LATINITÉ
REVUE DES PAYS
D’OCCIDENT
JANVIER - AVRIL 1931
TOME VII
ENQUÊTE SUR ANDRÉ GIDE
Le soixantième anniversaire de M. André Gide a été célébré avec ferveur dans plusieurs pays étrangers. M. Ernst-Robert
Curtius écrivait à cette occasion : « Comme Nietzsche, André Gide a
découvert un homme nouveau, une nouvelle région de l'âme. » M. W.-E. Suskind,
analysant cette notion de « l'homme nouveau », selon M. Gide et opposant
les cultures catholique et protestante, reconnaît la supériorité de
celle-là dans le passé.
« Cependant,
ajoute-t-il, si l'on évoque l'Européen de demain, il est certain qu'il
sera sur le modèle de l'homme protestant. Nous ne donnons pas
à ce mot un sens confessionnel, nous voulons simplement indiquer le
caractère nécessairement démocratique de cet homme nouveau et faire
voir où s'est réfugiée la puissance culturelle du protestantisme. Elle
ne s'est pas déversée dans les deux grands réservoirs de la [35] culture
catholique, les œuvres de la foi et la tradition populaire, mais dans un acte de protestation
continue, dans un domaine en dehors de l'église, qui a été ouvert par le protestantisme : la conscience
individuelle, le désir de bonheur terrestre, tout ce qui tient à la démocratie. Notre sport même n'est
pas païen, c'est
un culte du corps individualiste et protestant. »
Constatant
que les soixante ans de Gide provoquent de telles réactions chez des
écrivains étrangers, alors que les soixante ans d'écrivains notoires
tels que Maurras et Claudel, par exemple, jamais ne suscitèrent hors
de France un pareil intérêt, il y a lieu, semble-t-il, de rechercher
si la manifestation dont André Gide a été l'objet répond à l'influence
réelle qu'il exerce sur son temps. Dans ces conditions,
nous avons posé les questions suivantes : 1° En quoi
consiste, pour vous, la personnalité de Gide ? 2° Quelle influence
a-t-il exercée ? Éventuellement sur vous ? 3° En quoi
consiste le caractère universel, pour ne pas dire la catholicité, de
Gide, à l'heure actuelle ? 4° S'il est
constant que l'honnête homme, jusqu'à la Révolution, fut de formation
romaine, l'enseignement de Gide est-il de nature à former l'honnête
homme des temps nouveaux ?
Notre questionnaire
indique assez nettement les sujets qui nous préoccupent, pour que nous
nous [36] dispensions de le commenter. On connaît nos
positions. Mais comme il s'agit, ici, d'un documentaire, nous
nous défendrons d'interpréter les textes et nous adopterons cette impartialité,
ce « détachement » dont M. André Gide nous a si souvent prêché la vertu. Au reste l'enquête
porte moins sur la personne qu'est M. André Gide que sur l'influence
exercée par lui en Europe. Nous n'avons
obtenu que peu de réponses en comparaison du grand nombre d'écrivains
que notre questionnaire a certainement touchés. Telles quelles, ces
réponses reflètent assez bien l'opinion européenne. Il convient
toutefois de formuler quelques remarques. Le mot de « catholicité »
a suscité le rire de M. François Porché : « Les thuriféraires,
écrit-il à notre sujet, ont l'art de brouiller toutes les notions autour
de leurs idoles ». Remercions au passage M. Porché de ce brevet
de conformisme gidien. Mais qu'il sache que c'est sur d'autres autels
que nous brûlons notre encens. De même quelques écrivains italiens,
on le verra, se sont abstenus de nous répondre, par crainte de peiner
les disciples de M. André Gide qu'ils croyaient voir en nous. Mais on nous
assure d'autre part qu'en France une consigne a été donnée aux amis
de l'écrivain de ne pas répondre à une enquête qui pouvait porter atteinte
au crédit de l'auteur de Corydon et des Faux Monnayeurs. [37] Nous voici pleinement à l'aise entre
ces deux opinions contradictoires. Les Français d'ailleurs se sont déjà
prononcés fort copieusement sur M. André Gide. Et nul n'ignore qu'un
écrivain, quand il a parlé sur un sujet, ne manque pas de considérer
le problème comme résolu. Aussi donnerons-nous d'abord les réponses
des écrivains étrangers : allemands, tchèques, italiens, roumains, anglais.
Nos enquêteurs pour l'étranger, nos amis Eugène Bestaux et Lionello
Fiumi ont cru devoir accompagner leur texte d'un commentaire approprié.
Signalons, sans vouloir empiéter sur leurs domaines, avec quel sang-froid
et quelle maîtrise les écrivains latins ont répondu à nos questions
et du même coup avec quelle sympathie profonde ont déposé en faveur
de M. Gide la plupart des écrivains allemands. Nous ne tirons aucune conclusion du présent
travail. Ainsi pourrons-nous revendiquer la gloire assez grêle d'avoir
présenté au public la première enquête impartiale sur M. André Gide. Jacques-Victor de laprade, Jacques reynaud. [38]
M. ANDRÉ GIDE ET LES ÉCRIVAINS DE LANGUE ALLEMANDE
On peut diviser
en trois groupes les réponses allemandes qui nous sont parvenues : a) celles des écrivains qui déclarent ne pas
connaître l'œuvre de Gide suffisamment pour la juger; b) celles
des écrivains favorables à Gide ; c) celles enfin de ceux qui considèrent
son oeuvre comme malsaine et dangereuse. Une remarque
générale s'impose d'ailleurs à propos de tout ce qui nous a été écrit.
On semble s'être préoccupé assez peu de la question qui faisait l'objet
principal de cette enquête et des affirmations de Curtius et de Süskind.
On semble surtout n'avoir pas compris le sens du mot catholicité.
La plupart de ceux qui y font allusion le confondent tantôt avec
catholicisme, tantôt avec chrétienté. Bon nombre de nos
correspondants, surtout les plus jeunes, surtout ceux dont l'œuvre a
été jusqu'ici consacrée aux troubles de la vie sexuelle, ont saisi l'occasion
que leur fournissait notre enquête, pour rendre un hommage sentimental
— parfois même passionné — à celui qu'ils proclament leur maître et
leur modèle. Ils ont affirmé leur foi ; ils ne nous en ont pas donné
leurs raisons, que nous aurions été si désireux de connaître.
