LÉON
PIERRE-QUINT
ANDRÉ GIDE
L'HOMME SA VIE — SON ŒUVRE ENTRETIENS AVEC GIDE ET SES CONTEMPORAINS 1952
LIBRAIRIE STOCK
DELAMAIN et BOUTELLEAU 6, rue Casimir Delavigne PARIS
LIVRE I
SA VIE – SON ŒUVRE 1869-1933
INTRODUCTION 1933
Entre l'œuvre
et la vie de Gide, les rapports sont plus étroits, plus dépendants que
chez d'autres essayistes. Les propositions de Gide sont éclairées constamment
par sa vie, l'auteur, par son évolution. Ses débats de conscience, par
les modalités de son caractère. Réciproquement l'établissement de sa
biographie, première partie de ce livre, m'a été facilité par les confessions
de Gide, le centre de son œuvre n'étant qu'une continuelle confession. La seconde
partie est consacrée à l'étude des traits caractéristiques de l'art
gidien. C'est-à-dire à l'examen de conscience. Comment, malgré le dédoublement
du moi, les « bonnes raisons » que chacun se donne, l'inconscient, repaire
du diable et tout un appareil intérieur de duperie, parvenir à voir
clair, à se saisir soi-même ? Le mot « sincérité » a-t-il même un sens
? Rien de moins systématique que
l'œuvre de Gide. Néanmoins ses livres : prose lyrique, romans, soties,
nouvelles et critiques proprement dites, qui sont tous des essais, tous
des prises de position, ne seraient-ils qu'interrogatifs ou de refus
devant certains problèmes, tracent, même brisée, une ligne de conduite,
forment un enseignement. Aussi ai-je essayé de dégager au centre de
cet essai, quelques aspects d'une morale. [1] Enfin, j'ai donné un développement
relativement important à la critique sociale qui peut être tirée de
cette œuvre et qui préoccupe aujourd'hui l'auteur et notre temps. (1)[2]
PREMIERE PARTIE : SA VIE
chapitre premier l'enfance
André Gide
descend par son père de paysans huguenots, par sa mère de fonctionnaires
de robe ; d'un côté, les âpres Cévennes ; de l'autre, l'épaisse et verte
Normandie. Ces origines géographiquement opposées seraient, selon Gide,
une des causes de ses contradictions de caractère. Cependant quand
un pasteur mit en rapport ses parents : Paul Gide, professeur de droit,
avec Juliette Rondeaux, riche héritière, ce mariage unissait, avant
tout, des traditions religieuses à des traditions bourgeoises. C'est
dans cette famille austère qu'André Gide naquit à Paris, le 22 novembre
1869.
A six ans,
nous raconte l'auteur, (2) il était encore un enfant sournois
; il « rapportait » aux bonnes ou piétinait les pâtés de sable de ses
camarades. On peut le voir, sur une photographie avec un visage pâle
et vieillot, et affublé par sa mère d'une lourde robe à carreaux. [3] A L'Ecole Alsacienne,
c'était un cancre. Bientôt il fut renvoyé du collège pour mauvaise conduite
: un précoce instinct sexuel s'était éveillé en lui, comme une force
de révolte. Dans l'ombre qui enveloppait ses premières années, il n'est
pas surprenant que ses démons aient pris naissance. Cependant,
à onze ans, quand son père meurt, il sort de son état de demi-sommeil.
Mais, à partir de ce moment, l'amour de sa mère se referme sur lui et
l'enveloppe d'une sollicitude à chaque instant pesante et importune.
Il grandit
au milieu de trois femmes tristes, que dominait la crainte de mal agir
ou de mal penser : c'est Anna Shackleton, une vieille fille recueillie
par la famille ; c'est sa tante Claire, obsédée par la peur de déchoir
: — Nous nous devons, répétait-elle, de ne jamais voyager qu'en première
classe ; au théâtre de ne pas aller ailleurs qu'au balcon... Nous
nous devons... Cette devise de l'esprit bourgeois devenait l'objet
de perpétuelles discussions. Enfin, figure symbolique du Devoir, voici,
auprès de lui, sa mère, toujours vêtue de noir. C'est une femme modeste,
pleine de bonne volonté, timide, austère et sévère. Entre elle
et son fils pointait déjà l'incompréhension. Ayant raconté un jour qu'un
de ses camarades s'est déclaré athée, le jeune André interroge : « Qu'est-ce
que cela veut dire : athée ? — Cela veut dire : un vilain sot ». Les
réponses de sa mère étaient définitives, sans issue, sans réplique possible.
Quand les questions de l'enfant se faisaient plus pressantes : « Tu
comprendras plus tard... » Peu à peu le
petit André était réduit au type familial. Son foyer lui paraissait
le centre du monde. Il n'imaginait plus rien au delà, sinon un univers
répétant indéfiniment des familles riches, bourgeoises et puritaines
semblables à la sienne. Il admirait, comme la forme de la beauté, l'appartement
qu'il habitait avec les siens, rue de Commaille, cet appartement aux
lustres en girandoles de cristal, au salon alourdi d'or, aux meubles
recouverts de housses. Plus tard, en face d'un camarade [4] pauvre,
il sera mal à l'aise et ne comprendra pas la misère.
Quand sa mère
voulut le faire retourner au lycée, il fut pris subitement de crises
nerveuses ; il tombe à terre, souffre, son corps tressaute et se contorsionne.
Il est vrai que son oncle Charles Gide, (3) passant un jour devant lui
sans prendre garde à ses mouvements, l'enfant se relève sans difficulté,
honteux et furieux. Crises simulées ? Peu importe : la simulation elle-même
est déjà le début d'une névrose. C'est ainsi
qu'il échappe à l'astreignante discipline du collège. Une « vie irrégulière...
désencadrée... rompue » s'ouvre dans son enfance sévère. Mme Gide le
mène à Lamalou, puis à Gérardmer pour le soigner. C'est pour lui la
joie de courir au milieu des falaises, des rochers, des cascades. Il
devient, pour son âge, un botaniste émérite ; il collectionne des papillons,
des insectes, des larves. Il observe les ébats des lapins, le vol des
hirondelles, ou simplement, les petits cercles que fait la pluie en
tombant dans un bassin. Au cours de
cette existence de vagabondage, ses précepteurs et ses professeurs de
piano se succèdent, grotesques fantoches, ignorants et bornés. L'un
lui raconte ses malheurs conjugaux ; l'autre cherche avec lui un appartement.
C'est miracle, pense-t-il plus tard, que, dans ces conditions, son instruction
n'ait pas été manquée. En hiver, il
est à Uzès, dans la famille de son père. Quand il va rendre visite à
un de ses cousins, qui est pasteur, on ne le laisse pas partir sans
le sermonner, le bénir, prier avec lui et pour lui. Dans chaque foyer,
une Bible est présente. Rien ne touche le jeune André davantage que
ces tableaux de famille où l'aïeul, entouré de ses enfants à genoux,
plein de sublime confiance en Dieu, récite des actions de grâce « sans
requêtes ». [5]
André
Gide a seize ans. Son expression, un peu énigmatique et concentrée,
fait penser à quelque Saint Jean-Baptiste adolescent. Ses yeux fuient
dans un rêve intérieur. D'épaisses lèvres sensuelles, ombrées par un
léger duvet, ajoutent à la ferveur de son sombre visage. Il porte une
cravate lavallière noire, qui abat ses pans flottants sur un gilet fermé
très haut. De brusques et excessifs mouvements d'amitié, suivis de retraits
ombrageux, trahissent en lui le drame de l'orgueil et de la timidité.
Déjà il se livre à des examens de conscience. Il a commencé à tenir
un « journal intime ». A l'âge de
la puberté, il traverse le monde, où sévit le péché originel, protégé
par une cuirasse d'innocence. Les revendications de la chair lui sont
des épouvantails. «... Il est préférable, dit- son cousin Albert à sa
mère devant lui, que ce grand garçon rentre avec vous le soir, quand
vous venez dîner ici... » Lorsqu'il apprend
qu'un de ses camarades traverse, pour regagner sa demeure, le passage
du Havre, repaire de damnation, il se précipite, tout secoué de sanglots,
à ses genoux : « Oh ! je t'en supplie... N'y va pas !... » Pourtant,
un soir de printemps, une de ces femmes « à voix de goule ou de sirène
» l'aborde : « Faut pas avoir peur comme ça, mon joli garçon ! » Aussitôt,
il rougit, ses tempes battent et il s'enfuit presque en larmes, avec
l'impression de l'avoir échappé belle : « Ah ! fi ! Si c'est ça la vie
qu'il faut vivre, écrit-il dans son « journal », j'aime mieux mon rêve...
mon rêve... les chimères plutôt que les réalités. » Ses lectures mêmes
sont surveillées. Il lit à haute voix, devant sa mère, les ouvrages
de la bibliothèque paternelle. L’Albertus de Théophile Gautier
les fait rougir tous les deux et ils en sautent des strophes. A partir
de ce jour, d'ailleurs, la surveillance se relâche. Alors c'est
une boulimie de lectures. Les poètes, tous les poètes, bons ou mauvais,
Victor Hugo, Baudelaire, Sully-Prudhomme, Heine, l'enivrent. Les plus
grands événements de sa vie, entre quinze et vingt ans, ce sont deux
lectures bien [6]
différentes : la Bible et les Mille et Une Nuits, qui
l'enthousiasment également.
Le plus souvent,
il partageait la joie de ses découvertes avec sa cousine Emmanuèle R...
Depuis l'âge de douze ans, il s'était attaché à elle de toute sa tendresse
passionnée. C'était une douce et grave jeune fille, qu'il jugeait de
vertu presque surnaturelle. Sa mère s'étant enfuie, elle avait envisagé
cet événement comme une honte quasi ineffaçable, et le jeune André lui
avait alors juré de l'abriter pour toujours « contre la peur, contre
le mal, contre la vie ». (4) Déjà la ferveur religieuse
se mêlait à leur amour d'enfant. Au temple, un dimanche, en écoutant
le sermon du pasteur, il se vit, en rêve, tenant sa cousine par la main
: « vêtus tous deux de ces vêtements blancs » dont parle l'Apocalypse,
ils avançaient par le chemin difficile de la « porte étroite » et regardaient
vers le ciel, éblouissement pur... Ainsi ils grandissaient ensemble
et se retrouvaient, chaque année, aux vacances, dans les propriétés
normandes de leurs parents.
A seize ans,
Gide prépare sa première communion : l'enseignement du pasteur lui paraît
si sec et si rébarbatif qu'il se demande tout à coup s'il a la vocation
d'un protestant. Ne serait-il pas un catholique qui s'ignore ? En fait,
aucun dogme ne le contente. Mais débarrassé de l'étude du catéchisme,
avec quelle joie il se tourne spontanément vers Dieu. C'est l'été suivant.
Ses cours sont finis. Il mène une véritable vie d'ascète, couche sur
une planche, se plonge dès l'aube dans l'eau glacée, se relève la nuit
pour la prière. A ces pieux élans, il mêle des travaux profanes. Il
reprend sa grammaire grecque, refait de l'algèbre, « recopie le quatrième
livre » de l'Ethique, « en négligeant les scolies, pour mieux saisir
dans son ensemble... la suite des propositions. » (5) Cette sorte d'état
séraphique se prolonge des mois durant... [7]
Le voici à
l'entrée de la vie, libre de tout souci d'argent, disposant à son gré
de ses journées, de ses années. O temps bienheureux d'avant-guerre où
l'oisiveté était permise, honorable ! Quoique sa mère le maintînt toujours
sous sa tutelle, elle ne décourageait pas, contrairement à tant de familles,
sa vocation d'homme de lettres. Dans son cahier de comptes, elle se
contentait d'inscrire, sous « frais de carrière d'André », les dépenses
que nécessitait l'impression des premiers ouvrages de son fils. Un projet de
livre l'habitait maintenant, où il voulait tout mettre : c'étaient les
Cahiers d'André Walter. L'ouvrage lui paraissait « si noble, si
pathétique, si péremptoire », qu'il ne doutait pas, après sa publication,
d'obtenir la main d'Emmanuèle. La vie, en effet, ne lui était « plus
de rien sans elle » et il la rêvait « partout l'accompagnant »... Tel
il s'engageait, confiant, dans un avenir qu'il voyait fait à sa volonté
: « Je ne changerai, s'écriait-il, [mon existence], contre aucune ».
Mais la vie n'avait pas encore ouvert devant lui ses faces les plus
réelles, qui allaient ébranler tout son fier équilibre intérieur... Pour écrire
son livre, il s'est enfermé, seul, près d'Annecy, dans un petit chalet
loué, avec un piano qu'il a fait venir. Là, de l'aube au soir, il écrit.
Il a arrêté sa pendule et sa montre. Mais, lorsque, pour se délasser,
il s'approche de la fenêtre — les marronniers sont en fleurs — c'en
est fini de sa quiétude. Les désirs insatisfaits de sa chair qu'il a
voulu négliger, avilir, surgissent dans une irrésistible poussée intérieure,
et prennent tous les détours pour se rappeler à lui. S'il se promène
dans le village, des visages d'enfants retiennent ses regards : c'est
ici un jeune vaurien qui plonge dans la rivière. Ah ! se baigner avec
lui ! Être une brute qui ne pense plus. Alors, il décide de ne plus
sortir que la nuit. Mais la nuit, la crainte du péché l'épouvante davantage.
Une obsession musicale le hante, [8] jusqu'au
détraquement nerveux. Une femme affreuse, au visage de poupée, surgit
et soulève sa robe. En disparaissant, elle ouvre une bouche noire comme
un trou : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, préservez-moi de la folie ! » (6)
Mais c'est en vain qu'il crie à l'Eternel ! Sa foi chancelle. Ah ! ses
beaux rêves d'enfant, quand il se voyait, « en vêtements blancs », monter
avec Emmanuèle vers le bonheur. Il sait aujourd'hui ce qui s'agite dans
le cœur clos et dans la vie chaste de l'ascète. En vain cherche-t-il
à « se faire violence ». (7) Le diable est entré avec lui dans sa retraite. Rien dans son
éducation ne lui a fait prévoir cette lutte à mener. A peine s'est-elle
installée en lui qu'elle lui semble injustifiable. Il se demande s'il
n'interprète pas mal son devoir, ou si la morale qu'on lui a enseignée
est la bonne. Dieu ne peut pas vouloir que l'homme se déchire. Ne serait-il
pas préférable de céder au désir ? « Mais que faire ?... Je ne sais
rien, je suis ridiculement ignorant de cela. Alors où ? dans la rue,
une de ces femmes errantes... » Ah ! Un conseil, un maître, un guide
! Il pense qu'il ne peut pas être le seul sur terre à souffrir ainsi.
Il voudrait révéler ses tourments afin qu'ils puissent servir à d'autres
qui sans doute les éprouvent comme lui. Dès cette époque, il songe à
baisser le masque, à révéler publiquement son trouble intérieur. Mais à vingt
ans, — surpris, presque épouvanté de sentir chanceler en lui ses principes
moraux, sa ferveur religieuse, ses habitudes de vie, tout le retient
encore. Il résiste à son doute. Il résiste à ses sens. C'est le commencement
de la lutte épuisante qu'il va soutenir contre son enfance puritaine.
La lutte de
l'homme contre la chair formait le sujet même des Cahiers d'André
Walter, mais restait enveloppée d'un style musical, mystérieux,
vague et éthéré, conforme aux tendances symbolistes de l'époque. L'ouvrage
est achevé : c'est [9] un manuscrit composé de toutes petites
feuilles de papier à lettres, quadrillé, pauvre papier pelure, couvert
d'une écriture serrée, presque enfantine, et sans aucune rature. Avec
ce livre, Gide comptait répondre à l'inquiétude de toute sa génération. Son impatience
était grande. Les lettres qu'il recevait de la capitale lui apportaient
comme des souffles d'air enfiévrés. Il voyait, là-bas, ses camarades
s'entraîner, s'exciter ; c'était la ruée des ambitions : « J'arriverai
trop tard, s'écriait-il, et je n'en serai plus ! » Il rentre à Paris,
et sans même chercher un introuvable éditeur bénévole, fait tirer à
ses frais une édition ordinaire « pour satisfaire à l'appétit du public
» qu'il s'imaginait « devoir être considérable ». L'insuccès
de la vente fut total. Dépité, il mit cette édition au pilon. Seule
parut une édition de luxe, tirée à 190 exemplaires (8) S'il y en avait
eu trop, il y en aurait trop peu maintenant. Il en envoya cependant
quelques-uns, accompagnés de dédicaces ferventes jusqu'à l'emphase,
à des auteurs dont il n'avait pourtant pas lu une ligne. Quelques réponses
l'enchantèrent. Ce « triste
et merveilleux bréviaire des vierges », lui écrivait Maeterlinck, est,
« ... à certains moments, éternel, comme l'Imitation... ». «
Cela sort, écrivait Huysmans, des ... abominables vulgarités... »
; Henri de Régnier l'invitait à aller avec lui « chez M. de Heredia
» ; Mallarmé l'appelait « le Rare Intellectuel » et lui demandait de
venir rue de Rome « avant personne, mardi soir, dès à peine huit heures,
pour mieux se parler ». C'est ainsi que, curieux, tremblant et ravi,
il entra dans les « serres chaudes » du symbolisme...
1890 ! Moment émouvant pour un jeune homme qui cherchait [10] sa voie dans les lettres ! On sentait qu'il se passait quelque chose. La littérature s'était dédoublée. Entre le « boulevard » et « l'avant-garde », l'opposition était plus vive que jamais. Les symbolistes luttaient par le dédain, avec la volonté de rester obscurs, rares, isolés. Les naturalistes les accusaient de névrose ou de mystification et leur opposaient les tirages massifs de leurs propres romans. Les textes
symbolistes paraissent, au contraire, dans de toutes petites revues,
aussi rares qu'éphémères. Chaque coterie, pour s'imposer, avait la sienne.
Gide s'occupa de plusieurs d'entre elles avec son premier et grand ami
: Pierre Louys.
Les deux jeunes
gens s'étaient connus à l'Ecole Alsacienne. « Tu aimes donc les vers
? » lui disait un jour Louys, en le voyant lire du Heine. Peu de temps
après, ils étaient liés. Enfant grandi
trop vite, flexible et délicat, mais plein d'un irrésistible bouillonnement,
d'une juvénilité exubérante, Louys se donnait à la vie, en attendant
« les femmes et le génie ». (9) Il essayait en vain d'entraîner avec
lui le pauvre Gide, perclus de scrupules et de réticences, mais pourtant
intérieurement aussi passionné que lui.
