appeler ainsi, ait le droit de s'abandonner à l'extase catholique, tout en planant librement, suivant, le mode protestant, au-dessus de tous les horizons. Ce nouveau type d'âmes et d'esprit, Gide l'a entrevu. L'Amérique elle aussi devra aller à son école. [48] Il me semble sentir, dans les livres de Gide, que nos concepts de culture et d'honnêteté, notre alliage spirituel romano-germano-oriental, ont déjà commencé à s'enrichir d'un nouvel alliage psychique, décomposant les couches profondes, mais en même temps les épurant et les métamorphosant. Cette alluvion est, d'après tous les caractères atmosphériques, plus extrême-orientale que nous ne le reconnaissons tout d'abord. Elle nous vient d'au delà de la Russie, non arrêtée par les grillages durs de la volonté nouvelle qui s'y manifeste, comme des ondes de T. S. F., rayonnement d'étoile, sainte mystique des premiers âges. Elle s'unira aux acquisitions protestantes du monde, comme s'insinue le vent dans un espace vide.

Un de ses premiers récepteurs, transformateurs et annonciateurs : tel est Gide.

hans leip.

 

M. peter-martin lampel

 

Les lecteurs de Latinité connaissent quelque chose de l'œuvre de Peter-Martin Lampel, auquel a été consacrée la majeure partie de notre chronique des lettres allemandes dans le numéro de décembre. Un de ceux que l'injustice révolte et qui libèrent leur âme à tout prix, même, au risque d'être victimes :

 

J'ai eu, il y a peu de temps, l'occasion de faire la connaissance personnelle d'André Gide.

J'ai la conviction que nous avons, nous, les écrivains d'aujourd'hui, à façonner l'homme des temps modernes et considère, à ce point de vue, M. André Gide comme un très courageux et très vaillant pionnier pour qui j'éprouve un grand respect.

peter-martin lampel.

 

M. victor klemperer

 

M. Victor Klemperer, professeur de littératures romanes à l'Université de Dresde a publié, en 1926, les deux premiers volumes de son Histoire de la littérature française de Napoléon [49] à aujourd'hui, dont le IIIe volume est annoncé pour cet hiver. Il est également l'auteur de deux anthologies très appréciées : La Prose française moderne (1926) et la Poésie française moderne (1929) ainsi que d'une monographie en deux volumes de Montesquieu. C'est assez dire l'importance de son opinion sur André Gide :

 

Pour moi, ce qu'il y a de décisif et de vraiment grand et unique en Gide est exprimé dans ce passage des Faux-Monnayeurs où, répondant à Claudel inquiet pour le salut de son âme, il déclare : Je me suis complètement désintéressé de mon âme et de son salut. Et dans le principe exposé au même endroit : Pousser l'abnégation jusqu'à l'oubli de soi total (p. 87). Avec un sérieux parfait, avec un sentiment profond et religieux de son devoir, il poursuit tous les modes de penser et de sentir, toutes les formes d'art. Il n'a rien en soi du joueur sceptique de Montaigne, rien de la raideur dogmatique de Claudel.

C'est là, à mon sens, ce qui lui assure la particulière sympathie du lecteur allemand.

Il n'est pas cependant un rêveur romantique non plus qu'un « Européen » internationaliste ou supernationaliste. Partout et toujours il se surveille au moyen de son intelligence ordonnatrice, toujours il tend vers la forme la plus claire, la plus tranquille, la plus française. Il n'est jamais « l'enfant prodigue » qui revient cependant et, en même temps, regrette ce repentir parce que c'est une faiblesse. Tout au contraire, il porte en soi-même, toujours, dans tous ses errements, le sentiment solide de son appartenance à la maison paternelle française, — et d'ailleurs ses errements ne l'ont jamais conduit bien loin dans l'étranger, hors de France.

Avec tout cela, il m'apparaît digne de servir de modèle aux Allemands, dans le calme clair de sa mobilité, et aux Français, dans la persévérance et le courage de cette même mobilité.

victor klemperer. [50]

 

M. KLAUS MANN

 

Klaus Mann, fils de l'auteur des Buddenbrooks et neveu de Heinrich Mann, s'est déjà fait une réputation assez solide et due, sans conteste, à son talent. Comme beaucoup de jeunes écrivains allemands il est préoccupé des problèmes sexuels. Un drame de lui, joué par sa sœur Erika, et tiré des Enfants terribles de Cocteau, vient d'être représenté à Munich et fait l'objet, dans la presse allemande, de très vives discussions. Il serait injuste pourtant d'expliquer uniquement par ces préoccupations le jugement de Klaus Mann sur André Gide. Et c'est pourquoi ce jugement ne manquera pas d'intéresser :

 

Lorsque, il y a peu de temps, nous célébrâmes la fête de Knut Hamsun, nous parlâmes de lui comme du plus grand homme vivant. Ce titre d'honneur est donc déjà conféré. Quel autre titre revient à André Gide?

Il est l'homme que nous aimons le plus. (Je dis : « Nous », — et veux dire par là cette partie peut-être pas très grande de la jeunesse allemande qui est animée de sentiments européens, c'est-à-dire ni nationaliste, ni communiste). — La vie intellectuelle de Gide est à nos yeux représentative pour tous les Européens de bonne volonté ; ses efforts et ses tâtonnements, ses expériences, ses hésitations et ses progrès inéluctables ont lieu en notre nom à tous ; nous nous y reconnaissons. « Toute ma vie j'aurai lutté pour une lumière un peu plus grande. » Ce mot héroïque et modeste, qui se trouve dans un de ses livres devrait être la devise de toutes nos entreprises.

Nous avons rendu grâce au septuagénaire Knut Hamsun, comme au Grand Pan, dont le chant sauvage venu des forêts nous faisait tressaillir d'horreur et de joie. Nous rendons grâce au sexagénaire Gide, comme à notre frère le plus noble et le plus mûr.

Sur ses premiers livres planait encore une sorte de voile. La vie y est aimée, et même adorée ; mais toujours de la perspective propre au malade, avec une envieuse ardeur. [51] C'est ainsi que l'Immoraliste observe et désire les petits Arabes ; c'est ainsi que le livre enchanteur des marécages, Paludes, possède un regard nostalgique sur ce qui est vivant. On y trouve encore ce « sentiment pour les choses fines et grises », l'aristocratique mélancolie de la satiété, l'état d'âme crépusculaire de la fin du siècle. Cet état d'âme disparaît peu à peu. Dans Les Caves du Vatican la vie elle-même fait irruption avec une merveilleuse puissance : Lafcadio, ce nouveau type d'homme, cet aventurier aux lois morales secrètes, audacieuses et pourtant si rigides.

Lorsque, enfin, presque sexagénaire, Gide écrivit son « premier roman » : les Faux-Monnayeurs, il devint manifeste que c'était notre roman ; c'était presque effarant : notre univers tout entier apparaissait en lui. Gide n'était pas resté jeune, comme on l'assure poliment à d'autres sexagénaires en les félicitant ; il était plutôt, juste maintenant, au point culminant de son œuvre, devenu jeune, comme il ne l'avait jamais été : plus que jamais l'un des nôtres.

Être insatiable, mais expliquer, confesser devant soi-même et devant Dieu toute excursion faite dans l'étranger chéri : telle est l'essence de ce protestant inquiet. Ainsi son œuvre est devenue ce monologue ininterrompu que nous aimons, le monologue souvent discursif et sans bornes en apparence, et pourtant précis, d'un voyageur qui contemple avec une curiosité affectueuse des destinées et les tisse l'une avec l'autre; qui saisit les problèmes pour les transformer en destinées ; qui désire avec la même sensualité spirituelle paysages, corps et idées, et les fait siens.

C'est ainsi que Gide est devenu pour nous le poète incalculable, le plus européen des poètes ! C'est ainsi que nous l'aimons le plus.

klaus mann.

 

M. max rychner

 

M. Max Rychner, directeur d'une des revues allemandes les plus intelligentes qui soient : la Neue Schweizer Rundschau, traducteur de Paul Valéry et de Valéry Larbaud est, en même temps, un critique et un essayiste [52] de haute classe. Ses études parues soit en volume, soit dans sa revue, soit dans les plus grands périodiques allemands ou anglais, révèlent une étude approfondie, patiente, amoureuse des sujets qu'elles traitent : hommes, œuvres ou villes. La réponse qu'il nous envoie aux questions de notre enquête est certainement digne d'être méditée. Elle fait honneur à celui qui l'a écrite autant qu'à celui qui en est l'objet. L'admiration que Rychner éprouve pour Gide, il en donne les raisons, avec sérieux, précision, conviction. Nul ne pourrait imaginer, connaissant Max Rychner et son œuvre, qu'il y ait à son jugement des motifs peu recommandables. On voit tant de gens admirer Gide par snobisme ou par goût des sensations ou des récits pervers, qu'il est du plus haut intérêt de lire pourquoi un homme comme Rychner s'est attaché à lui :

 

La personnalité d'André Gide est composée de presque tous les éléments essentiels que notre temps connaisse. Ils sont mêlés en lui d'une façon très originale : leurs états d'agrégation, leur composition chimique se modifient. Ce qui était considéré comme science certaine, Gide le transforme en question et, alors que nous nous interrogeons encore, lui, a déjà une réponse contre laquelle il nous met en garde. Il a posé d'une façon toute neuve la question de l'homme; il a opposé la psychologie à la biologie, la civilisation à l'existence primitive, la foi élémentaire à l'incroyance élémentaire (qui n'a pas le doute intellectuel comme cause mais comme conséquence), la France à l'Europe et l'Europe à l'Afrique, etc. Gide voit l'homme plus différencié, parce qu'il a un sens plus fort de son unité ; les rapports entre l'âme, l'esprit et le corps lui sont mieux connus qu'à la plupart dans leur détail et leur caractère énigmatique.

2. L'influence de Gide est grande, mais difficile à saisir, car elle n'a rien de dogmatique et est en même temps d'essence atmosphérique. Gide possède cet « amour du lointain » que Nietzsche oppose à l'amour du prochain et c'est pourquoi l'homme de demain le moins gidien sera son légitime héritier. [53] Grâce à Gide le concept de la vie a reçu un potentiel plus élevé (« Je t'enseignerai la ferveur... »). Il a montré que l'on peut devenir septuagénaire sans avoir vécu, parce qu'on y avait renoncé et s'était accommodé à un schéma ou cliché social (Paludes). Il faut vouloir le moment le plus intense de la vie, le χαίρου c'est en lui que l'âme parvient à sa propre vie. Le cantique des cantiques de cette pensée s'appelle : Les Nourritures terrestres.

De plus Gide a proclamé un nouveau pathétique de la liberté qui influe et influera puissamment sur la jeunesse. La liberté à l'égard des conventions rigides et l'affirmation de l'unicité de l'individu n'existe pas seulement dans le spirituel, elle est aussi fondée en ce qui est vital. Gide a réintroduit dans la littérature le corps humain et sa volonté de vivre ; il l'a restitué à l'âme à laquelle il appartient.

On a reproché à Gide son égotisme. Mais ses livres : Souvenirs de la Cour d'assises, le Voyage au Congo, le Retour du Tchad, sont des documents de commisération directe et humaine, de compassion et de volonté d'aider. Il a une haute idée de la responsabilité, sociale aussi bien que spirituelle ; la preuve en est la sublime didactique de son œuvre critique et éthique (Prétextes, Nouveaux Prétextes, Dostoïevsky, Incidences, Un Esprit non prévenu).

3. L'universalité de Gide est fondée sur sa vaste et profonde raison, sa maîtrise de la forme, son sens de ce qui est vivant partout où cela se manifeste, et sur son savoir étendu et merveilleusement assimilé.

Nous qui ne sommes pas Français estimons que Gide est éminemment français et éminemment européen. Il n'est pas européen, parce que français, mais, par lui, la France prend part aux entretiens des grands esprits d'Europe ; les antennes spirituelles de Gide sont plus sensibles et captent les courants de plus loin que ce n'est le cas pour la plupart des gens. Son livre sur Dostoïevski, sa traduction de Shakespeare, ses remarques critiques sur Goethe, l'Art de la Fugue chez Bach, Nietzsche, Wilde, etc., dévoilent combien Gide s'est assimilé de substances paneuropéennes et les a fait entrer dans sa substance française. [54] Sa raison extraordinairement critique s'attaque à toute chose, sans préjugé, et examine les choses comme si c'était la première fois qu'on les examine. Ainsi, il découvre à tout des aspects nouveaux, même lorsqu'il interprète une parole de la Bible, de même qu'à sa vie il découvre de nouveaux aspects de vie. Il est uni à tout ce qui vit, même à ce qui n'est pas né, par des systèmes secrets de racines, et cela, qu'il nous parle de nègres congolais ou de Montaigne.

Gide part toujours de l'homme comme première et dernière donnée et non de doctrines religieuses ou métaphysiques ; son anthropocentrisme a un caractère universel. Il en est de même de son courage.

4. L'action de Gide contribuera à former l'honnête homme des temps nouveaux, cet état caché des esprits libres qui réclament d'eux-mêmes d'autant plus de responsabilité et d'honnêteté intellectuelle qu'ils portent en soi moins des illusions apaisantes d'hier sur les hommes et qu'ils sont plus décidés à personnifier toujours à nouveau les plus hautes valeurs humaines de notre continent, menacées du dehors, mais surtout du dedans. Gide donne l'exemple de la plus grande indépendance intérieure, de la véracité et des plus hautes exigences pour soi-même.

D'ailleurs, s'il est vrai qu'on naît honnête homme, la naissance n'est jamais un hasard.

max rychner.

 

M. anton betzner

 

M. Anton Betzner, né en 1895 à Cologne, n'a pas tardé à se séparer du catholicisme dans lequel il avait été élevé. Ses maîtres littéraires sont : Stendhal (surtout), Flaubert, Huysmans (important), Goethe (le prosateur), Nietzsche. Son œuvre principale est Antäus (Antée) où il raconte sa jeunesse. Ses sympathies politiques vont aux Soviets qui ont été, dit-il, les premiers à tenter une forme de société où l'individu soit considéré comme un être résultant uniquement des lois naturelles qui régissent les forces en lutte l'une contre l'autre. [55]

Voici ce qu'il nous écrit à propos d'André Gide :

 

Ce n'est qu'assez tard que j'ai fait la connaissance des œuvres de Gide. Je ne puis donc pas parler d'une influence de cet écrivain sur mes travaux passés. Mais les impressions que j'ai reçues de lui sont si fortes qu'elles influeront certainement sur ma production. Surtout le courage que possède Gide d'interpréter clairement, sans restrictions, d'une façon qui ne provient jamais de la comparaison inféconde et simplement explicative, mais qui est toujours pénétration, discussion vivante d'où disparaît réellement tout ce qui doit être écarté et dans laquelle ce qui est destiné à être conservé et développé est amené à des rapports nouveaux et vivants. C'est en cela que m'apparaît la signification dominante de Gide ; c'est là que je sens les forces qui continueront à travailler pour collaborer à la formation de l'honnête homme de ce temps et de l'avenir, dont Gide lui-même est un des prototypes les plus accusés.

anton betzner.

 

M. otto zarek

 

Otto Zarek, né à Berlin en 1898, s'est, très jeune, préoccupé des problèmes sexuels et sociaux. Socialiste avancé, ami du poète et dramaturge révolutionnaire Ernst Toller, il a pris part aux actions violentes qui, en 1918, ont bouleversé l'Allemagne du Sud. Aujourd'hui, c'est le théâtre qui retient son activité. Et, au début de 1930, il a publié un roman de 700 pages, dont Latinité s'occupera dans une de ses chroniques. Ce roman s'intitule Begierde (Concupiscence). Plein de défauts, il révèle une puissance, de pensée et d'observation tout à fait supérieure.

Otto Zarek nous a envoyé comme réponse à notre enquête une étude assez longue dont il nous a autorisés à extraire ce qui nous semble plus capable d'intéresser nos lecteurs : [56]

 

André Gide est presque inconnu en Allemagne. Seuls, les Faux-Monnayeurs ont, dans la brillante traduction de Hardekopf, conquis notre public. Mais le lecteur non préparé est resté un peu sur la réserve en face de cette œuvre, dont les bizarreries voulues l'attiraient pour le repousser insatisfait.

C'est un bon témoignage en faveur de la France, d'avoir su accepter cet esprit difficile sans se presser, avec une grande patience, et de l'avoir choisi comme chef indiscuté dans la lutte pour une nouvelle prose. Gide lui-même a été assez condescendant pour ne pas sous-estimer les difficultés qu'il présente. La question n'est pas : « Comment réussir ? » — mais, comment rester ? C'est la thèse des Faux-Monnayeurs, ce petit livre si plein d'indications, si fouillé, qui indique le chemin le plus rapide et le plus pénétrant pour entrer dans son œuvre... Nulle part Gide n'a eu d'égards pour son lecteur, encore moins pour soi-même...

On a souvent comparé Gide à Proust ; on a même affirmé qu'il avait été influencé par Proust. C'est là (dans l'Ecole des Femmes) que le parallélisme se montre clairement.

Il importe de constater ce parallélisme comme manifestation indépendante. L'esprit français au tournant du XXe siècle incline au scepticisme. André Gide est l'apôtre le plus original, le plus indépendant de la philosophie qui nie la vie dans le roman. Il n'est pas, ce faisant, toujours sincère... Car son attitude protestante est mêlée, traversée de tendances fortement catholiques...

André Gide est protestant. Mais c'est la France catholique qui l'a façonné. L'éternelle antinomie, — que nous concevons objectivement comme l'opposition de deux cultures, et subjectivement comme l'antinomie tragique de l'esprit, — la contradiction irréductible de deux mondes, nous apparaît en lui comme formant à elle seule l'œuvre d'art.

otto zabek.

 

M. carl stehnheim

 

Cari Sternheim est universellement connu, dans tous les milieux où il a passé, pour l'âpreté de son rire et la force [57] irréductible de sa pensée. Romancier, conteur, écrivain dramatique, partout et toujours il heurte, sans égards pour personne, les conventions les plus respectées. Plusieurs œuvres de lui ont été traduites en français. Berlin, ou le juste milieu, en est sans doute la plus expressive.

M. Sternheim nous envoie les quelques lignes ci-après (en français) :

 

La personnalité d'André Gide consiste, et cela prouve sa grande influence au delà de celle de ses camarades littéraires français et au delà des frontières de la France, dans sa pure manifestation de l'honnête homme à la façon de celle de Thomas Mann en Allemagne par exemple !

Cependant il reste la question la plus imminente d'aujourd'hui, si l'honnête homme, même en pleine catholicité, suffit aux besoins d'une humanité, qui par les actions d'un tas d'honnêtes hommes et de caractères universels se trouve à l'abîme de chaque vraie spiritualité.

carl sternheim.

 

heinrigh mann

 

Heinrich Mann, à qui nous avons consacré ici-même une étude, dans le numéro de juin de cette année, est l'un des écrivains les plus puissants et les plus indépendants de l'Allemagne contemporaine. Il vient de faire paraître, sous le titre : La grosse Affaire (Die grosse Sache), un roman puissant dont nous n'avons pas eu encore l'occasion de rendre compte, mais qui a déjà soulevé de très importantes discussions en Allemagne. Il y démontre une fois de plus son souci de ne pas mettre au premier plan de ses livres ses préoccupations personnelles et intimes, son moi, mais d'y étudier les graves questions dignes d'intéresser la foule. Il les traite avec un sérieux qui lui a mérité le respect et la sympathie de tous ceux qui, en Allemagne, savent s'élever au-dessus des intérêts de parti : [58]

 

C'est avec plaisir que je réponds à vos questions au sujet de Gide ; mais je ne comprends pas ce que doit signifier la formule : « découvrir un homme nouveau ». Un romancier, —.c'est comme tel que je connais surtout Gide, — découvre sans cesse des hommes nouveaux. Souvent, ils sont vieux ou vieillis, comme Robert, le héros de son dernier livre, mais sont rajeunis par le mérite de l'auteur. Pourquoi se réclamer de ce qui n'a jamais existé? Nous n'avons pourtant, qui que nous soyons, affaire qu'à l'humanité toujours vivante et qui se développe à travers une époque déterminée. Réaliser ce qui est contemporain et en même temps universellement valable, c'est la maîtrise ; c'est pourquoi j'apprécie les Faux-Monnayeurs.

 

1. Le plus caractéristique m'y semble être, quelle que soit la rigidité des opinions, la poésie qui se contient, — ce qui équivaut à l'amour pour toute créature. C'est à cela, en dernière analyse, qu'un poète doit son rang. Il ne le doit également, quand il réussit à créer des figures impérissables, qu'à la force de son amour.

 

2. Je ne puis guère, à mon âge, être influencé par mes contemporains. Mais je puis me sentir des affinités avec eux.

 

3. Créer notre vie et la rendre plus claire et plus intelligible à un grand nombre, est une action absolument universelle et qui n'est point liée à un lien d'origine déterminé.

 

4. L'honnête homme ou le type approprié à une époque est déterminé par des influences de toute sorte ; mais celle qu'exercé Gide est une des meilleures.

henhich mann.

 

Nous avons également reçu de M. Dicter Bassermann, traducteur des Caves du Vatican, un long et intéressant récit de ses relations personnelles avec André Gide, en juillet 1914. Il ne nous a pas été possible, à notre grand regret, d'en tenir compte ici, ce travail ne se rapportant en rien aux questions que nous avions posées. [59]

 


IIIe groupe. Ceux qui rejettent l'œuvre

et l'influence d'André Gide.

 

c) Enfin, cinq écrivains de langue allemande : MM. Kerr, Bahr, Musil, Welter et Arnold Zweig, prennent à l'égard d'André Gide une attitude nettement opposée, les quatre premiers, pour des raisons tirées de l'œuvre même de Gide, le dernier pour des motifs provenant de la désaffection générale qu'il constate en Allemagne pour tout ce qui vient de France.

 

M. alfred kerr

 

Alfred Kerr, (né en 1867), est un des esprits les plus sûrs, une des intelligences les plus souples et les plus averties que possède l'Allemagne. Il a aussi une culture générale et cosmopolite qui lui a permis dé porter sur les hommes et sur les choses des jugements qu'on n'a jamais pris en défaut. Critique, poète, voyageur, il est, sans contredit, l'un des écrivains les plus originaux de l'Allemagne d'aujourd'hui. Il est, surtout, son critique le plus pénétrant.

Voici la réponse qu'il nous adresse — en un français dont il n'est que juste de souligner la clarté, la force et l'élégance :

 

L'honnête homme des temps nouveaux a été formé par Shaw (après Ibsen). Shaw et Ibsen sont connus par les gloutons et par les délicats.

Gide n'est connu, en Allemagne, ni par les gloutons ni par les délicats ; seulement par quelques délicats. Donc, son influence chez nous n'est pas grande.