Ier groupe. — Ceux qui ne connaissent pas l'œuvre de Gide.
MM. Emil Ludwig,
Tucholsky, Döblin, Harich, Georg Hermann, tout en se déclarant incapables
de répondre aux questions posées, nous ont adressé des lettres qui ne
manquent pas d'intérêt et dont les lecteurs de Latinité goûteront
certainement la saveur. M. EMIL LUDWIG M. Emil Ludwig,
le célèbre auteur des biographies de Napoléon Ier, de Gœthe,
de Lincoln et de Jésus, dont [39] nous avons analysé l'œuvre dans cette
revue, à l'occasion de son passage à Paris, au mois d'avril dernier,
nous adresse la réponse suivante (en français) :
En admirant
Gide, je regrette infiniment de ne pouvoir pas écrir (sic) sur
vos demandes, parsque (sic) je ne le connais pas assez bien. Avec mes plus
haute considération. ludwig.
M. KURT TUCHOLSKY
M. Kurt Tucholsky,
aussi connu des lecteurs allemands sous ses pseudonymes assez significatifs
de Peter Panter (la panthère), Théobald Tiger (le tigre) et Ignaz Wrobel,
est, sans contredit, l'un des écrivains les plus spirituels, les plus
mordants et les plus sincères de l'Allemagne actuelle. La réponse qu'il
nous a fait parvenir témoigne nettement de cette sincérité et de cette
attitude d'esprit volontiers sarcastique et hautaine qui est la sienne
et qui donne d'autant plus de prix à tout ce qu'il écrit :
Je vous remercie
d'avoir bien voulu m'adresser votre enquête concernant Gide. Je ne considère
pas comme une chose honnête qu'un littérateur ait toujours prêt sous
la main un éditorial bien au point sur tous les sujets et distille de
la littérature, même quand en vérité il n'a rien à dire. Permettez-moi
donc de vous déclarer : Je n'ai jamais
lu jusqu'au bout un livre d'André Gide. Il n'a joué aucun rôle dans
ma vie. Je ne saurais dire quoi que ce soit sur lui. Cela n'implique
aucune espèce de critique. Je ne comprends rien non plus à la
chimie, rien aux habitants de la Terre de Feu et rien à Strawinsky.
Mais vivre signifie : choisir. Dans le Larousse il y a tout. Pas
en moi. [40] Je sais en
tout cas une chose, c'est que l'honnêteté intellectuelle de Gide est
absolument hors de doute. tucholsky.
LE Dr DÖBLIN
Le Dr
Döblin est l'auteur d'un livre qui a fait beaucoup de bruit : Berlin,
Alexanderplatz. Il y dépeint, avec une verve un peu lourde, mais
avec une bonne foi, une sympathie, une honnêteté qu'on ne peut qu'admirer,
le monde interlope qui grouille dans ce quartier mal fréquenté où il
exerce les fonctions de médecin. Un souffle épique traverse les pages
de ce livre, le premier peut-être qui fasse voir Berlin dans sa vie
profonde, animale et dangereuse. Je me demande
pourquoi le Dr Döblin qui pouvait, si notre enquête lui déplaisait,
s'abstenir d'y répondre, a éprouvé le besoin de nous dire des choses
désagréables. Je ne veux pas, loin de là, lui rendre la pareille. Je
tiens pourtant à l'assurer que je connaissais Weissenberg avant qu'il
ne m'en parlât. Je me demande d'ailleurs ce que peut signifier cette
comparaison. Weissenberg est un charlatan qui a réussi à exploiter la
crédulité pour ne pas dire la sottise de cent mille pauvres gens. Gide
est un écrivain, dont les idées sont discutables, mais qui s'adresse
à une élite. Si les Français se mettaient à la remorque du premier,
il serait tout à fait naturel que les Allemands leur demandassent pourquoi. Des Allemands
de grande valeur assignent à Gide un rôle qui nous surprend, il est
tout à fait logique que nous leur en demandions la raison. Cela dit, voici
le texte du Dr Döblin :
1. La personne
de Gide n'existe pas pour moi. Je ne connais de lui qu'un petit article
autobiographique qui m'a laissé froid. 2. Si Gide
a eu de l'influence sur d'autres, je l'ignore. Certes, les revues citent
souvent son nom ; on y trouve beaucoup [41] d'articles
sur lui ; mais cela signifie seulement que les gens doivent écrire sur
ce qui aujourd'hui peut-être est à la mode. Demain, ils écriront sur
autre chose et il y aura des enquêtes sur d'autres sujets. 3 et 4. — Je
regrette de devoir dire que ces deux questions me semblent comiques.
Puis-je vous demander à mon tour : En quoi consiste, à votre avis, le
« caractère d'universalité pour ne pas dire la catholicité »
de Joseph Weissenberger (sic)? Ah ! vous ne connaissez pas
Joseph Weissenberger ? (re-sic). Voyez-vous ! Il
est le chef d'une grande secte allemande, il a 100.000 partisans, une
revue à lui : la Montagne Blanche — et vous... vous ne le connaissez
pas ! Et quand vous me demandez, ainsi qu'à beaucoup d'autres,
si Gide (qui m'est inconnu ainsi qu'à des millions d'autres) forme ou
peut-être formera « l'honnête homme des temps nouveaux »,
je n'en ris pour ainsi dire pas. Nous autres, en Allemagne, n'avons
pas été jusqu'ici de « formation romaine », nous ne serons
certainement pas à l'avenir de « formation gidienne ». Car,
d'abord, nos soucis ne sont pas uniquement d'ordre intellectuel et spirituel
; de plus, j'ai lu justement dans cet essai autobiographique dont j'ai
parlé que Gide était homosexuel. Mais, puisque, d'après Nietzsche, la
sexualité monte jusqu'à la couronne de l'intellectuel, je considère
comme exclus que la masse des européens, l'honnête homme, — qui n'est
tout de même pas encore homosexuel, — puisse accepter la mentalité générale
de Gide. Avec tout cela,
je ne nie pas l'importance réelle qu'il peut avoir, mais bien — excusez
m'en — le sens de cette enquête. Dr DÖBLIN.