Dès le lycée,
les deux amis créèrent, avec Franc-Nohain, Michel Arnauld, (10) Maurice
Quillot, la Potache-Revue, au nom dérisoire. Puis, ce fut la
Conque, petit tract bien modeste encore, de huit pages, au prix
de 10 francs-or. Le vieux Parnasse y patronnait le symbolisme. Leconte
de Lisle et Heredia voisinaient avec Henry Bérenger, le futur « commissaire
aux essences » pendant la guerre, et Léon Blum. Cependant le Centaure,
qui succéda à la Conque, fut enfin un recueil de luxe, avec
des estampes originales en couleurs signées : Jacques-Emile Blanche,
Puvis de Chavannes, Odilon Redon... Mais Louys
était seul directeur en nom : Gide se réservait, [11] car il sentait que le symbolisme n'était
pas son mouvement. Sans doute,
pendant quatre ou cinq ans, il traversa ces milieux, dont il était devenu,
très rapidement, « un des plus lumineux lévites ». (11) Ainsi
entouré de Quillard, Hérold, Viélé-Griffin, Henri de Régnier, Mockel,
Bernard Lazare, il se laissait porter par le mouvement des cénacles. On discutait,
sans fin, Wagner, Hegel, les lakistes et les préraphaélites. Le vers
libre venait d'être introduit. Les manifestes se suivaient. Tous
les littérateurs étaient poètes... Au milieu de
cette floraison surabondante de groupes, Gide sut déjà reconnaître quelques
rares écrivains, qui devaient s'imposer plus tard. Mallarmé devint son
maître vénéré : convié à ses « mardis », il écoutait religieusement,
ému parfois jusqu'aux larmes, ce petit bourgeois modeste qui, devant
ses disciples, poursuivait son insaisissable chimère : l'Idée pure surgie
du Verbe. C'est à la
même époque qu'il découvrit, par l'intermédiaire de Louys, Paul Valéry
: avec eux, il forma, au sein des petits clans symbolistes, un trio
plus inspiré, plus tendu que les autres groupes. Valéry était un tout
jeune homme, au regard extraordinaire, d'une conversation éblouissante,
absorbé, lui aussi, par les problèmes d'idées les plus pures « que l'on
puisse jamais se proposer ». (12) Il sera l'homme le plus
important de sa génération, prédisait Gide. Les trois amis
consacraient leur temps à toutes sortes d'exercices prosodiques : acrostiches,
etc. (13). Entre Gide et Louys, se poursuivait une correspondance
assidue, passionnée, avec des discussions byzantines infinies. On eût
dit de deux théologiens traitant de l'essence divine. Les lettres de
Louys [12] étaient toujours composées en caractères
gothiques, et même en « onciale », comme il disait, avec de l'encre
violette à reflets mordorés, parfois sur un magnifique vélin, comme
des enluminures moyenâgeuses. Déjà hanté par sa manie de paléographe,
Louys, tout en calligraphiant avec une prestesse surprenante, passait
des nuits à les confectionner.
Tout absorbé
qu'il était par le « culte » de l'art, Gide ne mena pas moins, au cours
de ces années, une vie pénible de sombre et superficielle agitation.
C'était alors un grand jeune homme mince, chaste, grave et maniéré,
aux yeux pâles, aux cheveux abondamment bouclés de poète, avec une barbe
folichonne et presque noire. Il parlait peu, les dents serrées, une
langue rare. Sous un vaste chapeau de feutre noir, il se drapait déjà
romantiquement de la cape brune et mystérieuse, qu'il a toujours portée
depuis. Parfois il tenait dans la main ou enfouissait dans la poche
une Bible, que, dans son enfance, il ne quittait point, qu'il sortait
à tout instant et « en présence de gens précisément dont [il avait]...
à redouter la moquerie ». Dans les salons
littéraires, où il se laisse entraîner, malade de timidité, il ne fait
guère que « quelques apparitions épouvantées... » Mais dans le « monde
où l'on s'ennuie », on attire volontiers toute figure nouvelle. Chez
les Beignères, il entrevoit le jeune et gentil Marcel Proust, qui paraissait
le protégé d'Anatole France. Gide représente l'avant-garde. — Alors,
c'est vrai, lui dit-on, que vous comprenez Mallarmé ? On lui présente
le sonnet qui commence par : « M'introduire dans ton histoire...
» et qui prête à tous les fous-rires des dames... — Expliquez-nous...
Soudain, point de mire de tout le salon, ragaillardi par l'ironie générale,
il retrouve son courage. Mais un autre jour, où il s'est mis au piano,
il s'arrête brusquement, les pieds sur les pédales, les mains inertes
sur le clavier, incapable de continuer, pris de panique... C'est à cette
époque qu'il rencontra Wilde, élégant, adulé, le regard triomphant :
« Je n'aime pas vos lèvres, lui confiait Wilde, elles sont droites [13] comme
celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. » Puis il éclatait de rire
et Gide restait tout décontenancé. Les rapports
humains lui étaient devenus malaisés. Même au milieu de ses camarades,
incapable de naturel, il cherchait, comme un comédien, des artifices,
prenait des poses ; inquiètement soucieux de ses gestes, il les avait
étudiés chez lui devant la glace. Sa présence glaçait : on n'osait plus
se livrer à des propos trop libres, ce qui augmentait la gêne du malheureux
puritain malgré lui. Henri de Régnier avait composé cette laconique
épitaphe : « Ci-Gide ». Louys lui envoyait, le jour anniversaire de
la Saint-Barthélémy, ce télégramme : « Ils t'ont oublié... » Pierre Louys,
en qui se réveillaient parfois des instincts de gauloiserie, avait juré
de « dégourdir » son ami. Il avait une sorte de plaisir sadique à choquer
sa pudeur. Malgré son insistance, il n'était pas parvenu à ce que Gide
entrât dans sa garçonnière de la rue Rembrandt. Il lui fit alors envoyer
un télégramme par Mauclair lui annonçant son suicide, mais Gide, craignant
quelque stratagème, se fit accompagner par Hérold pour se rendre au
domicile de son ami et le fit passer le premier. Louys, en pyjama, ouvrit
la porte et gueula : — On ne peut donc pas me laisser faire l'amour
tranquillement ! Mais la plaisanterie engendrait de graves brouilles
quand Louys envoyait, par exemple, à deux heures du matin, les pensionnaires
d'une « maison » sonner à la porte de l'appartement où Gide habitait
avec sa mère.
Ainsi se prolongeait
sa jeunesse inutile, sa chasteté sans issue. « Commandements de Dieu,
s'écrie-t-il, jusqu'où rétrécirez-vous vos limites ? » (14) Et voici que
soudain tout cède en lui, les règles lâchent. C'est la révolte. Son
passé, sa famille, jusqu'à son appartement de la rue de Commaille, tout
lui apparaît d'une insupportable laideur. Ah ! s'échapper ! Partir !
Partir ! [14] Son
ami Paul-Albert Laurens a décidé de s'embarquer pour la Tunisie. Ils
s'y rendront ensemble. Aussi timide et chaste que lui (quoique dépourvu
de scrupules religieux), Laurens est également résolu à tenter l'aventure.
Gide partait, intrépide comme les chevaliers de la légende, à la conquête
de sa personnalité, décidé à vaincre son ignorance, sa peur des êtres
et de l'inconnu. En même temps, il se sépara de sa Bible : ce livre
dont il s'était continuellement nourri, il ne l'emporte pas avec lui
quand il s'embarque, en octobre 1893, pour les oasis du désert saharien. Sur le bateau,
au milieu de la mer qui l'éloigne véritablement pour la première fois
de son enfance, il sent qu'il ira désormais, sans reculer, jusqu'au
bout de ses désirs, aussi difficiles, déroutants, dangereux qu'ils puissent
être... « Tout doit être manifesté, même les plus funestes choses. Malheur
à celui par qui le scandale arrive, mais il faut que le scandale
arrive. » [15]
CHAPITRE II
LA RÉVÉLATION
DU DÉSERT
C'est en Algérie
que Gide fut pris d'un goût de la vie sans égal, d'un fiévreux besoin
d'être, de jouir, d'aimer. Le soleil, la nature, l'ardeur des plantes,
les jeunes créatures, la simplicité de l'amour, le libérèrent
enfin de l'étreinte puritaine. « Nathanaël, je ne crois plus au péché
! » Non, la terre n'est pas maudite ! Gloire au corps humain ! Aucun
remords ne ternit ici la beauté des enfants du désert. Dans cette âpre
contrée brûlante, loin de toute civilisation, le plaisir, n'importe
quel plaisir, est naturel : il se prend ; il se donne, et le soleil
purifie tout. Gide a la révélation de lui-même et de la véritable nature
de son désir. Il resta deux
ans d'une manière presque ininterrompue dans cet orient de Mille
et une Nuits. Ce fut sa période de lyrisme. Et pourtant il ne fut
jamais aussi malade que pendant ces deux années. Il se crut tuberculeux,
et se vit mourir comme son père. Il interrompit la marche, épuisante
pour lui, qu'il avait projetée vers le sud de l'Algérie, et fut contraint
d'hiverner à Biskra. C'est là que
commença sa lente et merveilleuse convalescence. Biskra, oasis aux blanches
terrasses, avec ses « séghias », petites rigoles d'eau si précieuses,
et son « lagmi », vin de palme, sève naturelle qu'il suffit de recueillir.
Rejetant la [16]
condamnation du médecin, il se cabra contre le sort. Retrouver la santé
devint son premier devoir. « Vivre ! s'écria-t-il, je veux vivre !. »
(15) Il s'entoure des enfants indigènes de Biskra et le spectacle de
leur santé, de leurs mouvements, de leur grâce l'aide à surmonter une
maladie, qui est surtout nerveuse. Quand sa mère, de Paris, accourt
pour le soigner, elle est bientôt forcée de repartir : c'est seul et
sans aide qu'il veut guérir. Il a quitté ses vêtements sombres. Il fait
couper sa barbe, et dès lors, un peu effrayé, il lui semble que son
visage, comme démasqué, laisse voir à nu sa résolution nouvelle.
Au cours de
son second voyage en Algérie, ayant rencontré Oscar Wilde, il fut entraîné
par lui à de nouveaux dérèglements. Fébrile, tendu, forcené, entouré
d'une bande extraordinaire de maraudeurs, Wilde, à la veille de son
procès, se laissait mener par une sorte de fatalité. Gide se donna,
comme lui, à tous les plaisirs. Un matin, après avoir serré toute la
nuit dans ses bras « un parfait petit corps sauvage, ardent, lascif
et ténébreux », il court, seul, comme un fou, dans la campagne, léger,
flottant, délivré, laissant éclater sa formidable joie. Pourquoi toutes
ses nuits désormais ne seraient-elles pas aussi belles ? Il imagine
un monde redressé, sans contrainte et sans règle, une ère nouvelle dans
sa vie... C'est dans
cette exaltation qu'il écrivit les Nourritures Terrestres. Brûlons
nos livres inutiles, détruisons nos souvenirs, brisons les attaches
du passé : l'âme, peu à peu vidée, communiera avec la nature entière
dans un panthéisme charnel et mystique. Gide cherchait à prolonger le plus longtemps
possible son séjour en Algérie. Il avait même acheté un terrain, en
vue de s'installer définitivement sur cette terre élue. Un jeune boy
arabe lui servait de domestique : c'était Athman. Athman a quatorze
ans, le teint très noir, il porte une chemise de soie [17] rouge pour plaire à son nouveau maître. Gide l'initie aux
mystères de la prosodie française ; ils sortent ensemble et jouent comme
deux enfants. Athman s'était tellement attaché à lui que Gide l'aurait
volontiers amené à Paris, si sa mère, à l'annonce de ce projet, n'avait
répondu par de grands cris de protestation. Mme Gide est d'ailleurs
effrayée par l'excessif enthousiasme que trahissent les lettres de son
fils. A sa mère, à Emmanuèle, à Pierre Louys, il ne peut s'empêcher
de faire part de sa métamorphose. Il voudrait; confier à tout l'univers
le secret qui l'habite...
Quand il rentra
à Paris, sa déception fut si cruelle qu'il songea un moment au suicide.
Quoi ! Rien n'avait changé ! C'étaient les mêmes cafés, les mêmes écrivains
symbolistes, perdus dans les mêmes châteaux forts. Autour de lui « chacun
s'affairait », comme s'il n'était pas de retour, comme s'il n'avait
pas un important message à révéler. Il échappe alors à l'accablement
en se réfugiant dans l'humour : « Moi, cela m'est égal, parce que j'écris
Paludes ! » Soudain il
est rappelé à La Roque, où sa mère est mourante. Agenouillé devant le
corps immobile, qu'il est seul à veiller avec une vieille servante,
voici qu'il retrouve les prières et les gestes de sa pieuse enfance.
En rouvrant les livres saints, il pleure éperdument. C'est presque
aussitôt après ce deuil qu'il épouse sa cousine, Emmanuèle R... La jeune
fille avait toujours la même foi en sa mission : elle entrevoyait pour
lui une vie magnifique, austère, exemplaire, qu'elle craignait même
d'entraver. Lui, fidèle au vœu de son enfance, voulut se dévouer pour
elle, la protéger et l'entraîner vers un bonheur qu'il se figurait,
témérairement, respirable pour elle comme pour lui. Il ne se rendait
pas compte que le bonheur ne se donne pas ; il s'échange : on ne peut
rendre un être heureux que si, réciproquement, il vous rend heureux. Mais Gide espérait
alors concilier en lui tous les contraires, la possession et le renoncement,
la joie païenne et l'amour [18] mystique, la
griserie des Mille et une Nuits et l'ascétisme de la Bible.
Dans sa jeunesse intrépide qui croyait tout possible, il crut possible,
malgré sa découverte toute fraîche du plaisir, une extraordinaire aventure,
une aventure sublime qui, tous deux, devait les conduire, par delà le
bonheur, à quelque chose de plus... à la « sainteté ». (16)
Ainsi le mariage de Gide est au centre de sa vie ; il explique tout
; il commande tout. Pour le comprendre, il faut imaginer le dénouement
de la Porte étroite, modifié : à la fin de l'ouvrage, Alissa,
au lieu de fuir, épouse Jérôme. La cérémonie,
simple et discrète, fut célébrée le 8 octobre 1895, dans le petit temple
d'Etretat.
Mais à peine
a-t-elle eu lieu que Gide se sent enfermé dans un devoir qui n'est plus
le sien. Toute sa tendresse va vers cette femme, mais tout son esprit
est orienté ailleurs, et tout son désir. Il s'aperçoit qu'elle a une
vie propre, et il se découvre une responsabilité nouvelle. La pensée
de l'irréparable l'effraie. Tout se heurte dans son esprit... En cette année
même, il achève les Nourritures terrestres, où il accueille toutes
les satisfactions. L'année suivante, il écrit l'histoire de Saül,
qu'il voit vaincu et asservi par ses désirs. Puis, il fait paraître
L'Immoraliste, qui exalte son ancienne audace. Cependant, s'il
étouffe auprès des dévots, la révolte lui paraît vaine, et la liberté
impie. Le doute l'a repris comme à l'époque de son adolescence. Et de
nouveau se pose à lui, mais plus réelle, plus pressante que jamais,
l'interrogation de toute sa vie : « Tu veux servir à quelque chose.
Il importe de savoir à quoi. » Pendant plus
de vingt ans, il va tourner et retourner le problème sous toutes les
faces. Il n'est pas durant cette période, de position morale qu'il n'adopte,
ne pousse à bout dans un [19] livre,
puis ne rejette. La critique déconcertée ne peut le suivre. Francis
Jammes interrompt un article sur lui, parce qu'il ne parvient pas à
cerner sa personnalité. Lui-même avoue : « Je ne suis jamais que
ce que je crois que je suis, et cela varie sans cesse. »
Il s'égare... jusqu'à ce qu'enfin, après un long effort, il affirme
n'être pas loin d'être heureux, vouloir l'être de plus en plus — et
le devenir. C'est dans
cette montée que nous allons le suivre, dans cette lutte d'un homme
marchant à la connaissance et à la possession de lui-même. [20]
CHAPITRE III
« QUE CHACUN
SUIVE SA PENTE... MAIS EN MONTANT »
Dès le lendemain
de son mariage, Gide retourna, avec sa femme, en cette Algérie, dont
il gardait une inconsolable nostalgie. Mais quelle déception pour lui
! C'est l'hiver, et le pays, sans chaleur, est méconnaissable. Les enfants
charmants de Biskra et de Blidah, dont la présence l'avait guéri il
y a quatre ou cinq ans, étaient devenus des hommes, vulgaires, déformés
par leur métier, happés par le gain. Gide croyait que c'était sa propre
jeunesse qui était morte. « J'ai décidément passé l'âge, écrivait-il,
où le voyage est un enrichissement heureux. » (17) Un à un, comme
des morceaux de peau morte, se détachaient de lui les espoirs de sa
vie d'écrivain. Le trio qu'il avait formé avec Valéry et Louys s'était
dispersé. Valéry, sentant en Rimbaud et en Mallarmé, sous deux formes
différentes, la perfection absolue, l'extrême limite de la poésie, des
points d'aboutissement indépassables, s'était enfermé dans une retraite
silencieuse dont il ne devait plus sortir jusqu'à la guerre. Avec Louys,
Gide s'était brouillé. « Etre unique, lui écrivait-il encore d'Algérie,
viens, viens ! » Mais dès que Louys l'eut rejoint, sa personnalité fantasque,
envahissante, tyrannique lui parut plus insupportable que jamais : l'un
voulait aller au [21] soleil, l'autre à l'ombre ; l'un parler,
l'autre se taire. Ils ne devaient plus se revoir. (18) Tandis que Louys,
avec Aphrodite, allait conquérir le grand public, Gide rentrait
dans l'obscurité. Ses anciens
camarades de cénacle l'avaient quitté. Il s'était également fâché avec
un des plus notoires d'entre eux : Henri de Régnier. (19) On concédait
dans les chapelles symbolistes qu'il avait donné des espérances avec
ses petites plaquettes un peu ésotériques (la Tentative amoureuse,
le Voyage d'Urien), mais on le considérait désormais comme perdu. — Gide ne fera
jamais rien, déclarait Heredia peu de temps avant sa mort. Quand parut
L'Immoraliste, la déception fut complète dans l'avant-garde :
L'Immoraliste était un « roman » ! Si les écrits de Gide étaient
plus ouverts, le grand public pourtant les ignorait. Il avait la réputation,
qui nous surprend aujourd'hui, d'être un auteur difficile. La critique
officielle se moquait de ses tirages restreints. Mais lorsqu'on n'a
que cent ou deux cents lecteurs, on fait tirer l'ouvrage en conséquence.