Je me heurte contre son protestantisme latent — nous en avons assez en Allemagne. En rencontrant Gide à Berlin j'ai cru voir un faux Français. Je l'aime comme... écrivain.

alfred KERR [60]

 

M. hermann bahr

 

Hermann Bahr (né en 1863) a été en Allemagne le chef du mouvement naturaliste. Puis, sous l'influence de Paul Bourget, il évolua vers la psychologie et l'impressionnisme. Écrivain extrêmement fécond, critique prodigieusement averti, il a écrit une centaine de volumes, dont les plus suggestifs sont ceux où il s'analyse lui-même ! Membre de l'Académie prussienne de poésie, il publie régulièrement un Tagebuch (Journal) où, avec une intelligence toujours en éveil et un souci évident de ne négliger aucun esprit, aucune œuvre de valeur, il disserte sur les événements politiques, littéraires ou sociaux, avec une clairvoyance remarquable.

Catholique, il n'en garde pas moins une liberté de jugement parfaite qui lui a toujours permis de rendre justice au talent, même quand il le rencontrait dans le camp le plus opposé au sien. Il faut cependant tenir compte de cette disposition religieuse pour bien comprendre le jugement que M. Hermann Bahr a bien voulu nous adresser sur André Gide :

 

La France est restée, même après 1789, la gardienne autorisée du grand style en Occident ; elle était de plus la Fille préférée de l'Église.

Gide par contre est calviniste et, en sa qualité de partisan fanatique de Tolstoï, il est déjà sur la voie du bolchevisme. La confusion ne lui fait pas peur ; elle l'attire plutôt. Cela est très allemand : nous sommes toujours attirés par la Coincidentia oppositorum de Nicolas de Cusa ; nous ignorons l'art des démarcations; nous ne disons jamais : « L'un ou l'autre », nous exigeons toujours : « L'un et l'autre ». Cela ne s'accorde déjà point avec la passion française de la clarté, parce que les tentatives d'associer les contraires se résolvent toujours en fumée.

Nous autres Allemands resterons toujours reconnaissants à André Gide pour ce fait seul qu'il a créé la Nouvelle Revue [61] française, qui nous sert de pont pour arriver à connaître l'esprit français : les « Réflexions » d'Albert Thibaudet nous y dirigent à travers tous les méandres de l'actualité en France.

hermann bahr.

 

M. robert musil

 

M. Robert Musil est un écrivain viennois. Son premier roman : Les Errements de l'élève Törless, a paru en 1906 ; son dernier livre (une farce intitulée : Vincent ou l'amie des hommes importants) en 1924, Depuis, ç'avait été le silence. Enfin, ces jours-ci vient de sortir la Ire partie d'un roman intitulé : L'Homme sans qualités (Der Mann ohne Eigenschaften). Nous reparlerons, dans Latinité, de cette œuvre très importante d'un esprit de haute valeur.

Voici donc, sans autres commentaires, la réponse de Robert Musil :

 

Je me permets de répondre, en les résumant, à vos questions que je vénère Gide comme un poète doué de grandes qualités, mais que je suis persuadé qu'on ne lui rend pas un bon service quand on cherche en lui un rénovateur spirituel et moral.

Comme l'œuvre de tout écrivain important, la sienne aussi renferme une abondance de variations personnelles du problème moral pris dans son ensemble, et l'expression que leur donne Gide est, en son genre, irremplaçable. Mais le contenu de ces problèmes ne dépasse nulle part, ce me semble, les bornes de la discussion européenne, inaugurée depuis le milieu du siècle précédent, et la forme de ses solutions me semble plus personnelle qu'universelle. Le calcul moral est chez Gide essentiellement défensif (en se servant de termes religieux, on pourrait le nommer scrupuleux et protestant plutôt que catholique). L'instinct offensif, comme il s'est exprimé par exemple dans la formule nietzschéenne « revaluation de toutes les valeurs » fait défaut parmi les passions de Gide, de même que, parmi ses qualités littéraires, [62] manque le goût pour les formules à large base et de grande envergure, sans lesquelles on peut à peine imaginer un moraliste de vaste influence.

robert musil.

 

M. nicolas welter

 

M. Nicolas Welter est un écrivain luxembourgeois de langue allemande dont Latinité a parlé dans son numéro d'octobre et dont elle a dit la grande et efficace activité en faveur de Mistral et du Félibrige.

Il a d'autres titres à l'estime des lettrés de chez nous. Poète, écrivain dramatique préoccupé du sort des humbles, il a écrit un Précis de l'Histoire de la Littérature française qui est considéré en Allemagne comme le meilleur ouvrage de ce genre et qui constitue un hommage de sympathie pour les hautes manifestations du génie français.

Régionaliste, comme Mistral, Aubanel et Roumanille, à qui il a consacré le meilleur de son talent, il a écrit la première Histoire de la littérature populaire du Grand-Duché.

Enfin, Ministre de l'Instruction Publique du Luxembourg pendant les années troubles et agitées de 1918 à 1921, il a rendu à son pays, dont il a défendu l'indépendance, le 29 mai 1919, devant le Conseil des Quatre, des services dont ses compatriotes s'apprêtent, à l'occasion de son 60e anniversaire, à lui exprimer toute leur gratitude.

Avec beaucoup de modestie, M. Welter a refusé de répondre à nos questions. Sa lettre contient cependant (en français) des remarques que je lui demande la permission de reproduire, car elles me semblent en valoir la peine :

 

J'ai lu les principales œuvres de Gide ; je sais qu'il exerce la plus grande influence sur la jeunesse protestante de Suisse et d'Allemagne ; je juge cette influence très dangereuse, car je ne voudrais pas de lui comme directeur de conscience. C'est un esprit complexe, froid, mais aigu, un amoraliste, [63] s'il est permis d'user de ce mot peu français, un amoraliste littéraire et troublant. Voilà quant à mon impression générale. Mais pour vous la formuler d'une façon précise et motivée, il me faudrait relire Gide, dont les Faux-Monnayeurs m'ont laissé froid...

nicolas welter.

 

M. arnold zweig

 

Arnold Zweig (qu'il ne faut pas confondre avec Stefan Zweig), est l'auteur d'un des livres de guerre les plus poignants et les plus poétiques qui soient : Streit um den Sergeanten Grischa (traduit en français, chez Albin Michel : Le cas du Sergent Grischa). On affirme que c'est la seconde partie d'un triptyque qui représentera la guerre tout entière. Il est permis d'espérer que ce sera, si Arnold Zweig la mène à bonne fin, l'œuvre littéraire la plus belle dont la guerre ait fourni le sujet. Ce que nous en connaissons révèle en tout cas un esprit profondément humain.

La réponse de M. Arnold Zweig nous a paru tout particulièrement intéressante, non pas tant pour ce qu'il dit de Gide, que pour ce qu'il affirme des progrès faits par la Russie et les États-Unis en Allemagne au détriment des œuvres françaises. Il y a là une indication qui vaut d'être retenue :

 

Je me hâte de répondre à vos questions en vous priant de considérer que, pour un auteur qui a fait ses premières expériences littéraires avant la guerre, la France reste représentée par la grande trinité : Stendhal, Flaubert, Zola, tandis que la France moderne l'est par l'esprit enchanteur et profond d'Anatole France et la tendresse de Romain Rolland qui représentaient alors l'influence de la France sur un homme grandissant.

Passons à vos questions :

1. Pour moi, André Gide est un romancier hautement doué, le poète des Faux-Monnayeurs.

2. Il n'a eu sur moi aucune influence et ne peut en avoir pour des motifs qu'il serait trop long de donner en détail. [64] A-t-il influé sur d'autres contemporains et sur le public allemand ? Je suis hors d'état de le dire avec précision, étant donné qu'à l'heure actuelle la littérature française est refoulée énergiquement par les littératures allemande, anglaise et russe et que, pour autant que je voie, la littérature française n'a pas le tiers de la résonance qu'elle avait avant la guerre.

3. Par suite, je ne puis ni affirmer ni nier le caractère d'universalité et de catholicité d'André Gide.

4. Je suis incapable de comprendre, sous ces formules, quoi que ce soit de précis et estime qu'on ne peut pas faire grand'chose de formules telles que l'honnête homme en un temps dominé par Freud et Marx. Le potentiel de réalité de l'univers est devenu plus grand ; les écrivains auront de la peine, et André Gide autant que les autres, à se rapprocher dans leurs œuvres de ce qu'on exige en sang, fer et esprit au cours des luttes de la vie réelle entre les groupes sociaux et entre l'individu et la société.

Je n'ai rien de plus à dire sur les points de votre enquête. Votre très dévoué.

arnold zweig.

 

CONCLUSION

 

Comme nous nous y attendions et comme le laissaient supposer les textes de Curtius et de Süskind que nous avions proposés aux méditations de la plupart des écrivains allemands de valeur, la majorité de ceux — trop rares ! — qui ont répondu à notre enquête sont des admirateurs convaincus de l'œuvre et de la pensée d'André Gide. Cela s'explique-t-il par la parenté qui unit l'âme gidienne et l'âme allemande, cette parenté si nettement proclamée par Hermann Bahr et Alfred Kerr? Ou bien, faut-il aller plus loin et rechercher entre l'écrivain de Si le grain ne meurt et la majorité de ceux qui nous ont répondu des affinités plus lointaines et que seule l'étymologie de son nom pourrait expliquer ? Faut-il enfin expliquer le silence de certains de ceux que nous avions interrogés [65] comme une rétractation? Curtius aurait déclaré à un écrivain français, il y a trois mois, qu'il ne voulait plus rien dire sur Gide ? Masaryk, si enthousiaste, il y a deux ans, quand il s'est agi de célébrer Romain Rolland et qui parle si volontiers de littérature française, son silence n'est-il pas une condamnation ? Ou bien le respect humain a-t-il fermé la bouche à ceux que nous appelions à témoigner ?

Ce sont là des questions auxquelles nous ne saurions répondre.

Ce qu'on nous a écrit ne manque certes pas d'intérêt. Il semble pourtant regrettable qu'on ait, dans la plupart des cas, évité de répondre nettement à ce que nous demandions. Nous désirions savoir pourquoi, de tant d'écrivains français du même âge que Gide et d'une valeur intellectuelle incontestable, ce soit à Gide précisément et non pas à un autre que soit allée la sympathie de la jeunesse allemande. Nous ne le savons pas, même après les réponses des jeunes écrivains allemands qui nous ont fait l'honneur de nous écrire.

Nous pourrions, certes, faire des suppositions, mais rien de positif ne nous autorise à soutenir l'une ou l'autre des hypothèses qui nous sont venues à l'esprit.

L'enquêteur pour l'Allemagne,

eugÈne bestaux.

 

hommage d'une femme a andré gide

 

Comment l'idée d'écrire à André Gide m'est-elle venue ?

Ayant déjà lu « Paludes », les « Caves du Vatican », je tombai sur « l'Immoraliste », mais ce ne fut qu'en le relisant un an après que je fus frappée de la grandeur démoniaque de ce livre, dont Charles du Bos parle dans son « Dialogue avec André Gide » comme d'un chef-d'œuvre de la cruauté lumineuse. Pourtant ce ne fut pas « l’Immoraliste », mais « Amyntas » qui décida de mon sort.

Il fallait vaincre mes scrupules ou mourir.

Il me semblait que Gide avait écrit ce petit livre pour moi, que je lui devais de la reconnaissance, et n'ayant plus le courage de me taire j'eus celui de lui écrire cette lettre : [66]

 

Monsieur,

Il me semble que vous ignorez le nombre d'admirateurs que vous avez en Allemagne ? Je me flatte d'en être l'un des plus zélés, c'est-à-dire votre plus fidèle admiratrice depuis quelques années.

Un jour que vous étiez à Berlin pour assister à la représentation de l'Enfant Prodigue, j'eus le bonheur de vous entrevoir au-dessus de moi dans une loge. Vous teniez entre vos doigts, délicatement, une petite branche fleurie. Qu'était-ce? Ah ! si vous me l'aviez jetée !

Vous dites dans « Amyntas » :

« Je relis aujourd'hui mes notes de voyage. Pour qui les publier ? — Elles seront comme ces sécrétions résineuses qui ne consentent à livrer leur parfum qu'échauffées par la main qui les tient. »

André Gide c'est pour moi, peut-être, que vous avez écrit « Amyntas » ce qui me donnerait le droit de me considérer un peu votre amie.

A côté des « Fleurs du Mal », vos œuvres parfument la solitude de ma chambre.

J'entends le gramophone jouer des inepties sentimentales ou des Negertänze qui me font rêver un instant aux pays où votre âme nomade écoutait sous un ciel démesuré ces rythmes étranges.

Seules vos œuvres, après celles de Rilke et de Proust m'ont apporté du nouveau. Mais alors pourquoi vouloir la banalité ? Est-ce possible ? est-ce sincère ? vous dont l'originalité est si profondément naturelle ? Pourquoi ce masque qui déroberait à la longue votre admirable et vrai visage ? Comment vous comprendre ?

J'avoue qu'en lisant pour la première fois « l'Immoraliste » je l'ai mis de côté avec un sentiment hostile, mais en le relisant cette année, j'ai trouvé à ce livre vibrant de vie une grandeur unique, éclatante.

Je sais que vous n'aimez pas à être compris trop vite.

Mais si j'aime beaucoup « Paludes », les « Caves du Vatican », les « Nourritures terrestres », « l'Enfant Prodigue », « Si le Grain ne meurt » c'est « Amyntas » qui m'enchante démesurément. Un jour, quand je voudrai en finir avec la vie c'est « Amyntas » qui me guérira.

Combien je vous remercie, André Gide, d'avoir écrit : « Il me semble qu'un organisme débile soit pour l'accueil des sensations plus poreux, plus transparent, plus tendre, d'une réceptivité plus parfaite ». Et ceci : « Ah ! Pouvoir à la fois demeurer ici, fuir ailleurs, et qu'un souffle d'azur où je serais dissous voyageât. »

« Les cailloux sont beaux sur le sol. J'ai pris un de ces cailloux dans ma main, mais sitôt quitté le sol, il perdit son éclat, sa beauté. »

Le bonheur, André Gide, est comme votre petite flûte de dix sous, que vous avez violemment désirée. De ses trous mal percés ne sortirent que des sons discords quand vous avez voulu en jouer.

Ceux qui ont peut-être le mieux compris « Amyntas » n'en auront pas comme moi la gourmandise.

Monsieur, vous ayant déjà importuné, il ne me reste plus que l'audace de vous demander votre photographie, mais vous allez me trouver peut-être trop sentimentale et trop « femme »?

Veuillez encore agréer l'assurance de ma plus profonde admiration.

 

Et voilà pourquoi j'eus le bonheur incomparable de recevoir chez [67] moi, le 19 mai 1930, André Gide ! La Nouvelle Revue Française lui avait renvoyé ici ma lettre. Il a voulu m'apporter lui-même sa photographie et il va m'envoyer l'Immoraliste « en souvenir ».

Ah ! André Gide ! ! !

Il ne pèse pas sur vous, il se fait presque invisible, diaphane, mais on en est tout imprégné. En lui tout est mesure, tact et grâce, on voudrait lui demander pardon de respirer le même air que lui, comme d'une indélicatesse. Je conçois l'adoration perpétuelle qu'il inspire à tous ceux qui ont le bonheur de le connaître. Il accepte toutes les contradictions, par cela même il se dérobe. Une seule fois je l'ai entendu protester contre un reproche, peut-être injuste, que je me permis de lui faire à propos de son beau livre sur Dostoïevsky. Il a sans doute raison de croire qu'il est le seul parmi les Français à comprendre cet extraordinaire Génie en profondeur. Mais peut-on en dire jamais assez sur Dostoïevsky ? Nous autres Russes nous avons toujours le soupçon que Dostoïevsky est un monde miragineux pour les Européens. Ils se demandent trop : « Est-ce que cela existe? »

Avouant mon manque d'enthousiasme pour « les Faux-Monnayeurs », je l'entends dire : « Oui, c'est un livre terriblement sec ».

Il a demandé à voir mes peintures, il les regarde longuement. « J'aime à penser que celle qui m'a écrit cette lettre a peint ces choses »...

Sa simplicité est exquise. Il a les traits réguliers d'une noblesse harmonieuse, sa bouche est comme « la coupe suprême de son esprit ». Il me rappelle certains portraits de Baudelaire...

Quand il se leva pour partir, je ne pus le remercier. Il était déjà « coloré d'absence ». Mais :

« Son souvenir en moi luit comme un ostensoir ».

jeugenia von kap-herr.

 

M. ANDRÉ GIDE

ET LES ÉCRIVAINS TCHÉCOSLOVAQUES

 

Les écrivains tchécoslovaques semblent s'intéresser beaucoup moins que leurs confrères allemands à l'œuvre et à la personnalité d'André Gide. Nous n'avons en effet reçu que deux réponses, très intéressantes, il est vrai, et qui semblent résumer assez exactement : l'une ce qu'on pensait avant guerre dans le groupe très important des écrivains de la Moderni Revue, — l'autre l'influence que Gide a eue ou est peut-être appelé à avoir sur les littérateurs dont les débuts ont eu lieu dans ces dernières années.

Le président de la République tchécoslovaque, M. Thomas-Garrigue Masaryk, dont on connaît l'intérêt [68] pour toutes les œuvres littéraires qui soulèvent, en même temps que des problèmes intellectuels, des discussions d'ordre éthique, nous a fait exprimer par la Légation tchécoslovaque à Paris « tous ses regrets de n'avoir pu participer à l'enquête relative au 60a anniversaire d'André Gide ».

« D'autre part, M. Otakar Fischer, brillant écrivain qui s'est essayé dans tous les genres et y a réussi, nous a répondu qu'il ne pourrait nous donner un commentaire sérieux de nos questions qu’à la condition d'étudier en détail l'œuvre d'André Gide, ce qui, pour le moment, ne lui est pas possible.

Deux ou trois autres écrivains avaient annoncé leur réponse. Seuls, MM. Krecar et Raffel nous ont fait parvenir la leur, que l'on trouvera ci-après.

 

M. jarmil krecar

 

M. Jarmil Krecar, critique littéraire de la Moderni Revue de Prague, est un des meilleurs connaisseurs tchèques de la littérature française contemporaine. Poète, essayiste, traducteur de Baudelaire, de Verlaine, de Théophile Gautier, de Balzac, de Gérard de Nerval, de Jean Lorrain, de Colette, de Rémy de Gourmont, d'Hugues Rebell, il a vécu de longues années dans la familiarité du premier traducteur tchèque d'André Gide, Ernest Procházka. Auteur de poèmes symbolistes : Le Couple, La Vierge et la Licorne, il s'est fait une place remarquable dans les lettres de son pays par des livres de critique : Les Masques déposés, Gloses sur les Livres d'autrui, Compte de la Croyance et des doutes, Le Métier et l'Art dans le Livre. Il a, dans ces livres, témoigné d'une prédilection très intelligente et très nette pour la civilisation française.

Voici ce qu'il nous écrit au sujet de notre enquête :

 

« Il faut être sans lois pour écouter la loi nouvelle » — cette devise de l'auteur des Nourritures terrestres dévoile la raison [69] cachée pour laquelle son tempérament artistique, sa personnalité ont suscité de bonne heure de l'intérêt et de la sympathie dans notre pays, le pays des Hussites, aussi bien que dans le mouvement du groupe littéraire de la Moderni Revue, groupe analogue à celui du Mercure de France. Ce fut, il est vrai, Rémy de Gourmont qui exerça la plus grande influence sur notre pensée, la dissociation des idées ayant été notre plus vive préoccupation aussi bien au point de vue artistique qu'au point de vue moral.

André Gide, bien qu'il ne vînt pour nous qu'au second rang, fut, lui aussi, un « dissociateur » qui dirigea le goût que nous avions pour le métier de critiques et de traducteurs. Ses deux livres de Prétextes, d'une intelligence si pénétrante, d'un sentiment si délicat, d'une si subtile analyse, nous aidèrent à former notre manière de voir, tandis que ses œuvres traduites en tchèque : La Porte étroite, Le Prométhée mal enchaîné, Le Roi Candaule, Les Caves du Vatican contribuaient à enrichir notre sensibilité. Il nous a aidés à délivrer notre individualité des convenances qui faussent la vie, et à rechercher des voies spirituelles tendant vers une morale plus clairvoyante.

L'honnête homme des temps nouveaux, sain, clair et fervent, ne trouvera la forme de sa civilisation, les lois de sa conscience que dans la dissociation continue des conceptions fixées, reçues de la vie des morts, et non conçues de la vie des vivants. Dieu même, le principe de la clarté, du mouvement et du changement, aime à voir rénover son image et s'identifie avec toutes les valeurs de la vie nouvelle.

jarmil krecar.

 

M. vladimir raffel

 

M. Vladimir Raffel est un jeune. Étudiant en médecine à l'Université de Montpellier, il a publié des Contes électriques, des Contes corporels, des Contes pathétiques, des Contes dansants, un roman : Le Marchand de sympathies. Des traductions de ses œuvres ont paru dans des revues françaises. A l'heure présente il prépare un recueil de Contes sentimentaux — en français. Nous reviendrons sur [70] lui, avec plus de détails, lorsque paraîtra sa prochaine œuvre. Les quelques mots qui précèdent suffiront sans doute à montrer que Vladimir Raffel est un esprit très pénétrant et actif, un de ceux qui sans aucun doute laisseront une trace.

 

Voici la réponse de M. Vladimir Raffel :

 

1. En quoi consiste la personnalité de Gide?

En la géniale coordination de ses diverses facultés intellectuelles, en sa probité et sa hardiesse intellectuelles, en son esprit d'entreprise intellectuelle et sentimentale qui pourrait à bon droit porter la devise : Intelligence oblige. Pour l'art spécialement, dans le fait que Gide parvient, par sa netteté, sa simplicité et sa pénétration, au rôle de classique moderne.

2. Quelle influence a-t-il exercée?...

Gide enseigne aux Européens contemporains à cultiver leurs facultés individuelles et, en même temps, essentielles.

J'ai lu, il y a longtemps, La Porte étroite. A cette époque, Gide se confondait pour moi avec la doctrine de Nietzsche. Plus tard,... j'ai lu les principaux livres de Gide,... j'y ai trouvé une sanction géniale de quelques-unes de mes tendances les plus chères. Je trouve que Gide est un des chefs culturels de la modernité, que son influence est aussi vaste que délicate et que c'est une influence civilisatrice par excellence. S'il y a quelqu'un qui représente un humanisme vraiment humain dans l'élite occidentale actuelle, c'est certainement l'auteur de Congo.

Si je devais à ce propos citer un autre maître français à qui je trouve une humanité aussi intense bien que discrète, c'est M. Valéry Larbaud que je nommerais. La personnalité de Gide me semble, il est vrai, plus âpre que celle de M. Valéry Larbaud, mais elle doit aussi comprendre intégralement l'eterna voluttà. Je dirais des deux que leur influence est d'autant plus réelle et féconde qu'elle est volontairement discrète.