M. walther harich
M. Walther
Harich est l'auteur d'un roman très joliment écrit et d'une réelle tenue
littéraire : Die Drei um Edith. Voici la réponse aimable, simple
et spirituelle qu'il nous a adressée. Nous le prenons au mot :
Je me suis
malheureusement bien trop peu occupé du génie d'André Gide pour donner
à votre intéressante question une réponse de quelque valeur. Votre lettre
me servira [42]
néanmoins d'avertissement d'avoir à rattraper le temps perdu. Pour le 70e
anniversaire de votre grand compatriote, vos questions ne me mettront
plus dans l'embarras. walther harich.
M. georg hermann
M. Georg Hermann
(né en 1871) est l'auteur d'une Histoire de Jettchen Gebert, dont
une traduction a paru en français, livre charmant, d'un impressionnisme
délicat et sûr, où il a étudié avec un sens psychologique remarquable
la lutte entre les Juifs assimilés et ceux qui arrivent dans la grande
ville, tout droit de leur ghetto oriental. Ses autres livres sont restés
inconnus chez nous. L'un des plus intéressants et qui, en dehors de
ses qualités littéraires, vaut par son accent pathétique et son humanité
profonde, est intitulé : Les rêves d'Ellen Stein. Il y étudie
le triste sort des jeunes femmes qui ont été aimées et auxquelles la
guerre a ravi celui qui devait être leur mari. M. Hermann, après s'être
très aimablement excusé de n'être pas aussi au courant de l'œuvre de
Gide que de celle des autres grands écrivains français d'aujourd'hui,
nous envoie une agréable causerie où se retrouve une constatation que
bien des lecteurs de Gide ont faite et qui explique pourquoi son œuvre
plaît davantage aux jeunes qu'à ceux dont l'éducation littéraire s'est
faite entre 1890 et 1910:
Je connais
beaucoup trop peu de choses d'André Gide, pour me permettre le moindre
jugement sur l'ensemble de sa personnalité ou sur son œuvre si riche.
Il n'a donc eu aucune influence sur moi. En ce qui concerne la description
de ses années de jeunesse (Pour que le grain ne meure), parue
en allemand sous le titre : Stirb und werde ! (Meurs et deviens
!), emprunté à l'un des poèmes les plus profonds du Divan ouest-oriental
de Goethe, j'ai en définitive à faire contre lui les mêmes objections
que celles que Gide adresse à Roger Martin du Gard. Il y manque, à mon
sens, ce que — pour nous en tenir à Goethe — nous pourrions appeler
: chaleur intérieure, chaleur d'âme, centre. De même, ses [43] Faux-Monnayeurs n'ont
pas laissé en moi l'impression que je m'en étais promise. Peut-être
surtout, parce que l'on avait fait trop de bruit autour de ce livre.
Si j'avais pu le découvrir pour moi-même en toute tranquillité, comme
ç’a été le cas par exemple pour Les Thibault de Martin du Gard,
je crois que je serais entré plus intimement en contact avec cet ouvrage
de Gide, — sans pouvoir toutefois me dissimuler que nous ne sommes pas,
lui et moi, somme toute, domiciliés sur le même hémisphère et que nous
sommes, en art, aux antipodes l'un de l'autre. Une petite description
extraite de son livre sur le Congo — que je ne connais pas en entier
— où il est question de l'amitié et de la mort d'un petit singe, est,
en définitive, ce qui m'a le plus fortement révélé le génie spirituel
de Gide. Cependant,
il y a deux choses en lui que j'aime sans restriction. Ce sont deux
nouvelles lues il y a un quart de siècle. J'ai oublié le titre de la
première. Je sais seulement qu'elle se plaçait quelque part en Belgique
ou en Hollande ; il y était question d'une vieille armoire d'où sortait,
chaque nuit, une petite figure féminine qui, finalement, se trouvait
être la fille de la maison et devenait la femme du voyageur... C'était
certainement de Gide... Espérons qu'il ne m'arrivera pas cette fois
ce qui m'arrive avec un confrère allemand, auquel, tous les cinq ans,
lorsque je le rencontre, je dis mon enthousiasme pour une prestigieuse
nouvelle dont il est l'auteur et qu'il s'obstine âprement à renier.
Il doit évidemment le savoir ! En tout cas, dans mon souvenir, cette
petite chose précieuse, ce bijou de nouvelle un peu fantastique et romantique
est bien de Gide. Et je serais profondément attristé, si quelqu'un devait
me ravir cette illusion. En tout cas l'histoire du Prométhée mal
enchaîné est certainement de lui et je lui en serai reconnaissant
jusqu'à vingt ans après ma mort. C'est une des rares histoires où j'ai
appris quelque chose pour toute ma vie, — je la connais bien, elle aussi,
depuis un quart de siècle. Ce qui importe
le plus dans la vie de chaque homme, c'est d'avoir un aigle qui, chaque
jour, à nouveau lui déchire le foie. Pour cette
parole, ô André Gide, je vous serre la main. georg hermann [44]
IIe groupe. — Ceux qui proclament leur adhésion sans réserve
à l'œuvre d'André Gide.
Les écrivains
qui, sans répondre généralement de façon précise aux questions que nous
leur avions posées, ont exprimé sans restrictions leur adhésion à l'art
et à la pensée d'André Gide sont les suivants : MM. Fink, Ebermayer,
Brod, Leip, Lampel, Klemperer, Klaus Mann, Rychner, Betzner, Zarek,
Sternheim et Heinrich Mann.
M. georg
fink
Le premier
de ces écrivains, Georg Fink, est l'auteur d'un livre profondément émouvant
: Mich hungert (J'ai faim). Son histoire, simplement, loyalement,
joyeusement racontée. A sept ans, petit gamin des rues tandis que son
père se saoule, il gagne sa vie en ramassant des mégots, tandis que
sa mère se tue à travailler, que sa sœur descend au trottoir, son frère
à la prison. Il a eu faim. Un beau jour, il se met à le raconter, sans
phrases, comme nous le disons, quand l'heure est venue de nous asseoir
à la table accoutumée qui toujours nous attend. Son témoignage n'en
est que plus significatif :
1. Personnalité
de Gide? Il se distingue de tous les autres poètes de notre temps essentiellement
par le fait qu'au lieu de continuer simplement la tradition, il a donné
au poète un visage nouveau.