Il fallut des années pour épuiser les premiers cinq cents exemplaires
des Nourritures terrestres. Dans la presse, personne ne signala
ce livre, pourtant si nouveau. (20) Saül ne sortit pas des tiroirs
de l'auteur ; Antoine qui s'était d'abord intéressé à la pièce, la refusa
en déclarant que les premiers actes étaient du Shakespeare, mais les
derniers... du Maeterlinck. Après avoir
été une sorte de « grand homme » dans le symbolisme, rien ne paraissait
à Gide plus pénible que cette [22] injustice. L'horizon se fermait devant lui : il avait
l’impression de parler dans le désert.
Gide est au
plus bas de la courbe de sa vie. Il sent que quelque chose est fini
en lui, et que quelque chose n'a pas encore commencé. Une sorte de vide
s'ouvre dans sa vie, un long vide, comme on en trouve dans l'existence
de beaucoup d'écrivains. Aucun événement important d'aucune sorte ne
marqua cette période, où le désir le tenait sans qu'il parvînt à la
vraie satisfaction. « Je ne fais
rien, avouait-il ; je ne lis rien ; je n'écris rien. Tout ce printemps,
j'ai attendu l'été, et tout l'été, j'ai attendu l'automne ». (21) Entre
1902 et 1908, c'est-à-dire entre L'Immoraliste et la Porte
étroite, Gide cessa presque complètement de travailler, sinon à
de courts articles de critique. Il ne pouvait fixer sa pensée. Il piétinait
: « Je sens, à n'en douter pas un instant, que j'ai déjà passé trente
ans et que pour être qui je suis, je n'ai plus un instant à perdre
». (22) Mais il était arrêté par des troubles nerveux
qui rappelaient ceux de son enfance. D'irréductibles insomnies le laissaient
pantelant de fatigue. Il essayait tous les traitements. C'était tantôt
le poumon, tantôt le foie qu'on déclarait atteints : la médecine préfère
soigner des organes plutôt que la conscience. Il retourna
à Champel, où il fit une vraie « saison en enfer ». Ou bien il allait
soudain, seul, se réfugier dans un petit village perdu au fond de la
campagne : « Si vous saviez, écrivait-il à Ducoté, dans quel état j'ai
vécu ces trois nuits blanches, vous m'approuveriez de partir, plantant
tout là, devoirs, rendez-vous, occupations sérieuses et plaisirs...».
(23) La Roque était son port d'attache. Au premier contact, la vie de
famille le calmait. Mais le répit était bref. A Paris, il ne faisait
que de courts séjours. Vers 1904, il se fit construire à Auteuil, en
vue d'y recevoir des parents et des amis, une villa trop vaste, dans
le [23] style torturé de l'époque, avec coins et recoins, de manière
à ce que chacun y pût travailler en toute tranquillité. Mais il ne prit
pas la peine d'en achever l'installation intérieure qui resta toujours
incommode ; l'architecte n'avait pas encore terminé ses travaux que
déjà Gide repartait... Il traversait
l'Allemagne, l'Autriche, errait de préférence dans le bassin méditerranéen,
en Espagne, en Italie, en Afrique du Nord, où il revint cinq ou six
fois encore dans l'espace de dix ans ; plus tard il poussa même jusqu'en
Grèce, en Turquie, en Asie Mineure. Pendant toute sa vie, Gide n'a cessé
de vagabonder sans jamais rester plus de quelques semaines à la même
place. Mais à cette époque de sa jeunesse, il donnait l'impression d'un
voyageur « traqué ». Il a dépeint, à la fin de L'Immoraliste, cet
état d'instabilité : le soir, harassé de fatigue, le voyageur arrive
dans une ville inconnue, but de l'étape ; le lendemain, sans avoir la
patience de rien visiter, comme poursuivi par on ne sait quel démon,
il quitte tout pour aller... ailleurs, toujours plus loin. C'est que l'inquiétude
était entrée dans sa vie. Malgré des périodes de gaieté où, avec des
parents, des amis ou leurs enfants, il retrouvait son naturel amusé
(celui qui apparaît dans ses « soties »), l'inquiétude le hantait fréquemment.
Elle contorsionnait sa pensée. Il se croyait obligé de se disculper,
de se justifier devant lui-même : c'était un interminable dialogue intérieur. En tête à tête
avec un visiteur, il demandait souvent : — Etes-vous inquiet ? Vous
? à voix un peu basse, penché vers l'autre et cela signifiait : — Craignez-vous
Dieu ? Félix Bertaux
raconte qu'un jour, le visage concentré dans l'interrogation : — Que
représente pour vous, lui dit Gide, la communion des Saints ? et comme
Bertaux garda le silence, Gide lui aurait déclaré plus tard : — Vous
ne savez pas ce que cela a été pour moi... Il y avait
sans doute dans ses attitudes torturées, de l'affectation. Gide vivait
alors en partie contrefait. Une question fondamentale le dominait :
de tout son être il aspirait à être [24] vrai et tout l'obligeait à mentir. C'est
que la nature particulière de sa sexualité l'avait mis en opposition
avec son éducation et son milieu, avec la religion et la société : le
drame de sa vie était là. Il ne s'inquiétait du problème de Dieu que
dans la mesure où celui-ci était inscrit dans sa chair. Il ne se résignait
pas à être coupable. — Est-ce ma
faute, pensait-il, si je ressens tels désirs ? Serait-ce pas une lâcheté,
puisque Dieu m'a doué du don de parler, de penser, que de ne pas exprimer
ce qui est en moi ? Mais dès qu'il
se laissait aller à son penchant, il reculait, car, pour le dogme, il
n'y a pas de fatalité physiologique : chacun est responsable de son
âme et peut la diriger dans le sens où il veut, incliner ses désirs
et leur résister. — « Que peut
un homme ? » se demandait Gide. Où est la vérité ? L'insaisissable vérité
? Alors il reprenait,
avec un soulagement de joie, les Évangiles : peu à peu, le livre s'illuminait.
Non, il n'y a pas d'interdiction dans les paroles du Christ. « Heureux
ceux qui... répète Jésus, heureux... » Ce sont les dévots qui rétrécissent
l'image du Christ ; c'est la religion qui a fini par le crucifier une
seconde fois. Mais il entendait soudain comme une moquerie diabolique
: — Peut-on être
chrétien aussi longtemps qu'on est tenté par le plaisir ? Peut-on allier
à l'amour de Dieu le désir des créatures ? Peut-on concilier « le ciel
et l'enfer » ? — Ah ! J'ai
peur de blasphémer... avouait-il. Plus tard, un jour où Gide m'expliquait
que le Christ n'a jamais annoncé que joie et bonheur : — Sur terre,
demandai-je ? — Oui. Le Royaume
de Dieu, c'est la joie éternelle dans l'instant, dès à présent, ici-bas.
Lisez Num Quid et tu. — Mais
pourquoi laissez-vous subsister, dans votre livre, la croyance à l'autre
vie, à l'après-vie ? — J'ai eu
peur... Il parlait comme un voyageur revenu de loin. Il voulait
dire : —J'ai eu peur... d'aller jusqu'au bout de ma pensée, et cependant
je ne peux vivre dans le compromis. [25] On imagine
difficilement, il est vrai, la force d'oppression des préjugés sexuels
avant 1914. A cette époque déjà si lointaine, l'adultère était l'unique
licence tolérée par la société, (et de ce fait, chérie par les psychologues).
Toute autre liberté dans l'amour était bannie. Il y avait de quoi reculer
: à un certain ordre bourgeois, alors tout-puissant, l'inversion paraissait
aussi menaçante que l'anarchisme. L'inverti était marqué d'infamie,
ou plus exactement, il n'y avait pas d'inverti, car tous, semblablement
atterrés, se camouflaient plus ou moins habilement. Un Jean Lorrain,
un Pierre Loti devaient, pour faire accepter leurs livres, transposer
le sexe de leurs personnages. Vingt ans après son drame avec Verlaine,
Rimbaud restait encore exclu de la presse.(24) Wilde était cloué au
pilori de l'Angleterre déchaînée. Sorti de prison, l'ancien triomphateur
de la vie, devenu une lamentable épave, livré à la crapuleuse débauche,
déambulait sur le boulevard de Paris et ses anciens amis cherchaient
à l'éviter. Lorsque Gide le rencontre, il s'assied avec lui à la terrasse
du Napolitain, mais en prenant soin, a-t-il avoué, de tourner le dos
au public des passants. Les défenseurs
de Wilde, même en France, étaient très rares à cette époque : cependant
sa Salomé fut jouée à l'Œuvre, à titre de protestation contre
sa condamnation et quelques-uns n'hésitèrent pas à faire à la pièce
un succès symbolique. Gide et Edouard Ducoté organisèrent un dîner qui
réunit, avec Wilde, quelques-uns de leurs amis. Dans L'Immoraliste,
Michel embrasse avec ostentation, au milieu d'un salon, Ménalque,
un autre réprouvé. La tragédie
de Wilde avait stimulé chez Gide son besoin d'affranchissement. Il admirait
l'auréole du grand paria. Il ambitionnait pour lui-même, non son sort
de victime, mais le martyre. Le martyre de Wilde lui apparaissait comme
un faux martyre, puisqu'il n'avait pas eu le courage d'un aveu et de
[26] revendiquer publiquement ce qu'il était.
Lui, il sentait obscurément, mais avec certitude, qu'un jour viendrait
où, dans des confessions, il mettrait en pleine lumière le secret de
sa vie, le drame de sa pensée. Il savait qu'il n'échapperait à l'impasse
que par une logique toute puritaine, quelles que pussent être les conséquences. — Tout cela
doit éclater, et éclatera... Ce moment serait
celui de sa libération et mettrait fin à son angoisse. Mais ce dévoilement
lui paraissait si ondoyant encore, si effarant, si scandaleux qu'il
en reculait l'approche. Pouvait-il avoir seul raison contre tous ? Et puis, il
s'effrayait non seulement de sa pensée, « mais de la peur que certains
amis en avaient ». L'écrivain le plus audacieux craint plus ses proches
que le public. — Il faut bien
que je le confesse, dira-t-il plus tard, un amour aussi (son amour pour
Emmanuèle) détourne beaucoup de soi-même... Mais c'est une question
dont je n'ai pas le droit de parler... Ainsi des scrupules
et des sympathies ruineuses l'inclinaient aux accommodements qu'il haïssait.
Ses dérobades, ses fuites, ses détours n'avaient pas d'autre cause ;
il voulait forcer ses contradictions intérieures. Cependant il
sentait la vie qui palpitait sur terre, là, à la portée de sa main,
et la crainte de ne pas en jouir pleinement était pour lui l'objet d'un
autre déséquilibre : « J'ai peur, disait-il, que tout désir,
toute puissance que je n'aurai pas satisfaits durant ma vie, pour leur
survie ne me tourmentent. » Une insatiable
curiosité le poussait, aussi forte que son inquiétude. Un jour, dans
une petite ville d'Algérie, ayant rencontré l'étrange cortège d'un mariage
arabe, il le suivit pas à pas jusque dans la cour de la maison nuptiale,
où de fanatiques musulmans déjà le menaçaient. Ce n'est que lorsqu'un
ami le tira par le bras qu'il revint à lui. Absorbé par le spectacle,
il avait perdu toute prudence. Sa curiosité était une sorte d' « avidité
de l'esprit et des sens » : il pensait que sa curiosité impliquait
le risque.. [27] Dans les ports,
elle atteignait au paroxysme. Quand il passait à Marseille pour se rendre
en Algérie, la bruyante ville, son énorme commerce, ses étrangers de
passage, la prostitution dans ses vieilles ruelles exaltaient son ardeur,
sa soif, son besoin de tirer parti de toutes les satisfactions. Ayant
considérablement impressionné le lieutenant Dupouey et obtenu son amitié,
pour rester à la hauteur où il pensait que celui-ci l'avait placé : — Si je ne
deviens pas, disait-il en souriant, le héros d'une aventure, ou si je
ne me tue pas dans six mois, que pensera de moi Dupouey ? (C'était d'ailleurs
le ton d'un certain dandysme alors en vogue.) Sous l'influence
des Nourritures terrestres, il y avait, entre ses amis et lui,
une sorte d'émulation dans le goût de l'« expérience » : une entrée
dans un bar, une conversation avec un marin, une promenade dans le port,
ce que Nietzsche appelle « les mauvaises fréquentations », de telles
démarches leur semblaient le point de départ de toutes espèces de tentatives. Mais, au milieu
de ses audaces, Gide hésitait, louvoyait : c'était alors un être papillonnant.
Il paraissait atteint d'une maladie de l'attention. Sa mobilité était
devenue légendaire. Il était toujours dehors. On ne le voyait jamais
moins que lorsqu'on habitait chez lui à Paris. Parfois on l'attendait
toute une soirée. Un jour, à l'hôtel de Noailles de Marseille, où il
était descendu, Edmond Jaloux le demanda, et comme il était absent,
le portier expliqua : — Oh ! M. Gide
ne fait toujours qu'entrer et sortir. Ne pouvant
se laisser aller au plaisir sans remords, Gide renchérissait. Il parlait
du désir avec la même frayeur que des choses sacrées, en mots susurrés,
avec délectation, avec concupiscence. La volupté lui paraissait quelque
chose d'immense, d'émouvant et de dangereux. Cependant devant les spectacles
qui s'offraient à lui, comme s'il les voyait pour la première fois,
il avait des étonnements ingénus, des airs mystérieux, des sourires
entendus, des aveux soudains suivis de brusques réticences. [28] Il avait fait
la connaissance d'Henri Ghéon qui devint, jusqu'à la guerre, (25) son
plus intime confident et qui l'accompagna dans la plupart de ses voyages.
Ghéon travaillait comme médecin à Bray-sur-Seine et faisait vivre sa
mère. Retenu toute la journée par sa profession, le soir, il venait
à Paris dans une petite automobile, originalité à l'époque, et ne s'en
retournait parfois qu'au matin, ramenant avec lui des camarades. Ensemble, les
deux compagnons menèrent une vie libre et agitée. Ils s'amusaient à
se cacher et à provoquer à la fois... — Il faut vivre
dangereusement... Avec Ghéon,
il se plaisait à toutes sortes d'extravagances. Ils avaient fait venir
d'Algérie l'ancien petit guide de Gide : Athman, et sortirent à Paris,
pendant quelque temps, accompagnés de ce jeune négrillon. Athman assistait
aux rencontres littéraires du groupe. Il était même passé du rang de
domestique au rang de poète. On espérait des publications prochaines
de lui. 1900 : L'Exposition
universelle était reine. Ghéon, Gide et Athman venaient flâner devant
des souks tunisiens reconstitués, près des attractions, des carrousels
et des marchands. C'est un de ces petits cafés arabes qui servit de
décor à Jacques-Emile Blanche quand il fit les portraits de ses amis.
On peut voir sur son tableau (26) un mince jeune homme aux moustaches
tombantes à la Vercingétorix, en vêtements mi-voyage, mi-artiste. Ce
personnage a l'air grave, frileux et comme accablé. Son regard vague
cherche à se fixer : c'est Gide. Auprès de lui, Ghéon, assis sur un
tapis oriental : il a une tête de satyre barbu, pleine de bonhomie,
de vivacité acerbe, de jubilation, un rire égrillard et rabelaisien.
Dans le fond, Eugène Rouart et Chanvin. Au centre, dans un somptueux
costume indigène, un peu ahuri : Athman Ben Sala. Après quelques
semaines, le jeune Arabe, devenu plein de prétentions littéraires, et
sentant qu'on ne savait plus que faire [29] de lui, se fit héberger par divers amis
de Gide successivement. Bientôt rapatrié en Algérie, il y devint un
grand marabout lyrique, composa des poèmes échevelés, tout en se livrant
au hachisch. Il avait réconcilié, à sa façon, le ciel et l'enfer.
Les années
passent. Anticipons les événements : en 1907, Gide s'est remis à un
travail plus suivi. Il a fait paraître le Retour de l'Enfant prodigue.
Plusieurs projets de livres se précisent dans son esprit. Il rédige
la Porte étroite. Pas à pas,
il avance mais sans geste imprudent. Dans la Porte étroite, sa
pensée reste encore presque impénétrable. Cette évocation de son ascétique
enfance est si fervente que le lecteur peut se tromper sur son véritable
sens, qui n'apparaît que dans les dernières lignes du livre. Alissa,
qui a renoncé à Jérôme pour Dieu, découvre, au moment de mourir seulement,
un ciel vide : c'est « l'éclaircissement brusque et désenchanté
» de sa vie. Va-t-elle blasphémer quand elle comprend qu'elle a lâché
la proie pour l'ombre, l'amour pour une fausse morale, et qu'elle va
mourir seule, sans Dieu et sans Jérôme ? Gide, qui n'a
cessé de résister à lui-même, se demande alors pourquoi il s'est condamné
à rouler comme Sisyphe continuellement sa pierre. Ne serait-il pas plus
naturel de la laisser au creux de la vallée et de s'asseoir dessus
? Oui, à la fin, on se fatigue de lutter en vain ; on se demande pourquoi
cet obscur et pénible labeur sans cesse renaissant ? Pourquoi ces sacrifices
inutiles ? Pourquoi ce raidissement de l'âme ? Pourquoi ? Gide venait
de franchir une étape. Sa période de vide prenait fin. La lutte continuera
cependant contre les dévots qui feront pression sur lui. Mais il voit
maintenant le chemin : « Que chacun suive sa pente... mais en montant
».
Tandis qu'il
se débattait seul avec lui-même, l'influence morale et littéraire de
ses petits livres s'étendait lentement autour de lui. Il bénéficiait
encore de la notoriété des chapelles [30] symbolistes : avoir été connu
de dix écrivains d'avant-garde permettait alors à un nouveau venu, même
ignoré du public, d'être admiré par la jeunesse. Il arrivait
effectivement, de temps à autre, que telle plaquette de Gide indifférente
à la critique et presque introuvable, allât toucher, par des voies mystérieuses,
un adolescent isolé dans sa province et que cette lecture bouleversait.
De différents coins de France, des lecteurs nouveaux prenaient contact
avec l'écrivain. Quelques-uns de ces lointains amis — les plus authentiques
— se rapprochèrent de Gide et formèrent un groupe autour de lui. Le plus souvent,
il entrait en rapport avec eux en cherchant à connaître l'auteur de
tel article qui avait paru sur lui. Ghéon, chargé de faire un « papier.
» sur les Nourritures Terrestres pour le Mercure de France,
lui avait écrit et était allé le voir. Avec des quantités
de réserves, Gide lui avait confié les épreuves de l'ouvrage encore
inédit. Alors la lecture avait été pour Ghéon une révélation, une source
d'enthousiasme, d'où naquit leur amitié. C'est en des
circonstances analogues que Gide dénicha Jacques Copeau, qui venait
de lire L'Immoraliste avec des transports d'admiration. Dans
son « journal intime », il interpellait l'auteur, le tutoyait, l'attendait.