3. En quoi consiste le caractère universel, pour ne pas dire la catholicité, de Gide?

Je ne me crois pas compétent pour répondre. En étudiant [71] la psychanalyse, j'ai perdu le peu de compréhension religieuse que je possédais. (Quand j'ai lu Congo, j'ai regretté que Gide n'ait pas prêté son attention et sa pénétration aux doctrines psychanalystes concernant le totémisme et le tabou). Je ne sais pas bien employer le mot catholicité, pour indiquer une chose, — qui, je l'avoue, m'échappe. Dans le sens primordial et large de ce mot, je trouve que Gide est très catholique.

Peut-être d'ailleurs ce qui suit aura-t-il quelque intérêt. Dans un article sur M. Jean Cocteau j'ai fait les remarques suivantes :

« Pourquoi cet homme qui a distillé une grande force en un drame très classique, très pur et très objectif (Orphée), pourquoi y a-t-il ainsi renfermé sa personnalité ? Dans Orphée, on ne retrouve pas la force d'Eschyle, cette force qui va d'elle-même et qui déborde (comme celle de Shakespeare), mais cependant beaucoup de force parfaitement utilisée, utilisée sans restes, si l'on peut dire. Le résultat d'un tel effort ne saurait être que beau, au point de vue artistique. Sur un autre plan, un pareil effort peut être considéré comme un effort de sécurité : rassembler et fusionner toutes ses forces, faire quelque chose d'aussi impersonnel que possible et qui tienne par soi-même, quelque chose d'extériorisé sur quoi on puisse s'appuyer. S'est-il converti parce qu'il était mystique de naissance? En vérité ce ne sont pas les raisons mystiques qui font chercher l'organisation, même quand on est mystique. On la cherche comme quelque chose de solide, comme une protection contre un sentiment d'insécurité personnelle et cosmique. Cocteau n'a pas cherché le mysticisme ». Il y a des êtres très sensitifs et très fins qui ne sauraient se contenter d'une organisation fondée uniquement sur des dispositifs humains, sociaux, organisation qui leur apparaît vague et insuffisante.

Dieu, on peut y croire, l'aimer et l'invoquer en son particulier ; l'Église, c'est surtout l'organisation. Il y a des catholiques très éclairés, très humains, de bonne foi, intellectuels, charitables, honnêtes... Mais je ne peux trouver en la religion un chiliasme, une solution aux problèmes sociaux. Abstraction faite des dogmes, quelle morale découle de la [72] loi ? La morale est personnelle. Est-ce « protestant » ? Où donc chercher la sécurité, quand on n'est pas mystique ou religieux ? Il reste le « moi ». Que lisent les masses de l'Europe centrale? Les journaux. On y parle des miracles qu'on peut prouver, toucher : ceux de la science; voilà la sécurité. Le large courant de la foi commence à changer de direction, la masse adore le médecin, le constructeur, le champion. Elle n'a pas tout à fait tort. Elle croit en eux. Elle n'a pas tout à fait tort.

 

Cette organisation, même autoritaire, me semble donc être l'essentiel. Non le « protestantisme », non le « catholicisme », — cela étant une question personnelle, une question de foi individuelle : on croit, ou on ne croit pas, la morale restant toujours chose personnelle, elle aussi. L'organisation, si. Est-elle protestante, lorsqu'elle n'est pas catholique? Elle est : organisation. On cherche l'organisation. On cherche la sécurité. Laquelle? Question de foi personnelle. On est toujours ecclésiastique dans cette recherche d'organisation. Doit-elle être fondée sur des dogmes, sur les propriétés que les dogmes attribuent à Dieu ; doit-elle reposer sur la science ? C'est la question,... question de foi des masses. Libre pensée, libéralisme éthique, recherche des plaisirs d'ici-bas, développement de l'individu, charité chrétienne, élans mystiques, ardeur de la foi, tout cela se rattache à la statistique, aux partis politiques, aux élections, aux séditions, aux révolutions, — ou bien c'est une question personnelle. Dieu suprême, salut éternel, péché : question de foi. Chimie, chirurgie, économie, technique, espoirs aussi, en partie certitudes simples : question de foi, de même, à la rigueur, si on veut. Mais ce qui importe, c'est l'organisation. On la veut toujours, pour avoir une sécurité plus ou moins sensible. Est-elle mystique, métaphysique, civile? Elle est : l'organisation. Autorité, hiérarchie, on la veut, on la refait toujours ; son caractère dépend de l'époque. Or, si M. Suskind dit « protestantisme » et « catholicisme », je trouve, moi, qu'il y a une seule différence fondamentale : on croit à Dieu ou à autre chose. Donc, l'honnête homme sera-t-il protestant ou catholique ? Tous les deux peuvent être d'honnêtes hommes, la morale étant chose personnelle, la foi elle-même ne comportant [73] pas la morale. Mais quelle sera l'organisation ? C'est là la question, je pense.

Lorsqu'un honnête homme se sent déçu par les espoirs purement humains, ce qui arrive parfois, pour diverses raisons, il cherche la sécurité au sein de l'Église organisée, il accepte son mode d'organisation. Il était honnête homme, il ne cesse pas de l'être. Voilà mon opinion.

Ces réflexions sur l'organisation me rappellent le Grand Inquisiteur de Dostoïevski qui, croyant en Dieu, ou à la science, ou à rien, toujours croit à l'organisation, dont il se fait le chef, le père et la mère... Tous les Grands Inquisiteurs ne sont pas aussi saints que celui de Dostoïevski. Mais qu'y faire? On peut ou ne peut pas supporter une certaine dose de l'incertitude que j'appellerai scientifique.

Dans le premier cas, on cherche une direction ou bien, simplement, on cultive son jardin. Dans le deuxième cas, on est profondément malheureux, surtout si l'on n'est pas très égoïste, mais lorsqu'on croit en Dieu, on trouve naturellement du réconfort dans l'Église.

Je crains, Monsieur, que vous ne trouviez pas mes idées très conformes aux vôtres. Mais je me crois « honnête homme » et vous trouverez peut-être quelque intérêt à ce que je vous ai écrit.

D'ailleurs, je crois que, tout de même, c'est toujours d'André Gide que je vous ai parlé.

vladimir raffel.

 

CONCLUSION

 

Ainsi donc, les écrivains tchécoslovaques qui ont cru pouvoir répondre à notre enquête sont, plus encore que leurs confrères d'Allemagne, admirateurs déclarés d'André Gide. On est en droit d'estimer, en effet, que ceux à qui nous avions posé les mêmes questions, et qui, — soit par pudeur, soit par ignorance, soit par mauvaise volonté, — n'ont pas cru pouvoir y répondre, auraient, à peu de choses près, répondu de même. Certes..., deux hirondelles ne font pas le printemps..., mais on peut, a priori, déclarer que tous les écrivains de langues allemande, slave, ou [74] même Scandinave, ont été séduits par ce qui, précisément, nous choque dans l'œuvre d'André Gide.

Pour tous ceux qui ont subi et adopté les strictes et sévères disciplines latines, l'écrivain, tout en mettant dans son œuvre une part de son « moi », celle que, dans la vie quotidienne, il s'applique à cacher le mieux à ceux qui l'entourent, s'impose néanmoins des limites très précises. Il ne dit que ce qu'on peut dire en « bonne compagnie », quand on aspire au titre d'honnête homme. Le reste..., on le garde par devers soi, ou bien on le confie à l'oreille du prêtre.

André Gide est de ceux qui ont tout dit et qui ont habitué les lecteurs à tout lire. Ce manque de retenue, cette Hemmungslosigkeit, comme disent les Allemands, semble précisément ce qui a attiré vers lui les écrivains les plus jeunes et ceux qui ont subi moins que nous l'empreinte romaine, ou, si l'on préfère, — pour ne pas laisser croire, comme l'ont fait la plupart, que nous parlions de religion, — latine.

 

L'Enquêteur pour la Tchécoslovaquie, eugène bestaux.

 

M. ANDRÉ GIDE

ET LES ÉCRIVAINS ITALIENS

 

LORENZO GIGLI

 

Directeur de l'Illustrazione del Popolo de Turin, critique littéraire depuis des années au grand et ancien journal La Gazzetta del Popolo, exégète passionné de l'œuvre de Gobineau dont il est, certes, le meilleur connaisseur en Italie, auteur enfin d'un livre fort apprécié sur le Roman italien, Lorenzo Gigli peut parler de la littérature française comme quelqu'un pour qui elle n'a pas de secrets. Son avis, fondé sur un subtil et prudent distinguo, est donc particulièrement intéressant et nous semble donner le ton de presque toutes les réponses italiennes. [75]

 

Avant de répondre au questionnaire de Latinité, j'ai relu, dans les « Morceaux choisis » de Gide la « Conversation avec un Allemand ». C'est le credo d'homme et d'artiste de cet écrivain. Je n'ai pas besoin d'en appeler à Massis pour conclure que les causes toujours défendues par Gide la visière levée sont les plus malsaines et les plus funestes. Grand écrivain, certainement ; inséré dans la glorieuse tradition française ; disons le mot : classique. Mais j'ai toujours jugé erroné et nuisible son apostolat pour la liberté de pensée de l'artiste, poussée aux conséquences extrêmes, par le truchement de l'art. J'admire Gide, intellect puissamment organisé, dialecticien lucide, styliste à grandes ressources ; mais son corydonisme me répugne. Si la position paradoxale dans laquelle il met son rigorisme calviniste de defensor intransigeant et orthodoxe de thèses hétérodoxissimes est susceptible de m'intéresser, personne ne pourra m'ôter le soupçon que Gide se met de parti pris dans les situations les plus équivoques pour faire parler de lui, de même qu'Alcibiade coupant la queue à son chien. J'admire Gide, mais je n'admire pas le gidisme ; j'estime dangereuse l'influence de Gide sur certains champions de la nouvelle génération littéraire, dilettantes de l'équivoque et de la perversité, qui peuplent leurs livres de cyniques « immoralistes », de déracinés, d'épaves, représentés non pas avec l'humaine pitié de l'artiste véritable, mais seulement par une curiosité morbide du mal. Je vois en somme Gide comme le coryphée d'une mode qui passera ; je ne le vois pas comme chef d'école. On ne peut pas être un maître sans avoir une foi.

 

LUIGI TONELLI

 

Nous avons déjà présenté Luigi Tonelli aux lecteurs de Latinité, à propos de son récent et admirable ouvrage sur Pétrarque (voir n° 4, avril 1930). Il est utile de rappeler que ce fécond critique, auquel on doit plusieurs livres très remarquables, est l'auteur d'une étude sur L'esprit français contemporain. Son jugement, qui est en même temps celui d'un romancier sobre et puissant, est donc tout à fait autorisé.

 

1. Je crois que la personnalité de Gide consiste, surtout, en un égocentrisme exaspéré, au delà du bien et du mal (du [76] moins au delà du bien et du mal traditionnels, c'est-à-dire romains, classiques, catholiques.)

II. Je pense qu'il a exercé une certaine influence seulement dans quelques élites françaises et internationales ; mais aucune — pour autant que je sache — en Italie.

III. A mon modeste avis, l'art et la pensée de Gide concluent, peut-être, une ère (ou plutôt : une période littéraire : la période romantique), mais ils n'en ouvrent pas une autre. Leur « universalité » présumée me semble, par conséquent, temporellement, très relative.

IV. Je ne le crois pas, ni ne le souhaite non plus. En tant qu'Italien, j'ai confiance dans les valeurs traditionnelles : celles du vir probus et du chrétien sincère.

 

alberto consiglio

 

Figure prééminente dans ce groupe de critiques italiens de l’après-guerre qui affrontent les problèmes nouveaux avec la préparation la plus sérieuse, Alberto Consiglio appartient aussi au nombre de ceux qui sont à même de parler de la littérature française de la façon la plus subtile. Sur Gide, notamment, il a écrit, maintes fois, des pages d'analyse aiguë et sereine. Aussi était-il très opportun de pouvoir présenter au public français la réponse de Consiglio qui ne pèche, comme l'on verra, par aucun parti pris et qui donne un avis sur Gide après avoir brassé de vastes problèmes philosophiques.

 

Les deux propositions — celle d'Ernst-Robert Curtius, selon laquelle André Gide aurait découvert un homme nouveau, une nouvelle région de l'âme, et celle de W.-E. Susskind, selon laquelle Gide contribuerait par son œuvre à la formation de l'homme de demain, protestant, en prépondérance — ces deux propositions me semblent tendancieuses, quoique basées sur un fond de vérité. Cependant, ces deux jugements sont caractéristiques de la culture allemande de l'après-guerre, marquée par un pessimisme apocalyptique (voir : Keyserling et Spengler) qui, tout en conférant aux œuvres, parfois, une certaine suggestion, laisse croire qu'elles ne peuvent pas avoir une valeur quelconque, au-dessus de la valeur strictement documentaire.

Nietzsche n'a pas été le découvreur ni le créateur d'un [77] homme nouveau. Ce n'est pas la morale titanique, ni la volonté de puissance, que nous pouvons opposer à la morale kantienne, au monisme hégélien, à la morale catholique. Si nous devions considérer Nietzsche comme un créateur, nous ne pourrions que le repousser (j'entends par là, naturellement, le Nietzsche qui a engendré l’Immoraliste, l'impérialisme allemand, le pire D'Annunzio). La fonction créatrice de Nietzsche est autre : elle vient de sa force dissolvante, de la force corrosive et fascinante qui lui fit détruire les derniers épigones de la métaphysique et les dégénérations de l'idéalisme. Dans la voie du milieu entre la métaphysique et l'égotisme absolu d'un Corrado Brando et d'un Micael est la restauration de l'humanité, du sens humain.

La fonction de Gide semble analogue à celle de Nietzsche. Elle est particulièrement importante par le fait qu'elle n'agit pas dans une sphère spécialement philosophique, mais sur un plan humain et empirique, où l'esprit peut se servir des expériences les plus négligeables. Gide n'est pas le créateur d'un homme nouveau, mais le liquidateur de tout un monde, le préparateur d'une plate-forme sur laquelle s'élèveront les constructions futures. Fonction, naturellement, créatrice aussi : voire essentielle et fondamentale.

 

Le soixantième anniversaire d'un Claudel ou d'un Maurras ne peut pas provoquer chez des étrangers l'écho et les discussions soulevées par celui de Gide. Pour comprendre cette différence, il faut réfléchir que l'œuvre de Maurras est développée entièrement selon une rigide logique traditionnelle. Bien qu'auteur de romans, il déploie toute son activité vers un but bien précis, qui non seulement préexistait à la guerre et à ses conséquences, mais fait abstraction d’elles ou les interprète à son profit. Ce but de Maurras, l'idée monarchique, idée foncièrement différente du catholicisme romain, n'exerce pas beaucoup de suggestion sur la masse des intellectuels étrangers de l'après-guerre. Il faut penser que la phalange la plus nombreuse des intellectuels, celle qui s'agite le plus, en politique aussi bien qu'en littérature, est la phalange pour laquelle le monde [78] spirituel commence en 1914. Ce sont des gens qui gardent l'habitude et, oserais-je dire, le goût pour le cataclysme matériel et moral. Or, l'homme qui possède un esprit sain et un réel équilibre moral c'est seulement celui qui évalue la guerre et ses conséquences, l'immense crise de ces dernières années — toute grave et singulière qu'elle puisse être — comme un moment de l'évolution humaine, une maladie ne pouvant pas accabler entièrement — bien que longue et angoissante — l'unité et la souveraineté de l'esprit.

Mais les fils de cette crise, incapables de voir au-delà d'elle, ne rêvent que de sanglants crépuscules d'empires et de cultures, de décadences totales de races, de commencements d'ères nouvelles et inconcevables. Quel est le peuple discutant avec le plus d'intérêt l'œuvre d'André Gide, admirant en elle surtout la casuistique morale, le déchaînement total de toute limite éthique, la sincérité exaspérée, hallucinée de Si le grain ne meurt et de Corydon? Le peuple allemand. Phénomène caractéristique. Peut-être cet intérêt des Allemands est-il plus tendancieux que celui des Français, bien supérieur à l'intérêt anglais, tandis que l'intérêt italien est presque absent. Il y a dans la littérature européenne un cas analogue, dans des limites plus restreintes, le cas de Pirandello : de l'œuvre de cet écrivain, les publics anglais, allemand, américain, chérissent le théâtre, c'est-à-dire cette partie qui a une valeur plus sociale qu'artistique — critique de la morale bourgeoise et critique de l'absolu — tandis que la partie de véritable et très haute valeur artistique — les contes — demeure inconnue au public européen. De même, l'œuvre de Gide prête à une commode et facile interprétation, de la part de ceux qui sont inexorablement imprégnés de cupio dissolvi. A ceux-là, le monde des Faux-Monnayeurs peut sembler l'aurore d'une nouvelle phase de l'humanité. Comment pourraient-ils goûter l'art d'un Claudel, chez lequel le but social et éducatif ne dépasse pas les limites de l'art ? Ce qui frappe surtout dans l'œuvre de Gide c'est la volonté constante et intense d'influencer.

Ces longues prémisses nous permettront de répondre avec plus de clarté aux quatre questions de l'enquête. [79]

1. La personnalité de Gide consiste dans son mysticisme. Dans son mysticisme spécial et très exaspéré on reconnaît à la fois les caractères du Latin et du Germanique, profondément contrastants. Mais ce contraste est l'essence même de l'esprit français, le levain qui depuis le XVIIIe siècle donne le ton et la vigueur à la culture française.

En réalité, bien avant la Révolution de 89, bien avant le naturisme de Rousseau, un type spécial d'homme s'opposait au concept de Catholicisme.

Dans le domaine de l'esprit la prise de la Bastille est une date secondaire comparée au brûlement de Giordano Bruno, aux premières hérésies basées sur l'idée de la grâce nécessaire. Mais ces réflexions ne nous entraîneront pas à restaurer un dualisme, la conception d'un homme protestant opposée à la conception d'homme catholique. Que signifie-t-elle, cette distinction ? Quel monde est plus riche en préjugés limités que le protestantisme contemporain? quel organisme est au contraire plus ductile, plus tolérant, que l'Église catholique? Nous reconnaîtrons toutefois une opposition lorsque nous aurons découvert qu'en face de l'Église catholique se dresse le monde des individus. C'est-à-dire : d'un côté, la conception d'un organisme dans lequel les hommes sont subordonnés à une fonction d'ensemble, inconcevables en tant qu'individus (conception romaine, par laquelle l'homme se reconnaît dans l'État, et conception catholique du monde par laquelle l'homme se reconnaît dans la continuité) ; de l’autre côté, la conception individualiste, mystico-romantique, par laquelle l'homme se reconnaît universel en tant qu'individu, capable de communiquer, par un élan direct et immédiat, avec la divinité ; conception s'affirmant d'abord par les hérésies chrétiennes, exercices d'individualisme et de libre examen.

Comme Hegel l'a dit, toute l'histoire est histoire sacrée. Le sens de notre civilisation est tout dans ce contraste entre l'exaltation mystique des individus cherchant Dieu, le reconnaissant et l'adorant dans les manières les plus différentes, et l'organisation catholique-romaine imposant une médiation entre Dieu et les hommes, médiation qu'on appelle Église ou État. L'acmé de ce contraste est marqué [80] par les guerres de religion de la Renaissance, mais il n'est pas fini avec elles; même avant et après le choc sanglant, les œuvres humaines les meilleures sont son résultat, sa synthèse.

La France est fidèle à Rome, mais, religieusement, elle est gallicane (presque hérétique) ; elle possède de grands écrivains religieux, mais avec combien de tolérance, de réserve, d'amendements, sont-ils définis orthodoxes ! Ce travail religieux qui de Pascal arrive jusqu'à la déesse Raison et aux attitudes hiératiques de Comte forme la vivante personnalité de la France. La personnalité de Gide est donnée par la douloureuse conscience des innombrables expériences religieuses formant la tradition française. Aujourd'hui un écrivain adorant le Dieu de Calvin, ce dieu cruel et exigeant, qui a infusé dans les hommes la moderne civilisation capitaliste, montre non seulement d'avoir perdu la foi en Dieu, mais tourne toute son activité spirituelle vers une minutieuse recherche de soi-même. C'est la sincérité d'un fils de notre temps, qui montre ses plaies à nu et se propose, comme but extrême, la reconquête du sens humain, très humain lui-même dans cet amour et cet intérêt pour le fonctionnement élémentaire de l'homme.

Il est inutile d'appuyer ces assertions par des exemples. Qu'il suffise de rappeler Corydon, les Faux-Monnayeurs, Si le grain ne meurt, l'Ecole des femmes, Ne jugez pas. Le libre penseur qui avait conçu un domaine supérieur confondant le bien et le mal sans les opposer rigidement et les faisant contribuer à l'évolution fatale, comme les deux termes d'un contraste destiné à se résoudre, découvre, soudain, que ce domaine n'est que le plan inférieur des anciens hérétiques qui adoraient le principe du mal comme nécessaire et intégrant du principe divin.

2. J'ai déjà fait allusion à la nature des influences exercées par Gide : disparates et involontaires. Le signataire de ces lignes espère avoir donné une interprétation exacte de la personnalité gidienne par ce fait qu'il l'a étudiée d'un milieu très lointain de celui qui se trouve représenté dans l'œuvre de cet écrivain. La tradition italienne est en effet très pauvre d'expériences religieuses ; toutes ses crises spirituelles [81] ramènent le peuple italien à son unique réalité fondamentale, qui est catholique-romaine. Quel exemple plus frappant que celui de Giovanni Papini ? L'Italie n'eut jamais — peut-être — un libre penseur aussi acharné, expérimentateur, à la fois, de sentiments religieux. Eh bien ! Le bilan de cette activité mystico-romantique a pour résultat : Les Ouvriers de la Vigne, ouvrage magnifique d'apologétique mystico-romantique.

3. L'œuvre de Gide acquiert sa valeur universelle par l'intensité de sa valeur humaine. Si nous voulons considérer que Gide a ramené l'homme des orgueils du dernier siècle à une mortification humiliée, au sens de l'humanité fallacieuse et précaire, nous pouvons aussi penser que l'auteur de l'Immoraliste est en passe de réciter publiquement le Credo du Concile de Trente. Dans ce cas nous pourrions accepter de parler de la catholicité de Gide.

4. L'honnête homme est un seulement, toujours le même depuis le temps de Protagoras jusqu'au temps de Sénèque, depuis le temps de Saint Augustin jusqu'à celui de Luther, depuis le temps de Calvin jusqu'à celui de Gide et de l'homme futur. Je serais tenté de dire que l'honnête homme est encore celui qui fait ce qu'il doit, quoi qu'il arrive, et celui dont les actions peuvent s'élever à une règle universelle. Mais je dirai que l'honnête homme est, tout simplement, celui qui sert son Dieu avec pureté de cœur.