2. Son influence
sur moi? Mon premier livre : J'ai faim (Mich hungert) a été écrit
avant que je connusse le nom de Gide. Puis vint ma rencontre avec son
œuvre. Elle m'a révolutionné intérieurement, m'a libéré spirituellement
et m'a donné la force d'écrire mon deuxième livre : T'es-tu trompé
de chemin? (Hast Du Dich verlaufen?)
3 et 4. Je
ne puis répondre à ces questions. Je suis un [45] prolétaire
; mon instruction est pleine de lacunes. Je n'écris pas avec l'esprit,
mais avec le cœur. Au fond, je ne puis dire de Gide qu'une chose : je
l'aime. georg fink.
M. erich ebermayer
Eric Ebermayer
est un jeune, lui aussi, l'auteur du Docteur Angelo, de Gaspard
Hauser, de Nuit à Varsovie et de la Bataille autour de
la Montagne de Sainte-Odile. Lui aussi s'est appliqué à fouiller
l'âme des jeunes et c'est pourquoi l'œuvre de Gide l'a séduit :
J'ai vu André
Gide un soir, dans un théâtre de Berlin, sans savoir que c'était André
Gide. Ses yeux me fascinèrent, ainsi que son incomparable front. Je
demandai à des amis qui était ce spectateur dans la troisième rangée
: — André Gide. Il en alla
de même pour moi en ce qui regarde son œuvre. Quand je commençai à le
lire, il y a des années, je n'avais pas le moindre soupçon de son importance
pour la France, pour l'Europe et — last not least — pour l'Allemagne.
Je lisais tout simplement sans m'arrêter. Ses yeux me fascinaient, ces
yeux qui voient à travers le cœur de l'homme. Ce front qui sait, connaît
et comprend toutes choses : toutes les passions et tout ce qui fait
la joie des hommes. Le fait que
mon effort à moi : — deviner l'énigme de l'âme des jeunes gens et les
représenter, — s'est approché parfois de l'œuvre du maître français,
a été pour le débutant que j'étais une satisfaction particulière et
personnelle. Il est impossible
d'imaginer sans Gide la vie de la jeunesse européenne pendant la 3e
et la 4e décade de notre siècle. erich ebermayer.
M. max brod
M. Max Brod,
l'un des romanciers allemands dont l'œuvre a eu la plus profonde résonance
parmi la jeunesse d'hier, l'auteur de La Femme dont on rêve, du
Règne enchanté [46] de l'Amour, de Un amour de second
ordre, de Tycho-Brahé retourne à Dieu, de Reübeni, prince
d'Israël, ainsi que de plusieurs pièces de théâtre qui ont connu
le succès, nous adresse, de Prague où il est né et où il exerce le métier
de journaliste, une très intéressante réponse, dont voici la traduction
:
L'influence
énorme d'André Gide m'apparaît fondée sur deux éléments : sa sincérité
renversante et victorieuse — et son effort heureux pour dégager le roman
d'une sphère où n'existent que les événements et la psychologie conventionnelle
et le maintenir au niveau d'une confession vraiment spirituelle,
niveau correspondant à la grande tradition du roman français. Il
existe quelques auteurs peu nombreux qui, dans diverses langues et de
différents points de vue poursuivent le même effort. Ils forment ce
que le Chrétien appelle l'Ecclesia invisibilis, le Juif les trente-six
Zadikim (Justes). La force directrice
de l'esprit de Gide dans cette église incorporelle et, de là, sur le
monde de toutes les pensées, est d'une incommensurable grandeur. On
n'est pas nécessairement un utopiste parce qu'on croit à la possibilité
de voir ces forces se manifester visiblement dans l'espace européen
et, cela, dans un temps relativement restreint. max brod.
M. hans
leip
Je ne connais
de Hans Leip qu'un seul livre : Die Blondjäger (les Chasseurs
de blondes), lu dans le journal où il a paru en feuilleton. Un livre
amusant, profond, qui dévoile audacieusement certains coins peu décoratifs
de la très puritaine Amérique du Nord, où le Ku-Klux-Klan se mêle au
trafic des blanches, à la religion, à la prohibition et aux affaires.
Œuvre vivante, pleine de poésie et de saveur, œuvre de jeune. Son jugement
sur Gide, un peu hermétique, contient, on va le voir, des idées originales.
Leip cherche à expliquer pourquoi il place Gide si haut. Mais il semble
qu'il ne se [47] l'explique pas encore très nettement à soi-même.
En tout cas, son opinion est à retenir.
La personnalité
de Gide m'apparaît comme une pyramide de verre, dont la base est l'Europe
entière. Son influence
en Allemagne n'est pas encore sensible chez un grand nombre. Ce petit
nombre, il est vrai, s'accroît. Cela s'exprime par une pénétration nonchalante
de ce qui est aujourd'hui nécessaire, par un sentiment d'humanité compatissante
et qui n'a rien de politique, qui ne connaît aucune frontière de peuple,
mais seulement l'homme souffrant et qui aspire à la bonté et à la joie
intérieure. Pour moi-même
l'esprit de Gide représente une main grande, bienveillante, bonne conseillère,
qui doit m'aider à m'éloigner d'une certaine licence du style pour parvenir
à la clarté et à la profondeur. Je reconnais, avec quelque serrement
de cœur, que je me suis volontiers jusqu'ici tenu à distance de l'œuvre
de cet homme. Sa grandeur a des exigences ; elle est importune. Mais
elle est impérieuse. Je m'incline devant elle. Il me semble
très important que le protestantisme de notre temps, notre tendance
exagérée à « ce qui peut être pensé », à l'objectivité
réaliste, au sport, reçoive un choc, au sens le plus vrai de ce mot.