Copeau avait publié, dans une petite revue d'art dramatique, une notule
sur ce livre, puis était parti au Danemark pour se marier. C'est à Copenhague
qu'il reçut, écrit en jolie ronde appliquée, un mot de Gide, un mot
très bref, un peu mystérieux comme Gide sait les rédiger, incitant,
appelant une réponse... Et Copeau répondit avec quelle joie ! Quand
il revint en France, Gide s'attendit à trouver quelque adolescent pathétique
: ce fut un garçon de trente ans, robuste, assuré, avec une grande barbe
noire, qui entra, ce qui ne les empêcha pas de devenir amis. Parfois Gide
se plaisait à étonner. Il avait découvert à Marseille une petite plaquette
de vers symbolistes, Une Ame d'Automne, qui lui était dédiée
: elle était signée Edmond Jaloux, qui avait alors dix-huit ans. Jaloux
rentre chez lui, trouve son [31] ami Miomandre avec un inconnu : un grand jeune
homme, qui se lève, se nomme : — Je suis André Gide. Sensation. Son influence
personnelle sur ses amis était plus directe encore que celle de ses
livres. Il avait la passion d'enseigner : — Je vous lirai la plume à
la main, déclarait-il, quand on lui apportait un manuscrit. Il le rendait
avec des annotations en marge ; il supprimait surtout les mots inutiles.
Si son ascendant, son exigence d'écrivain transformaient parfois les
faibles en impuissants, quel profit les esprits créateurs ne tiraient-ils
pas de sa discipline. — A vingt ans,
raconte Ghéon, j'écrivais à tort et à travers avec facilité et abondance...
: poèmes, drames, critiques... J'ai rencontré Gide ; j'ai compris ce
qu'était l'effort, la difficulté, l'art. Pendant des années, je me suis
abstenu à peu près complètement de créer. A présent, j'écris au courant
de la plume : mon instrument est formé. — Quand j'ai
présenté à Gide mon premier ouvrage, un mauvais roman de tout jeune
homme, explique Jean Schlumberger, je ne connaissais rien en littérature.
J'avais lu Loti, d'Annunzio et, au hasard, quelques romanciers à la
mode. C'est Gide qui me remit dans la bonne voie, qui m'ouvrit de nouveaux
horizons... Ce rôle d'éclaireur,
Gide le joua également pour la génération suivante : — Je venais
de faire paraître la Danse de Sophocle, déclare Jean Cocteau,
quand j'ai connu Gide. Avec Ghéon, il s'était amusé à écrire dans la
N. R. F. un article très dur, mais qui faisait preuve, au fond,
de sympathie. Si je répondais je comprenais. J'ai répondu, en remerciant.
Dorchain, Rostand m'avaient fait des articles d'éloges dithyrambiques.
Cela ne signifiait rien. Gide et Ghéon vinrent chez moi, rue d'Anjou.
J'étais ignorant de tout. C'est Gide qui m'a appris ce qu'est le monde
moderne et l'art ; qui m'a fait découvrir Rimbaud et le style. Que ne
dois-je pas à Gide... Combien de
« jeunes » éprouvaient alors ce sentiment de [32] gratitude.
C'était Jacques Rivière, qui, ayant économisé pour acheter l'une après
l'autre les plaquettes de Gide, dévoré d'un feu intérieur, écrivait
à son ami Alain-Fournier : « Fais-toi disciple d'André Gide... » C'était
Edmond Jaloux qui, après la lecture des récits de Ménalque dans L'Ermitage,
découvrait le goût de l'aventure et de la disponibilité : — Que n'ai-je
appris, dit-il, au cours de nos promenades répétées à Marseille...!
Dès le premier
contact, Gide impressionnait. Son accueil était un mélange de brusquerie,
de hauteur, de ferveur contenue. Une conversation en tête à tête chez
lui, laissait au visiteur un souvenir inoubliable. On allait le
voir le plus souvent à Auteuil, dans sa « villa » de l'avenue des Sycomores,
bâtisse baroque, en style 1900, avec des fenêtres hublots étagées le
long de la façade. Une vieille
bonne, un peu infirme, que Gide gardait par bonté, ouvrait la porte.
On attendait dans un hall nu, en pierre, d'où partait un escalier de
bois avec une rampe rouge. Dans l'ombre une très vaste composition de
Maurice Denis : Hommage à Cézanne, dont Gide a fait don tout
récemment au Luxembourg. Un claquement
de pupitre mettait fin à un morceau de piano. Des portes se fermaient.
Dans le lointain, on entendait la voix perçante de Gide. Il apparaissait,
avec un tricot dont les manches « dépassaient » et des mitaines aux
mains : — Je vous attendais,
disait-il... On avait aussitôt
l'impression qu'il se réjouissait de vous retrouver, que son temps était
à vous ; et la conversation s'engageait sur un ton familier et charmant. La « villa
» était si vaste qu'il fallait, pour se chauffer, s'approcher d'une
grande cheminée sans trappe. Tout le reste de la pièce était sombre,
triste, presque noir. Sur une petite [33] table, une
lampe de bureau, seule clarté. On se réfugiait avec Gide dans ce coin
de chaleur et de lumière. Assis de biais, tournant presque le dos à
l'interlocuteur, il se penchait en avant sur lui-même, ou se balançait,
le genou dans ses mains. De temps à autre, il ajoutait une bûche et
tisonnait le feu avec des pincettes. — Parlez, je
vous prie, je vous suis avec une pleine attention... Gide avait
l'art d'interroger. Bientôt on en arrivait aux grandes questions. Un long silence
lourd. Puis, pathétique : — Il faut bien
que je vous parle de moi, quoique cela me soit difficile... Le regard concentré
sur un point invisible de la pièce, il parlait sans regarder son ami
pour lui enlever toute gêne, pour donner à leur pensée plus de liberté. L'entretien
durait des heures... Les confidences devenaient réciproques... Si son
corps maladroit et contourné le trahissait, il savait par contre, apprêter
ses idées, les mettre véritablement en scène. De ses faiblesses mêmes
comme de ses dons, il tirait un parti remarquable. Quand il faisait
la lecture à haute voix, c'était un comédien presque génial. Le voici qui
va chercher un livre au premier étage. Il revient par un petit escalier
en colimaçon, dont il ressort comme d'une trappe. Assis devant une table,
avec l'ouvrage ouvert devant lui, il s'anime : sa voix — voix de tête
et voix de basse — monte, s'infléchit, redescend, achève la phrase sur
des tons de gravité extraordinaire. En même temps, il se livre à un
jeu de lunettes qu'il enlève des yeux, pose sur la table, reprend, avec
quelle savante lenteur ! Tout concourt à l'effet : le cadre, l'atmosphère,
le geste, l'émotion. Dans les intervalles de silence, il suit sur le
visage de l'interlocuteur le mouvement de sa parole. Gide désire séduire,
conquérir, agir. On sent dans son amitié le besoin d'une possession
intellectuelle. Remué, bouleversé,
le nouveau venu s'en retournait chez lui. Il entrevoyait déjà, avec
le maître, dans des rencontres [34] futures,
une intimité, qui ne serait qu'une exploration sans fin dans le domaine
de la vie intérieure.
Mais il avait
trop vite escompté l'avenir. C'est au moment où l'on croyait le tenir
que Gide échappait. Dès sa première rencontre avec Copeau, Gide lui
proposa, malgré une longue soirée passée avec lui, de faire encore quelques
pas dans la rue. Il était minuit. Copeau, transporté par cette sympathie,
ne comprit pas tout de suite qu'il est plus facile d' « abandonner quelqu'un
sous un réverbère que de le pousser jusqu'à l'escalier ». — Je crois,
lui dit Gide en le quittant, que nous ne gagnerons rien à poursuivre
aujourd'hui... Dès qu'un être
l'intéressait, Gide pouvait se passionner pour lui, tout faire pour
le conquérir. Soudain il se fatigue, sa curiosité retombe. C'est un
autre homme. Il est devenu indifférent. Il est ailleurs. Rien ne peut
le retenir... L'appréhension
d'une fuite rend une présence plus précieuse. Gide était parvenu à transformer
ses brusques disparitions en surprises. Le croyait-on à Biskra, il arrivait
à Paris ; devait-il revenir tel jour, il était rentré la veille, et,
tandis que ses amis l'attendaient sur un quai, il se présentait ailleurs
devant eux, à l'improviste... Alors il jouissait de l'étonnement causé
avec un sourire malicieux et plein de bienveillante indulgence. Il aimait à
donner le change ; il approuvait d'un hochement de tête, écoutait longuement,
puis d'un mot décontenançait : — Permettez-moi
« de ne pas m'exclamer ! » (27) C'était sa manière d'inquiéter et d'éveiller
un esprit. — Je ne déteste
pas décevoir, avouait-il... Lui demandait-on
une faveur, un de ses livres, une dédicace, aussitôt il se dérobait,
contrarié. Mais quand le service sollicité paraissait oublié, il revenait
spontanément au demandeur et lui faisait don d'un magnifique « grand
papier » d'une de ses œuvres, d'un rarissime exemplaire, que ne possédaient
[35] même pas ses intimes, ou bien, marque de confiance qui paraissait
unique, il lisait à un nouveau venu des extraits de son « journal ».
Il tenait à faire à chacun un plaisir inégalable, à exercer sur chacun
une influence particulière. Mais il fallait que son geste vînt à l'heure
choisie par lui, au moment où il répondait au second mouvement. Il tenait
par-dessus tout à sauvegarder son indépendance. Lorsqu'il crut
qu'un de ses admirateurs allemands était venu à Paris pour le « taper »,
(28) d'avance il avait apprêté sa réponse : « Si je vous aidais,
vous ne m'intéresseriez plus ». Mais si Gide refusait ouvertement, il
donnait parfois en secret. C'est par un tiers, ou anonymement, qu'il
cherchait à porter aide. Aussi, malgré de multiples détours, il restait
fidèle à ses sentiments.
Après ces sortes
d'épreuves, être invité par Gide dans l'une ou l'autre des propriétés
normandes qu'il tenait de sa famille, était la consécration. On découvrait
un être différent, familier et charmant : Gide ne gardait presque plus
rien de pathétique. Au contact de la terre, il tendait au naturel. C'est à bicyclette
qu'il allait chercher l'invité à la gare. Il fallait descendre, selon
le lieu du séjour, à Lisieux ou à Criquetot. Aussitôt on partait à la
découverte du pays. Au printemps, la campagne était délicieusement feuillue
et mouillée. Entre celle de La Roque et celle de Cuverville, on apercevait
la différence qui sépare ces deux Normandies : le Calvados de la Seine-Inférieure,
l'une riante, l'autre venteuse ; l'une tout en pâturages ; l'autre presque
tout en cultures, avec des fermes mystérieusement cachées derrière leurs
hêtraies. Les deux propriétés
de Gide ne se ressemblaient guère non plus : La Roque-Baignard, celle
qui lui venait de sa mère, était un château Louis XIII, avec fossé plein
d'eau, poterne, pigeonnier, tour d'angle intérieur, où Francis Jammes
prétendait avoir trouvé, un matin, un hibou dans son soulier. Cuverville, [36] dont sa femme avait hérité, était une maison à façade unie
et sévère, trouée de fenêtres régulières. Si Gide a décrit La Roque
dans L'Immoraliste, il a fait de Cuverville le cadre de la
Porte étroite. Ses amis y reconnaissaient le mur, avec la porte
secrète d'Alissa. Chaque partie du jardin portait encore un nom : c'était
l’Allée Noire, l'Allée aux Fleurs ; dans les environs
immédiats, la Vallée de la Misère... A quelques kilomètres de
La Roque, on pouvait voir un autre château, abandonné aux herbes folles
: celui d'Isabelle. (29) En été, les
amis mariés venaient à Cuverville avec leur femme. Chaque couple disposait
d'un appartement. Madame Gide se montrait pleine d'attentions. Les visiteurs
étaient si nombreux qu'il était parfois difficile de leur fixer une
date : « Frère, beau-frère, sœur, tante, cousine et neveu nous retiennent...
», écrivait Gide à Ducoté. Dans une autre lettre : « Nous espérons...
garder [les Drouin] jusqu'à la rentrée. Les Jean Schlumberger ont passé
quinze jours ici. Nous attendons Copeau ce soir, Ghéon dans quatre jours...
» Au milieu des
siens, Gide était le chef de famille. C'est là qu'on apprenait à le
connaître. Il arrivait que des parents venaient le trouver de leur province
et lui demandaient conseil au sujet d'un divorce, de l'éducation d'un
enfant difficile, d'une question religieuse. On se confessait volontiers
à lui : il était considéré comme le grand conducteur, le grand pasteur.
Il éprouvait une sorte de chagrin s'il ne pouvait intervenir. Dans ces
familles protestantes, tout accroc aux règles traditionnelles devenait
un dramatique problème. Gide cherchait à concilier ce qui semblait inconciliable.
Il se montrait soucieux [37] de stricte probité et ne supportait pas
de voir auprès de lui ses neveux ou ses nièces tricher au jeu. La tricherie
lui a toujours paru le signe le plus indiscutable, le plus inadmissible
du mal. Les enfants
cependant l'aimaient. Ils formaient autour de lui, à Cuverville, des
bandes nombreuses, qui faisaient sa joie. Gide les faisait jouer et
jouait avec eux au furet, à colin-maillard. Souvent des jeunes gens,
des jeunes filles se joignaient à eux. Avec toute sa troupe, il se livrait
à des parties de pêche dans les rochers et les flaques d'eau. Il admirait
ceux qui savaient capturer des seiches, des poulpes, crever leur poche
pleine d'encre, les retourner. On coupait un de leurs longs bras, qu'on
accrochait aux filets et qui faisait accourir les rapaces crevettes.
On riait. Gide racontait des histoires de poissons, de plantes... Auprès de ses
compagnons de lettres, il manifestait le même entrain : — Tu ne peux
savoir, écrivait Jacques Rivière à sa mère, « dans quel paradis nous
vivons en ce moment... Gide [est] exquis... Nous faisons des blagues
toute la journée. Hier [il] faisait le petit vieux ; il jouait le Père
Ubu : ... Monsieur... nous allons vous « tuder » !...
» Il n'est pas d'esprit libre qui n'ait le sens de l'humour... La journée
se passait en partie en promenades et en jeux. Le soir après dîner,
Gide traduisait parfois à haute voix des poèmes de Keats ou de
Whitman, le Torquato Tasso de Gœthe, ou les œuvres de Novalis.
Quand la conversation devenait générale, il aimait la faire porter sur
quelque point de morale ou de littérature. Et tout en se dépensant,
il trouvait le moyen de travailler et d'encourager ses amis à leur travail. C'est ainsi
qu'il créait peu à peu un groupe autour de lui. Ce n'était pas une école.
Pas de « manifestes » : quelques amis s'étaient liés, unis par une même
recherche de la note juste, par une même ferveur pour l'art. On vivait
dans l'intimité de Gide. On partageait la joie de ses découvertes. On
admirait ou on excluait en commun. Certains noms
revenaient constamment dans les conversations [38]: Wilde,
dont Gide jugeait alors sévèrement l'œuvre, Whitman, Nietzsche. Entre
1895 et 1905, les traductions de Nietzsche par Henri Albert dans le
Mercure furent chacune des révélations pour le petit milieu.
Ghéon d'abord réfractaire, puis le plus frénétiquement passionné, était
un nietzschéen gai et bon enfant. Quant à Gide, son puritanisme se satisfaisait
dans cette formule d'affranchissement : « Se surmonter soi-même... » Mais le grand
homme incontesté devint bientôt Dostoïevski. Sa figure d'homme et sa
figure démoniaque à la fois captivaient. C'est sous
l'influence de ce grand romancier que Gide s'intéressa au roman. Le
roman alors n'existait plus. L'œuvre de Zola et celle de Huysmans s'achevaient.
Il restait Boylesve, gentil, mais insignifiant. A ses amis, Gide fit
connaître les romanciers russes et anglais : Thomas Hardy, Conrad ;
il donna le goût du clair-obscur en psychologie. Influence oubliée aujourd'hui,
d'autant plus significative pourtant qu'elle s'opposait au symbolisme,
purement musical et lyrique.
Un groupe a
besoin d'une revue. La revue naît ; la revue meurt. A travers ces expériences,
le groupe s'affermit. C'est ainsi que de L'Ermitage sortira la
Nouvelle Revue Française. En 1896, L'Ermitage,
vaillant petit organe symboliste, allait mourir... lorsqu'il fut
racheté par un jeune poète, timide, doux et effacé : Edouard Ducoté.
A peine devenu directeur, son premier geste fut d'écrire à André Gide,
ce qui sauva la revue. Gide accepta
d'y collaborer régulièrement et amena ses amis Jammes, Ghéon, Copeau,
Emmanuel Signoret, le [39]
« grand et solitaire » Claudel, Valéry même, une ou deux fois. Bientôt
il en devint l'éminence grise. C'est qu'il aimait toujours mieux « faire
agir que d'agir ». Ducoté lui
envoyait les manuscrits. Sur chacun d'eux, il donnait son jugement :
« Je suis enchanté que Léautaud collabore... » ou bien : « Les poèmes
de Fargue sentent un peu trop leur Rimbaud... N'importe, cela est savoureux...
» Quand il voulait refuser des vers détestables, il écrivait à Ducoté
: « Si, comme j'avoue que je l'espère, vous avez le bon goût de les
trouver mauvais, renvoyez-les... » C'est sous
son influence que L'Ermitage devint pendant quinze ans la meilleure
revue poétique de l'époque. Elle garda cependant, de ses origines, une
marque toujours apparente. Ducoté, trop faible et trop gentil, ne parvint
jamais à se débarrasser complètement des vieux collaborateurs de la
première époque (Hugues Rebell, Adolphe Retté, Stuart Merrill, etc.).
Un jour, on décida de n'être plus que douze. Mais la discipline ne fut
pas maintenue. Et puis certains des douze furent infidèles : ils se
réduisirent bientôt à quatre, à deux, et l'essai échoua. Ces symbolistes
de second ordre prétendaient faire planer la revue au-dessus des polémiques
du temps, la rendre inactuelle, l'enfermer dans une tour d'ivoire.
(32) Aussi L'Ermitage ne dépassa jamais deux cents abonnés.