 

corrado pavolini

 

Corrado Pavolini représente ici la nouvelle génération, nourrie de solides études classiques et, en même temps, curieuse des arts et des littératures étrangères, notamment de la française. Poète doué d'une sensibilité à la fois classique et moderne (Odeur de terre), auteur d'un livre sur le Cubisme, le Futurisme et l'Expressionnisme, Pavolini a à son actif plusieurs versions du français qui, par éclectisme (Chamfort, Molière), témoignent de sa grande souplesse d'esprit.

 

Parfois artiste, jamais poète, Gide a donné une œuvre d'une signification polémique, mais non créatrice, qui intéresse par conséquent très médiocrement ceux qui croient [82] en une fonction encore vivante de l'esprit méditerranéen et catholique dans le monde contemporain.

Je ne puis pas isoler les mérites strictement littéraires de Gide de sa personnalité ambiguë, pour les juger en eux-mêmes : de semblables procédés sont la triste prérogative d’une mentalité étrangement impartiale, à laquelle je ne saurais souscrire. Je ne crois qu'à l'instinct lyrique et au sacrifice religieux ; le reste est erreur : même si c'est, comme chez Gide, une très brillante erreur.

Ne serait-il pas opportun, encore, de réexaminer le concept actuel d'intelligence? On verrait peut-être alors que la véritable intelligence a un caractère d'universalité humaine ; et non pas de retordement intellectualistique (comme chez Gide) contre les valeurs éternelles de la poésie et de l'héroïsme.

I. Je ne vois pas une véritable originalité en Gide ; je le reconnais comme un des porte-drapeau les plus importants de cette anti-originalité de substance qui dérive de la forma mentis protestante et démocratique.

II. L'influence exercée par lui, si réellement elle existe en dehors de clans restreints, ne peut être que négative et stérile.

III. L'unique caractère universel de Gide, laissant de côté le catholicisme qui est autre chose, consiste en l'élément autocritique de sa psychologie.

IV. L'honnête homme peut naître seulement de l'exemple de viriles vertus civiques. Affirmation ingénue ? La seule, cependant, que puisse donner, quand on lui parle de la formation de « l'honnête homme des temps nouveaux », un Italien des temps nouveaux.

 

guido stacchini

 

Guido Stacchini est un conteur et un humoriste. Il a voyagé beaucoup, il connaît beaucoup de littératures, la française y comprise. Tandis que le jugement d'un Pavolini est celui d'un écrivain extrêmement raffiné, s'adressant à une élite, le jugement de Stacchini est celui d'un écrivain qui vise surtout au grand public.

 

Toutes les questions que vous avez posées peuvent, il me semble, se résumer en une seule réponse. [83]

Il faut s'entendre sur ce que signifie le mot « influence » lorsque, par ce mot, on veut indiquer l'action exercée par un écrivain sur ses contemporains et sur la postérité. Alessandro Manzoni et Ferdinando Martini, qui sont des as du XIXe siècle, ont appris à bien écrire aux Italiens qui écrivent bien. Ils n'ont toutefois aucunement modifié l'habitus mentis de leur génération, ni de celles qui ont suivi. Seul, un penseur doublé d'un novateur peut modifier une époque : quelquefois il suffit qu'il soit un penseur original, quelquefois il suffit même qu'il soit un artiste d'un génie puissamment adhérent à la sensibilité de son temps : il ne suffit presque jamais qu'il soit seulement un novateur. Exemples : Freud et Einstein qui dominent la pensée de notre génération et domineront probablement celle de la suivante ; Victor Hugo qui a plané sur un demi-siècle ; Luigi Pirandello, qui a connu tous les succès, et qui n'aura pas de suite.

André Gide est, pour moi, un grand écrivain qui sait pénétrer et frapper au vif l'âme humaine, moins lyrique que Gabriele d'Annunzio, plus profond qu'Oscar Wilde; il est surtout, comme eux, un styliste de l'idée et de la forme : un écrivain universel comme tous les artistes purs, et pour cela influent, à travers son art impeccable, du cercle duquel, toutefois, son influence ne peut pas sortir. Cela constitue sa personnalité qui suscite mon admiration.

Quant à l'honnête homme des temps nouveaux, hélas, il est encore à naître — en Europe du moins — malgré les apparences : et pour cela il faut une éducation des nouvelles générations des deux sexes dont personne n'a encore eu l'idée, même de loin. Pour cette éducation il faut un verbe absolument nouveau, afin qu'elle se concrétise dans les réalisations qui nous pressent. Ce verbe attend son Messie, n'en déplaise à feu M. Lénine.

 

guido manacorda

 

On a appelé Manacorda le chef de ce mouvement néo-mystique qui a exercé et exerce encore une influence remarquable sur la jeunesse d'après-guerre, en Italie. Ses livres, Vers une nouvelle Mystique, Mystique mineure ont été salués comme les exposés théoriques d'un apôtre et d'un maître. Mais les problèmes d'art [84] ne lui sont pas étrangers et il s'est essayé au drame sacré dans son Paul de Tarse. Son style est d'ailleurs coloré et imagé, comme on en peut juger par sa réponse à notre enquête.

 

Beaucoup de choses me gênent et me choquent dans les mœurs, dans l'art, dans la pensée de plusieurs écrivains de mon temps. Par exemple : qu'ils n'écrivent que devant la glace et avec toutes les ressources de la « retouche » féminine ; qu'ils se croient indispensables à un tas de gens auxquels ils concèdent seulement le peu admis par leur propre suffisance ; qu'ils n'entrent pas dans le jardin le plus familier, sans décrire, Linné et ses successeurs à la main, chaque calice ou pétale ou pistil ou racine ou fibre ; ni dans l'appartement le plus modeste, sans étaler toute la science topographique dont un géomètre gérant d'immeubles peut être farci ; qu'ils prétendent avoir été les premiers à voir et à comprendre et se croient au-dessus des pauvres confessions chrétiennes, et qu'ils écrivent des romans vaticans entre la Rome de Zola et les historiettes à un sou autour de la papesse Jeanne ; que, tout en ayant voyagé longtemps en Italie, et étalant une connaissance plus que moyenne de son art et de sa littérature, ils se la représentent encore et seulement comme un pays de punaises, de puces, de moustiques, de brigands des Abruzzes, de médicastres idiots et de pharmaciens pansant les blessures avec du taffetas diligemment léché ; et qu'ils ne citent pas une seule phrase de conversation, ni un seul titre de livre, sans l'étoiler de coquilles... Et je pourrais continuer.

 

Mais deux figures sont pour moi absolument intolérables, chacune en soi-même, et, naturellement, plus encore quand elles sont réunies : celle du phtisique libidineux qui brode, pour l'édification de ses lecteurs, sur la qualité de ses luxures et sur la couleur et la saveur de ses crachats ; celle du « puritain » qui, parvenu à la pédérastie — pédérastie romantique à décors de lune désertique et de brouillards de lac de Côme —, proclame solennellement à qui s'en moque qu'il a rééduqué « son propre instinct » et retrouvé, l'âme et la chair finalement allégées, « sa propre normalité ».

 

J'ai nommé : André Gide. [85]

 

PlETRO MlGNOSI

 

II est extrêmement intéressant de mettre en regard de l'âpre éreintement de Manacorda l'analyse calme et raisonnée que, de l'œuvre gidienne, donne un autre catholique, le professeur Mignosi de l'Université de Palerme. De vingt ans plus jeune que Manacorda, Mignosi est le directeur d'une revue, la Tradizione, à tendances de philosophie catholique, autour de laquelle se groupent plusieurs jeunes pleins de talent et de foi. Il est également l'auteur de livres qui ont soulevé beaucoup d'intérêt et dont le dernier (Polémique catholique) fera objet d'une de nos chroniques.

 

1. et 3. La personnalité de Gide est marquée par son besoin perpétuel de changer, devant le même groupe de phénomènes, son point de vue ; et donc, de voyager pour donner un contenu et une signification à cette fièvre métaphysique. La Métaphysique du risque, qui semblerait chez lui — au premier abord — d'origine nietzschéenne, est la conséquence pratique d'une exigence foncière de contraste, dont les termes sont, surtout dans ses premiers livres, très explicites : le pays et le monde.

La tragédie de l'Universel (le monde) et le ver rongeur du Particulier (le pays), plutôt que de s'enraidir dans la fixité des formules philosophiques, se concrétise dans l'usage d'une tradition esthétique. Wilde représente l'estuaire formé par les deux grands fleuves de son éducation : Gœthe et Nietzsche. L'universalisme français de Gide, celui qu'on peut appeler aussi sa catholicité, est fondé sur le dégagement de l'un et de l'autre.

Les autres aspects universels, catholiques (dans ce seul sens), de l'œuvre de Gide peuvent être résumés, par souci d'être bref, dans les formules ci-après :

a) Problème de la modestie-classicisme. Usage du classique dans la signification du transcendantal. Profonde immodestie de cette conception anti-individualiste et anti-psychologique ;

b) Problème du pan-esthétisme. Ou l'art est tout ou l'art n'est rien. En pensant à la formule de Gautier, l'art pour l'art, Gide s'étonne qu'on ait pu réduire l'art à exprimer si peu;

c) Religiosité de la forme, de la recherche. Voilà sa profonde [86] analyse des motifs fondamentaux de la poésie de Baudelaire. Qu'est-ce qu'il aime de France? L'inquiétude. Notre Nietzsche. Pour le comprendre, il faut être un peu jansénistes et un peu protestants. Cela veut dire qu'il faut vivre de foi, et même seulement de foi. Foi, savoir absolu, folie sont, au fond, la même chose.

d) Équivalence du mysticisme et de l'intelligence pure. Dans les processus les plus complexes du rationalisme Gide sait découvrir le démon mystique : il raccourcit, ainsi, la voie entre rationalisme et immanentisme.

Voilà les grands centres interprétatifs de l'esprit gidien, de son système oserais-je dire, si ce mot ne sonnait étrangement quand on parle de lui, de même qu'il pourrait avoir un son équivoque en parlant de Platon.

A l'instar de Platon, Gide a traduit en poésie, en paysage sans nature, en raccourci, en dialogue, en fable, ce problème de l'Unité et de la Multiplicité, du sens et de l'intelligence. Au delà du blasphème et de l'hétérodoxie qui fait ressortir le ton ascétique, rituel, biblique de son langage, il reste l'aspect imposant de la méthode essentiellement platonique, platonique même quand elle s'est modernisée dans la mythologie gœthienne.

Paradis perdu, enfant prodigue : s'il y a une impuissance personnelle à la Rédemption, elle ne peut pas avoir une autre signification : raisonnable signifie coupable ; rédemption est raison pratique, loi pratique, impératif. Le nouveau héros sans rédemption, sans paradis, sans maison paternelle,  l’immoraliste, dis-je, sera celui qui pourra puiser seulement de l'eau qui coule. « Chaque joie est semblable à la manne du désert qui se corrompt d'un jour à l'autre » (L'Immoraliste).

Allons au noyau. Il y a chez Gide une profonde incapacité d'arriver à l'action ; incapacité de traduire en acte, d'entrer dans le royaume du bien, du mal. « J'ai peur de me compromettre — dit-il au voleur allemand qui, sorti de la prison, vient à Paris pour le connaître. J'aime faire agir plutôt qu'agir. » Voilà l'idée pure, le moteur immobile, l'Ens perfectissimum que les philosophes n'ont pas su construire parce [87] qu'ils étaient trop amis du mouvement, mais que les poètes surent mieux tracer : Racine, Mallarmé, Valéry.

André Gide est l'évangéliste du classicisme français.

2. L'influence exercée par Gide sur la jeune littérature italienne est très peu visible, car les néo-classiques italiens connaissent fort peu tous les problèmes s'agitant autour de la personnalité de Gide.

4. Viendra-t-il, l'homo novus de l'œuvre gidienne? Cela se peut. Mais il sera nécessaire, d'abord, que l'Ens perfectissimum s'incarne, que la catholicité de Gide reste non plus une religion simplement transcendantale, mais une foi de notre terre.

 

CONCLUSION

 

Les réponses que nous venons de publier semblent bien démontrer que les intellectuels italiens, tout en admirant Gide en tant qu'écrivain, le repoussent en tant que « mauvais berger ». Il nous manque, il est vrai, les avis de plusieurs critiques et lettrés qui auraient été à même d'en donner, comme nous le savons par leurs écrits précédents. Ils ont été par nous scrupuleusement invités, mais ils n'ont pas cru bon de répondre. Faut-il en déduire que l'intérêt autour de Gide va fléchissant en Italie? Il serait imprudent de l'affirmer. Nous croyons tenir la clé de cet abstentionnisme dans quelques lettres symptomatiques que nous avons reçues : des écrivains imaginant que Latinité voulait faire, sur Gide, non pas une enquête objective et impartiale, mais une apologie, n'osèrent pas répondre, de peur de devoir renoncer à leurs réserves... Quoi qu'il en soit, si les réponses ne sont pas nombreuses, elles ont l'avantage d'émaner de représentants de mentalités et de groupes très différents. Elles sondent des couches de l'esprit italien variées, souvent antithétiques, par leur âge, par leur formation, par leurs instinctives convictions. Or, les avis sont partagés surtout dans les nuances. Sur deux points il y a accord presque unanime : sur la question morale, [88] qui trouve les Italiens résolument hostiles à Gide ; sur la question « influence», que personne ne saurait voir en Italie, où pourtant l'auteur de l'Immoraliste est très connu.

L'enquêteur pour l'Italie,

Lionello fiumi.

 

M. ANDRÉ GIDE

JUGÉ PAR UN ÉCRIVAIN ROUMAIN

 

M. pamphile seicaru.

 

M. Pamphile Seicaru, qui est député au Parlement roumain, dirige le grand quotidien politique Curentul. Essayiste et critique d'une culture européenne, mais de formation plus spécialement française et mistralienne, il est le plus redouté des polémistes, à tel point qu'on l'appelle volontiers le Léon Daudet roumain.

 

Comme toutes les nouveautés, l'homme nouveau dont M. E.-R. Curtius attribue la découverte à André Gide, est aussi vieux que le monde ; il est même antérieur à la civilisation humaine, dont les efforts et les réussites n'ont eu d'autre but que d'éliminer de l'âme humaine les résidus et les miasmes dont se nourrit ce nouvel humanisme, qui tire sa sève fétide des nappes marécageuses, encore mal ensevelies au fond de notre être. Ces abîmes pestilentiels, jadis étouffés par la salubre cuirasse des disciplines romaines, aujourd'hui dominés par la force lucide des contraintes catholiques, ont trouvé dans l'œuvre de M. André Gide une complaisance échappée vers la vie et vers la voix. Si la démocratie a eu des raisons de se réjouir, la véritable civilisation n'a rien gagné à ces explorations malsaines, visant surtout à offrir aux âmes liquéfiées un catéchisme capable de justifier leurs nostalgies de révolte, leur soif d'anomalie et leur faim de dépravation. Par là, l'action de M. André Gide se définit comme essentiellement démocratique, ainsi que le reconnaît M. W.-E. Suskind. Quant aux vertus civilisatrices de l'œuvre gidienne, il nous sera [89] permis de hausser tristement les épaules : la civilisation, il ne faut jamais l'oublier, suppose la perfection d'un certain équilibre moral, fondé sur une sereine adhésion aux lois éternelles de la Cité. Dans « Civilisation », il y a « civilis », dans « civilisation » il y a surtout « Civitas ». C'est dire que l'ascension d'une race vers les régions suprêmes de la civilisation ne saurait être assurée par le bréviaire d'insoumission qui résume la tradition du protestantisme, et moins encore par la frénésie de désagrégation dont s'alimentent toutes les créations de M. André Gide.

 

Gidisme, protestantisme et démocratisme, sur le terrain littéraire, religieux ou politique, voilà certes des hérésies sœurs, puisant leur suc dans le même canton trouble et corrompu de l'âme humaine. Simple aboutissement de l'esprit protestant dans la vie sociale, la Révolution (qu'on appelle française, bien qu'elle ait été un fait plutôt gaulois, en tout cas un événement particulier et strictement local) a fait passer par la flamme dévastatrice de son criticisme excessif toutes les traditions accumulées, sans que de la cendre des dogmes vérifiés par l'expérience des siècles aucune nouvelle discipline morale ressuscitât. Dans la vie de tous les jours, le nihilisme métaphysique s'allie au dilettantisme sceptique, générateur du nouvel esprit d'insurrection permanente contre tout principe d'ordre et de stabilité. Dans une société secouée dans ses assises séculaires, l'âme de l'individu dut se résigner à pleurer son ancien équilibre, cet auguste établissement issu d'une élaboration millénaire. Le principe de la Liberté absolue, — proclamé par le protestantisme au profit de la conscience individuelle, et canonisé par la Révolution qui l’étendait à la « conscience » collective — après avoir brisé les cadres de permanence dans le domaine religieux et politique, contamina la technique des lettrés : en commençant par l'idéalisme nébuleux des Romantiques, à travers le naturalisme, en passant par le symbolisme, cet accident tertiaire du mal romantique, la littérature de tout un siècle s'est acharnée à exhumer ce qu'il y avait de plus anormal et de plus livide au fond de l'homme, prenant pour des « conquêtes de nouveaux territoires psychologiques », ce qui n'était au fond qu'un exercice [90] de titubante oscillation, l'orgueilleuse volupté d'une curiosité pervertie.

 

La perfection d'une œuvre littéraire est le résultat d'un travail de contrainte, de renoncements et d'éliminations ; l'achèvement d'un destin, national ou individuel, impose un labeur identique, la même adhésion aux fécondes lois de la contrainte et de l'acceptation. C'est par l'entrave que l'homme acquiert ses souveraines aises. Le protestantisme, en répudiant ces nécessaires exigences et ces indispensables coercitions, a acclamé au sommet de ses hiérarchies l'esprit de fronde chronique, cette méthodique et épuisante insatisfaction promue au rang de vertu essentielle de l'homme moderne. Son horreur d'universel et d'éternel, passée de la métaphysique dans la physique sociale et individuelle, a abouti à cette fuligineuse apologie du sentiment tragique de la vie, justifiant les plus lamentables pratiques au service de la réalisation de l'individu. La nouvelle bible, si dédaigneuse pour les sentiments éternels de l'homme, pleine de mépris pour l'esprit d'héroïsme et de sacrifice, devait finalement fournir leurs diplômes et licences à tous les confesseurs du fumier et de la vase, promus au rang de directeurs de conscience par quelque clan de réfractaires ou de désaxés. Il est juste de reconnaître M. André Gide comme principal responsable de cette nouvelle École d'irresponsabilité, où la sincérité est une hypocrisie à rebours, et dont tout l'art n'est que la plus servile flatterie des émanations inavouables de l'homme.

 

Réponse à la première question :

 

1. En quoi consiste, pour nous, la personnalité de Gide?

La personnalité de Gide consiste dans le permanent effort de n'en pas avoir une. Avec des moyens supérieurs, et une savante tactique d'insinuation, c'est le plus complet technicien du drame d'Oscar Wilde. Il fait, avec préméditation et ostentation, ce que maints autres « démoniaques » font en cachette. Dans les alluvions des autres, il ne ramasse que ce qui peut nourrir ce triste prosélytisme, et ce genre de maléfice assez sommaire et primitif, au fond... Il glane de préférence [91] dans la boue : ses nourritures sont, donc, plutôt terrestres...

Quand il a essayé de se dépasser, quittant le parc des confessions personnelles, si fraternellement accueillies par les damnés de la tératologie érotique, il nous a offert l'image piteusement restreinte et fausse d'un Dostoïevsky, disciple de Blake et de Gide. Pour nous, Roumains, Latins des marches d'Orient, témoins émus du grand drame slave, et capables de sentir bien plus profondément que les gens d'Occident l'inquiétude de ce génial interprète du mysticisme russe que fut Dostoïevsky, tout en restant fidèles au lucide réalisme de l'esprit méditerranéen, rien n'a paru plus consternant que cette magistrale imperméabilité d'André Gide, l'opacité intellectuelle et l'hermétisme d'une sensibilité que certains croient douée d'une réceptivité œcuménique, et qui s'avoue si pauvre dans son essence.

Le « payen » qui fait son métier de Narcisse en ressassant l'implacable désir de multiplier ses possibilités, et que la volupté de disponibilité maintient dans le désert des plus mornes ravissements, a été incapable de comprendre quelque chose à la pathétique confession du chrétien Dostoïevsky.

 

Réponse à la seconde question :

 

Quelle a été l'influence de Gide?

En limitant notre réponse aux frontières de notre race roumaine, il n'est pas excessif d'affirmer que, chez nous, l'influence d'André Gide reste nulle. Un feuilleton élogieux, dans telle revue confidentielle, une apologie échevelée, dans telle discussion clandestine, n'y changent rien. Je ne connais aucune œuvre, je dis aucune œuvre, et non pas aucune œuvre « de valeur », dans la littérature roumaine, qui soit en quelque sorte redevable à l'influence de Gide. Quand il nous arrive de lire dans les revues officielles des chapelles littéraires parisiennes que Gide est reconnu pour maître spirituel par les nouvelles générations françaises, nous nous contentons d'échanger des regards d'amusement et de surprise. Quand, dans les mêmes recueils de psaumes, nous lisons que le même Gide est le principal ambassadeur de la culture française à l'étranger, nous nous permettons de nous [92] ébrouer vigoureusement. Lors du séjour de M. Henri Barbusse à Bucarest, il m'est arrivé de voir de mes propres yeux, d'entendre de mes propres oreilles, dans la rue noire de la foule des manifestants, quelques milliers d'étudiants criant : Vive Maurras! par volonté de représailles contre l'agitateur humanitaire : je ne crois pas que l'on pourrait réunir une centaine de personnes pour protester contre une mesure qui mettrait en péril la personne de M. André Gide, contre sa condamnation à mort, par exemple...

Il se peut que le prestige de l'auteur de l’Immoraliste soit plus sensible dans les souterrains du sodomisme sélect, que je m'excuse de n'avoir jamais fréquenté. Seulement, comme les autonomistes de la Libido sont en Roumanie infiniment moins nombreux qu'ailleurs, manquant par ailleurs de cette agressive solidarité corporative qu'on leur voit en Allemagne, par exemple, quand même ils proclameraient M. Gide pour père spirituel, cela ne saurait encore signifier grand chose. Je doute cependant que cela soit, convaincu d'ailleurs qu'ils s'entraînent à leurs petits jeux sans sentir le besoin de recourir aux absolutions de M. André Gide...

 

Réponse à la troisième question :

 

En quoi consiste l'universalité d'André Gide, à l'heure actuelle?

J'avoue humblement ne pas très bien comprendre cette question...

Le caractère universel d'André Gide ?... Sa catholicité ?...