Sinon, sa prospérité s'évanouira sans porter de fruits. Depuis bien
longtemps, par contre-coup, la faim de nos âmes est grande, et nous
sommes en danger de la rassasier avec la pseudo-mystique à tout faire
des réunions occultistes du soir. Il va être temps que soit sauvé du
romantisme catholique ce qui peut nous être utile. Mais il n'est pas
sûr que Rome soit encore puissante au delà de toutes les frontières,
qu'elle soit assez apolitique pour cela. Ce que nous désirons? (Du moins,
ce que désirent quelques honnêtes gens en Europe, qui devraient avoir une influence
décisive) Que notre âme, ou ce qu'on voudrait appeler ainsi, ait le
droit de s'abandonner à l'extase catholique, tout en planant librement,
suivant, le mode protestant, au-dessus de tous les horizons. Ce nouveau
type d'âmes et d'esprit, Gide l'a entrevu. L'Amérique elle aussi devra
aller à son école. [48] Il me semble sentir, dans les livres de Gide,
que nos concepts de culture et d'honnêteté, notre alliage spirituel
romano-germano-oriental, ont déjà commencé à s'enrichir d'un nouvel
alliage psychique, décomposant les couches profondes, mais en même temps
les épurant et les métamorphosant. Cette alluvion est, d'après tous
les caractères atmosphériques, plus extrême-orientale que nous ne le
reconnaissons tout d'abord. Elle nous vient d'au delà de la Russie,
non arrêtée par les grillages durs de la volonté nouvelle qui s'y manifeste,
comme des ondes de T. S. F., rayonnement d'étoile, sainte mystique des
premiers âges. Elle s'unira aux acquisitions protestantes du monde,
comme s'insinue le vent dans un espace vide. Un de ses premiers
récepteurs, transformateurs et annonciateurs : tel est Gide. hans leip.
M. peter-martin
lampel
Les lecteurs
de Latinité connaissent quelque chose de l'œuvre de Peter-Martin
Lampel, auquel a été consacrée la majeure partie de notre chronique
des lettres allemandes dans le numéro de décembre. Un de ceux que l'injustice
révolte et qui libèrent leur âme à tout prix, même, au risque d'être
victimes :
J'ai eu, il
y a peu de temps, l'occasion de faire la connaissance personnelle d'André
Gide. J'ai la conviction
que nous avons, nous, les écrivains d'aujourd'hui, à façonner l'homme
des temps modernes et considère, à ce point de vue, M. André Gide comme
un très courageux et très vaillant pionnier pour qui j'éprouve un grand
respect. peter-martin lampel.
M. victor klemperer
M. Victor Klemperer,
professeur de littératures romanes à l'Université de Dresde a publié,
en 1926, les deux premiers volumes de son Histoire de la littérature
française de Napoléon [49] à aujourd'hui,
dont le IIIe volume est annoncé pour
cet hiver. Il est également l'auteur de deux anthologies très appréciées
: La Prose française moderne (1926) et la Poésie française
moderne (1929) ainsi que d'une monographie en deux volumes de Montesquieu.
C'est assez dire l'importance de son opinion sur André Gide :
Pour moi, ce
qu'il y a de décisif et de vraiment grand et unique en Gide est exprimé
dans ce passage des Faux-Monnayeurs où, répondant à Claudel inquiet
pour le salut de son âme, il déclare : Je me suis complètement désintéressé
de mon âme et de son salut. Et dans le principe exposé au même endroit
: Pousser l'abnégation jusqu'à l'oubli de soi total (p. 87).
Avec un sérieux parfait, avec un sentiment profond et religieux de son
devoir, il poursuit tous les modes de penser et de sentir, toutes les
formes d'art. Il n'a rien en soi du joueur sceptique de Montaigne, rien
de la raideur dogmatique de Claudel. C'est là, à
mon sens, ce qui lui assure la particulière sympathie du lecteur allemand. Il n'est pas
cependant un rêveur romantique non plus qu'un « Européen »
internationaliste ou supernationaliste. Partout et toujours il se surveille
au moyen de son intelligence ordonnatrice, toujours il tend vers la
forme la plus claire, la plus tranquille, la plus française. Il n'est
jamais « l'enfant prodigue » qui revient cependant et, en
même temps, regrette ce repentir parce que c'est une faiblesse. Tout
au contraire, il porte en soi-même, toujours, dans tous ses errements,
le sentiment solide de son appartenance à la maison paternelle française,
— et d'ailleurs ses errements ne l'ont jamais conduit bien loin dans
l'étranger, hors de France. Avec tout cela,
il m'apparaît digne de servir de modèle aux Allemands, dans le calme
clair de sa mobilité, et aux Français, dans la persévérance et le courage
de cette même mobilité. victor klemperer. [50]
M. KLAUS MANN
Klaus Mann,
fils de l'auteur des Buddenbrooks et neveu de Heinrich Mann,
s'est déjà fait une réputation assez solide et due, sans conteste, à
son talent. Comme beaucoup de jeunes écrivains allemands il est préoccupé
des problèmes sexuels. Un drame de lui, joué par sa sœur Erika, et tiré
des Enfants terribles de Cocteau, vient d'être représenté à Munich
et fait l'objet, dans la presse allemande, de très vives discussions.
Il serait injuste pourtant d'expliquer uniquement par ces préoccupations
le jugement de Klaus Mann sur André Gide. Et c'est pourquoi ce jugement
ne manquera pas d'intéresser :
Lorsque, il
y a peu de temps, nous célébrâmes la fête de Knut Hamsun, nous parlâmes
de lui comme du plus grand homme vivant. Ce titre d'honneur est donc
déjà conféré. Quel autre titre revient à André Gide? Il est l'homme
que nous aimons le plus. (Je dis : « Nous », — et veux dire par là cette
partie peut-être pas très grande de la jeunesse allemande qui est animée
de sentiments européens, c'est-à-dire ni nationaliste, ni communiste).