Ducoté, déçu, allait, en 1903, l'abandonner, mais L'Ermitage survécut
trois ans encore. Son format
devint celui des grandes revues. Rémy de Gourmont, venu du Mercure,
entra dans un « Comité de Direction » auprès de Gide. Des chroniques
régulières furent établies. (33) Mais Gide, sans rubrique fixe, allait
au gré de sa fantaisie, polémiquant avec Barrès, Maurras, Montfort,
dialoguant [40] avec
lui-même dans ses Billets à Angèle et à l'Interviewer, cherchant,
à travers tous les « prétextes », à garder, avant tout, « un
esprit non prévenu ». En 1908, L'Ermitage
mourut pour de bon... « Il eût fallu autour de nous, expliquait
Gide à Ducoté, un peu plus de fierté, de crânerie, d'abnégation et de
solidarité. » Ces « conditions de l'œuvre d'art », Gide allait les trouver
maintenant auprès de ses amis. Le groupe existait : il ne cherchait
plus qu'un organe pour s'exprimer. Mais chacun
craignait de n'avoir pas l'expérience des rapports avec les imprimeurs
et les libraires. Ayant appris qu'Eugène Montfort, qui jusqu'alors dirigeait
et rédigeait seul courageusement les Marges, cherchait à leur
donner plus d'ampleur, le groupe pensa que les deux projets pourraient
fusionner. Les Marges avaient un local, des abonnés, une existence. Montfort accepte.
Il est nommé directeur de la Nouvelle Revue Française. On le
laisse tout faire. (34) Quand, le 15
novembre 1908, le premier numéro parut, Gide se rendit compte d'un désastre.
L'article de tête, signé Marcel Boulanger, s'intitulait : En regardant
chevaucher d'Annunzio. La revue de presse de Léon Bocquet avait
pour titre : Contre Mallarmé. Le maître vénéré était sacrifié
à un écrivain clinquant en vogue. Gide ne chercha
plus qu'à rompre avec Les Marges. De laborieuses négociations
commencèrent : — Toute la
différence entre nous, expliquait Montfort à Schlumberger, c'est que,
pour vous, Gide est quelqu'un ; pour nous, c'est un impuissant. D'un côté,
on voulait une « tribune » ; de l'autre, marcher isolément jusqu'à ce
que le public vînt à la revue. Montfort reprit Les Marges, qu'il
dirigea avec d'autres collaborateurs et qui parurent jusqu'à ces dernières
années. Gide repartit courageusement [41] du
commencement. En février 1909, il fit sortir un second numéro 1 de la
Nouvelle Revue Française. Cette fois,
au « Comité de Direction », trois noms seulement : Jacques Copeau, Jean
Schlumberger, André Ruyters, auxquels il faut ajouter ceux de Ghéon
et de Michel Arnauld pour avoir le noyau des vrais collaborateurs du
début. Quant à Gide, il s'était naturellement dérobé aux titres officiels. La revue s'installa,
près du Luxembourg, rue d'Assas, dans l'appartement de Schlumberger
(qu'il habite encore). Elle manquait de moyens financiers. (Seuls, Gide
et lui avaient pu apporter des fonds.) Schlumberger collait des enveloppes,
faisait les paquets, donnait tout son temps. C'était l'époque héroïque
des débuts. Les réunions
avaient lieu souvent chez le peintre van Rysselberghe, qu'on appelait
Théo. Gide se tenait dans un coin de la pièce, toujours un peu à l'écart.
Mais c'était lui le véritable animateur. Il donnait l'exemple. Les collaborateurs
se lisaient mutuellement les « notes » à paraître et se corrigeaient
les uns les autres, avec une attentive sévérité. Chacun faisait assaut
de modestie, presque d'humilité. On supprimait les épithètes trop nombreuses
dans un texte ; on discutait longuement sur un mot, sur sa portée critique.
La probité artistique prenait le pas sur la camaraderie. Aucune concession.
(35) Schlumberger, à la demande de ses amis, acceptait de recommencer
en entier un article. Quand Pierre de Lanux entra comme secrétaire rue
d'Assas, il se sentit fier d'appartenir à une revue, où l'on « blackboulait
» ainsi les « papiers » d'un directeur : certainement ces choses-là
n'avaient pas lieu ailleurs. Gide avait même interdit (discipline qui
fut maintenue jusqu'à la guerre) de faire des comptes rendus sur ses
propres ouvrages et ceux de ses amis : c'est qu'il craignait par-dessus
tout l'encensement réciproque, les complaisances de la vie de chapelle. [42] Ainsi la Nouvelle
Revue Française, voulait être — au milieu de la littérature commerciale
et pourrie de l'époque — un mouvement de réforme. Il s'agissait, somme
toute, de lutter contre ce qu'il y avait de sophistiqué dans les milieux
des lettres, contre la «décadence de l'admiration, dans ce siècle »,
(36) pour la reconnaissance d'une morale artistique. (37) Aucun
dogme nouveau, mais un retour à un véritable classicisme, goût de la
perfection interne, qui permettait toutes les audaces. Aussi ces traditionalistes
prenaient la défense de « barbares » comme Claudel, Péguy, ou Suarès.
Ils procédaient, en fait, à une revision critique des valeurs. A partir du
numéro spécial consacré à la mort de Charles-Louis Philippe, la revue
commença à exercer une influence sur une partie de l'élite. A cette
époque, Octave Mirbeau, dans une interview, fit soudain l'éloge de L'Immoraliste.
La Porte étroite éveilla l'attention du public, et l'étonnement
de l'éditeur Valette fut grand de voir pour la première fois un livre
de Gide se vendre. Pourquoi la revue, désormais, ne publierait-elle
pas elle-même ses auteurs ? En 1911, elle s'adjoignit une maison d'édition.
Gaston Gallimard y plaça de l'argent et la dirigea dans l'esprit du
groupe, qu'il admirait depuis longtemps. Après la mise
en vente des premiers ouvrages (notamment : Isabelle de Gide,
l'Otage de Claudel, Barnabooth de Larbaud), très rapidement
les manuscrits affluèrent. Un jour, Gide alla trouver Pierre de Lanux,
le secrétaire, et voulut voir, par curiosité, les manuscrits qui restaient
refusés. L'écriture
de Jean-Richard Bloch l'attira. Gide emporte
le manuscrit, le lit sur l'impériale de je ne sais quel tramway à chevaux,
s'arrête aux premières pages, télégraphie à Bloch, le félicite et termine
par ce mot : « Venez ! » Jean-Richard Bloch vient à Paris. C'est un
jeune professeur, admirateur de Romain Rolland et du naturalisme [43] humanitaire. N'importe ! On sentait déjà
en lui tout un bouillonnement d'idées et d'images. Son premier manuscrit
(Lévy), refusé au Mercure, paraît à la N. R F. Peu après,
Gallimard envoyait à Cuverville le Jean Barois de Roger Martin
du Gard : — Peut-être
pas un artiste, mais à coup sûr un gaillard, répondit Gide. Ce grand gaillard,
athée et matérialiste plein de bonhomie, le futur puissant romancier
des Thibault, devint bientôt un des meilleurs amis de Gide. Toujours à
l'affût, il accueillait successivement : Jules Romains et les « unanimistes
» ; Alain-Fournier, l'auteur du Grand Meaulnes ; Jean Giraudoux
; Henri Frank, le poète de La Danse devant l'Arche... Le nouveau
venu dans le groupe était présenté aux anciens, qui lui témoignaient
une sorte de méfiance avant la lettre. Mais bientôt on le jugeait digne
; il était « sacré d'huiles saintes et élu ». Il participait alors,
auprès de Thibaudet, Jaloux, Bertaux et de toute l'équipe du début,
à la rédaction des notes critiques, récompense suprême. (38) Le prestige
du groupe avait extraordinairement grandi. On sait les efforts répétés
et tenaces que fit Proust pour entrer dans ce seul milieu qui lui paraissait
inaccessible. Quelle fascination pour un jeune débutant que la sobre
couverture, blanche au filet rouge, des ouvrages de la maison ! Les
auteurs, peu nombreux encore, qui figuraient au petit catalogue, sur
la quatrième page de la couverture, semblaient des privilégiés d'une
autre « race » qui s'opposait aux représentants de la littérature officielle. En 1913, Jacques
Copeau chercha à introduire au théâtre le même mouvement de réformation
: il voulut lutter contre le réalisme d'Antoine, les drames en vers
de Richepin, les « produits frelatés » de Kistemaeckers, « l'industrialisation
effrénée » de la scène. [44] Le Vieux-Colombier
fut un théâtre d'honnêteté. (39) En un an et demi à peine (1913-1914),
Copeau découvrit, lui aussi, quelques hommes : il remarqua Dullin, au
Théâtre des Arts, où il semblait condamné à jouer toute sa vie
les traîtres. Plus tard, il engagea un grand jeune homme maigriot et
timide, le fils d'un pharmacien, qui s'était présenté à lui pour tenir
un rôle : Jouvet. La mise en scène vivante d'aujourd'hui sort plus ou
moins directement du groupe de la N. R. F. La partie,
en 1914, paraissait donc gagnée sur tous les fronts. La revue avait
trois mille abonnés. Sous la direction de Rivière, successeur de Copeau,
elle s'ouvrait davantage au public. Gide s'en occupait de moins près.
Dès qu'il approchait du but, il n'aspirait qu'à s'en éloigner. Il avait fait
un nouveau pas en avant : l'écrivain et le critique avaient ouvert une
voie...
Tandis que
son groupe, élargi peu à peu par l'arrivée de nouveaux collaborateurs,
s'imposait, quelques-uns de ses plus anciens amis le quittaient pour
se convertir au catholicisme. Etrange opposition : tandis que Gide évolue
dans un sens de plus en plus anti-religieux, eux, retournaient à la
tradition et à Dieu. Gide n'avait
jamais cherché à imposer ses vues, mais à éveiller des consciences :
— Quand tu auras lu mon livre, dit-il, « jette-le » et « oublie-moi
». C'est d'ailleurs le sort de tout initiateur d'être renié, pour revivre
différemment dans ses disciples. Les amis de Gide, au contraire, à peine
convertis, voulaient l'entraîner, le convaincre à son tour, le circonvenir. Cette lutte
autour de lui avait commencé, dès 1905, avec la conversion de Francis
Jammes. Le 5 juillet de cette année, [45] Jammes, sentant « sa folle jeunesse sur
son déclin », (40) entra dans le sein de l'Église. Aussitôt
sa poésie devint pieuse et il chercha à forcer ses amis au même renoncement
que le sien. A Gide, il répétait dans d'innombrables lettres : — Quitte ta
néfaste doctrine nietzschéenne... La France a besoin de toi... il faut
te convertir. Vois mon dernier poème ; mon talent poétique n'a pas diminué,
au contraire... (41) Les arguments
de Jammes restaient innocents. Un homme, par contre, exerçait sur tout
le groupe une puissante influence qui s'opposait à celle de Gide : c'était
Claudel. Grand, lourd, trapu, construit tout d'une pièce, avec un petit
front de taureau, Claudel, catholique messianique, parlait par négations
ou affirmations entières, par coups de poing : — Ce grand
âne de Goethe, disait-il... ce « misérable Gourmont »... Son prestige
d'écrivain attirait à lui ceux qui se sentaient glisser vers la religion.
D'un mouvement brutal, il les précipitait dans l'abîme de Dieu. Il avait
converti, au cours de sa vie, nombre d'écrivains. C'est lui qui avait
entraîné Jammes, c'est lui maintenant qui voulait arracher Rivière à
l'emprise de Gide. Comme dans l'imagerie populaire, Claudel et Gide
semblaient se disputer une âme : l'âme du petit professeur timoré qu'était
alors Rivière. C'est d'abord l'influence du grand poète qu'il subit
: — Je doute,
je doute, rassurez-moi, lui écrivait-il vers 1907. — Allez « à
la messe tous les jours », lui répondait Claudel. Il faut vous
enfourner au confessionnal. Le reste viendra après. L'esprit s'abêtira
et s'habituera à obéir. (42) Rivière faisait
des objections. Mais Claudel se contentait [46] d'affirmer avec une tranquillité inébranlable
: « Il n'y a qu'un Dieu... » Et l'énormité de cette certitude bouleversait
son correspondant. Il intimidait et apitoyait cet esprit anxieux : «
Mon enfant », lui disait-il comme un père. Mais « je ne vous suis rien
», (43) pensait Rivière sans oser le lui écrire. En 1910, malgré
les adjurations de Claudel, le « pauvre garçon » quitte le professorat
et entre comme secrétaire à la Nouvelle Revue Française. Alors
sous l'influence de Gide, la foi ne lui paraissait plus qu'un repos
pour l'esprit paresseux : « Je ne peux trouver Dieu ailleurs que partout
». (44) Les paroles de L'Immoraliste l'exaltaient : « Pour chaque
action, le plaisir que j'y prends est signe que je devais la faire ».
Il ajoutait : « Il y a plus de courage à se vaincre... qu'à se laisser
vaincre par une discipline... » Mais Claudel
veillait. Quand la femme de Rivière fut enceinte : « Dans ma famille,
lui écrivait-il, les femmes dans cette position demandent un ruban béni
dans un vieux couvent de montagne... et jamais elles n'ont eu d'accident
». Cependant le ruban resta peu efficace car, quoique Rivière, obéissant,
se le procurât, sa femme tomba « très malade » et sa petite fille faillit
« mourir ». (45) Alors Claudel, cherchant pour son filleul d'autres
indications providentielles, lui montra la grâce divine allant successivement
convertir, entre 1911 et 1914, Jacques Maritain, ancien protestant,
Péguy, anti-clérical, Psichari, petit-fils de « l'ignoble Renan ». Rivière,
frappé par la fertilité de ces miracles, commença, peu avant la guerre,
à faire ses prières et à se mettre A la trace de Dieu... Peu après,
Claudel enleva même à Gide, pour les faire entrer dans le catholicisme,
quelques grands écrivains du passé que son groupe admirait. C'est ainsi
qu'il convertit Rimbaud à titre posthume. Aidé par la sœur et le beau-frère
du poète (Isabelle [47] et Paterne Berrichon), en même temps que par
Rivière, il favorisa une sorte de pieux complot autour de sa mémoire
: correspondances tronquées, faux témoignages sur un repentir de la
dernière heure. La vie entière et l'œuvre du poète protestaient. Mais
Rimbaud catholique, n'était-ce pas toute la poésie moderne qui devenait
édifiante ? Gide protesta
contre ces déformations systématiques. Quand Claudel voulut escamoter
une lettre à Verlaine, où Rimbaud blasphémait, il se révolta, poussé
par son intransigeante probité : « Arthur Rimbaud est mon ami »,
déclarait Gide, et si je l'aime différemment de vous, c'est « de la
manière qu'il préfère être aimé [par moi] ». (46) En 1914, c'est
Gide lui-même, directement qui est pris à parti par Claudel. Les
Caves du Vatican viennent de paraître. Dans cette sotie joyeuse,
Gide oppose son désinvolte Lafcadio, adolescent aussi à l'aise dans
ses vêtements que dans sa conscience, à l'hypocrisie de la société bourgeoise
et religieuse de l'époque. Quand l'ouvrage fut prêt à paraître en revue
(dans la N. R. F.), il mit en gros émoi Claudel, qui demanda
à Gide, ou plutôt lui expliqua la nécessité de supprimer l'épigraphe
de la troisième partie : « Mais de quel roi parlez-vous et de quel
pape ? Car il y en a deux et l'on ne sait quel est le bon ». Cette
phrase, tirée de L'Annonce faite à Marie, ne fut pas reproduite
dans le volume. Ce n'était pas tout : Claudel incriminait un passage
« abominable », page 478, où Lafcadio imagine que le curé de Covigliajo
est susceptible de « dépraver » le jeune enfant qu'il a sous sa garde. — Malheureux
Gide ! s'écria Claudel. (47) Partant de
ce texte scandaleux, il crut le moment favorable pour passer à l'offensive,
fouailler en prophète courroucé la conscience de son ami et ainsi le
ramener à Dieu. Après L'Immoraliste,
Gide n'avait plus une faute à commettre, [48] Déjà
certains bruits suspects couraient sur lui : — Gide, au nom de notre
amitié, dans votre intérêt personnel, au nom de votre femme et de ceux
qui vous entourent, je vous demande de me dire ce qui est... si vous
êtes celui que... ce misérable qui... Claudel sommait Gide de répondre,
et, s'il n'était pas trop tard, de se sauver ! Le grand coup
de Claudel avait porté. Il rouvrait en Gide les cicatrices de son inquiétude.
Le ton éloquent de la lettre, cette voix qui grondait, s'enflait, l'avaient
profondément ému. — Oui, répondait-il,
je suis cet être-là, c'est vrai. Mon aveu le comprendrez-vous, sans
vous emporter de colère et rompre ?... Vos questions m'ont seulement
devancé ; je me suis toujours promis, à un moment donné, de dévoiler,
et à vous-même, le secret de ma chair et de ma conscience. Je ne saurais
me travestir et ne puis changer ni ma nature, ni celle de mon désir... Autoritaire
et menaçant, Claudel naturellement s'indigna : — Il n'est
pas vrai qu'il y ait une fatalité physiologique ! Il est donné à chaque
homme de diriger ses appétits selon la Loi de Dieu. Quoiqu'il en
soit, ajoutait-il, « il y a une chose infiniment plus odieuse que l'hypocrisie,
c'est le cynisme ». Gide pensait
que s'il n'avait pas avoué, il eût été un endurci, mais puisqu'il avouait,
il était un cynique. Coupable a priori, il fallait qu'il eût tort. Après avoir
tonné, Claudel, pour séduire, savait aussi attendrir : il parla avec
émotion des « deux belles et nobles lettres » de Gide qu'il venait de
recevoir. Il ajoutait : « A tout le
moins promettez-moi que ce passage [des Caves] ne figurera
plus dans le volume... peu à peu on oubliera. » Puis : — Moi-même,
je garderai votre aveu secret. Voici vos lettres, que je vous retourne.
Je n'en ai parlé qu'à Jammes. J'ai écrit aussi au père F..., sous le
sceau du secret de la confession, en lui parlant de vous. Voici son
adresse. Vous pouvez aller le voir. [49] Maintenant,
confessez-vous et songez qu'une erreur accompagnée de regret, de la
conscience du péché, diminue beaucoup de gravité. Gide, si vous racontez
tout cela au père F..., vous pourrez être complètement pardonné, et
tout cela sera comme si cela n'avait jamais été. Cette fois,
Gide se cabra : — Je ne peux
rien changer au texte que j'ai écrit. Ce serait de ma part une lâcheté
; et je ne comprends pas que vous puissiez me dire : On oubliera
peu à peu. Cette hypocrisie
le révoltait. Ce qui lui semblait vraiment abominable, c'était le mensonge
que l'Église tolère, favorise parfois pour maintenir son prestige. Il
n'alla jamais voir le confesseur. Au moment où
Claudel pouvait croire qu'il avait eu raison de sa résistance, Gide
s'était échappé. Sans doute avait-il épuisé l'attrait du sujet : ce
qui l'avait intéressé, c'était l'union, chez Claudel, d'un grand artiste
et d'un grand croyant (car il n'y a pas chez le protestant, livré aux
abstraits examens de conscience, d'union analogue) ; c'était son désir
de savoir si le catholicisme pouvait favoriser l'éclosion d'un dramaturge. Si Gide avait correspondu si longuement
avec Claudel, n'avait-il pas été entraîné avant tout par sa curiosité
d'écrivain ?