Si l'on se contente de prendre le terme de catholique dans son sens purement étymologique, qui fait de lui un synonyme du mot universel, on pourrait reconnaître la catholicité d'André Gide dans le domaine des inquiétudes et des hésitations : nul, en effet, n'a mieux su faire de son œuvre un vaste et complet répertoire des effusions informes et des velléités équivoques de l'homme. C'est là, à n'en pas douter, un dictionnaire dont on ne peut contester l'universalité... Si l'idéal d'une civilisation mondiale est celui d'une unifor­misation par en bas, si le type unique du nouvel humanisme doit être réalisé par la mise en commun des effervescences [93] inavouables et des instincts anarchiques, c'est à Gide qu'il faut demander le standard du bonheur terrestre. Si, au contraire, on espère atteindre la plénitude du destin humain en fortifiant ce qui, depuis des siècles, constitue la noblesse de l'homme, nul n'est moins qualifié que Gide pour aspirer au rôle de directeur de conscience. Un écrivain n'est universel, mondial et éternel, que par son aptitude géniale à définir les régions supérieures de l'homme, par une vision synthétique du destin humain, fruit de l'expérience d'une vie normale et complète. La vie de Gide est l'image la plus parfaite de l'existence anormale, et de la personnalité incomplète. Je n'ai pas encore découvert l'idée que M. André Gide se fait du but que notre espèce se propose sur la terre.

 

Réponse à la quatrième question :

Si l'enseignement de Gide est de nature à former l'honnête homme des temps nouveaux?...

Il faudrait d'abord consentir à croire que l'écrivain qui, par sa complaisance pour l'acte gratuit, a tant contribué à disqualifier l'homme honnête, serait le mieux qualifié pour nous fournir le catéchisme du parfait honnête homme. Puisque les caprices d'une mystérieuse Evolution semblent nous imposer d'abjurer sur le champ la conception traditionnelle de l'honnête homme, dont quelque vingt siècles de civilisation et de progrès s'étaient pourtant assez bien accommodés, puisque la nouvelle religion du changement à tout prix et du saut dans le vide paraît nous contraindre à remettre notre sensibilité en chantier, en vue d'une hypothétique refonte de l'homme, voyons en quoi l'homme de Gide correspond aux nécessités des temps nouveaux, pour examiner ensuite en quoi il peut répondre à la définition de l'honnête homme.

Même en acceptant la nouvelle théologie internationaliste, qui nous assure (sans nulle preuve, d'ailleurs) qu'il y a un parfait parallélisme entre les aspirations de l'Européen de demain et celles du démocrate d'aujourd'hui ; même en dédaignant d'insister sur les contradictions entre le dogme de l'harmonie universelle et les tendances de division intérieure du gouvernement populaire, il est plus que certain que [94] l'homme de Gide correspond moins que tout autre aux temps nouveaux. Ces temps, encore plus que par les aspirations fédératrices, sont caractérisés par un surcroît de concurrence entre les individus, devenus plus rapprochés à mesure que la vitesse et les progrès scientifiques ont quasi supprimé les anciennes distances. Jamais le combat n'a été plus dur, entre les Nations et les individus acharnés à assurer leur existence ; jamais la persévérance dans l'effort et l'énergie dans le labeur n'ont été plus nécessaires. C'est dire qu'il faut s'obstiner à travailler en profondeur, en reniant tout besoin superflu et tout dilettantisme de Dimanche. Or, l'homme de Gide n'a d'autre but que celui de se développer en surface, pour savourer ses sensations de luxe et pour étaler ses attitudes esthétiques. C'est un individu qui ne peut durer que dans les époques d'extrême abondance et de vie facile : c'est un animal de consommation, qui doit forcément se sentir à son aise dans ce régime de consommation qui s'appelle la démocratie.

S'il n'est pas l'homme des temps nouveaux, en est-il l'honnête homme, cet homme de Gide auquel on prédit un sort si splendide ?... Au sens que l'expression avait au XVIIe siècle, l'homme de Gide n'est certainement pas un honnête homme; il s'en trouverait amoindri... L'est-il au sens contemporain du terme, renferme-t-il cette moyenne de disciplines sociales (nous n'osons ajouter : et morales) capables de faire de lui une cellule viable et nécessaire de l'agrégat collectif? Viable, il l'est encore plus que prolifique, car son aversion pour le sexe d'en face fait de lui un fin de race, dégustant sa stérilité avec la triste joie de celui qui voit en soi l'aboutissement final de toute une lignée d'ancêtres, dont il est la dernière et la moins filiale des voix. Nécessaire, il ne l'est aucunement, son égoïsme exaspéré le contraignant à une perpétuelle mésestime de ce qui n'est pas lui-même, de ce qui ne provient pas de ses propres gisements de sensibilité, jalousement défendus de toute pollution étrangère.

Infécond et viager, isolé et imperméable, cet homme de Gide reste-t-il au moins supportable, dans une société assoiffée de perfectionnement moral ? A la longue, c'est assez douteux ; [95] généralisé, et servi en dose massive, l'idéal de Gide est un idéal de déclin et de mort. Dans une époque d'écroulements et de trépidation, le principe de renaissance et de vie reste confié aux hommes de discipline et d'ordre, seuls capables de définir la technique des nouvelles restaurations. Par son refus d'affirmer, par son horreur d'éternité et de définitif, par son acharnement à maintenir non agglomérées les multiples nuances de sa personnalité intermittente, l'homme de Gide est un être vidé de conscience et privé de toute unité, une pauvre âme dynamitée, traînant les lambeaux de ses nostalgies divergentes. Une collection d'individus pulvérisés ne saurait être comparée qu'à un amas de grains de sable : un être qui refuse de se composer ne pourrait être pris pour modèle d'architecture par une société qui aspire à atteindre la pleine conscience de son humanité.

Pamphile seicaru.

 

M. ANDRÉ GIDE

ET LES ÉCRIVAINS DE LANGUE ANGLAISE

 

Nous avons reçu deux réponses d'Angleterre. L'une est de M. Bernard Shaw. L'autre de M. Francis Hackett.

 

Réponse de M. bernard shaw :

 

— Hélas ! Je n'ai jamais lu une ligne de l'œuvre de M. Gide. Mais je m'aperçois que je dois le faire en hâte, vieux comme je suis.

bernard shaw.

 

Réponse de M. francis hackett :

 

lre Question : Zéro, nuance Oscar Wilde ;

2e Question : Je demeure hétérosexuel ;

3e Question : Sa catholicité est très néo...... ;

4e Question : Gide formerait grec plutôt que romain ;

P.-S. — Ma langue familière est inexprimable.

francis hackett. [96]

 

M. ANDRÉ GIDE

ET LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS

 

Mme delarue-mardrus

 

1° En quoi consiste pour moi la personnalité de Gide ?

 

Gide, à mes yeux, est un lyrique refréné, un prisonnier des fils barbelés du protestantisme, le type même du refoulé freudien.

Or, de par la loi physique qu'on appelle « les effets utiles d'une force-génie », de même que le vent gonfle la voile (cet obstacle), de même que la vapeur enfermée fait avancer la locomotive, les énergies captives d'André Gide font de son œuvre une puissance qui, elle aussi, projette en avant la barque — ou la machine — soit une certaine jeunesse pensante.

 

2° L'influence qu'il a exercée sur moi ? Aucune. Je suis trop extérieure, ou, (servons-nous de votre mot), trop « catholique » pour subir l'emprise calviniste — ou luthérienne (je suis mal au courant de ces nuances) d'André Gide. Cela ne m'empêche pas de l'admirer, au contraire; car on n'a pas forcément de penchant pour ce qui vous ressemble.

Maintenant :

 

3° En quoi consiste le caractère universel, pour ne pas dire la catholicité de Gide à l'heure actuelle?

4° S'il est constant que l'honnête homme, jusqu'à la Révolution, fut de formation romaine, l'enseignement de Gide est-il de nature à former l'honnête homme des temps nouveaux ?

 

Avec ces deux dernières questions, nous voici dans l'extravagant.

Si je les comprends bien, vous mettez sous l'égide de Gide (pardon! ce n'est pas de ma faute!) une sorte de nouvelle Eglise appelée à se dresser en face de Rome et à inaugurer une ère toute neuve.

C'est peut-être aller un peu fort, comme on dit.

Près de deux mille ans de ligne droite (au sens géométrique du mot) ne sauraient s'inquiéter de soixante ans de [97] méandres gidiens. En ne restant que dans ce domaine mathématique, sans parler du reste, nous apprenons un peu de modestie. Je ne crois pas, malgré toute mon admiration, que, dans 1930 ans, tel passage de Corydon remplacera partout le Je crois en Dieu de l'humanité catholique. Laissons la littérature où elle est, et ne confondons pas les écrivains avec les dieux. Nous griser de si grands mots, d'ailleurs, est parfaitement contraire à l'esprit de Gide lui-même, qui vaut avant tout par sa magnifique sobriété.

 

Lucie delarue-mardrus,

que vous appelez monsieur dans votre enquête (confusion compréhensible étant donné votre objet), mais je tiens à affirmer qu'il y a erreur.

Et prière de m'envoyer un numéro de votre revue quand l'enquête y paraîtra.

16 avril 1930.

 

Mme rachilde

 

Paris, le 14 avril 1930.

 

Messieurs et chers confrères,

J'ai l'habitude de me servir de la langue très vulgaire de France qu'on appelle le gaulois! Je vous répondrai donc brutalement comme une gauloise, que la personnalité de Gide est celle d'un bon écrivain qui devenu ivre de lui-même, ou de ses disciples, me paraît sombrer dans une certaine sentimentalité dont on ne peut pas prononcer le nom. Mais comme il s'en vante je ne pense pas l'offenser en déclarant que sa personnalité en est un peu obscurcie.

NON, l'enseignement de Gide n'est pas de nature à former l'honnête homme des temps nouveaux ou alors cet étrange personnage serait l'épouvantail de l'humanité puisqu'il en annoncerait la fin.

Les mœurs des écrivains, leur vie privée, ne regardent pas le public? OUI à la condition que ces écrivains ne deviennent pas des exhibitionnistes, car, logiquement il serait alors du devoir des honnêtes gens (des temps anciens) de les faire enfermer...

 

Cordialement,

rachilde. [98]

 

M. ANDRÉ BILLY

 

Messieurs,

J'admire beaucoup l'art et la psychologie de M. Gide mais je ne puis voir en lui un penseur original. Sa doctrine vient de Nietzsche et de Wilde, filtrée par le génie français.

Dans le domaine de la forme, il est allé, comme Moréas, du symbolique au classicisme en subissant les influences que tout le monde a ressenties alors plus ou moins, notamment celle de France et de Barrès.

L'honnête homme des temps nouveaux formé par M. Gide? Ces mots me font l'effet d'une immense plaisanterie.

Sans fortune, M. Gide se serait sans doute destiné à l'enseignement. Il serait devenu notre premier critique littéraire. On exprime généralement le même regret à propos de M. Bourget.

Votre bien dévoué confrère,

 

ANDRÉ BILLY

 

M. jacques-emile blanche

 

Messieurs,

Je voudrais pouvoir répondre à vos questions d'une façon digne des hauts problèmes que vous semblez proposer à la méditation de la Jeunesse; mais je suis un trop vieil ami de Gide pour m'y risquer. Dans « Si le grain ne meurt », une phrase qui me concerne, où mon nom est imprimé, je la signerais volontiers, en l'adressant à Gide.

D'autre part, vous avouerai-je que votre question n° 2 : « Quelle influence a-t-il exercée? » comporte une réponse si claire (comme la question n° 3) que je craindrais, si je la formulais, d'être bien banal. L'homme des temps nouveaux, « l'honnête homme » ou l'inculte? N'est-ce point M. Malraux qu'il conviendrait mieux d'interroger sur ce chapitre, lui qui reçoit en ce moment les confidences de Gide ? Il me paraît, quant à moi, qu'en tous les temps (qui sont, à un certain moment, tous « nouveaux ») l'homme est identique à lui-même. L'honnête homme serait un être à part, une sorte de pièce-de-maîtrise, un objet de luxe — d'influence très limitée dans la Société qu'on nous prépare.

Jacques-Em. blanche. [99]

 

M. jean-richard bloch

 

La Mérigote, Poitiers, le 6 mai 1930.

 

Monsieur,

La demande que vous me faites l'honneur de m'envoyer est de celles qui ne peuvent laisser indifférent. La personnalité d'André Gide, à elle seule, justifierait l'intérêt d'une pareille revision de valeurs. La manière dont vous nous y invitez, en mettant l'accent sur certains problèmes, comme le protestantisme, sur certains noms, comme ceux de Claudel, de Maurras, rend votre question plus incisive encore. Je suis loin de vous en faire un reproche. Je n'aime pas les potions édulcorées.

Je vous aurais suivi bien volontiers sur le terrain où vous nous attirez. Mais une pareille réponse ne peut pas être faite à la légère. La contribution que vous attendez n'est pas moins qu'un examen d'ensemble des positions du monde moderne et de son capital spirituel.

Par malheur, je me trouve engagé personnellement dans une tâche de création littéraire qui ne souffre guère de répit. J'ai délaissé Paris précisément pour m'y consacrer tout entier. J'ai dû me résoudre à repousser les plus tentantes sollicitations. Je n'y aurai jamais eu plus de mérite qu'aujourd'hui.

Avec mes regrets, veuillez croire, Messieurs, à ma parfaite considération.

jean-richard bloch.

 

M. gabriel boissy

 

Première question :

Il se préfère à la société. Aussi, au fond, est-il stérile. Ou sa doctrine la pousserait aux conquêtes pour un seul.

Deuxième question, premier point :

Il a exercé une influence profonde en apportant des justifications à ceux qui croient que, moralement, socialement de même que religieusement, on a le droit de s'isoler des autres hommes, et qu'on découvre quelque chose en s'étudiant seul. [100]

Deuxième question, deuxième point :

Aucune.

Troisième question :

Sa « catholicité », puisque vous lui attribuez ce grand mot, repose sur la vertu qu'il a de stimuler la désintégration partout commencée des religions et des civismes.

Quatrième question :

L’« honnête homme » reposait inconsciemment sur la notion d'un type d'homme toujours supérieur à l'homme moyen, sur la notion du « héros » soit mondain, soit civique.

Il ne peut exister de notion de l’« honnête homme » qui ne se compare à rien d'autre qu'à soi, et qui se cherche non dans le rapport avec autrui, mais en seule fonction de ses plaisirs orgueilleux. Rien de l'homme ne peut être de l'individu.

gabriel boissy.

 

M. jean cassou

 

La personnalité de Gide est la plus forte de ce temps, parce que notre temps est tout adonné aux mythes, aux impostures et aux superstitions et que Gide représente cet esprit de liberté qui fut l'honneur du dix-huitième siècle. Par l'effort constant qui marque sa carrière, en vue de se débarrasser des préjugés dont fut opprimée son enfance, par sa critique du conformisme, par son avidité à découvrir de nouveaux paysages moraux, par le caractère d'exemplarité, d'universalité de chacune de ses expériences, Gide accomplit dans l'histoire de l'homme une révolution semblable à celle qu'accomplirent tour à tour un Montaigne, un Jean-Jacques, un Rimbaud et un Nietzsche. C'est surtout à ces deux derniers, à leur lyrisme éperdu, à la violence de leur inquiétude que me fait penser le passage suivant de l'Immoraliste, assurément l'un de ceux où Gide est allé le plus loin dans le sentiment comme dans l'expression : « Il me semblait alors que j'étais né pour une sorte inconnue de trouvailles; et je me passionnais étrangement dans ma recherche ténébreuse, pour laquelle je sais que le chercheur devait abjurer et repousser de lui culture, décence et morale. J'en venais à ne goûter plus en autrui que les manifestations [101] les plus sauvages, à déplorer qu'une contrainte quelconque les réprimât. Pour un peu je n'eusse vu dans l'honnêteté que restrictions, conventions, ou peur. Il m'aurait plu de la chérir comme une difficulté rare; nos mœurs en avaient fait la forme mutuelle et banale d'un contrat... »

J'ajoute que Gide est servi par un art et une ironie qui prêtent à son langage une perfection et une clarté extraordinaires et en assurent la portée et la durée. De sorte que non seulement il est le plus hardi, le plus large et le plus européen des écrivains français d'aujourd'hui : il en est aussi le plus classique et le plus français.

A ce sujet je crois sentir dans l'esprit des enquêteurs un certain étonnement. Peut-être s'inquiètent-il du succès fait à l'étranger à l'œuvre de Gide. Je crois que nous saisissons mal ici ce qui fait vraiment le rayonnement de la pensée française à l'étranger et que dans notre appréciation des valeurs françaises nous commettons des erreurs, distinguant mal celles qui ont une force d'expansion et concourent à la formation d'un humanisme et d'un classicisme européen, sinon universel, et celles qui n'ont qu'un intérêt local et de polémique intérieure.

Je crois que c'est justement resserrer la question que de considérer l’honnête homme comme le fruit exclusif de la « formation romaine ». La formation espagnole y fut tout aussi opérante, et même l'influence du complexe celto-lusitanien (1). Et il y a beaucoup plus de continuité qu'on ne pense entre le français du moyen âge gothique et l'honnête homme classique.

De même, si l'on sort des frontières de la France, on découvre une résonance diverse aux valeurs catholicisme protestantisme. En pays germanique, l'idée de protestantisme garde cette force de protestation de la conscience [102] individuelle, dont parle la citation de Suskind, protestation à laquelle s'accorde le message de Gide et sans doute, de beaucoup d'écrivains latins (aussi bien Voltaire et les Encyclopédistes que, de nos jours, l'espagnol Unamuno). Au contraire le protestantisme français évoque des idées de rigorisme et de secte qui sont justement les principes qu'a combattus Gide. De même, c'est en dehors de la France romaine et classique que le catholicisme, pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle, a créé une valeur esthétique formidable, d'un rayonnement inouï, complètement inconnue chez nous : l'art baroque, cette puissante explosion des forces spirituelles de l'homme, cet élan religieux qui a été l'expression plastique de la Contre-Réforme, qui a dominé l'Italie et l'Europe Centrale et que l'Espagne a porté jusque dans ses Amériques.

Il ne faudrait donc pas imaginer que l’honnête homme c'est-à-dire le type humain porté à son plus haut degré d'excellence et d'exemplarité universelle soit le monopole de la culture française. Il existe, dans chaque nation européenne, un courant qui concourt à la création de cet honnête homme, de ce type où se reconnaît chaque époque comme dans son miroir le plus clair et le plus pur. La civilisation française, représentée par un complexe où l'on retrouve harmonieusement mêlées les vertus du génie gothique et du génie méditerranéen, a concouru pour une part énorme à la formation constamment renouvelée de cet honnête homme. Et elle concourt une fois de plus à son renouvellement lorsque, avec un André Gide, héritier des plus solides traditions françaises, elle s'efforce à l'affranchissement des rigorismes caducs et à la découverte d'une sagesse plus fraîche et plus, audacieuse.

Car en face de cet humanisme français que les étrangers savent si clairement distinguer, il existe une France sombre, étroite, sans gaîté, repliée avarement sur elle-même et inaccessible aux étrangers, parce que terne, sans éclat. C'est celle qui, de la revendication du Protestantisme, n'a su retenir que Calvin et le jansénisme et qui, par contre, a à ce point épuisé et desséché le Catholicisme qu'elle n'a su le suivre jusque dans le grand élan de son art baroque. Étroitesse [103] d'un côté, pusillanimité de l'autre. C'est aussi, sous un autre déguisement, la France jacobine du Comité de Salut public. On la retrouve partout où il y a hargne, dogmatisme, moralisme, fanatisme et esprit de secte. C'est contre cette France-là que, reprenant la tradition de la France vivace et vivifiante, Gide a édifié une œuvre humaine et capable de rayonnement.

 

Jean cassou.

 

(1) C'est à ce complexe qu'il faut faire remonter en effet les origines de la pastorale et du roman de chevalerie, c'est-à-dire les deux bréviaires de l'honnête homme français et même européen du XVIIe siècle. En outre, il ne faut pas oublier la part des Arabes dans la formation du génie méditerranéen. Il serait bon d'élargir notre notion de latinité et de ne pas la confiner exclusivement dans la « constance » de la. « formation romaine ».

 

 

 

 

M. drieu la rochelle.

 

Gide n'a jamais renié aucune partie de lui-même ; il n'a jamais eu l'idée d'imposer à ses tendances un ordre alphabétique, ce qui lui a permis de n'en sacrifier aucune : ce n'est pas un idéologue.

Mais ce n'est pas non plus un artiste de l'espèce impressionniste qui se livre à une description ingénue de ses divers paysages intérieurs.

C'est un homme qui a souhaité être tout, jusqu'aux limites de son univers propre et qui patiemment a attendu de devenir lui-même tandis que passaient et repassaient ses trois ou quatre aspects.

Je ne connais pas de Gide païen. Mais ni Nietzsche ni Goethe ne sont non plus des païens, et d'ailleurs il faudrait qu'on m'explique ce que c'est que d'être païen. Y a-t-il un philosophe de l'antiquité qui n'ait éprouvé le besoin d'une limitation et d'une transposition de la vie des sens ? Les Nourritures terrestres, pour moi, ce sont des exercices spirituels, un peu embarbouillés d'un lyrisme assez inadéquat et de ce pittoresque symboliste auquel il a succombé dans sa jeunesse (le Voyage d'Urien, hum !), dont il s'est tout à fait débarrassé depuis, aussi bien que Barrès, Valéry, Claudel. Mais s'il est chrétien, et il ne l'est guère plus que tout Européen est obligé de l'être, Gide est un Européen qui met tous ses soins à préciser sa réalité devant ce double jeu de glaces inventé par lui-même : l'âme individuelle, le Dieu transcendant.

Gide est un immoraliste, et donc un moraliste, ou inversement. [104] Demandez s'il peut en être autrement à Montaigne, au Pascal des Pensées, réaliste qui pose d'abord les faits, avant d'en tirer des conclusions religieuses, au Diderot du Neveu de Rameau et de Jacques le Fataliste, au Rousseau des Confessions, à Constant, à Vigny, au Barrès du Culte du Moi. Gide est un moraliste immoral, parce que c'est un homme raisonnable. Je ne connais rien de plus raisonnable que Si le grain ne meurt... et à la fin du compte, le roman des Faux-Monnayeurs paraîtra une peinture prudente des passions et une analyse aussi sobre que celles que multiplie Valéry des méandres tour à tour aventureux et circonspects de l'inspiration.

 

II

 

Gide a exercé sur son temps une influence raisonnable ! Ce temps n'est pas fou, mais il aspire faiblement à la folie. Pourtant les meilleurs jeunes hommes de ce temps, ceux qui sont assez abondants, pour se montrer d'abord capables d'excès, et aussi ceux qui sont susceptibles de métamorphoses, se sont tournés vers Gide. J'y vois la preuve de l'attraction raisonnable qu'exerce Gide ; car ils lui ont demandé une méthode pour raisonner leurs déraisons, ce qu'ils ne pouvaient plus demander à Barrès.

Gide, étant raisonnable, n'a pas beaucoup parlé de raison ; il a agi, il a vécu. Et maintenant nous voyons sa vie comme une édification, comme un exemple. C'est un philosophe au sens socratique du mot, ou un honnête homme, si vous voulez. L'honnête homme, c'est celui qui croit que le plus important, c'est de vivre et qui use de toutes choses — de l'écriture par exemple — avec mesure, en vue de cet achèvement.