— La vie intellectuelle de Gide est à nos yeux représentative pour tous
les Européens de bonne volonté ; ses efforts et ses tâtonnements, ses
expériences, ses hésitations et ses progrès inéluctables ont lieu en
notre nom à tous ; nous nous y reconnaissons. « Toute ma vie j'aurai
lutté pour une lumière un peu plus grande. » Ce mot héroïque et
modeste, qui se trouve dans un de ses livres devrait être la devise
de toutes nos entreprises. Nous avons
rendu grâce au septuagénaire Knut Hamsun, comme au Grand Pan, dont le
chant sauvage venu des forêts nous faisait tressaillir d'horreur et
de joie. Nous rendons grâce au sexagénaire Gide, comme à notre frère
le plus noble et le plus mûr. Sur ses premiers
livres planait encore une sorte de voile. La vie y est aimée, et même
adorée ; mais toujours de la perspective propre au malade, avec une
envieuse ardeur. [51] C'est ainsi que l'Immoraliste observe
et désire les petits Arabes ; c'est ainsi que le livre enchanteur des
marécages, Paludes, possède un regard nostalgique sur ce qui
est vivant. On y trouve encore ce « sentiment pour les choses fines
et grises », l'aristocratique mélancolie de la satiété, l'état
d'âme crépusculaire de la fin du siècle. Cet état d'âme disparaît peu
à peu. Dans Les Caves du Vatican la vie elle-même fait irruption
avec une merveilleuse puissance : Lafcadio, ce nouveau type d'homme,
cet aventurier aux lois morales secrètes, audacieuses et pourtant si
rigides. Lorsque, enfin,
presque sexagénaire, Gide écrivit son « premier roman » : les Faux-Monnayeurs,
il devint manifeste que c'était notre roman ; c'était presque effarant :
notre univers tout entier apparaissait en lui. Gide n'était pas resté
jeune, comme on l'assure poliment à d'autres sexagénaires en les
félicitant ; il était plutôt, juste maintenant, au point culminant de
son œuvre, devenu jeune, comme il ne l'avait jamais été : plus
que jamais l'un des nôtres. Être insatiable,
mais expliquer, confesser devant soi-même et devant Dieu toute excursion
faite dans l'étranger chéri : telle est l'essence de ce protestant inquiet.
Ainsi son œuvre est devenue ce monologue ininterrompu que nous aimons,
le monologue souvent discursif et sans bornes en apparence, et pourtant
précis, d'un voyageur qui contemple avec une curiosité affectueuse des
destinées et les tisse l'une avec l'autre; qui saisit les problèmes
pour les transformer en destinées ; qui désire avec la même sensualité
spirituelle paysages, corps et idées, et les fait siens. C'est ainsi
que Gide est devenu pour nous le poète incalculable, le plus européen
des poètes ! C'est ainsi que nous l'aimons le plus. klaus mann.
M. max
rychner
M. Max Rychner,
directeur d'une des revues allemandes les plus intelligentes qui soient
: la Neue Schweizer Rundschau, traducteur de Paul Valéry et de
Valéry Larbaud est, en même temps, un critique et un essayiste [52]
de haute classe. Ses études parues soit en volume, soit dans sa revue,
soit dans les plus grands périodiques allemands ou anglais, révèlent
une étude approfondie, patiente, amoureuse des sujets qu'elles traitent
: hommes, œuvres ou villes. La réponse qu'il nous envoie aux questions
de notre enquête est certainement digne d'être méditée. Elle fait honneur
à celui qui l'a écrite autant qu'à celui qui en est l'objet. L'admiration
que Rychner éprouve pour Gide, il en donne les raisons, avec sérieux,
précision, conviction. Nul ne pourrait imaginer, connaissant Max Rychner
et son œuvre, qu'il y ait à son jugement des motifs peu recommandables.
On voit tant de gens admirer Gide par snobisme ou par goût des sensations
ou des récits pervers, qu'il est du plus haut intérêt de lire pourquoi
un homme comme Rychner s'est attaché à lui :
La personnalité
d'André Gide est composée de presque tous les éléments essentiels que
notre temps connaisse. Ils sont mêlés en lui d'une façon très originale
: leurs états d'agrégation, leur composition chimique se modifient.
Ce qui était considéré comme science certaine, Gide le transforme en
question et, alors que nous nous interrogeons encore, lui, a déjà une
réponse contre laquelle il nous met en garde. Il a posé d'une façon
toute neuve la question de l'homme; il a opposé la psychologie à la
biologie, la civilisation à l'existence primitive, la foi élémentaire
à l'incroyance élémentaire (qui n'a pas le doute intellectuel comme
cause mais comme conséquence), la France à l'Europe et l'Europe à l'Afrique,
etc. Gide voit l'homme plus différencié, parce qu'il a un sens plus
fort de son unité ; les rapports entre l'âme, l'esprit et le corps lui
sont mieux connus qu'à la plupart dans leur détail et leur caractère
énigmatique. 2. L'influence
de Gide est grande, mais difficile à saisir, car elle n'a rien de dogmatique
et est en même temps d'essence atmosphérique. Gide possède cet « amour
du lointain » que Nietzsche oppose à l'amour du prochain et c'est
pourquoi l'homme de demain le moins gidien sera son légitime héritier. [53]
Grâce à Gide le concept de la vie a reçu un potentiel plus élevé (« Je
t'enseignerai la ferveur... »). Il a montré que l'on peut
devenir septuagénaire sans avoir vécu, parce qu'on y avait renoncé et
s'était accommodé à un schéma ou cliché social (Paludes). Il
faut vouloir le moment le plus intense de la vie, le χαίρου
c'est en lui que l'âme parvient à sa propre vie. Le cantique des cantiques
de cette pensée s'appelle : Les Nourritures terrestres. De plus Gide
a proclamé un nouveau pathétique de la liberté qui influe et influera
puissamment sur la jeunesse. La liberté à l'égard des conventions rigides
et l'affirmation de l'unicité de l'individu n'existe pas seulement
dans le spirituel, elle est aussi fondée en ce qui est vital. Gide a
réintroduit dans la littérature le corps humain et sa volonté de vivre
; il l'a restitué à l'âme à laquelle il appartient. On a reproché
à Gide son égotisme. Mais ses livres : Souvenirs de la Cour d'assises,
le Voyage au Congo, le Retour du Tchad, sont des documents de commisération
directe et humaine, de compassion et de volonté d'aider. Il a une haute
idée de la responsabilité, sociale aussi bien que spirituelle ; la preuve
en est la sublime didactique de son œuvre critique et éthique (Prétextes,
Nouveaux Prétextes, Dostoïevsky, Incidences, Un Esprit non prévenu). 3. L'universalité
de Gide est fondée sur sa vaste et profonde raison, sa maîtrise de la
forme, son sens de ce qui est vivant partout où cela se manifeste, et
sur son savoir étendu et merveilleusement assimilé. Nous qui ne
sommes pas Français estimons que Gide est éminemment français et éminemment
européen. Il n'est pas européen, parce que français, mais, par
lui, la France prend part aux entretiens des grands esprits d'Europe
; les antennes spirituelles de Gide sont plus sensibles et captent les
courants de plus loin que ce n'est le cas pour la plupart des gens.