Voici qu'entre
ses amis et lui, les heurts vont s'aggraver. Juillet 1914. La guerre,
punition divine, s'est abattue sur les hommes. La main de Dieu se venge
des incrédules. Pour les croyants, c'est le moment d'agir. Ils ne s'en
priveront pas. Dès les premiers
jours, les collaborateurs de la N. R. F. se sont dispersés ;
Ghéon et Schlumberger, engagés. « Moi-même, écrit Gide à un ami, en
attendant l'appel [qui ne vint pas pour lui], je donne tout mon cœur
et mon temps aux réfugiés. » Il aurait « eu honte », le pays étant menacé,
de ne pas servir. Gide avait haut placé le sens des convenances. Il travailla
dans un foyer franco-belge, régulièrement pendant dix-huit mois environ,
s'occupant des misérables épaves [50] qui
venaient y échouer. Il croyait sentir sa vertu se développer, s'exalter
dans cette atmosphère de dévouement. C'est alors
qu'il fut pris d'une crise de mysticisme : dans Num Quid et Tu, il
dialoguait avec Jésus. C'était son dernier retour de ferveur religieuse.
Mais même à cette époque où il priait encore, il interprétait en « anarchiste
» les textes sacrés et haïssait plus que jamais les dévots dogmatiques,
protestants ou catholiques. Causées par
l'ébranlement de la guerre, les conversions se multipliaient autour
de lui. Jacques Rivière, seul, dans un camp de prisonniers en Allemagne,
faisait acte de foi. Et voici que Ghéon, le fougueux et joyeux Ghéon,
le plus ancien disciple du groupe, le plus fidèle, brusquement, à son
tour, entrait dans l'Église. Sa conversion
avait eu lieu au front et — ironie — par l'intermédiaire d'un autre
ami de Gide : le lieutenant Dupouey. Ce jeune officier qu'il n'avait
rencontré qu'une ou deux fois, venait d'être tué. Ghéon, étrangement
bouleversé, apprit par l'aumônier qu'il était mort dans un état extraordinaire
d'exaltation religieuse, le jour de Pâques, ayant communié le matin
même : — Il a donc fêté au ciel le jour de la Résurrection, déclara
l'aumônier, tandis que la femme de Dupouey, catholique fervente avec
laquelle Ghéon était entré en correspondance, lui écrivait en substance
: — Vous allez me croire difficilement, vous ne me croirez pas ; mais
depuis la mort de mon mari, je suis transportée : je sais qu'il est
auprès de Dieu. Alors, Ghéon,
sentant à chaque minute sa vie en danger, commença à croire à ces paroles... Il entretenait
Gide des progrès de sa foi religieuse et Gide l’encourageait. Quand
il fut définitivement converti, Gide lui écrivit : — Je t'embrasse,
toi qui m'as devancé. Mais bientôt
il comprit — une fois de plus — qu'entre l'orthodoxe et lui, il y avait
un mur. Ghéon était d'autant plus exalté qu'il avait été anti-religieux.
Au temps où Gide correspondait avec Claudel, Ghéon lui déclarait, indigné
: — Allons ! tu ne vas pas quand même te convertir ! et chaque [51] fois
que Gide revenait sur ce sujet, Ghéon répondait : — Ça ne m'intéresse
absolument pas ! A présent il
était animé d'un débordant prosélytisme. Il voulait à tout prix réduire
L'Immoraliste. Dans ses lettres
à Gide, il évoquait leur période de honteuse dissipation et suppliait
son ami de renoncer à son passé indigne. Comme Claudel, il cherchait
à le toucher au point sensible dans sa double vie, dans ses désirs interdits,
qu'il cachait, dans sa mauvaise conscience secrète. Toujours le prêtre
veut intervenir dans la vie privée. N'est-ce pas Tirésias, songeait
Gide, qui révèle à Œdipe et à sa femme que leur bonheur ne repose que
sur un mensonge, sur un inceste, sur un crime ? (48) Gide avait l'impression
d'être dénoncé : on voulait forcer sa demeure, son intimité. Il se sentait
atteint, non parce qu'il se croyait coupable, mais parce qu'il se masquait. Il en résulta
un drame auquel les œuvres de Gide et même son Journal paru à
ce jour, ne font que des allusions : ce fut un long et pénible déchirement
intérieur. Mais dès lors
il n'avait plus aucun ménagement à prendre même envers ceux qui lui
étaient le plus proches : il sentit impérieuse, inéluctable la nécessité
de s'expliquer au grand jour. Avant la guerre,
il avait écrit Corydon, étude sur la sexualité, mais il n'avait
fait paraître qu'une édition incomplète, tirée à douze exemplaires,
hors commerce, pour quelques intimes. Maintenant il était certain que
cet ouvrage était destiné au public. Déjà il imaginait les sarcasmes
et les attaques de la société. Il allait jusqu'à envisager — et sans
frayeur — la Cour d'assises. Il savait qu'il avait travaillé avec un
soin attentif à cette étude, en s'appuyant sur l'observation et sur
le bon sens. Corydon n'était
encore qu'un ouvrage impersonnel. Il s'engagea davantage. Retiré seul
chez lui, ce sont ses « mémoires » qu'il commence à rédiger. Il prend
les devants. Il parle. Dans Si le Grain ne meurt, c'est sa propre
vie qu'il raconte. — Vous [52] pouvez tout écrire, lui avait dit Proust, mais ne dites
jamais : « Je ». N'importe ! il suivra « sa pente » courageusement.
Pour lutter contre le prêtre, contre tous, les faits rapportés tels
quels, avec naturel, sans commentaires, lui paraissent la meilleure
arme, et le récit de sa vie, la plus éclatante justification. Dès lors, il
est parvenu au sommet d'une côte. Une grande joie l'habite. Quoique
les deux livres ne dussent être livrés au public que plus tard (il ne
pouvait être question de les faire paraître pendant la guerre), Gide
se sent libéré ; il est sorti de l'emprise de la religion et de la loi
commune. — Quitte ta Maison et tes dogmes, tes biens et tes attaches,
dit l'Enfant prodigue au puîné. « Pars... sois fort... Oublie-nous ;
puisses-tu ne pas revenir... » Gide ne reviendra pas.
Quand, en juillet
1918, la nouvelle offensive des Allemands se déclencha, Gide décida
d'aller rejoindre sa femme, qui ne voulait à aucun prix quitter Cuverville.
Malgré le danger d'envahissement, il n'hésita pas à partir et fit même
à quelques amis des adieux émouvants, pathétiques. Pendant un certain
temps, on n'eut plus de ses nouvelles. On s'inquiéta. Puis, un jour,
on apprenait qu'il était à Cambridge, qu'il prenait des bains dans la
rivière et se perfectionnait dans la langue du pays. La guerre était
finie. Une sorte de nouvelle jeunesse allait commencer dans sa vie.
Note 1950
: Quelques extraits du Journal de Gide (paru en 1939) peuvent
éclairer et compléter aujourd'hui la fin de ce chapitre. Ils sont tirés
d'une cinquantaine de pages écrites en 1917 et 18, et qui touchent à
toutes sortes d'objets et de pensées. Mais rapprochés les uns des autres,
ces extraits, par leur ton, tranchent subitement sur les pages des années
précédentes, [53] où
l'auteur note si souvent ses insomnies, ses vertiges, ses incertitudes,
son insatisfaction dans le travail. Ici, Gide introduit soudain un personnage
nouveau, Fabrice, qui lui ressemble « comme un frère », si bien que
le « je » et le « il » se mêlent curieusement, sans que le lecteur se
trompe. Michel n'est autre que Gide. Même « fraternité » entre Michel,
M. et Marc :
« Arrivé
à Paris. 5 mai (1917) Samedi soir. — (Gide couche
dans sa villa d'Auteuil) ... Il faut un véritable raisonnement pour
ne pas appeler cela du bonheur... » « 19 (mai).
— ... Je me retiens de parler de l'unique préoccupation de mon esprit
et de ma chair... » « 6 août.
— ... Le camping de Chavinez prend fin... Je compte jalousement
les heures qui me séparent de M... » « De Genève
à Engelberg. — ... (Fabrice) se sent, à 48 ans, infiniment plus
jeune qu'à 20... Aujourd'hui qu'il voyage en première (ce qui ne lui
est pas arrivé depuis longtemps)..., il s'aborde avec étonnement dans
la glace et se séduit. Il se dit : « Nouvel être, je ne veux rien te
refuser ! »... A Engelberg,
le 7 août, Fabrice retrouve Michel au camping de Chavinez : « ... Il n'aimait
rien tant en Michel que ce que celui-ci gardait encore d'enfantin, dans
l'intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie et qu'il
retrouva peu de temps après tout éperdu de joie, lorsque tous deux,
au bord du lac, l'un près de l'autre s'étendirent. » « 9 août.
— ... L'âme de Michel offrait à Fabrice des perspectives ravissantes
mais encore encombrées... par les brumes du matin. Il fallait pour les
dissiper les rayons d'un premier amour... (Fabrice) eût voulu suffire,
tentait de se persuader qu'il aurait pu suffire ; il se désolait à penser
qu'il ne suffirait plus. » Nous suivons
Gide et Fabrice à Lucerne le 10 août, à Genève «au matin... sur un banc
des Bastions», à Saas Fée le 19 août. « 21 août.
— ... Certains jours cet enfant prenait une beauté [54] surprenante.
De son visage et de toute sa peau, émanait une sorte de rayonnement
blond. » « 1er
octobre. — ... Couché à la villa (d'Auteuil)... Mon ciel intérieur
est plus splendide encore ; une immense joie m'attendrit et m'exalte.
» Gide reste
à Paris une vingtaine de jours sans reprendre son journal. « 22 octobre.
— Rentré hier à Cuverville. J'ai vécu tous ces temps derniers (et
somme toute depuis le 5 mai) dans un étourdissement de bonheur... » « 25 octobre.
— Je ne m'y méprends pas : Michel m'aime, non pas tant pour ce que
je suis que pour ce que je lui permets d'être. Pourquoi demander mieux
?... » « 28 octobre.
— Excellent travail. Joie, équilibre et lucidité. » Gide achève
les chapitres les plus audacieux de Si le Grain ne meurt. « Depuis plus
de huit jours j'attends une lettre de M... avec une impatience angoissée.
» « 20 novembre.
— Je n'en puis plus ; je suis à bout de patience et de force, et
d'attente... J'ai perdu le sommeil... » « 23 novembre.
— En wagon — going to Paris. » « Cuverville.
30 novembre. — A peine de retour, me voici rappelé par une
dépêche : Ma joie a quelque chose d'indompté, de farouche, en rupture
avec toute décence, toute convenance, toute loi... » « Cuverville.
8 décembre. — Hier soir, retour de Paris... Avant-hier, et
pour la première fois de ma vie, j'ai connu le tourment de la jalousie...
M. n'est rentré qu'à 10 heures du soir. Je le savais chez C. Je ne vivais
plus... » « 15 décembre.
— La pensée de M. me maintient dans un état de lyrisme que je ne
connaissais plus depuis mes Nourritures... J'ai écrit tout d'une
haleine les pages de préambule à Corydon. » Gide achève
ce livre et aussitôt se lance dans un nouveau : La Symphonie Pastorale.
Pendant tout le début de l'année 1918, les courses entre Cuverville
et Paris continuent [55]: « 8 mars.
— Rappelé à Paris de nouveau... Em. ne peut savoir combien mon cœur
se déchire à la pensée de la quitter, et pour trouver loin d'elle le
bonheur... » « 2 juin
(1918). — Les Allemands sont à Château-Thierry. » Il ajoute : «
Jours d'attente abominablement angoissée. » Néanmoins Gide semble se
détacher de la guerre, ou au moins la comprendre autrement : « Je pense
parfois avec horreur que la victoire que nos cœurs souhaitent à la France,
c'est celle du passé sur l'avenir. » Soudain, le
18 juin 1918 : « Je quitte la France dans un état d'angoisse inexprimable.
Il me semble que je dis adieu à tout mon passé... » En juillet,
Gide est en Angleterre, avec M. à Grantchester, puis à Cambridge. Il
ne rentre à Cuverville qu'au début d'octobre. De retour au port et évoquant
son départ, il note : « Une fatalité
irrésistible me poussait en avant, et j'aurais tout sacrifié pour retrouver
M. — sans même me douter que je lui sacrifiais quelque chose. » Dans le même
moment, il constate qu'il se réinstalle difficilement au travail : «
Je suis quelque peu inquiet, écrit-il, de me voir si vite au bout de
ma Symphonie Pastorale » qu'il juge trop mince. Ici une large
coupure dans le Journal qui ne reprend véritablement qu'en 1921
: trois pages en 1919 et sept en 1920, où le nom de M. ou de Marc réapparaît
plusieurs fois, mais incidemment et comme un familier. [56]
CHAPITRE IV
VERS LA SÉRÉNITÉ
A cinquante
ans, Gide est revenu au profond de lui-même. Il a retrouvé les audaces
qu'il refoulait dans sa jeunesse. « Le monstre intérieur est vaincu
! » dit-il. Quand un nouveau
venu vient lui rendre visite, il lui demande encore parfois : — Êtes-vous
inquiet ? pour ajouter aussitôt : — Car, moi
je ne le suis plus ; j'ai cessé de lutter contre mon démon. Je ne résiste
plus au désir. Le désir est-il
le mal ? Il ne sait. Mais il n'est plus troublé. Plaisir ou ascétisme,
ciel ou enfer, le débat ne se pose plus à lui : — Je laisse
les contradictions vivre en moi, dit-il... Je n'analyse pas... Ceci
est ma voie, la vraie, la bonne...
Son front s'est
dénudé. Depuis longtemps, il a fait couper ses longues moustaches. Et
son visage découvert semble n'avoir plus rien à cacher. S'il laisse
encore entrevoir, masque qui réapparaît, les détours, les affectations
du passé, dès que ses traits reposent, il reprend une tranquille assurance.
Sa carrure [57]
s'est élargie. Sa voix est pleine d'intonations savantes et de séduction. C'est que cet
ancien timide a appris à ruser avec sa timidité. Sans doute il vous
aborde toujours avec un sourire pincé, figé, et, parfois, vous quitte
brusquement, sans oser avancer le bras, en faisant simplement un signe
avec la main, qu'il agite à la hauteur de son visage. Mais on sent que
les ancêtres puritains qui l'habitent encore malgré lui et qui lui font
faire ces gestes maladroits, n'ont plus rien de commun avec l'homme
d'aujourd'hui : un être neuf est né en lui et, comme au sortir d'une
crise dangereuse, il s'affirme chaque jour davantage. Son cœur est
si léger maintenant qu'il a commencé à chanter de Nouvelles Nourritures
terrestres : « Jusqu'où mon désir peut s'étendre, là j'irai ! »
Jamais son goût de l'aventure n'a été si vif. Il ne regrette que le
temps perdu : « Ah ! J'ai vécu trop prudemment jusqu'à ce jour ! » dit-il. C'est l'après-guerre
: le jazz fait son entrée dans les villes. Il fréquente le cirque, le
music-hall, le cinéma, découvre les premiers films de Charlot, Il rencontre
les peintres et les écrivains qui se cherchent dans cette époque nouvelle
: on l'appelle l' « oncle » des « dadaïstes », dont quelques-uns se
sont reconnus dans son Lafcadio.
Aux jeunes
gens de cette renaissance désenchantée, il s'intéresse prodigieusement.
Sans doute ses rapports avec eux n'étaient pas de tout repos, et Gide
gardait de son passé une sorte de peur de ce monde sans respect, d'iconoclastes
déchaînés et scandaleux. (49) Mais sa curiosité était
la plus forte. On lui demanda
de collaborer à Littérature, qui n'était pas encore la revue
« littératuricide » du groupe. « Nous ne pouvons [58] faire
paraître la revue sans vous », lui déclaraient ces disciples imprévus.
Il accepta, car il voyait avec plaisir « l'acte gratuit » prendre une
place inattendue dans son œuvre et plaire à ces « modernes » poètes. — Quel est
le livre de moi que vous préférez ? leur demandait Gide. — Les Caves
du Vatican. — Comme
vous me faites plaisir ! C'est aussi celui que je préfère moi-même ! Il eût répondu
par les mêmes mots à d'autres qui lui eussent dit que La Porte étroite
était son livre le plus émouvant. Quand commencèrent les manifestations
« dada », il les suivit assidûment toutes, avec un sourire un peu complice
: le « jugement de Barrès », le lancement des « Vingt-trois manifestes
». (« Plus de peintres, plus de littérateurs... plus rien, rien, rien...