Oui, pendant que les autres s'agitaient, il a agi ; pendant que les autres rêvaient, il a vécu. Sans doute, en cela l'exemple de Valéry est voisin du sien : Valéry aussi a vécu, M. Teste, pendant vingt ans, ne s'est pas tant préoccupé d'écrire que d'exister. Je vois dans M. Teste comme dans l’Immoraliste des hommes qui secouent, chacun de son côté, le joug de l'idéalisme immobile de la fin du XIXe siècle. Et ces rébellions nous touchent plus et sont plus efficaces, parce qu'elles sont plus intérieures que celles de Maurras et de Barrès. Quant à Claudel, ma foi, je suis persuadé qu'il sort [105] de son œuvre une semblable leçon de réalisme. Mais en face de Gide, il souffre, comme Valéry, encore plus que Valéry, du caractère hautement poétique, violemment transposé de ses créations. Il est explicable qu'en France, on préfère un prosateur, un moraliste à des poètes, théologiens ou philosophes. Ceci, d'ailleurs, est un avantage dont Gide ne songerait pas à se vanter.

 

III

 

Mais, par ailleurs, il doit paraître évident qu'une œuvre qui est seulement humaine et humaniste est plus transmissible à tous les hommes qu'une œuvre qui relève d'une confession particulière comme celle de Claudel ou des particularités d'une culture comme celles de Barrès ou de Maurras. Ce qu'il y a de commun entre les hommes, c'est l'homme. Les admirateurs du classicisme devraient bien se le rappeler et rendre sur ce point à Gide l'hommage qu'il est en droit d'attendre d'eux.

A notre époque, l'Homme se sent menacé, mais tandis que Maurras, Barrès, Claudel couraient renforcer ses positions aux lointaines et incertaines frontières de la politique ou de la théodicée, Gide demeurait sur place et choisissait le sage parti de maintenir en fait cet Homme. A la fin de la journée, les guerriers prodigues reviendront à la maison et trouveront que le civil a choisi la bonne part : il ne s'est occupé que de lui-même, il a entretenu la flamme essentielle.

Certes, je simplifie à outrance ; ayant peu ressenti personnellement l'influence de Gide, j'en juge par le dehors. Il ne m'en paraît pas moins certain qu'on peut dire ce qu'on voudra de la morale de Gide, la trouver démoniaque comme Massis ou au contraire visiblement inoffensive comme Aragon, il n'en reste pas moins qu'il est le seul qui de nos jours nous offre une règle pratique, expérimentale de morale individuelle.

Or, la plupart des Européens ne sont pas encore gagnés par les morales grégaires qui semblent devoir être suscitées par les économies à l'américaine ou à la russe dont ils sont envahis aujourd'hui. Ils ne sont pas encore gagnés, mais ils se sentent approchés. Ils se tournent d'autant plus volontiers [106] vers Gide dont l'œuvre peut amorcer un sursaut ou une renaissance de l'humanisme, de la culture de l'individu par lui-même.

C'est ainsi que Gide qui a toujours eu le souci du particulier rejoint l'universel. Les hommes de nos jours, qui ont été roulés par les mêmes tourmentes, lui savent gré de sa longue dérobade, de sa longue patience. Songez à toutes les averses qui ont glissé sur ce bon crâne poli : socialisme ou anarchisme des années 90, nationalisme des années 1900, affaire Dreyfus et Grande Guerre, nietzschéisme, bergsonisme, thomisme, relativisme et communisme.

Vous me direz : eh bien oui ! il n'a pas bougé, c'est un bourgeois français. Bourgeois? Ce bourgeois est la plus authentique bête noire des bourgeois. Français ? C'est parce qu'il est plus discrètement, plus profondément, plus raisonnablement français que nos francophiles de France, qu'il se trouve intéresser mieux que tout autre les étrangers. Et avec lui Claudel et Valéry, plus que Maurras ou Barrès.

A la délectation des Allemands, je vois une raison particulière. Gide a été curieux de toutes les latitudes de l'esprit, mais s'il a beaucoup hanté l'Angleterre et la Russie, il me semble pourtant que le commerce le plus heureux qu'il ait poursuivi, ç'a été avec l'Allemagne. J'imagine qu'il n'a connu principalement que Goethe et Nietzsche et parce que ceux-ci nourris de la France étaient mieux assimilables il est naturel que les Allemands reprennent à leur tour dans Gide quelque chose de ces intercesseurs.

 

IV

 

Votre quatrième question est trop anti-gidienne pour que j'y réponde aujourd'hui.

 

drieu la rochelle.

 

M. Louis dumur

 

Il n'est pas question de sous-estimer le talent de M. Gide, car c'est son talent même qui le rend dangereux. Gide est le type du Graeculus qui corrompait Rome ou du Byzantin qui sophistiquait sur un point de théologie ou de morale, [107] alors que le Turc (que ce soit l'Allemagne, l'Amérique ou le bolchevisme) était aux portes. J'ai pu admirer, non sans quelque secret dégoût, sa subtilité de pensée et son adresse d'expression. Il n'a jamais eu la moindre influence sur moi. Il m'est trop étranger. Aucun des problèmes qu'il aborde ne m'intéresse, ni ne me paraît capital pour d'autres que pour lui. Iris noirs et orchidées du jardin de la psychologie. « Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s'il meurt, il porte beaucoup de fruits. » Gide a tué en lui le grain de son passé, de son éducation, de son protestantisme, de ses scrupules, de sa conscience. Mais la moisson qui a levé sur son sol et dont il nous propose la nourriture terrestre est pleine d'ivraie.

 

Louis dumur.

 

M. joseph jolinon

 

Mes chers confrères,

 

Ma première pensée, à la lecture de votre enquête sur André Gide et sa découverte d'une région nouvelle de l'âme sinon d'un homme nouveau, fut tout simplement de vous envoyer, comme on dit, courir.

Pourquoi cela ? Parce que... Vous figurez-vous qu'il est humainement possible d'y répondre avec décence, pertinence, mesure, sans se creuser le casaquin une semaine jour et nuit. Or voilà le printemps, qui fout son homme dehors où le paganisme règne, où la personnalité devient, heureusement, végétative, où je vous défie bien de vous occuper de savoir s'il est constant que l'honnête homme jusqu'à la Révolution fut de formation romaine et si l'enseignement de Gide élabore l'honnête homme des temps nouveaux.

Et puis, lisant Votre P.-S. : « prière de vouloir bien répondre dans la langue qui vous est la plus familière », j'éprouvais le besoin de vous dire un mot gentil.

 

Or, ma mère malade m'appela en Charollais depuis ce temps...

Il me reste à vous remercier de votre demande flatteuse.

Avec plus d'incompétence que jamais,

En toute cordialité,

 

J. jolinon. [108]

 

M. camille mauclair

 

Mon cher confrère,

Je crois bien avoir été le premier à saluer le talent naissant de M. Gide par un article sur les Cahiers d'André Walter à la Revue Indépendante en 1891. Je l'ai connu : j'ai aimé ses premiers livres. Puis ses directives m'ont déçu, inquiété. Et enfin j'ai eu horreur de son âme.

Il n'est pas étonnant que M. Gide soit très goûté par les gens d'Europe centrale qui chérissent le freudisme, le nudisme et l'homosexualité. Les déclarations que vous citez proviennent bien de cette haine, sournoise ou avouée, qui coalise contre la Latinité les forces germano-judéo-slaves, et cherche depuis 1918 la revanche de la Kultur contre l'esprit méditerranéen. Le succès de M. Gide est beaucoup plus grand en Europe centrale qu'en France. Ce succès d'un homme qui n'est plus guère Français que par son style est l'indice même de notre nécessaire défense morale, pour l'amour et le salut de ce que signifie le titre de votre revue.

Le pathos de M. W. E. S. Suskind est risible, et l'allégation de M. Curtius est désobligeante pour Nietzsche, qui était fou, mais resta jusqu'au bout noble et altier, et dont la lecture est exaltante et saine.

Je laisse à d'autres le difficile exercice consistant à définir la personnalité indécise, captieuse, retorse et protéiforme de M. Gide. Je me bornerai à dire que je le tiens pour le plus « mauvais maître » de ce temps de chute morale, pour un agent de corruption d'autant plus dangereux qu'il a un très grand talent littéraire et une langue très pure. C'est même tout ce qu'il y a de pur dans son œuvre vénéneuse, doucereuse, prêcheuse, qui enrobe les pires toxines dans le sucre de la dévotion. Ne parlons pas de catholicisme ou de protestantisme, mais d'une espèce de démonialité insinuante, qui répond « universellement », comme vous dites, à tout ce qui se sait bas et voudrait que cette bassesse fût officiellement tenue pour vertu nouvelle, de par ce chambardement général des valeurs auquel nous assistons.

Il n'y a pas très longtemps qu'un livre tel que Corydon eût suffi à disqualifier pour jamais son auteur. L'homosexualité [109] avouée de M. Gide n'eût concerné que lui. Ce qu'on eût pu juger répugnant, monstrueux, fût demeuré clandestin, et la critique n'eût point eu à s'en occuper. Mais il en a fait une religion. Il a accompli avec une triste habileté l'union du piétisme et de la sensualité dépravée. Il a ainsi réussi ce qu'avait esquissé le lamentable Wilde, qui influa tant sur lui. Il a contribué, avec une froide et tenace préméditation, à pourrir beaucoup d'âmes de jeunes gens. On peut vraiment le définir par le titre d'un des ouvrages de feu Guillaume Apollinaire, autre porteur de bacilles intellectuels : « L'Enchanteur pourrissant ». Et l'apostolat de Corydon est encore moins grave que la sorte de malaise stérilisant que M. Gide a répandu partout.

Je ne sais ce que sera l'homme, honnête ou non, des temps nouveaux. Et je crois l'homme à peu près immuable. Et je crois que « l'enseignement » de M. Gide n'est qu'un sophisme voué au prompt oubli. En attendant, si la Mittel-Europa s'en délecte, il inspire à bien des Français une juste méfiance, une compassion dont son orgueil ne veut point, mais que cause le regret d'un si grand don littéraire mis au service d'intentions troubles et misérables. Je me demande ce que sera l'état de conscience d'un tel homme à l'heure de mourir. Il aura bien besoin qu'on prie pour lui.

 

camille mauclair.

 

pierre mille

 

Tunis, le 24 avril 1930.

Mon cher confrère,

Dans le chapitre sur André Gide d'un petit ouvrage que je publierai bientôt, en Amérique, puis en France, sur le Roman Français, on trouvera des aperçus qui se rapprochent tellement des appréciations, citées par vous, de M. W. E. Suskind, que je ne saurais rien ajouter, ni à ce qu'il dit, ni à ce que j'ai écrit. Mais je suis heureux de me rencontrer avec M. Suskind.

Croyez à mes sentiments distingués.

 

pierre mille. [110]

 

M. alfred mortier

 

Paris, 12 avril 1930.

Mon cher confrère,

 

Excusez-moi, et dispensez-moi de répondre à votre enquête sur Gide, pour bien des raisons.

Vous demandez, sans rire, si l'enseignement de l'apôtre du gidonisme est de nature à former l'honnête homme des temps modernes. On peut dire que vous n'avez pas peur.

A part ça Gide est un homme d'une rare intelligence et un grand littérateur. Mais à mes yeux la littérature est une très petite chose, comparée à la vie. J'admire beaucoup plus la vie pure et inconnue d'une humble sœur de charité, qu'une pile de vingt volumes d'idées philosophiques. Je trouve que l'exemple d'un saint François d'Assise est plus frappant, plus digne d'enseigner l'honnêteté, même intellectuelle, que tout ce qu'on peut écrire de plus intelligent sur une feuille de papier.

Dans ces conditions vous voyez combien je suis peu qualifié pour répondre à une enquête du genre de la vôtre.

Excusez-moi donc derechef, et croyez-moi bien sympathiquement vôtre.

alfred mortier.

 

M. edmond pilon

 

Son « génie » n'a pas l'ampleur de celui de Rousseau. Ainsi que l'auteur des Confessions, Gide n'a pas eu à souffrir de la maladie, de la pauvreté, des persécutions et des cabales de ses rivaux ; surtout, il ne possède pas le frais talent descriptif qu'avait Rousseau ; il n'a pas ses élans de l'âme. Gide cependant comme Rousseau — et par l'esprit du moins — nous vient de Genève. C'est à Genève qu'il doit, lui aussi, cette sorte d'hédonisme calviniste, assez sournois et affligeant, dont ses livres sont imprégnés. Il est fou de penser (ainsi que le précisent les termes de votre questionnaire) qu'une philosophie religieuse peut être établie sur des données aussi suspectes. L'influence de Gide? Tant qu'on a dix-huit ans, on peut l'éprouver. Plus tard, lorsqu'on acquiert plus de discernement, on s'en éloigne ; et tout est bien ainsi. Si [111] on ne s'en éloignait pas, on resterait avec le venin dans la plaie ; alors on s'exposerait à la risée (je ne dis pas à la pitié, Gide n'a pas de pitié) de cet homme si intelligent, qui n'est le disciple de personne et qui ne peut que mépriser les disciples.

edmond pilon.

 

paul reboux

 

Paris, le 12 avril 1930.

 

Mon cher confrère,

 

Les œuvres d'André Gide m'inspirent toujours de l'intérêt, en raison de la contradiction qu'offrent leur inspiration un peu trouble et l'admirable limpidité de leur forme.

Son style de cristal et ce qui flotte d'inaccoutumé et de déréglé parmi certaines de ses idées excellentes me donnent le même ordre d'agrément que l'opposition entre la sensualité perverse de Pierre Louys et la perfection de son langage.

André Gide n'a jamais exercé sur moi d'influence. Son exemple m'a seulement stimulé à écrire d'une manière aussi dépouillée que possible.

Je ne m'explique pas du tout qu'André Gide ait obtenu tant de gloire à l'étranger, alors que, pour la grosse masse du public français, il est inconnu. Un écrivain de sa race devrait avoir la situation, dans notre pays, d'Anatole France.

Sympathiquement à vous.

paul reboux.

 

M. ANDRÉ ROUVEYRE

Barbizon, 18 avril 1930.

Messieurs,

 

Que les soixante ans de M. André Gide aient été fêtés, cela n'a qu'un intérêt de circonstance qui le rapproche simplement, entre autres, de Sarah Bernhardt.

On n'a pas attendu ici les suffrages de MM. Ernest-Robert Curtius et W.-E. Suskind pour estimer André Gide comme il faut, et sans avoir recours à l'enflure de la phraséologie confessionnelle et démagogique que montrent les échantillons que vous nous donnez de leurs textes. [112]

En ce qui concerne vos questions, en vérité, je n'ai rien à ajouter à mon étude sur Gide parue, en quelques feuilletons (Le contemporain capital) de mes Lettres dans l'Epoque, aux Nouvelles Littéraires, au cours de 1924, et recueillis dans mon livre Le reclus et le retors. Pourtant, avec le meilleur sentiment de cordiale sympathie, voici mon avis succinct à votre questionnaire :

1. La personnalité de Gide a ses assises, pour moi, dans sa tendance irrésistible à l'isolement et au repli.

2. L'influence qu'il a exercée n'a été pour lui que le fait d'un jeu : Il fait grouiller les gens pour se bien convaincre qu'il ne fait point partie de leur agglomération.

3. Tout ce qui chez lui a un caractère universel lui est inférieur, accessoire et vain.

4. Il ne « contribue » à rien, sinon par mascarade. Il est un exemple : Ne suivre, ne rechercher que soi. En cela il se rattache à la meilleure éducation et culture classique française du XVIIe siècle.

Je vous prie d'agréer, Messieurs, mes salutations et mes sentiments bien cordiaux.

M. ANDRÉ ROUVEYRE

 

M. hector talvart

 

Une personnalité moins forte qu'un grand talent, une belle intelligence, une curieuse figure. Toute personnalité digne de ce nom suppose un fort tempérament moral, soit pour agir en libérant les esprits, soit pour les déterminer à l'action. Gide, tout analyse, tout inquiétude, tout scrupule, ne peut représenter ni un maître de pensée, ni un suscitateur d'idées, ni même un initiateur de voluptés. Tout au plus apparaît-il comme un pécheur contraint, un maître d'asepsie intellectuelle et une âme qui ne cesse de se fragmenter dans la subtilité de l'accidentel. Il court trop après ses morceaux pour aimanter vers une unité qu'il ne parvient pas à réaliser toutes les intelligences, tous les cœurs qui lui font crédit et qu'il charme.

 

Je ne crois pas qu'André Gide exerce une grande influence chez nous ni autre part, parce qu'il est très intelligent, mais [113] d'une intelligence sans chair, ni sève et je me réjouis que cette influence soit en fait très restreinte, car elle serait fort pernicieuse à beaucoup.

 

Et puis il ne faut pas oublier que les livres de Gide, écrits en partie pour se comprendre, en partie pour se justifier, étapes d'une marche indécise vers la vérité ou la beauté ne sont pas susceptibles de créer une esthétique, une éthique, ou même de pénétrer fortement, car ils n'ont pas la rigidité de leur rectitude.

 

Il y aurait beaucoup à dire sur l'accord étroit qu'on veut établir entre le protestantisme et la démocratie. A peine de périr, le protestantisme doit prendre la forme intellectuelle qui le légitimera après avoir eu la forme morale, économique qui l'a imposé et toute forme intellectuelle, par la liberté de sa démarche critique s'écarte de la démocratie, où tout de même les pieds trop souvent, parce qu'ils sont deux, l'emportent sur la tête qui n'est qu'une.

 

Je ne dois à Gide que d'agréables moments de lecture, quelques émotions vives de l'intelligence en face d'une partie aiguë, juste, neuve, alerte, honnête, peut-être aussi une disposition plus grande à haïr l'amphigouri, l'emphase, le passionnel public et domestique, mais je ne lui dois rien de ce que je considère comme l'amélioration, la libération, l'élévation de la pensée auxquelles je tends. Ceci, je le dois à Joseph de Maistre, à Maurras, à Remy de Gourmont, à Joubert, à Barbey d'Aurevilly, à quelques mâles enfin qui vous font des enfants ou vous causent du vrai plaisir.

 

Il y a dans le protestantisme une tare d'impuissance à l'origine. Ce sont toujours des esprits femelles et un peu [114] bréhaignes que les grands esprits protestants. Les plus intelligents, les plus savants, les plus artistes ne se sont jamais élevés jusqu'à là création de l'esprit, semblables en ceci aux Jésuites, et Amiel représente à merveille le type de l’intellectualité protestante en son plein épanouissement de fleur qui ne sera jamais fruit. Gide est dans ce cas.

 

Je ne crois pas que l'enseignement de Gide, ni nul enseignement d'une haute et claire intelligence puisse être propre à former « l'honnête homme » des temps nouveaux, car ces temps ne peuvent plus connaître « l'honnête homme » au sens et de la manière qu'une société reposant d'abord sur la culture de l'esprit et du goût, puisse l'admettre.

 

S'il fallait expliquer la « catholicité » de Gide par quelque chose qui ne s'écartât pas trop de la vérité, l'on pourrait dire qu'un lien s'établit de son inquiétude à l'inquiétude universelle, de son regret du paradis perdu au regret que la plupart des hommes en ont, et que la « nostalgie de Dieu » couve sous la cendre de toutes ces âmes grises, de tous ces juifs errants du bonheur tranquille, appliqués à dorer leur misère incurable.

hector talvart.

Le 15 avril 1930.

 

gonzague truc

15 avril 1930.

Cher Monsieur,

Je ne puis à propos de votre enquête sur les 60 ans de M. Gide que vous résumer en deux mots ce que j'ai trop dit : Il s'élève — de siècle en siècle — des écrivains en qui semble s'incarner l'esprit de désordre et de dissolution, doués d'ailleurs parfois de talent ou de génie et d'autant plus néfastes qu'ils en ont davantage. Ainsi J.-J. Rousseau et, plus proche mais de même espèce, M. André Gide. Il suffirait déjà je crois, pour les condamner l'un et l'autre, de cet autre rapprochement. Bien cordialement à vous,

gonzague truc. [115]

 

M. noël vesper

Lourmarin, 12 avril 1930.

M. André Gide me paraît surtout artifice. On reviendra toujours à l'art et à la nature, dont le mariage seul fait les maîtres.

La lecture d'André Gide ne m'entraîne pas, il faut que je m'y contraigne. Je déplore cet aveu s'il est à déplorer !

Le protestantisme fondamental n'est pas tant une protestation qu'un témoignage formel (testis) et, comme le christianisme des premiers siècles, je dirais : un martyre, ce qui est la même chose toujours, mais en grec (martus). Cette simple remarque donne au jugement de M. W.-E. Suskind une certaine relativité.

Une seconde remarque, quant à l'opinion de ce critique, c'est que la démocratie est une antiphysie, et voilà sans doute en quoi André Gide a son angle d'incidence avec elle, mais voilà aussi en quoi il diverge de son protestantisme originel qui est essentiellement patricien et même patriarcal.

Je ne sais ce que sera l'Européen de demain.

Il sera ce qu'il pourra, mais s'il se trouve au sein d'une artificialité croissante, vulgarisée, il est à présumer que l'équilibre, l'aristocratie et l'élite, le surhumain, se porteront alors plus que jamais du côté de la nature.

noël vesper.

 

Quelques auteurs ont jugé bon de répondre à notre enquête par la voie de la presse. Nous reproduisons leurs articles.

 

andré gide, les bœufs, les pies et la laitière

par maurice bedel

 

Il n'est plus de vacances pour l'homme des temps modernes. Je m'en étais allé aux champs, ces jours derniers, pour épuceronner les rosiers de mon jardin, tailler mes treilles, donner du sécateur dans l'élan printanier des rejets, surgeons et gourmands des arbres de mon verger. L'existence m'était douce et je n'avais d'autre souci que la santé de mes jeunes cantaloups, menacés dès leur naissance par la limace et l'escargot, quand, un matin, dans mon courrier, j'ouvris une lettre qui m'ôta pour toute la journée la paix de l'esprit. [116]

« Que pensez-vous de Gide? m'y demandait-on. Quelle influence a-t-il exercée sur vous ? »

C'est effrayant d'être questionné sur Gide à l'heure où, sous un ciel sans nuage, tout vous paraît simple et harmonieux, où les lilas s'épanouissent, où les loriots chantent dans les bosquets, parce qu'il est dans l'ordre de la nature que les lilas s'ouvrent en avril et que les loriots se sentent en humeur de chanter quand les lilas sont en fleurs.

« Que pensez-vous de Gide? »

Je m'assis sous une tonnelle et j'entrepris de réfléchir. Malheureusement, mes yeux tombèrent sur un pinson qui faisait toutes sortes de manières autour d'une pinsonne : il gonflait ses plumes, sautait sur place, jetait sa tête en arrière dans une sorte de pâmoison. Il était assez ridicule ; aussi la dame n'y prêtait-elle aucune attention. Enfin, elle s'envola et il s'élança derrière elle.