Son livre sur Dostoïevski, sa traduction de Shakespeare, ses remarques
critiques sur Goethe, l'Art de la Fugue chez Bach, Nietzsche,
Wilde, etc., dévoilent combien Gide s'est assimilé de substances paneuropéennes
et les a fait entrer dans sa substance française. [54] Sa raison extraordinairement critique s'attaque
à toute chose, sans préjugé, et examine les choses comme si c'était
la première fois qu'on les examine. Ainsi, il découvre à tout des aspects
nouveaux, même lorsqu'il interprète une parole de la Bible, de même
qu'à sa vie il découvre de nouveaux aspects de vie. Il est uni à tout
ce qui vit, même à ce qui n'est pas né, par des systèmes secrets de
racines, et cela, qu'il nous parle de nègres congolais ou de Montaigne. Gide part toujours
de l'homme comme première et dernière donnée et non de doctrines religieuses
ou métaphysiques ; son anthropocentrisme a un caractère universel. Il
en est de même de son courage. 4. L'action
de Gide contribuera à former l'honnête homme des temps nouveaux, cet
état caché des esprits libres qui réclament d'eux-mêmes d'autant plus
de responsabilité et d'honnêteté intellectuelle qu'ils portent en soi
moins des illusions apaisantes d'hier sur les hommes et qu'ils sont
plus décidés à personnifier toujours à nouveau les plus hautes valeurs
humaines de notre continent, menacées du dehors, mais surtout du dedans.
Gide donne l'exemple de la plus grande indépendance intérieure, de la
véracité et des plus hautes exigences pour soi-même. D'ailleurs,
s'il est vrai qu'on naît honnête homme, la naissance n'est jamais un
hasard. max rychner.
M. anton
betzner
M. Anton Betzner,
né en 1895 à Cologne, n'a pas tardé à se séparer du catholicisme dans
lequel il avait été élevé. Ses maîtres littéraires sont : Stendhal (surtout),
Flaubert, Huysmans (important), Goethe (le prosateur), Nietzsche. Son
œuvre principale est Antäus (Antée) où il raconte sa jeunesse.
Ses sympathies politiques vont aux Soviets qui ont été, dit-il,
les premiers à tenter une forme de société où l'individu soit considéré
comme un être résultant uniquement des lois naturelles qui régissent
les forces en lutte l'une contre l'autre. [55] Voici ce qu'il
nous écrit à propos d'André Gide :
Ce n'est qu'assez
tard que j'ai fait la connaissance des œuvres de Gide. Je ne puis donc
pas parler d'une influence de cet écrivain sur mes travaux passés. Mais
les impressions que j'ai reçues de lui sont si fortes qu'elles influeront
certainement sur ma production. Surtout le courage que possède Gide
d'interpréter clairement, sans restrictions, d'une façon qui ne provient
jamais de la comparaison inféconde et simplement explicative, mais qui
est toujours pénétration, discussion vivante d'où disparaît réellement
tout ce qui doit être écarté et dans laquelle ce qui est destiné à être
conservé et développé est amené à des rapports nouveaux et vivants.
C'est en cela que m'apparaît la signification dominante de Gide ; c'est
là que je sens les forces qui continueront à travailler pour collaborer
à la formation de l'honnête homme de ce temps et de l'avenir,
dont Gide lui-même est un des prototypes les plus accusés. anton betzner.
M. otto zarek
Otto Zarek,
né à Berlin en 1898, s'est, très jeune, préoccupé des problèmes sexuels
et sociaux. Socialiste avancé, ami du poète et dramaturge révolutionnaire
Ernst Toller, il a pris part aux actions violentes qui, en 1918, ont
bouleversé l'Allemagne du Sud. Aujourd'hui, c'est le théâtre qui retient
son activité. Et, au début de 1930, il a publié un roman de 700 pages,
dont Latinité s'occupera dans une de ses chroniques. Ce roman
s'intitule Begierde (Concupiscence). Plein de défauts, il révèle
une puissance, de pensée et d'observation tout à fait supérieure. Otto Zarek
nous a envoyé comme réponse à notre enquête une étude assez longue dont
il nous a autorisés à extraire ce qui nous semble plus capable d'intéresser
nos lecteurs : [56]
André Gide
est presque inconnu en Allemagne. Seuls, les Faux-Monnayeurs ont,
dans la brillante traduction de Hardekopf, conquis notre public. Mais
le lecteur non préparé est resté un peu sur la réserve en face de cette
œuvre, dont les bizarreries voulues l'attiraient pour le repousser insatisfait. C'est un bon
témoignage en faveur de la France, d'avoir su accepter cet esprit difficile
sans se presser, avec une grande patience, et de l'avoir choisi comme
chef indiscuté dans la lutte pour une nouvelle prose. Gide lui-même
a été assez condescendant pour ne pas sous-estimer les difficultés qu'il
présente. La question n'est pas : « Comment réussir ? »
— mais, comment rester ? C'est la thèse des Faux-Monnayeurs, ce
petit livre si plein d'indications, si fouillé, qui indique le chemin
le plus rapide et le plus pénétrant pour entrer dans son œuvre... Nulle
part Gide n'a eu d'égards pour son lecteur, encore moins pour soi-même... On a souvent
comparé Gide à Proust ; on a même affirmé qu'il avait été influencé
par Proust. C'est là (dans l'Ecole des Femmes) que le
parallélisme se montre clairement. Il importe
de constater ce parallélisme comme manifestation indépendante. L'esprit
français au tournant du XXe siècle incline au scepticisme.