! »), et, par-dessus tout, la stupeur du public le divertissait. A la
Salle des Indépendants, où, intimidés par les planches, ces jeunes anarchistes
de l'art récitaient de magnifiques textes inspirés et outranciers, les
bras collés au corps : « Faites des gestes ! » leur cria-t-il, et le
mot fit fortune. En 1919, ayant
publié La Symphonie Pastorale, analyse subtile de l'hypocrisie
religieuse, mais petit récit d'une forme traditionnelle, les dadaïstes,
déçus, protestèrent. Alors, il rompit avec le groupe. (50)
C'est qu'il était décidé à ne pas faire de concession à cette jeunesse,
qu'il aimait pourtant. « Le problème pour moi, déclarait-il à Jacques
Rivière, n'a jamais tant été de tâcher de plaire que bien de tâcher
de durer. »
Par des voies
imprévues, les désirs de sa jeunesse se réalisaient. A vingt-cinq ans,
il rêvait déjà d'un disciple préféré. N'était-ce pas à lui que s'adressait
l'invocation des premières Nourritures terrestres ? A « toi,
mon Nathanaël, que je n'ai pas encore rencontré, écrivait-il alors,
je te donne ce nom, ignorant le tien à venir ». [59] Désormais il
n'avait plus de noms imaginaires à chercher... Quelques années
plus tard, il partit pour le Congo avec Marc Allégret, jeune compagnon
et entraîneur. N'était-ce
pas encore un rêve de jadis qui devenait réel ? « Caravanes, s'écriait-il
trente ans plus tôt, en Algérie, que ne puis-je partir avec vous, caravanes
! » A présent, il allait les retrouver, au sud du désert, à leur point
d'arrivée. Avant de quitter
la France, il vendit, comme pour s'alléger, une partie de sa bibliothèque
et notamment les livres d'anciens amis, qui avaient trahi, selon lui,
leur propre destinée. « Brûlons les livres inutiles... » Claudel désira
le revoir : pensant aux dangers de l'expédition, il avait, disait-il,
le triste pressentiment que Gide devait mourir. Gide, quoique impressionné,
ne se laissa pas retenir par cette prophétie, mais l'adieu ne fut que
plus pathétique entre les deux amis : c'était, dans l'esprit de Claudel,
un adieu définitif. Tous deux furent donc fort gênés en se retrouvant,
dès le lendemain, dans le salon de Mme Mühlfeld. Pendant un
an, Gide traversa la forêt équatoriale d'un bout à l'autre, avec une
équipe de cent porteurs, que Marc surveillait. Malgré son âge, sa santé
résistait aux plus dures épreuves. Il faisait avec entrain quarante
kilomètres par jour, à pied. Autour de lui, c'étaient des paysages informes,
des ébats de singes, et aussi, des fièvres, des tornades. Il cherchait
à étudier la faune et la flore du pays ; il notait, dans son journal
de voyage, (51) les différentes variétés de cicindèles,
observait la mouche maçonne ou le termite. Un naturaliste pointait en
lui. C'est au cours
de ce voyage qu'il découvrit les exactions des colons blancs et qu'il
fit ouvrir une enquête à leur sujet. (52) — Ah ! dans l'humanité misérable,
déclarait-il, qu'il est difficile d'être un homme ! En son absence,
avaient paru Les Faux-Monnayeurs, car, contrairement à tant d'écrivains,
Gide n'avait pas voulu en [60] surveiller lui-même le « lancement ».
C'était pourtant le livre de lui le plus important, un récit de cinq
cents pages, avec trente-cinq personnages, « son premier roman », comme
il l'appela lui-même. Celui-ci lui
avait causé une peine considérable : les positions successives qu'il
avait prises au cours de sa vie et qu'il avait alors poussées, chacune,
dans un livre séparé, ici, il les réunissait dans un même ouvrage :
il s'était donné en entier dans ce roman, qui correspondait à l'épanouissement
de sa maturité. (53) Maintenant, il entrevoyait l'équilibre. Cependant quand
le livre parut, il fut accueilli dans une glaciale indifférence, sinon
avec hostilité, tandis que ses ouvrages antérieurs étaient brusquement
attaqués.
C'était encore
l'époque des batailles littéraires. Celles qui furent menées contre
lui, avec acharnement ou mauvaise foi, contribuèrent finalement à donner
de l'importance à son œuvre. Si le nom de
Gide était alors peu connu du public, sa figure avait néanmoins grandi.
La N. R. F. surtout, était devenue une puissance dans le monde
des lettres, et elle excitait l'envie de beaucoup d'écrivains qui n'en
faisaient pas partie. Ses collaborateurs
s'étaient tus pendant la guerre. Mais dès 1919, la revue était repartie
avec allant, portée par les vagues de l'époque. Valéry, dont Gide avait
prédit la gloire, avait fait sa rentrée dans la littérature, une sorte
de descente merveilleuse de très haut. Marcel Proust, que Gide avait
d'abord méconnu, puis recherché, obtenait, en 1920, le Prix Goncourt,
et d'un coup, son nom totalement ignoré s'imposait. Jean Giraudoux,
avec les images-surprises de sa Nuit à Châteauroux, ravissait
[61] une « élite », tandis que Paul Morand,
avec Tendres Stocks, puis avec Ouvert la Nuit, mettait
à la mode un nouveau style moderne. Gide et ses amis avaient « trusté
» les meilleurs écrivains du temps. C'est alors
qu'un groupe d'exclus se sentit directement atteint : parmi eux, Henri
Béraud. Celui-ci ne comprenait vraiment pas pourquoi les livres de Gide,
de Proust ou de Valéry, qui l'ennuyaient à mourir, se vendaient à l'étranger.
Il crut donc que Jean Giraudoux, directeur de la « Propagande » au ministère
des Affaires étrangères et ami de la N. R. F., devait favoriser
cette maison au détriment des autres. Se plaçant
sur le terrain commercial, il commença, en 1923, dans l'Éclair, une
véritable « croisade » contre les « longues figures » (54) des
huguenots gidiens, opposant à leur littérature « ennuyeuse », la sienne
propre, c'est-à-dire, la « rigolade des francs buveurs de Beaujolais
» et les « amusettes » des « boute-en-train d'estaminet ». Dès lors,
ce fut dans la presse soudain libérée, un déchaînement : « Hardi mon
gros ! Sus ! Sus ! » clamait tel journaliste de province. (55) « Hoch
Literatur ! » lançait M. Camille Mauclair en parlant de la N.
R. F. (56) Giraudoux n'eut
guère de difficulté à se disculper : il le fit avec simplicité, dans
les Nouvelles Littéraires. Mais Gide se taisait, et Béraud enrageait.
Plus le silence de l'un se prolongeait, plus l'autre se démenait. (57)
Finalement Gide, ayant constaté que ces polémiques lui donnaient une
importance inattendue, envoya à son adversaire, un peu ironiquement
et comme en remerciement, une boîte de chocolats avec ce mot : « Non,
je ne suis pas un ingrat, mes « familiers » en ont menti ». Les Souvenirs
de la Cour d'assises devant reparaître à [62] cette époque, il lui avait même dédié
le livre lorsque, au dernier moment, la dédicace fut enlevée. (58) C'est que l'affaire
prenait une autre tournure. Béraud, hors de lui, injuriait. On parla
même de duels. Ses attaques et celles de la presse avaient fini par
toucher le groupe : — Calomniez, il en reste toujours quelque chose.
Copeau, au Vieux-Colombier, crut sentir la désaffection des spectateurs.
En librairie s'éveilla la méfiance de certains bibliophiles (pour un
Valéry par exemple). La N. R. F. risquait d'apparaître, au public
mal informé, comme une « boîte à encens », comme un « club d'admiration
réciproque ». Béraud attribuait, en effet, à ses ennemis ses propres
mobiles ; il partageait le monde en deux hémisphères : d'un côté les
critiques amis qui vous louangent ; de l'autre, les adversaires, c'est-à-dire
ceux qui ne vous admirent pas.
Au même moment
se déclencha une autre offensive, partie d'un milieu tout différent
: nationaliste et catholique. Elle était dirigée par Henri Massis, jeune
néo-thomiste, qui chargeait avec fougue, dans la Revue universelle,
et dans ses Jugements, les insoumis ou les suspects qui lui
apparaissaient comme personnellement dangereux pour sa doctrine. Si
ses attaques n'avaient pas le ton prophétique d'un Claudel, elles s'appuyaient
par contre sur des syllogismes acérés et quantité de citations insidieuses. En 1921, puis
en 1924, Massis fonça donc sur Gide : prétendant lui enlever son masque,
il soutenait que ses moyens de séduction, sa réussite, sa valeur n'étaient
que l'effet de détours, de fuites, de ruses, de mensonges d'impuissant
; que cet être trompeur, par sa critique fallacieuse, détournait au
profit de ses propres appétits, les dogmes sacrés, l'idée sainte de
responsabilité et l'intangible unité de l'homme. Par-dessus tout, Massis
incriminait sa redoutable influence, son action décomposante et perfide
sur la jeunesse. [63] Béraud, Rouveyre
et d'autres avaient déjà reproché au « retors » de corrompre « les êtres
qui tombaient sous sa patte ». Et voici que dans une petite brochure
intitulée : Un Malfaiteur, un soi-disant père de famille l'accusait
d'avoir été la cause de la mort de son enfant qui s'était tué, prétendait-il,
après avoir lu les Nourritures terrestres. Ce tract, préfacé
« d'outre-tombe » par l'archevêque Christophe de Beaumont, ne pouvait
guère être pris au sérieux : de tous temps, le réformateur n'a-t-il
pas été soupçonné de forfaits imaginaires ?
Cependant Gide
était indigné de voir son visage défiguré, son action mise en doute...
On l'accusait sur des indices, qui favorisaient les plus écœurantes
équivoques et les pires falsifications. Ne valait-il pas mieux apporter
lui-même des preuves, c'est-à-dire se livrer en entier, divulguer sa
vie ? Corydon et ses confessions (sous le titre de Si le grain
ne meurt), qu'il avait écrits pendant la guerre, étaient restés
pratiquement inédits. (59) Le moment lui sembla venu — comme une inéluctable
nécessité — de les publier au grand jour. L'opinion le
suspectait. Il préférait la heurter (et dans ses plus tenaces préjugés
: les préjugés sexuels) pour la rétablir en sa faveur. Puisqu'il pensait
qu'il n'y avait rien de condamnable dans sa vie, pourquoi ne pas parler,
et même à la première personne, ne pas avouer ce qui dans la société
chrétienne ne l'avait jamais été encore, et qui lui paraissait avant
tout une vieille interdiction biblique, une convention morale périmée,
une hypocrisie à détruire ? Cela présentait
de grands risques, et l'on comprend que Gide ait reculé longtemps. S'il
osait à présent, c'est qu'il croyait son passé assez solide, c'est qu'il
pensait avoir l'autorité morale suffisante (dans une bourgeoisie qui
n'avait plus très bonne conscience) pour affronter le danger. Et cependant
si l'on avait [64] percé
véritablement son intimité, comme il arrive dans un procès, que n'eût-on
trouvé, ou prétendu trouver, par interprétation ? Mais Gide était prêt
à tirer les conséquences de son acte. Honneurs, avantages, récompenses
attachés à la vie sociale (quoiqu'il ne les eût jamais recherchés),
il envisageait de les perdre ; il préférait être « déshonoré » plutôt
que de savoir honoré l'homme qu'il n'était pas. Sur cette question déterminée,
qui lui paraissait décisive, exemplaire, le symbole de la liberté et
de la liberté des autres, il sentait qu'il ne pouvait pas désormais
ne pas s'engager. En vain ses
amis firent pression sur lui, le suppliant de reculer la publication
du livre au moins après sa mort. Mais Gide resta inébranlable. Au fond des
caves de la N. R. F., emballés dans des caisses, des milliers
d'exemplaires de Si le Grain ne meurt attendent maintenant pour
être distribués que Gide donne un ordre. Le temps passe... Au dernier
instant, reculerait-il ? Au contraire, il a décidé de publier auparavant,
à grand tirage, Corydon, son étude sur l'instinct sexuel, et
c'est presque coup sur coup, en 1924 et en 1926, que les deux livres
paraissent publiquement.
Les réactions
collectives sont plus imprévisibles encore que les réflexes individuels.
Corydon et Si le Grain ne meurt ne causèrent pas d'éclat
à proprement parler. Les articles de presse furent rares et d'autant
plus que les deux ouvrages n'avaient été envoyés à personne. Pour Gide,
ce fut plus grave qu'un scandale : il paraissait s'être exclu de la
société. Ses meilleurs
défenseurs, dans les milieux intellectuels, le lâchèrent. Certains critiques,
qui étaient des amis, crurent qu'il avait cédé à des obsessions ; d'autres
en silence, le désapprouvèrent. « La mesure est comble ! » s'écriait
Paul Souday dans Le Temps. Pour Rouveyre, il s'agissait d'une
« infection des lettres ». Charles du Bos dénonçait son « inversion
généralisée » et Gabriel Marcel, le « spectacle affreux » qu'il offrait.
Du côté des catholiques, on considérait qu'il avait rompu [65] les
ponts et qu'on n'avait plus de ménagements à prendre avec lui. Il fallait
à tout prix l'empêcher de nuire, limiter les dégâts. Pour Massis, il
était devenu un personnage proprement « démoniaque ». Le scandale suprême,
c'était que, dans l'état de déchéance où il était tombé après avoir
livré son affreux secret, il prétendait, tout en refusant de croire
à l'au-delà, connaître le bonheur ! Un incroyant heureux, quelle
imposture — diabolique !
Cependant d'autres
membres de son groupe l'avaient quitté. Depuis la guerre, en effet,
les conversions avaient continué à se propager autour de lui. Après
Jammes, après Ghéon, après Dupouey, Copeau, écœuré par ses difficultés
au Vieux-Colombier, avait soudain fermé son théâtre et tout lâché pour
aller se réfugier en Dieu. Paul-Albert Laurens, le compagnon de son
premier voyage en Algérie, avait suivi, puis son ami Charles du Bos,
puis un jeune juif, René Schwob. La vague religieuse emportait d'autres
collaborateurs de la N. R. F. : Jean Cocteau, à
qui Maritain ouvrait les bras, les poètes Reverdy, Max Jacob, le métapsychiste
Gabriel Marcel. Enfin Jacques Rivière, qui, à son retour d'Allemagne,
avait cédé à une nouvelle influence profane : celle de Proust, mourait
néanmoins, en 1925, « miraculeusement sauvé », déclarait Mme
Rivière. Gide était
assailli par cette nouvelle phalange de néophytes. Tous l'entreprenaient
: « Si je crois
ou si je ne crois pas, leur répondait-il, qu'est-ce que cela peut vous
faire ? » Contre le front
unique des dévots, il résistait maintenant sans difficulté ; il se «
tenait ferme dans sa propre conscience ». (60) Mais on revenait
sans cesse à la charge. — Laissez-moi
tranquille, s'écriait-il, car il sentait qu'il ne pouvait plus parler
sans colère des « mensonges » épais des religions et de « l'égoïsme
hideux » des familles. [66]
Pour ses proches,
il semblait un vaincu. Ceux-ci avaient réellement fini par craindre
son influence. On croyait son conseil mauvais, on suspectait ses intentions.
On ne lui demandait plus d'intervenir comme jadis, et c'était pour lui
le plus pénible. « L'approbation
d'un seul honnête homme, lui disait-on, c'est la seule... qui
importe, et que ton livre n'obtiendra pas. — Hélas, répondait
Gide, quiconque approuve mon livre cesse de paraître honnête à vos yeux.
» « Non, non
; ce n'est pas ma doctrine qui a tort... Vous incriminez mon éthique
; j'accuse mon inconséquence. Où j'eus tort, c'est quand j'ai cru que
peut-être vous aviez raison... » Désormais,
reprenait Gide, « ce qui n'est pas, est ce qui ne pouvait pas être ».
Il devait « consentir à s'aventurer seul ». Et pourtant
il ajoutait, en pensant à Emmanuèle : « L'être s'abandonne quand il
n'a plus qu'à songer qu'à lui-même ; je ne m'efforce que par amour,
c'est-à-dire que pour autrui ».
Plus vite qu'il
n'avait espéré, l'opinion changea à son égard. Il recevait maintenant
l'approbation de certaines personnalités éminentes. Quand Sir Edmund
Gosse lui écrivit de Londres, ce mot lui parut plus précieux que cent
critiques de presse louangeuses. Edmund Gosse
fit plus : peu de temps après la publication de Si le Grain ne meurt,
il invita la Société Royale de Littérature de Londres, qui avait
à nommer un membre étranger en remplacement d'Anatole France, à choisir
André Gide, qui fut élu à l'unanimité. Les jeunes
lui savaient gré d'avoir bravé l'impopularité. Sous l'influence de Freud,
de l'œuvre de Proust et de la sienne propre, on commençait peut-être
à envisager certains préjugés [67] sexuels avec moins d'embarras, et ce qui
d'abord avait semblé révoltant, paraissait peu à peu presque compréhensible. Ses autres
livres également prenaient une plus juste place : chacun d'eux s'était
trouvé de dix, de vingt ans en avance sur l'époque ; à présent, ils
avaient rattrapé leur retard. En critique, les noms qu'il avait aimés
ou aidés à faire connaître, Rimbaud ou William Blake, Dostoïevski ou
Whitman, Conrad ou Rilke, continuaient à grandir. La N. R. F. était
à son apogée. Et voici que
ses adversaires semblaient s'incliner devant le fait accompli : Paul
Souday le plaçait au rang des grands écrivains contemporains et Henri
Béraud, profitant de l'apparition de L'École des Femmes, le «
félicitait » d'avoir écrit ce livre « vivant et touchant ». A l'étranger,
on l'admirait avec déférence. Son soixantenaire était célébré en Allemagne
par la presse, l'université et le théâtre, comme un événement intellectuel
européen. Aux États-Unis, la traduction des Faux Monnayeurs devenait
soudain un succès de librairie.
Si la gloire
est venue à lui, faite de l'estime qu'imposent une vie et une œuvre,
il a continué à renoncer aux honneurs et aux parures officielles. Les salons
ne l'effraient plus, mais lui paraissent le néant. Il préfère accueillir
des critiques français ou étrangers, des écrivains nouveaux, des étudiants,
des jeunes gens. « La jeunesse m'attire, dit-il, et plus encore que
la beauté : une certaine fraîcheur, une innocence, dont on voudrait
se ressaisir ». (61) C'est à une
certaine forme de liberté de l'esprit et du jugement qu'il aspire plus
que jamais, au détachement : il voudrait n'être retenu par rien. Est-ce
pour s'alléger davantage qu'il s'est débarrassé de ses terres ? Il a
vendu La Roque et sa villa d'Auteuil (s'il garde Cuverville, c'est que
sa femme s'est isolée et enfermée sans plus la quitter dans cette propriété).
Gide, [68] lui, ne cesse de vagabonder et, partout,
il campe. Il évite de se faire servir. Il n'aime pas, quand il est seul,
s'offrir des commodités, dépenser. On a parlé
de son avarice. Lui-même en a noté des traits dans son Journal. Ce
sont des restes de son éducation bourgeoise et puritaine, mais aussi
l'expression de son indifférence au luxe et plus encore, de son besoin
d'indépendance ; la puissance de l'argent la donne, mais également un
certain mode improvisé de vie : la possibilité d'écrire n'importe où,
avec un bout de crayon, sur un coin de table, sur un banc, dans un train,
de garder longtemps les mêmes vêtements, d'habiter dans n'importe quel
hôtel, de ne se déplacer qu'avec une valise légère, qu'on est seul à
porter. A la question
que Gide s'est posée toute sa vie : — Que peut un homme ? Comment «
servir » ? il répond à présent par la bouche d'Œdipe : « En renonçant
à ses biens, à sa gloire, à soi-même. » Cependant Gide
sait bien que, pour naturel que lui soit le détachement des choses de
cette terre, le diable se rattrape toujours par quelque autre côté.