« Gide, me dis-je, est très différent de ce pinson. Mais ce n'est pas une réponse à faire à une enquête. »

Je poursuivis ma méditation. A cause des chants d'oiseaux, des bourdonnements d'insectes, elle s'éloignait de moi à grands pas et je dus me lever pour courir après elle. Elle m'entraîna vers le potager. Le soleil frappait les espaliers, dardait sur les fleurs des pêchers des rayons si ardents, si directs qu'elles semblaient s'abandonner et mourir de plaisir entre leurs pétales défaillants. Un peu plus loin, de jeunes cerisiers attiraient à eux, par l'éclat de leurs bouquets et la douceur de leur parfum d'amande, une multitude d'abeilles : elles allaient, et venaient de fleur en fleur, les antennes et les pattes chargées de pollen, accomplissant avec frénésie leur mission fécondante, unissant de force ou de consentement les étamines mâles aux pistils femelles et préparant à nos soifs de l'été de lourdes cerises juteuses. Gide?... Gide?... Mais la réponse n'était ni dans les pêchers, ni dans les cerisiers.

Je m'en retournai au jardin, je gagnai une allée de tilleuls. Rien n'est favorable à la méditation comme une allée de tilleuls : l'alignement des arbres, le plafonnement de leurs branches ordonnées disciplinent la pensée, la maintiennent dans la raison. C'est l'allée du bréviaire, c'est un déambulatoire aux vivantes colonnes ; les messieurs de Port-Royal y mettaient certainement en jeu le mécanisme de leurs austères spéculations. Aussi comptais-je bien y trouver la réponse que je cherchais. Hélas ! l'écorce des tilleuls attire une espèce de joli insecte, habillé de rouge et de noir, qu'on appelle communément le « suisse », ou le « bœuf », ou le « sergent », et qui pullule au printemps. Ces charmantes bêtes sont naturellement portées à de persévérantes amours qui les tiennent unies deux à deux pendant de longues journées. Cet état en quelque sorte siamois ne les empêche point de vaquer à leurs occupations, d'aller et de venir sur leurs six paires de pattes et de courir sur le sable d'un rond de soleil à l'autre. J'admirais ces mouvantes unions et qu'on pût demeurer enlacés tout en menant le train quotidien de l'existence, en cherchant sa nourriture, en allant à la promenade, en se visitant entre voisins. Ces « bœufs », ces « sergents » étaient dans la norme de la vie ; ils se soumettaient avec un [117] plaisir non douteux aux lois de l'espèce. Il faut dire que, dans leur cas, ces lois-là ne manquaient pas d'agrément.

Ainsi j'allais songeant entre les tilleuls de cette allée sableuse. De Gide, il n'était plus question.

Il fallait pourtant bien que j'arrivasse à me faire une opinion sur lui, car je n'ai pas pour habitude de laisser une lettre sans réponse. Je quittai mon déambulatoire et ses spectacles biologiques et je me rendis dans un petit bois de pins, proche de ma maison, où tout semblait m'inviter à relire en moi-même, parmi la sérénité des fûts mauves et l'odeur essentielle des résines coulantes, la leçon de bonheur des Nourritures terrestres. Je m'étendis sur la mousse, les mains à la nuque, un brin de bruyère entre les dents, comme un berger de bucolique.

« Voyons, me disais-je, l'enseignement de Gide conduit l'individu à se chercher dans une solitude de l'âme que viennent seuls visiter les éléments dissociés de la personnalité. »

Quoique la formule fût assez lourde et manquât de clarté, j'étais soulagé de l'avoir proposée à ma songerie et je m'en fusse contenté, si une pie, passant dans mon ciel et s'arrêtant à la cime qui me donnait de l'ombre, n'avait poussé, juste à ce moment, je ne sais quel éclat de rire qui me sembla avoir l'accent de la moquerie. Elle fut bientôt rejointe par une compagne, qui pouvait bien être un compagnon, car il m'apparut qu'à elles deux elles bâtissaient un nid.

« Voilà un oiseau, me dis-je, qui ne pratique point les joies de la solitude de l'âme. Il choisit une compagne ; il échange avec elles des propos qui, pour bruyants qu'ils soient, n'en sont peut-être pas moins de galants propos. A eux deux ils font un nid ; ils trouvent leur bonheur dans la fondation d'une famille. Tandis qu'André Gide... Mais aussi André Gide n'est pas une pie. »

Chassé par le vacarme de ces intempestifs, je transportai ailleurs le chantier de ma méditation. Je sortis du bois ; je pris la route du village. Elle s'allonge au flanc d'un coteau issu d'une plaine couverte de vigne et d'un vallon planté de peupliers. Elle est sinueuse ; elle traverse un champ de seigle, passe entre deux murs, aborde un boqueteau qu'elle contourne à l'instant où l'on espérait y trouver quelque fraîcheur ; en somme, assez semblable en ses façons à l'homme des Nourritures, lui-même plein de détours, tantôt jouant le franc-jeu, tantôt emmurant sa pensée, à la vérité aussi attirant que décevant. Je comptais la suivre jusqu'à l'endroit où elle pique soudain du nez pour franchir le ruisseau de la Font ; c'est un lieu solitaire, envahi par les roseaux, les prêles et le bel iris jaune des marais. J'étais bien sûr d'y mener à bonne fin la délibération dont ce pinson, ces abeilles, ces « bœufs » et ces pies étaient venus interrompre le développement avec un à-propos qui tenait de la conspiration. Et déjà je renouais ma pensée au thème gidien de la solitude égoïstique, quand j'aperçus une voiture à bâche verte arrêtée là entre deux saules et que je reconnus pour celle de la fille Percineau. La fille Percineau fait chaque matin le ramassage du lait dans les fermes d'alentour; elle le livre ensuite à la laiterie coopérative. [118]

« Elle est sur la fin de sa tournée, pensai-je. Elle va reprendre sa route. »

Je ne la vis pourtant point sur le siège, où elle se tient d'habitude en lisant des romans d'amour à 0 fr. 60, pendant que son cheval la mène de ferme en ferme sans besoin d'être guidé. Mais j'entendis sous la bâche verte un bruit de rires étouffés. Je m'arrêtai à quelque distance de la voiture, pensant bien qu'il s'y passait des choses très différentes de celles sur lesquelles, depuis le matin, ma pensée tentait vainement de se fixer. En effet, aux chuchotements que je perçus quand les rires se calmèrent, il s'y passait, sans aucun doute, qu'un jeune homme et une jeune fille étaient près de céder aux conseils de la nature. Or, on sait que sur la fin d'avril la nature conseille aux pinsons de faire des manières autour des pinsonnes, aux « bœufs » de marcher sur douze pattes au lieu de six, aux pies de bâtir des nids et aux laitières de n'être point cruelles à ceux qui leur viennent prendre un baiser sous la bâche verte de leur carriole.

« Que pensez-vous de Gide? »

Que penser de Gide par ce matin de printemps où les êtres rencontrés ne vivaient que deux par deux alors que lui vit en impair, — j'entends dans le sens où le cœur, le cerveau sont impairs? — Que penser de celui qui a écrit : Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens, qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, alors que la nature guidait les êtres qui m'entouraient vers le plaisir partagé, alors que la fille Percineau, entre ses jattes de lait, combattait la solitude de son âme en faisant à un autre le don de ses lèvres?

Je pensai qu'il valait mieux remettre ma réponse à plus tard, attendre pour la méditer que je fusse rentré à Paris, que j'eusse repris contact avec le microcosme littéraire où les idées l'emportent sur les faits, où l'enseignement d'André Gide n'est point contredit par les leçons de la nature, et, laissant la laitière à ses ébats, je poussai jusqu'au village pour y boire un verre de vin blanc avec mon ami, le forgeron-poète.

 

maurice bedel.

 

PROPOS DE L'ENFANT TERRIBLE

raisons d'un prestige

 

J'ai beaucoup de répugnance pour les enquêtes. Cela tient sans doute à ce que la question posée entraîne une réponse sans surprise. Peu de consultés ont le courage d'affronter l'opinion générale. Il préfèrent la contresigner... Mais je dois faire une exception pour l'enquête de Latinité.

A propos des soixante ans d'André Gide...

Entre parenthèses, je n'aime pas du tout qu'on insiste ainsi sur l'âge des gens. Surtout quand il s'agit d'hommes tels que celui-ci. André Gide sera toujours pour moi, et pour bien d'autres, le révélateur des Nourritures Terrestres et de Paludes, c'est-à-dire quelqu'un d'affranchi, par définition, de toute atteinte des années. Le théoricien du renouvellement perpétuel ne peut être que jeune. [119]

Mais la question est autre. Elle a été soulevée par la remarque de M. W.-E. Suskind au sujet du protestantisme de Gide : dans lequel il voit la raison de son universelle influence.

Eh bien ! ceci est une idée entièrement nouvelle. On ne l'avait encore jamais dite. Et, faute de l'avoir trouvée, personne n'était arrivé à donner une explication valable de cet ascendant exercé par Gide sur les hommes d'aujourd'hui. S'il est vrai que le domaine ouvert par le protestantisme soit : « la conscience individuelle, le désir du bonheur terrestre, tout ce qui tient à la démocratie », on comprend, non seulement l'œuvre, la pensée et la carrière de Gide, mais encore leur affinité avec les besoins de l'homme moderne. Il ne s'agit pas ici de profession de foi religieuse. Mais d'un état d'esprit, de cette protestation de l'âme contre tout ce qui veut, au nom d'un idéal extérieur, restreindre la liberté de la conscience et disqualifier l'indestructible désir du bonheur terrestre.

Accorder ces deux choses (cette conscience et ce désir), d'abord entre elles, puis avec l'inquiétude morale, héritage des vieilles disciplines ascétiques, cela peut demander une vie entière. Et c'est ce qu'a fait André Gide. Et comme c'était le problème qui hantait toute l'époque, on conçoit quelle autorité lui a valu le fait de s'être consacré à le résoudre. Sa gloire est, de toute autre manière, inexplicable.

 

francis de miomandre.

 

 

andré gide

« Défenseur de l'Occident »?

par FRANÇOIS PORCHÉ

 

L'automne dernier, quelques admirateurs d'André Gide ont pris l'initiative de célébrer son soixantième anniversaire. J'ignore si ce Prince de la Jeunesse fut à part soi très joyeux d'une rumeur qui clamait son âge à tous les échos. Mais il faut dire que la plupart de ceux qui fêtèrent l'écrivain à cette occasion étaient des étrangers.

Passons. Certains hommages adressés à Gide n'en sont pas moins à retenir. C'est ainsi que M. Ernst-Robert Curtius écrit : « Comme Nietzsche, André Gide a découvert un homme nouveau, une nouvelle région de l'âme. » Et M. W. E. Suskind ajoute que cet « homme nouveau » selon Gide, l'Européen de demain, « sera sur le modèle de l'homme protestant ».

Aïe ! quelle grimace dut faire André Gide à la lecture de cette prophétie ! Ayez donc des disciples pour que, dans leur fureur à vous couronner, ils vous ramènent, pieds et poings liés, au Temple dont vous avez mis tant d'application à vous détacher !

Mais passons encore. Puisque la gaffe est commise, puisqu'il est maintenant déclaré que le Maître ami des jeunes gens accède à la période mélancolique des consécrations et des jubilés, des Français, cette fois, directeurs, d'une publication qui s'intitule Latinité, revue des Pays d'Occident, ont pensé qu'il y aurait intérêt à instituer une [120] enquête auprès des écrivains de tous les pays, aux fins de savoir : 1° En quoi consiste la personnalité de Gide ; 2° Quelle influence il a exercée ; 3° En quoi consiste le caractère universel, pour ne pas dire la catholicité de Gide à l'heure actuelle, etc.

Évidemment, le terme « catholicité » doit être pris ici au sens étymologique d’« universalité ». Tout de même, j'imagine, pour le coup, le haut-le-corps d'un Maritain, d'un Massis, quand ils ont lu ces mots, ou plutôt ce jeu de mots : « La catholicité de Gide ! »

C'est que, en vérité, les thuriféraires ont l'art de brouiller toutes les notions autour de leurs idoles. Nous qui professons pour le talent d'André Gide une admiration d'autant plus ferme et motivée que nous avons, par ailleurs, blâmé ouvertement la propagande développée par l'écrivain, depuis quelques années, dans un domaine spécial, soufflons sur ces vapeurs d'encens, essayons un peu d'y voir clair.

D'abord, quand MM. Curtius et Suskind nous parlent sans rire de « l’homme nouveau » qu'aurait découvert André Gide, il est permis de se demander si, dans la notion de cet « homme nouveau », le non-conformisme sexuel est implicitement, tacitement contenu. Je suis désolé de revenir sur cette question. Mais on m'y oblige. Il faut être franc. Gide, tout le premier, n'a-t-il pas horreur de l'hypocrisie, de ce qu'il nomme « le camouflage » ?

Ou bien MM. Curtius et Suskind, dans leur conception de l'homme gidien, ne tiennent aucun compte de l'anomalie particulière à André Gide, et, dans ce cas, l'omission est grave, car (toujours selon Gide lui-même) c'est la sensibilité tout entière de l'être qui est affectée par la forme que prend le désir en chaque individu. Ou bien nos deux docteurs admettent, sans toutefois oser le dire, que « l'homme nouveau » créé par Gide est, sous tous les rapports, à l'image de Gide. Et alors, quand ils proposent cet homme-là pour modèle à toute l'Europe, ils abusent.

Je ne viens pas ici pousser le cri de la pudeur outragée. Je soutiens seulement que, lorsqu'on veut nous prôner le type futur de l'Européen, donc un certain type humain général, représentatif de l'Occident, il est inadmissible, il est ridicule de prétendre nous amener à le concevoir sous les traits d'un homme pour lequel le corps féminin n'est qu'un objet de répulsion, ou, du moins, pour lequel l'idée de la femme n'est jamais liée aux plaisirs de l'amour.

Cette réserve importante une fois formulée, qu'il y ait dans la personnalité de Gide plus d'un caractère qui, sur le terrain intellectuel, font de lui l'un des parangons de la civilisation occidentale, cela, non seulement je ne le nie point, mais au risque de contrister mon ami Massis, j'inclinerai volontiers à le croire.

Certes, Gide a toujours cherché des évasions vers l'Orient ou vers le Sud, bref vers les pays du soleil. En dehors des facilités qu'il a pu trouver, sous ces climats, au cours de ses voyages, ou rêver qu'il y trouverait, son esprit même a maintes fois subi la fascination de l'Asie ou de l'Afrique. Mais, à vrai dire, Gide est curieux de tout. La curiosité, dans tous les ordres, jusqu'aux plus élevés, est même [121] sa passion dominante. Il a donc traduit Tagore, comme il a traduit Conrad, ou William Blake, ou Whitman, ou Shakespeare.

D'ailleurs, il est à remarquer que Tagore est, à l'opposé d'un Gandhi, un Oriental qui prêche la conciliation entre l'Asie et l'Europe. Cependant, que l'on compare un instant au poète hindou son traducteur français, et l'on s'apercevra aussitôt de l'énorme différence qui les sépare.

Il y aurait un parallèle amusant à établir entre l'atmosphère qui règne à Santinikétan, le lieu de retraite choisi par le père de Tagore, où le poète, à son tour, a fondé son école, et la pensée qui préside aux réunions de l'Abbaye de Pontigny, dont Gide est, comme on sait, l'un des animateurs les plus zélés. Dans l'Inde, le but visé est d'atteindre, par l'étude en commun, à une fusion des âmes. Dans l'Yonne, le programme de l'institution est un rapprochement des esprits par une confrontation des thèses. Là-bas, sous les vérandas, à l'ombre des manguiers, connaissance et méditation, science et prière s'entremêlent ; la ferveur de s'instruire est une ferveur religieuse. Ici, sous le cloître ogival, dans l'humide fraîcheur des hêtres, on argumente, on ratiocine.

Esprit de libre examen, volonté de tout remettre sans cesse en question, de tout réformer, voilà précisément en quoi Gide est, peut-être, l'un des tenants les plus précieux de l’occidentalisme. Les auteurs qui pieusement s'en remettent au principe d'autorité du soin de nous sauver, sont portés à ne voir dans l'œuvre gidienne qu'une entreprise perverse de démolition sociale. Les magies mêmes du style, chez Gide, leur apparaissent comme autant d'artifices du Malin. Sans doute, Gide s'est trop souvent complu à bafouer des choses saintes, et cela est affreux ; mais ce fut, je crois, par son acharnement à railler ce qu'il peut entrer de conventions dans les sentiments les plus vénérables qu'il était entraîné aux irrévérences à l'égard de ces sentiments mêmes. Les rapports de famille, par exemple, Gide les a sapés, au grand scandale des gens bien pensants. Nous réprouvons, quant à nous, le vif plaisir, satanique en effet, qu'il a paru prendre à ce jeu. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de songer que, sous le couvert du respect dont, habituellement, l'on entoure les images du foyer, bien des situations immorales, voire parfois monstrueuses, peuvent trouver un abri.

En Occident, comme ailleurs, il y a deux grandes classes différentes d'esprits : d'une part, ceux qui, soucieux avant tout de préserver l'ordre établi (quand ils ne veulent pas nous ramener vers un ordre antérieur), se font un devoir d'accepter sans discussion tous les préjugés confondus dans la masse des traditions ; d'autre part, ceux qui prétendent reviser constamment la table des valeurs morales. Il est clair que Gide appartient à la seconde catégorie. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne lui soit pas arrivé de se tromper dans ses propres revisions jusqu'à déployer de grandes ressources dialectiques pour nous faire partager ses erreurs. Mais ce qu'il m'importe ici de noter, ce n'est point la rectitude, souvent en défaut, de ses jugements personnels, c'est son penchant à ne jamais admettre que quoi que ce [122] soit au monde puisse échapper à ses enquêtes, c'est le ferme propos, la rage, si l'on veut, qu'il a de faire à toute chose son procès.

M. Suskind n'a donc pas tout à fait tort, quand, n'en déplaise à Gide lui-même, il rattache l'idéal gidien de l'homme au protestantisme. Sur le plan intellectuel, tout au moins, l'observation reste juste.

En ce qui me concerne, élevé que je fus dans la religion catholique, je demeure fidèle, par le cœur sinon par la pratique, à la confession de mes parents. Mais j'ai aussi le culte exigeant de la simple vérité terrestre. C'est pourquoi, lorsque parut Défense de l'Occident, je ne pus, tout en louant les mérites de l'œuvre, me retenir de dire, d'écrire que, selon moi, le point faible de la thèse soutenue par Massis, c'était que l'auteur, dans son ardent appel à tout ce qui pouvait opposer des barrières au flot montant de l'Asie, eût oublié le protestantisme européen. Comment expliquer une aussi formidable lacune autrement que par la passion du catholique militant, lequel continue à ne voir dans la religion prétendue réformée que le côté destructeur, le schisme, la cassure de l'antique unité ?

Du point de vue conservateur, lui-même, le protestantisme, en Europe, n'a-t-il donc rien édifié? Gide qui, durant toute sa vie, a lutté, qui lutte peut-être, qui lutte sûrement encore, pour renverser en soi les digues morales, les barrages de scrupule, élevés par son éducation, Gide, je suppose, doit sourire amèrement lorsqu'il voit nos néo-catholiques confondre le protestantisme tout entier avec l’esprit de rébellion.

Au vrai, le protestantisme offre deux aspects opposés : l'un, pratique, et qui est la Règle, une montagne de règles, tout un système de défenses que Massis, objectivement, étant donné son dessein, n'avait pas le droit d'ignorer ; l'autre, purement intellectuel, pour ainsi dire de principe, et qui est l'esprit critique. C'est évidemment cet esprit-là que Gide représente : l'individualisme protestant, perpétuellement en travail de tout examiner et, par conséquent, de tout dissocier.

Mais, une tendance pareille, est-ce que l'Europe, en cas de danger, ne pourrait pas la tourner, elle aussi, à son avantage, l'utiliser pour sa défense ? Au crible de l'esprit huguenot il faudrait bien que l'Asie elle-même passât.

On va répétant que le communisme russe est le fourrier de la barbarie orientale ? Eh ! bien, imagine-t-on une telle dictature implantée en pays protestant ? Et, puisqu'il est ici question d'André Gide, est-il possible de concevoir cet écrivain acceptant de plier son jugement, son art, de subordonner son goût, ses créations littéraires aux directives d'un parti?

Ne soyons pas aveugles, et, surtout s'il s'agit, un jour, de recenser toutes nos forces, ne prononçons pas d'exclusion, encore moins d'anathèmes. L'individualisme irréductible d'André Gide, son indépendance intellectuelle sont des valeurs positives, considérables en Occident.

françois porchÉ

 

andré gide

par jean tenant

 

Nous lirons avec intérêt le numéro de Latinité qui publiera les réponses à l'enquête. Nous rendra-t-il compte fidèlement de l'état des esprits, touchant André Gide, son œuvre, son influence et, si l'on peut dire, son enseignement? On en doute.

M. Francis de Miomandre écrit que « peu de consultés ont le courage d'affronter l'opinion générale ». Nous dirons, nous, au contraire, que peu de consultés auront le courage, au sujet de M. Gide, de se ranger à l'opinion générale qui, en la circonstance, est l'opinion la plus sage et la plus juste. L'un voudra nuancer sa critique jusqu'à la rendre indistincte. L'autre y apportera des correctifs et des atténuations, en insistant sur l'art de l'écrivain, le charme de son style, la perfection de sa langue. Il y en aura peu qui exprimeront nettement, sans ambiguïté, un jugement fondé sur des idées, des principes, des doctrines. En y réfléchissant, c'est à ce signe, peut-être, que l'on reconnaîtra le mieux « l'influence » d'un homme, devant l'œuvre duquel trop d'esprits se trouvent, sinon désarmés, intimidés, hésitants. Ils craignent, dirait-on, de paraître brutaux dans leurs affirmations, en face d'un écrivain dont chaque page vise à décrier la certitude.

Nous disons ce que nous craignons, mais nous nous réjouirons si l'événement nous apporte un démenti. Il est possible, il n'est pas certain que les premiers articles provoqués par Latinité agissent sur quelques-uns à la manière d'un réactif. Tels les articles de M. Francis de Miomandre et de M. François Porché dans les Nouvelles littéraires du 26 avril.

Dans ce numéro des Nouvelles littéraires, il n'y en a, d'ailleurs, que pour André Gide ! Outre les deux articles ci-dessus visés, on lit celui de M. Robert Kemp sur Dostoïevski, où Gide est trois fois cité. Pure coïncidence? C'est possible. La chose n'en est pas moins digne de remarque.

Voyons les articles de MM. de Miomandre et François Porché.