André Gide est l'apôtre le plus original, le plus indépendant de la
philosophie qui nie la vie dans le roman. Il n'est pas, ce faisant,
toujours sincère... Car son attitude protestante est mêlée, traversée
de tendances fortement catholiques... André Gide
est protestant. Mais c'est la France catholique qui l'a façonné. L'éternelle
antinomie, — que nous concevons objectivement comme l'opposition de
deux cultures, et subjectivement comme l'antinomie tragique de l'esprit,
— la contradiction irréductible de deux mondes, nous apparaît en lui
comme formant à elle seule l'œuvre d'art. otto zabek.
M. carl stehnheim
Cari Sternheim
est universellement connu, dans tous les milieux où il a passé, pour
l'âpreté de son rire et la force [57] irréductible de sa pensée. Romancier,
conteur, écrivain dramatique, partout et toujours il heurte, sans égards
pour personne, les conventions les plus respectées. Plusieurs œuvres
de lui ont été traduites en français. Berlin, ou le juste milieu,
en est sans doute la plus expressive. M. Sternheim
nous envoie les quelques lignes ci-après (en français) :
La personnalité
d'André Gide consiste, et cela prouve sa grande influence au delà de
celle de ses camarades littéraires français et au delà des frontières
de la France, dans sa pure manifestation de l'honnête homme à la façon
de celle de Thomas Mann en Allemagne par exemple ! Cependant il
reste la question la plus imminente d'aujourd'hui, si l'honnête homme,
même en pleine catholicité, suffit aux besoins d'une humanité, qui par
les actions d'un tas d'honnêtes hommes et de caractères universels se
trouve à l'abîme de chaque vraie spiritualité. carl sternheim.
heinrigh mann
Heinrich Mann,
à qui nous avons consacré ici-même une étude, dans le numéro de juin
de cette année, est l'un des écrivains les plus puissants et les plus
indépendants de l'Allemagne contemporaine. Il vient de faire paraître,
sous le titre : La grosse Affaire (Die grosse Sache), un roman
puissant dont nous n'avons pas eu encore l'occasion de rendre compte,
mais qui a déjà soulevé de très importantes discussions en Allemagne.
Il y démontre une fois de plus son souci de ne pas mettre au premier
plan de ses livres ses préoccupations personnelles et intimes, son moi,
mais d'y étudier les graves questions dignes d'intéresser la foule.
Il les traite avec un sérieux qui lui a mérité le respect et la sympathie
de tous ceux qui, en Allemagne, savent s'élever au-dessus des intérêts
de parti : [58]
C'est avec
plaisir que je réponds à vos questions au sujet de Gide ; mais je ne
comprends pas ce que doit signifier la formule : « découvrir un
homme nouveau ». Un romancier, —.c'est comme tel que je connais
surtout Gide, — découvre sans cesse des hommes nouveaux. Souvent, ils
sont vieux ou vieillis, comme Robert, le héros de son dernier livre,
mais sont rajeunis par le mérite de l'auteur. Pourquoi se réclamer de
ce qui n'a jamais existé? Nous n'avons pourtant, qui que nous soyons,
affaire qu'à l'humanité toujours vivante et qui se développe à travers
une époque déterminée. Réaliser ce qui est contemporain et en même temps
universellement valable, c'est la maîtrise ; c'est pourquoi j'apprécie
les Faux-Monnayeurs.
1. Le
plus caractéristique m'y semble être, quelle que soit la rigidité des
opinions, la poésie qui se contient, — ce qui équivaut à l'amour pour
toute créature. C'est à cela, en dernière analyse, qu'un poète doit
son rang. Il ne le doit également, quand il réussit à créer des figures
impérissables, qu'à la force de son amour.
2. Je ne puis
guère, à mon âge, être influencé par mes contemporains. Mais je puis
me sentir des affinités avec eux.
3. Créer notre
vie et la rendre plus claire et plus intelligible à un grand nombre,
est une action absolument universelle et qui n'est point liée à un lien
d'origine déterminé.
4. L'honnête
homme ou le type approprié à une époque est déterminé par des influences
de toute sorte ; mais celle qu'exercé Gide est une des meilleures. henhich mann.
Nous avons
également reçu de M. Dicter Bassermann, traducteur des Caves du Vatican,
un long et intéressant récit de ses relations personnelles avec
André Gide, en juillet 1914. Il ne nous a pas été possible, à notre
grand regret, d'en tenir compte ici, ce travail ne se rapportant en
rien aux questions que nous avions posées. [59]
IIIe groupe. — Ceux qui rejettent l'œuvre et l'influence d'André
Gide.
c) Enfin, cinq
écrivains de langue allemande : MM. Kerr, Bahr, Musil, Welter et Arnold
Zweig, prennent à l'égard d'André Gide une attitude nettement opposée,
les quatre premiers, pour des raisons tirées de l'œuvre même de Gide,
le dernier pour des motifs provenant de la désaffection générale qu'il
constate en Allemagne pour tout ce qui vient de France.
M. alfred
kerr
Alfred Kerr,
(né en 1867), est un des esprits les plus sûrs, une des intelligences
les plus souples et les plus averties que possède l'Allemagne. Il a
aussi une culture générale et cosmopolite qui lui a permis dé porter
sur les hommes et sur les choses des jugements qu'on n'a jamais pris
en défaut. Critique, poète, voyageur, il est, sans contredit, l'un des
écrivains les plus originaux de l'Allemagne d'aujourd'hui. Il est, surtout,
son critique le plus pénétrant. Voici la réponse
qu'il nous adresse — en un français dont il n'est que juste de souligner
la clarté, la force et l'élégance :
L'honnête homme
des temps nouveaux a été formé par Shaw (après Ibsen). Shaw et Ibsen
sont connus par les gloutons et par les délicats. Gide n'est
connu, en Allemagne, ni par les gloutons ni par les délicats ; seulement
par quelques délicats. Donc, son influence chez nous n'est pas grande. Je me heurte
contre son protestantisme latent — nous en avons assez en Allemagne.
En rencontrant Gide à Berlin j'ai cru voir un faux Français. Je l'aime
comme... écrivain. alfred KERR [60] |