La remarque de M. Suskind « au sujet du protestantisme de Gide, dans lequel il voit la raison de son universelle influence » est, selon M. de Miomandre, « une idée entièrement nouvelle ». Citons :

«... Faute de l'avoir trouvée, personne n'était arrivé à donner une explication valable de cet ascendant exercé par Gide sur les hommes d'aujourd'hui. S'il est vrai que le domaine ouvert par le protestantisme soit : la conscience individuelle, le désir du bonheur terrestre, tout ce qui tient à la démocratie, on comprend, non seulement l'œuvre, la pensée et la carrière de Gide, mais encore leur affinité avec les besoins de l'homme moderne. Il ne s'agit pas ici de profession de foi religieuse, mais d'un état d'esprit, de cette protestation de l'âme contre tout ce qui veut, au nom d'un idéal extérieur, restreindre la liberté de la conscience et disqualifier l'indestructible désir du bonheur terrestre... » [124]

On ne saurait plus nettement parler. Et la déclaration de M. de Miomandre ne laissera subsister de doute que dans les esprits fermés à l'évidence. Le « réactif » de M. de Miomandre donnera-t-il les résultats que l'on en peut attendre? Les écrivains qui se réclament de la morale catholique et traditionnelle auront-ils tous le courage de se porter à la défense de ce que l'on attaque ainsi ? Nous verrons bien. En attendant, et dans le trouble actuel des esprits, où les meilleurs hésitent et se laissent glisser, nous ne sommes pas sans crainte sur la réponse que nous apporteront les faits.

Cette enquête vient à son heure et ceux qui l'ont provoquée doivent être loués de leur initiative. Elle nous permettra de « faire le point ».

L'article de M. de Miomandre était imprimé à la deuxième page des Nouvelles littéraires. Celui de M. François Porché avait les honneurs de la première page. Il s'y étale sur deux colonnes, — les deux premières !

M. François Porché a écrit quelques bons poèmes. Ses vers sont éloquents. Il en eut de beaux sur la guerre. Il est l'auteur d'une pièce médiocre — en vers — sur Jeanne d'Arc : La Vierge au grand cœur. Le sujet n'était guère à sa portée. Il faut une âme de feu, un cœur dévoré d'amour pour porter à la scène la mission, la vie et la mort de la Grande Inspirée. Était-il qualifié pour apporter à l'Enquête sur Gide une réponse catholique ? Il nous dit :

« ... Elevé que je fus dans la religion catholique, je demeure fidèle, par le cœur, sinon par la pratique, à la confession de mes parents ». Il est certain que les souvenirs d'une bonne éducation catholique suffisent pour opposer, aux sortilèges gidiens, d'assez fortes défenses. Mais M. François Porché, dans le frottement de la vie parisienne, a pris de mauvaises habitudes d'esprit, et tout le positif de sa « réponse » — par endroits très ferme et très pertinente — est gâté par le désir de se montrer traitable et libéral :

« Nous qui professons, écrit-il, pour le talent d'André Gide, une admiration d'autant plus ferme et motivée que nous avons, par ailleurs, blâmé ouvertement la propagande développée par l'écrivain, depuis quelques années, dans un domaine spécial, soufflons sur ces vapeurs d'encens, essayons un peu d'y voir clair... »

M. François Porché n'y verra pas clair, c'est trop évident. Il n'est pas question, dans l'Enquête, — explicitement, du moins — de la « propagande spéciale » de Gide. M. Porché a très éloquemment réfuté les sophismes du « maître » sur ce point spécial. Mais il ne s'agit pas de cela. Les quarante lignes de protestation qu'il consacre à cette partie du gidisme, sont inutiles, voire même dangereuses, précisément parce qu'elles ne sont qu'une feinte.

Il demande, en effet, à MM. Curtius et Suskind, « si l'homme nouveau » qu'ils font à Gide l'honneur d'avoir découvert, ou plutôt inventé, et qu'ils prôneraient comme le « type futur de l'Européen » est « sous tous les rapports à l'image de Gide » et si certaine anomalie bien connue — on me permettra de ne pas préciser autrement — doit compter au nombre de ses avantages. Puis il tourne court et, après [125] avoir observé que « c'est la sensibilité tout entière de l'être qui est affectée par la forme que prend le désir en chaque individu », il croît pouvoir « enchaîner » — comme disent les gens de théâtre — tout naturellement :

« Cette réserve importante une fois formulée, qu'il y ait dans la personnalité de Gide plus d'un caractère qui, sur le terrain intellectuel, font de lui l'un des parangons de la civilisation occidentale, cela, non seulement je ne le nie point, mais au risque de contrister mon ami Massis, j'inclinerais volontiers à le croire... »

Nous ne savons si « notre ami » Massis sera contristé de cette trouvaille. A sa place, c'est de la stupéfaction plutôt que la tristesse que nous éprouverions.

 

Après la curieuse volte-face que nous avons signalée, M. François Porché — dont l'article est intitulé interrogativement : André Gide, défenseur de l'Occident ? — nous montre l'écrivain attiré vers l'Orient, dans l'une de ces « évasions » qui sont, pour lui comme pour la plupart de ses disciples, une nécessité tyrannique, une tentation constante, sans que, d'ailleurs, au bout de leur course, ils puissent rencontrer d'autre personnage que le leur... M. Porché trouve aussitôt l'explication du fait dans la curiosité universelle de Gide :

« La curiosité, dans tous les ordres, jusqu'aux plus élevés, est même sa passion dominante. Il a donc traduit Tagore, comme il a traduit Conrad, ou William Blake, ou Whitman, ou Shakespeare.

« D'ailleurs, il est à remarquer que Tagore est, à l'opposé d'un Gandhi, un Oriental qui prêche la conciliation entre l'Asie et l'Europe. Cependant, que l'on compare un instant au poète hindou son traducteur français, et l'on s'apercevra aussitôt de l'énorme différence qui les sépare. »

Suit l'amorce d'un parallèle, très arbitraire, entre la retraite de Tagore à Santinikétan et les réunions de l'Abbaye de Pontigny, « dont Gide est, comme on sait, l'un des animateurs les plus zélés ». Dans l'Inde, on recherche, la « fusion des âmes ». A Pontigny on vise au rapprochement des esprits, par une confrontation des thèses... on argumente, on ratiocine.

Il convient d'insister sur la puérilité de ce rapprochement artificiel pour marquer le peu de sérieux d'une « réponse » qui, par la place qu'elle occupe dans un grand journal littéraire, serait capable de faire illusion. Quelle est, je vous le demande, la réunion d'intellectuels où l'on n'argumente, où l'on ne ratiocine, où l'on ne confronte des thèses ? Le parallèle entre Santinikétan et Pontigny est de même qualité que ce qui va suivre.

En effet, cet écrivain, ce poète, qui se flatte, quelques lignes plus [126] bas, d'être demeuré fidèle, « par le cœur, sinon par la pratique, à la confession de ses parents », écrit sans trembler :

« Esprit de libre examen, volonté de tout remettre sans cesse en question, de tout réformer, voilà précisément en quoi Gide est, peut-être, l'un des tenants les plus précieux de l'occidentalisme. »

Quel témoignage de fidélité à là confession catholique !

Mais il y a beaucoup mieux... On me pardonnera de m'attarder à éplucher ce texte, mais il n'est pas inutile de montrer ainsi, preuves en main, comment les idées — les idées qui paraît-il, mènent le monde — sont traitées par des gens qui, devant les badauds, prennent des attitudes de penseurs.

Voici, pour commencer, une petite insolence, dont la niaiserie passe tout :

« Les auteurs qui pieusement s'en remettent au principe d'autorité du soin de nous sauver, sont portés à ne voir dans l’œuvre gidienne qu'une entreprise perverse de démolition sociale. Les magies même du style, chez Gide, leur apparaissent comme autant d'artifices du Malin. »

Cela, c'est pour vous, Henri Massis. Mais on attend que le bon Porché prouve que Gide n'est point satanique, et que son œuvre est saine. On attendra longtemps ! Un escamotage, assez maladroit d'ailleurs, va permettre à notre « critique » de dire blanc ce qui est noir. Voici :

« Sans doute, Gide s'est trop souvent complu à bafouer les choses saintes et cela est affreux ; (ah ! ah !) mais ce fut, je crois, par son acharnement à railler ce qu'il peut entrer de convention dans les sentiments les plus vénérables, qu'il était entraîné aux irrévérences à l'égard de ces sentiments mêmes... [Mensonge pur et simple : Gide s'est attaqué à la nature même des choses saintes et aux sentiments eux-mêmes, non à « ce qu'il entre de convention » en eux]. Les rapports de famille, par exemple, Gide les a sapés, au grand scandale des gens bien pensants (?). Nous réprouvons, quant à nous (allons, bon ! comme les gens bien pensants !) le vif plaisir, satanique en effet (alors que signifie l'ironie du début ?) qu'il a paru prendre à ce jeu. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de songer que, sous le couvert du respect dont, habituellement, l'on entoure les images du foyer, bien des situations immorales, voire parfois monstrueuses, peuvent trouver un abri... »

Nous croyons qu'il est impossible d'aller plus loin dans l'insanité et de montrer plus de mépris pour le benoît lecteur. Bafouer la famille, y prendre un plaisir que l'on qualifie satanique, est digne de réprobation, selon M. Porché ; mais il y a, dans les familles, des situations parfois immorales, — donc M. Gide doit être loué, il doit être proclamé « l'un des tenants les plus précieux de l'occidentalisme », et les défenseurs du principe d'autorité, les bien-pensants, sont à diriger sur les Petites-Maisons.

Tout le reste de l'article est à l'avenant. Le catholique Porché, fidèle « par le cœur » (et l'esprit, qu'en faites-vous, ô homme de [127] lettres !) peut ensuite tenter, au moyen d'un nouveau tour de passe-passe, d'incorporer Gide à la « Défense de l'Occident», en faisant honte à Massis de son rigorisme, cela n'a plus aucune importance.

Il est bon, néanmoins, d'expliquer comment, selon M. Porché, « l'individualisme protestant, perpétuellement en travail de tout examiner et, par conséquent, de tout dissocier » est utilisable, en fin de compte, contre les menaces du communisme.

Vous croyiez, peut-être, qu'aux idées subversives, un système éprouvé d'idées constructives et traditionnelles — faisant appel à la raison pour la défense des biens acquis — avait plus de chance d'assurer la victoire de la civilisation occidentale que l'individualisme et l'esprit de dissociation? Erreur ! M. Porché, catholique de cœur — sinon de pratique — va vous donner la bonne formule :

« ...Une tendance pareille, est-ce que l'Europe, en cas de danger, ne pourrait pas la tourner, elle aussi, à son avantage, l'utiliser pour sa défense? Au crible de l'esprit huguenot il faudrait bien que l’Asie elle-même passât. »

Pour cribler l'apport asiatique, pour défendre la raison contre la barbarie nouvelle, rien ne vaut l'esprit huguenot !

M. Porché a oublié son catéchisme. Les lecteurs des Nouvelles littéraires, quelle que soit l'ignorance de la plupart d'entre eux, s'en apercevront certainement. La théologie catholique — non pas même la « Somme » de saint Thomas d'Acquint, mais le plus humble des résumés — passait jusqu'à présent pour une assez bonne défense intellectuelle et morale contre toutes les barbaries. Des générations de penseurs y avaient vu l'une des plus solides barrières de la civilisation. Erreur, je vous dis ! L'individualisme huguenot, l'esprit de critique, la raillerie gidienne, voilà qui, en nous dissociant, dissociera aussi la barbarie. Civilisation, barbarie, — orientalisme, occidentalisme, — Européens, Asiatiques, nous serons tous logés à la même enseigne:

« On va répétant que le communisme russe est le fourrier de la barbarie orientale ? Eh ! bien, imagine-t-on une telle dictature implantée en pays protestant ? Et, puisqu'il est ici question d'André Gide, est-il possible de concevoir cet écrivain acceptant de plier son jugement, son art, de subordonner son goût, ses créations littéraires aux directives d'un parti? »

Il importe peu de savoir si Gide accepterait de plier. Ce qui plierait, c'est la civilisation que son œuvre aurait affaiblie et troublée.

Et voici la conclusion de M. Porché, à laquelle nous décernerons volontiers la coupe de la sottise :

« Ne soyons pas aveugles, et, surtout s'il s'agit un jour, de recenser toutes nos forces, ne prononçons pas d'exclusion, encore moins d'anathèmes. L'individualisme irréductible d'André Gide, son indépendance intellectuelle sont des valeurs positives considérables en Occident. »

Ce morceau de bravoure n'a aucun rapport avec la question posée [128] par Latinité. On s'y est attardé pour montrer le degré d'insignifiance et de misère intellectuelle où est tombée, chez nous, la presse qui tient lieu, pour le « grand public », d'éducatrice et d' « éclaireuse ». Nous opposerons à ces balbutiements les fermes critiques que la pensée catholique et la raison traditionnelle ont su dresser devant les monstres de la pensée gidienne.

 

La plus redoutable critique qu'ait subie l'œuvre de M. André Gide est celle d'Henri Massis. Elle compose la moitié du second volume des Jugements (1). Depuis que ces pages vigoureuses ont été réunies par leur auteur, qui les avait publiées par fragments dans les revues, entre 1921 et 1923, on peut dire que, si l'influence de Gide n'a pas été complètement mise en échec, elle a cessé de gagner en profondeur. L'auteur des Faux Monnayeurs et de Si le Grain ne meurt peut avoir encore des succès de librairie — qui tendent de plus en plus à n'être que des succès de scandale, ce qui est la fin de toute influence, — il ne semble plus devoir faire de nouvelles dupes dans la jeunesse intellectuelle.

D'ailleurs, combien de nouveaux « maîtres », combien de « sous-Gide» ont surgi, ces dernières années, dont la vogue a duré l'espace de quelques saisons ?

Gide a été frappé par Massis, sinon mortellement, de façon cruelle et décisive, et il n'a pu s'empêcher d'en marquer sa surprise et sa colère. Chaque fois qu'un critique s'occupe de Gide, les amis de Gide et Gide lui-même se réfèrent à Massis pour l'appréciation des jugements du nouveau venu. Récemment, M. Poucel ayant écrit sur Gide, celui-ci répondit en disant, à peu près : « Vous n'avez pas été aussi injuste que Massis, mais... »

Pourquoi la critique de Massis a-t-elle porté de tels coups à l'œuvre du « Maître » ? D'abord, parce que Massis, conformément à la méthode classique, a pris soin de définir nettement son sujet. Or l'œuvre de Gide devait une grande part de son prestige et de son influence à l'équivoque puritaine. Citons Massis :

« Ce mélange de moralisme et d'anarchie, de rigueur protestante et d'ivresse nietzschéenne, donne à l'œuvre où M. Gide se raconte sur un ton modéré de confessionnal, le plus étrange aspect. Sa direction naturelle, — celle que prend sa pensée quand elle s'abandonne à son penchant — et il n'arrive pas à se persuader que ce ne soit la meilleure, l'incline vers l'anarchie, vers cette force désagrégeante par quoi l'individu tend à se dissocier, à se risquer, à se jouer, à se perdre. Il ne la ramène vers l'ordre que par l'effort de la raison pour en faire œuvre d'art. Et c'est à cela que nous devons cet anarchisme guindé, contraint, ce puritanisme esthétique jeté sur un fond inavouable. » [129]

En quelques lignes, tout un résumé de critique « anti-gidienne ». L'art gidien et son prestige de faux-classicisme ont certainement fait plus pour la propagande de la pensée de Gide que la force de cette dernière. Cela se voit distinctement à l'examen des œuvres des disciples. Seuls « l'anarchisme guindé »et le « puritanisme esthétique » s'y retrouvent à l'état pur, avec la marque originelle. La démarche intellectuelle y est moins assurée. La sensibilité, l'esprit, le raisonnement ont pu subir la corruption de l'initiateur ; c'est vainement, celui-ci, avec un rire méprisant, refuse de se reconnaître dans le miroir que lui tendent les fils de sa pensée.

Il est le « spectateur pur », tel que nous en avons vu le modèle dans le dernier livre de M. Duhamel. (Le Club des Lyonnais.) Encore ne faut-il pas que le spectacle lui soit présenté comme étant son œuvre. Certes, il a écrit : « J'aime mieux faire agir que d'agir », mais le simple regard de connivence du disciple qui vient d'agir dans ce qu'il croit être le droit fil de son enseignement, lui est importun. Approuver, encourager, c'est, de la part d'un maître, collaborer, donc se donner. Or, écrit précisément Massis :

« André Gide est essentiellement l'homme qui se refuse. Toute affirmation le gêne, le brutalise en ce qu'elle oblige à prendre parti, ce qui est encore se livrer. »

L'immoralisme d'André Gide consiste en ceci : Tenter le cœur, l'âme et l'intelligence, en leur montrant l'infinité des voies offertes hors les lignes tracées, connues, éprouvées, permises, en disant à l'homme : « Ton plein épanouissement est au prix de cette aventure exaltante et périlleuse. » C'est le conseil du Malin au premier couple : « Vous serez comme des dieux », Henri Massis, le premier, l'aura dit :

« Il n'y a qu'un mot pour définir un tel homme, mot réservé et dont l'usage est rare, car la conscience dans le mal, la volonté de perdition ne nous sont pas si communes : c'est celui de démoniaque. Et il ne s'agit pas ici de ce satanisme verbal, littéraire, de cette affectation de vice qui fut de mode il y a quelque trente ans, mais d'une âme affreusement lucide dont tout l'art s'applique à corrompre. »

Se soumettre, choisir, se limiter, se contraindre, autant d'entraves, autant de barrières que rejette ou écarte l'esthétique gidienne. Il n'y a pas de bonnes ni de mauvaises impulsions en nous ; il n'y a que des « possibilités » qu'il nous appartient de réaliser en actes, en faits, harmonieusement. Ce que certaines passent pour avoir d'exceptionnel, d'anormal, cessera de l'être à partir du moment où nous l'aurons annexé aux mœurs.

Henri Massis a bien vu, et surtout parfaitement dénoncé l'origine de cette théorie : le déséquilibre profond, le trouble fondamental de son auteur, en faveur desquels celui-ci travaille pour leur susciter des répondants et des complices :

« Il construit à son usage et à l'usage de ceux qui lui ressemblent, une cité close, un état spirituel fermé, où tous ceux qui souffrent de ce déséquilibre, de cette anomalie dont il a fait le principe de sa réforme, sont conviés à vivre selon l'institution nouvelle. » [130]

Jean-Jacques Rousseau, au début de ses Confessions, mettait au défi son lecteur de se dire meilleur que lui-même, après avoir pris connaissance de ses aveux, de ses souffrances et de ses misères. Gide répugne à ce plaidoyer. Il revendique, pour ce que Rousseau reconnaissait être le péché, le droit à la vie, au respect, à la considération sociale, à l'admission au « cercle de famille ». Car tout ce qui est en nous, tout ce qui est de nous aspire à la vie. Le gentil, le pur Alain Fournier, l'auteur du Grand Meaulnes avait stigmatisé, en 1914, cette prétention exorbitante. Il écrivait à Henri Massis :

« Que nous veulent ces gens qui mettent leur vertu à tout chérir en eux? Il n'y a d'homme que celui qui choisit, qui décide de son choix, fût-ce arbitrairement, fût-ce injustement. On ne fait quelque chose de valable et de bon qu'à ce prix, en traçant brutalement au besoin une allée bien droite dans le jardin des hésitations. »

Mais l'acte délibéré, mené à son terme, entraîne une satisfaction de l'esprit, une paix de la conscience qui, précisément, s'opposent à l'inquiète curiosité et à l'instabilité gidiennes. L'immoralisme gidien exclut tout repos dans la certitude :

« J'en veux mortellement à toute théorie qui ne m'enseigne pas un emploi suffisant de ma force et de ma vertu... Je languis dans les contrées sans risques et je reconnais les Hespérides, d'abord en entendant rugir le Dragon... Toute théorie n'est bonne que si elle permet, non le repos, mais le plus grand travail. »

C'est bien de l'audace. Et il y a bien du ridicule à moquer les contrées sans risques de la morale traditionnelle. Henri Massis lui répond très pertinemment :

« Que M. Gide se rassure : un chrétien, un homme, digne du nom d'homme, ne se sent jamais pris dans une morale admise et d'usage courant. Il n'y a pas-de sainteté toute faite, disait saint François de Sales ; il n'y a pas davantage d'humanité toute faite. Il a fallu des siècles à l'homme pour élaborer l'homme, et bien que le modèle soit connu, quel long effort chaque humain ne doit-il pas accomplir pour tenter de le réaliser en lui-même ? Il n'y faut rien de moins que sa vie personnelle tout entière, et n'est-ce pas plutôt parce qu'il est difficile d'y atteindre qu'on en voit tant se détourner vers ce qui ne leur laisse rien qu'une ample liberté de mourir ? »

On ne saurait mieux montrer le vice essentiel de l'immoralisme gidien : une hypocrisie audacieuse, au service de la plus grande lâcheté et d'un insatiable appétit de jouissance.

Une citation encore, qui met en lumière l'un des aspects du gidisme :

« Il invite au voyage, au vagabondage, à la découverte, mais tout débouche sur son étroite prison dont il voudrait nous convaincre qu'elle est à l'image de l'univers. La route qu'il prétend ouvrir sur la vie est une route barrée qui ne mène qu'à lui-même. »

Après cet exposé, on comprendra qu'ayant reçu, comme la plupart de nos confrères, le questionnaire de Latinité, nous hésitions à y répondre. Que dirions-nous de plus qu'Henri Massis ? [131]

C'est peut-être l’« invitation au vagabondage » qui nous a le plus frappé dans l'œuvre d'André Gide. Mais l'aventure nous a, dès l'abord, repoussé par son manque de poésie et sa médiocrité.

Si nous avions répondu à l'enquête, nous eussions réduit l’« invitation au voyage » aux proportions d'une « invitation au déménagement. »

Gide, c'est le mauvais camarade qui n'entre chez vous que pour critiquer votre installation. Il vous pousse à vendre vos meubles, pour en acheter d'autres ; il revient peu après : c'est l'emplacement des meubles qui ne lui convient pas ; ensuite, il vous propose de changer la disposition des pièces : le salon à la place de la salle à manger, la chambre à coucher à la place du cabinet de travail... Enfin, lorsque vous avez tout bouleversé, il vous dit avec un sourire : « Vous n'allez pas, je pense, vous éterniser dans cet immeuble? »

Gide, esprit curieux, je le veux bien. Mais c'est à la façon des bandar-log, du peuple-singe de Kipling :

« Jouons à l'homme, est-ce bien important ? Frère, regarde ta queue qui pend ! Le peuple singe est étonnant. »

Je n'ai pas insisté sur... l'anomalie gidienne. Sur ce point-là, aucun sophisme, aucune théorie ne saurait retenir un seul instant ma pensée. L'animal qui, paraît-il, sommeille au cœur de tout homme, ne saurait changer de nom pour complaire à M. Gide et à ses « disciples ».

Et Corydon, en dépit des notes et références, est un livre dégoûtant.

jean tenant. [132]

(1) Un volume. Plon