... Parvenu
à cette étape, si Gide regarde autour de lui et cherche ses compagnons
de départ, que sont-ils devenus ? Beaucoup ont
disparu : Pierre Louys, dans la misère et la débauche ; Proust, dans
la gloire ; Ducoté, inconnu. D'autres, ayant abandonné en chemin, comme
Ghéon, n'ont plus travaillé qu'à une œuvre d'édification : le théâtre
catholique. Francis Jammes s'est retiré à Orthez : quand Gide lui a
écrit, Jammes lui a simplement envoyé comme réponse un morceau de bure
dans une enveloppe (bure de fort bonne qualité d'ailleurs, ajoute Gide.)
Cependant Valéry et Claudel, malgré leur grandeur, ont accepté de s'appuyer
sur les puissances officielles : l'Académie et l'État. Seuls de l'ancien
petit groupe, Roger Martin du Gard, Jean Schlumberger et Gide ont continué
de mener la même route. L'influence
de Gide s'étend sur plus d'un demi-siècle et [69] dure. (62)
Ses livres agissent, et sur certains, avec une efficacité directe,
la vertu d'une sorte de message personnel. Parmi les lettres qu'il reçoit,
il en est de brûlantes : tel malade, cloué pour des années sur son lit,
lui écrit qu'il a retrouvé le goût de vivre ; tel adolescent tourmenté
par son sort sur la terre, s'est, grâce à lui, libéré. Il n'est pas
jusqu'à une vieille folle, qui ne lui envoie tous les jours, depuis
des années, des pages d'amour délirant, comme pour rappeler ironiquement
à l'auteur de Paludes le danger des vanités littéraires, hommage
de l'humour au delà de la raison.
Cependant Gide
sent qu'il n'a pas encore pénétré suffisamment dans le vif de lui-même. — Trop longtemps,
avoue-t-il, j'ai parlé à travers quelque chose ou quelqu'un... A présent,
il a renoncé à la fiction ; c'est la réalité sociale qu'il veut atteindre.
Depuis son voyage au Congo, les abus coloniaux n'ont cessé de le hanter
: est-il possible que presque toute l'humanité gémisse également dans
des chaînes ? Précisément parce qu'il se sent à l'abri, Gide ne peut
se résigner et comme tout sage, — il vieillit « à gauche ». — Mon dernier
livre, dit-il, il faut d'abord que je le vive. Mais en aura-t-il le
temps ? Là-bas, du côté de la Russie, il regarde le drame qui se joue
dans l'avenir. Désormais, c'est dans cette marche en avant de l'humanité,
appelée sans cesse à se dépasser, que Gide a placé son véritable espoir,
l'espoir d'un autre absolu. — « Dis où
tu veux aller. [70] — Droit devant moi... », répond le vieil Œdipe aveugle, « parmi les hommes. » Si devant la
mort, Gide n'a plus d'inquiétude, la mort néanmoins lui impose la préoccupation
d'une échéance : il voudrait pouvoir achever son œuvre, lui donner une
plus nette, une plus forte conclusion, et mourir ainsi satisfait, en
rendant à la terre, comme il se l'est toujours promis, « une âme reconnaissante
et ravie ». [71]
DEUXIEME PARTIE: SA PSYCHOLOGIE ET SON ART
CHAPITRE PREMIER
L EXAMEN DE
CONSCIENCE ET LE DEDOUBLEMENT
L'œuvre de
Gide n'est peut-être tout entière qu'un vaste débat moral ; sans cesse
on y entend dialoguer, comme d'une coulisse mystérieuse, la voix de
la conscience. Dès ses premiers
livres, il interprète les légendes grecques ou bibliques et souvent,
à partir d'une anecdote réaliste, comique ou poétique (comme le Philoctète,
Bethsabée ou Narcisse) il compose un petit Traité
moral. Ses essais, même lorsqu'ils touchent à l'esthétique, sont
avant tout pleins de considérations éthiques. Ses personnages également
sont presque tous situés par une idée de bien et de mal : Gide travaille
sur la matière morale, comme le sculpteur de jadis à même le marbre. Dans le plus
important de ses romans, les Faux-Monnayeurs, où grouillent toutes
espèces de types d'humanité, on peut voir d'un côté des jeunes gens
et des enfants, révoltés et pervers : Bernard, un inquiet ; Armand,
un dévoyé ; Vincent, qui flotte entre diverses conduites, et, d'un autre
côté, les pasteurs, les professeurs, les parents, soumis aux préceptes
traditionnels. Un seul personnage fait exception : c'est une femme riche,
élégante, belle, mais complètement indifférente à Dieu comme au diable
: Lady Griffith. Aussi fait-elle « le désespoir du romancier », elle
ne l'intéresse pas ; elle est, pour lui, « sans âme », « sans épaisseur
». De même les personnages [73]
d'un Proust, qui sont sans inquiétude morale, font à Gide l'impression de
n'être tous, quoique merveilleusement agencés, que de simples pantins.
Pour Gide c'est le débat moral qui donne aux êtres leur réalité, leur
conscience, et cette conscience doit les accompagner comme une ombre
portée à chaque pas dans la vie : Gide doit tenir pour vraie la légende
qui prétend que l'homme qui a vendu son ombre a perdu, ce faisant, sa
vie réelle. On pourrait
dire des ouvrages de Gide ce que Gide dit lui-même de ceux de Dostoïevski
: si les écrivains français s'occupent en général des « rapports passionnels...
intellectuels » et familiaux de leurs personnages, Gide, comme Dostoïevski,
s'intéresse essentiellement aux « rapports de l'individu avec lui-même
ou avec Dieu... ».
Cependant,
paradoxe apparent, le but de Gide, tout au long de sa vie, n'a jamais
été autre que de sortir de la morale. « Il ne faut pas de morale »,
telle est déjà la conclusion d'André Walter, ou, plus exactement, pas
de morale traditionnelle. C'est que Gide a cherché à atteindre, au delà
d'elle, un état de gratuité, où l'individu puisse vivre léger, disponible,
détaché de ce perpétuel souci du devoir. Cet état de suprême gratuité
a représenté, pour Gide, l'aboutissement d'une nouvelle éthique, l'éthique
individualiste. Poussé à faire
la critique de la morale traditionnelle, il a été conduit à la psychologie,
qui elle-même, l'a mené à une morale plus dégagée. C'est également de
l'observation de la vie psychologique qu'il a tiré les grandes lois
de son art. Ainsi, morale,
psychologie, art ne sont chez Gide que les aspects d'une même démarche
de l'esprit, et ce n'est que pour la commodité de l'exposé que nous
projetterons successivement la lumière sur chacun d'eux.
Leur lieu de
rencontre, c'est l'examen de conscience, centre de la réflexion, — d'action
ou d'inspiration. Presque tous les personnages de Gide se livrent à
un perpétuel
[74] examen personnel : c'est de là que leur vient ce caractère moral
que nous leur avons reconnu. Le jeune Vincent désire séduire une femme
qui se soigne dans le même sanatorium que lui. Il hésite, il cherche
à se justifier : malades, se dit-il, ils vont mourir tous deux. Qu'est-ce
qui le retient ? Pendant qu'il fait sa cour, un débat se livre en lui.
Sa personnalité se décompose en deux personnages distincts : un moi
qui agit, et un moi qui regarde agir et qui juge. Les deux moi
se mettent à délibérer entre eux : ce dialogue, qui se poursuit au fond
de la conscience, a paru à Gide la source de tout véritable progrès
intérieur. « Supprimer le dialogue en soi, écrit-il, c'est arrêter proprement
la vie. » Il attache
à l'examen de conscience les mêmes vertus qu'au dialogue entre deux
personnes différentes. Les dialogues de Platon n'ont-ils pas pour rôle
d'exposer une idée sous tous ses aspects et de la faire vivre dans sa
progression ? Si Socrate a appelé maïeutique son art des dialogues,
c'est qu'il lui permettait précisément d’accoucher les esprits,
de mettre au monde leur pensée. L'examen de conscience doit aboutir
au même résultat, avec cette différence que les interlocuteurs sont
les deux représentants d'un même moi dédoublé. Il arrive que
pour mieux élucider le débat qui se poursuit en lui, l'individu le consigne
par écrit. La plupart des personnages de premier plan, dans les livres
de Gide, tiennent un « journal ». Tantôt c'est le roman tout entier
qui est un « journal » (comme Les Cahiers d'André Walter, Les Nourritures
terrestres, La Symphonie pastorale). Tantôt le récit alterne
avec le journal du principal personnage, et celui-ci, comme Edouard
dans Les Faux-Monayeurs, apparaît vu de l'intérieur par lui-même
et de l'extérieur par l'auteur, réfléchissant et agissant à la fois.
Les mobiles de ses actes sont analysés de son point de vue et du point
de vue des autres ; le lecteur, amené constamment à tout voir sous une
double face, a l'impression d'entrer en rapport avec des êtres en relief.
Le dédoublement,
qui est pour Gide dans l'examen de [75] conscience
un élément de vie, lui semble, dans la création artistique, la meilleure
méthode pour cerner la réalité. C'est pour y pénétrer plus avant qu'il
a introduit, dans ses meilleurs ouvrages, une sorte de double fiction
: dans Les Faux-Monnayeurs, Edouard, qui est romancier, écrit
un roman, précisément le même que celui qu'écrit Gide : Les Faux-Monnayeurs,
avec les mêmes personnages sous d'autres noms. L'ensemble de l'ouvrage
se trouve projeté à l'intérieur de lui-même ; chaque personnage, chaque
événement, placé comme entre deux miroirs parallèles, se réfléchit indéfiniment
en chacun d'eux et donne l'illusion de la profondeur. C'est en ce sens
que Gide écrit : « Rien... ne prend pour moi d'existence réelle tant
que je ne [le] vois pas reflété ». Il a joué avec
une rare habileté de cette méthode d'exposition, qui aboutit dans certaines
scènes aux quiproquos les plus troublants : pour intimider le petit
Georges, un enfant de treize ans, déjà voleur et complice de faux-monnayeurs,
Edouard lui lit une scène de son roman, qui est l'histoire d'un homme
comme Edouard, administrant une semonce à un enfant comme Georges. Le
roman d'Edouard devance les événements de celui de Gide. Le futur se
mêle au présent ; c'est toute l'œuvre qui s'agrandit du fait qu'elle
semble évoluer sur le rythme de plusieurs temps différents. Le titre lui-même
du roman prend à la fois un sens concret (c'est l'anecdote des faux-monnayeurs)
et un sens symbolique (la fausse monnaie, la fausse valeur suggère à
Gide l'idée d'insincérité, que tous ses personnages flattent ou, au
contraire, combattent en eux.) On aperçoit que les deux romans, qui
se déroulent tout au long du livre, sont en rapport avec le double caractère
du titre : l'un est un roman réaliste qui expose les faits tels
quels ; l'autre un roman idéaliste, ou plutôt symbolique qui
donne leur signification figurée. De chacun de ces genres littéraires,
pris séparément, Gide fait la critique : au réalisme, il reproche de
n'être qu'une photographie plate, banale et méticuleuse de la réalité
; l'autre formule lui suggère la remarque suivante : « En guise de romans
d'idées [76] on
ne nous a guère servi jusqu'à présent que d'exécrables romans à thèse...
» Le devoir de l'écrivain serait à l'intérieur d'une même œuvre, de
faire la synthèse de ces deux genres. La double fiction
représente aussi la « lutte entre les faits proposés (à l'auteur) et
les faits idéaux », c'est-à-dire la lutte entre ce que l'auteur prétend
faire de la réalité et ce que la réalité l'oblige à faire, la lutte
entre l'œuvre conçue et l'œuvre réalisée. Dans Les Faux-Monnayeurs,
Gide a introduit ce nouveau point de vue en expliquant dans le journal
d'Edouard ce qu'il a voulu tenter, et en montrant dans le récit ce qu'il
a matérialisé. Débordé par sa dissociation, il a publié, en outre, séparément,
dans son Journal des Faux-Monnayeurs, les réflexions sur l'œuvre
qu'il n'avait pas pu faire entrer directement dans l'œuvre elle-même.
Et à ce sujet il fait remarquer : « Songez à l'intérêt qu'aurait pour
nous un semblable carnet tenu par Dickens ou Balzac, si nous avions
le journal de l'Éducation Sentimentale... l'histoire de l'œuvre,
de sa gestation... » Ce journal, comparé à l'œuvre, recrée, pour Gide,
le drame de la vie du créateur. Cette décomposition
de la réalité, séduisante mais souvent artificielle (qui fait songer
parfois à Pirandello) apparaît sous les aspects les plus divers : en
art, entre la fiction et le réel ; dans la conscience, entre l'acte
et la pensée ; dans la société, entre l'individu et les groupes ; en
amour, entre les sens et la tendresse. L'homme n'est-il pas matière
et esprit ? En vrai chrétien, Gide le voit gouverné par un perpétuel
dualisme. Entre Dieu et le diable, la lutte ne cesse jamais. L'œuvre gidienne
apparaît comme le lieu d'un perpétuel combat ; la vie est un enjeu,
un risque de chaque moment, qui oblige l'individu à tendre continuellement
son énergie.
Est-ce à dire
que cette espèce de manichéisme généralisé soit le destin de l'homme
? Gide est obligé
de constater que le dédoublement peut aboutir à un cruel déséquilibre
de l'esprit, si l'un des aspects [77] de la personnalité
l'emporte sur l'autre. Le moi qui juge prend peu à peu une importance
démesurée, monstrueuse, tandis que le moi qui exécute s'efface, disparaît.
Rien n'est plus dangereux que l'abus de l'examen de conscience, tel
que le pratiquent surtout les protestants, qui soumettent les actes
les plus insignifiants de leur activité au crible de leur conscience.
De cette épuisante confrontation résulte un sentiment d'infériorité,
une anxiété qui les rend incapables d'agir ou d'agir sans remords. Le
détraquement nerveux est parfois tel qu'il conduit à l'obsession ou
au suicide.(63) « Quand on
est ainsi divisé, déclare Armand, une victime de l'éducation huguenote,
comment veux-tu qu'on soit bien sincère ? » Et il s'explique : « Toujours
une partie de moi reste en arrière, qui regarde l'autre se compromettre,
qui l'observe... qui la siffle ou qui l'applaudit... » Pour corriger
son douloureux dualisme intérieur, il l'exagère involontairement et
sur son vrai visage, qu'il n'ose plus montrer à nu, il porte un masque
sans cesse grimaçant. (64) Il arrive que
les deux aspects scindés de la conscience ne parviennent plus à se rejoindre
: on se trouve alors en présence d'un cas pathologique, nettement catalogué,
qu'on appelle : dédoublement de la personnalité. Les écrivains et les
psychiatres ont souvent décrit ses effets. Gide lui-même, qui n'a jamais
pu se détacher complètement de son puritanisme, a souffert de ce trouble
: « Je... ne comprends pas bien, écrit-il, lorsque je me regarde agir,
que celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde...
» Mais du fait qu'il pose la question, il ne sort pas de la limite du
normal. Sa résistante santé l'a sauvé dans ses pires heures d'inquiétude.
Il n'en a pas
moins éprouvé, jusqu'à l'obsession, les tourments du dédoublement dans
sa vie psychologique comme dans [78] sa vie de créateur, l'auteur du journal,
le « contemplateur » a souvent dévoré chez lui l'artiste, au point qu'il
en est arrivé à se demander si tout ce qu'il ressentait n'était pas
l'œuvre du personnage qui chez lui juge et analyse. « ... L'homme éprouve
ce qu'il s'imagine éprouver. De là à penser qu'il s'imagine éprouver
ce qu'il éprouve... Entre aimer Laura, déclare Edouard, et m'imaginer
que je l'aime..., quel dieu verrait la différence? » L'examen de conscience
ne serait-il qu'une illusion ? Conduirait-il au non-être ? En s'observant
lui-même pendant qu'il écrit (et en projetant dans ses écrits les résultats
de cette observation) le romancier ne laisse-t-il pas échapper la réalité
de la vie qu'il croyait, au contraire, atteindre plus profondément? C'est toute
la question de l'introspection qui est soulevée. On sait qu'Auguste
Comte niait la possibilité de son existence, en affirmant qu'un homme
ne peut pas se mettre à la fenêtre et se regarder passer dans la rue.
Il supprimait la psychologie, ou tout au moins la limitait à l'étude
des autres, c'est-à-dire à une sorte de psycho-physiologie, de psycho-technique.
Par là, il en arrivait à bannir de l'art l'analyse personnelle. L'art
repose cependant sur l'introspection : ce que la création artistique
a de propre et de mystérieux, c'est de faire fusionner les personnages
qui dialoguent en nous, celui qui inspire et celui qui est inspiré.
Dans la création, comme dans toute action intense, nos deux moi finissent
par coïncider jusqu'à n'en former qu'un. C'est précisément dans ces
moments, dans l'acte poétique, que l'homme retrouve enfin une liberté. Si la nature
nous ballotte entre des états contraires et successifs, nous ne progressons
cependant qu'en réconciliant en nous nos antagonismes. « Tout notre
univers est en proie à la discordance, déclare un des plus étonnants
personnages de Gide, le vieux professeur de musique La Pérouse... »
Mais il ajoute, soudain transporté dans une sorte d'extase et d'adoration
: « ... Un accord parfait, continu ; oui, c'est cela ; un accord parfait,
continu... », telle est l'expression suprême de la sérénité, de l'éternité.
[79] Mais
par une contradiction inhérente à la vie, le jour où l'accord absolu
pourrait être réalisé, la vie s'arrêterait, elle cesserait d'être. «
Ah ! Comme il faut attendre pour la résolution de l'accord ! » s'écrie
La Pérouse. [80] CHAPITRE II
LES BONNES RAISONS
OU LA DUPERIE EN MORALE
Le héros de
Paludes tient un journal intime. « Dans mon agenda, dit-il, il
y a deux parties : sur une feuille j'écris ce que je ferai, et sur la
feuille d'en face, chaque jour, j'écris ce que j'ai fait. Ensuite, je
compare... Ce matin, en face de l'indication : tâcher de se lever à
six heures, j'écrivis : levé à sept... » Ainsi il puise dans son agenda
le sentiment du devoir. Quel est ce
devoir ? Quelle est cette conscience, qui, comme un personnage indépendant
de la personnalité, semble surveiller l'individu et sans cesse le réprimander
? Voix ironique, dit Baudelaire, qui, la nuit de préférence, nous engage
« A nous rappeler quel usage — Nous fîmes du jour qui s'enfuit... »
Œil terrible, dit Victor Hugo, dont le regard, n'étant arrêté par rien,
va poursuivre Caïn réfugié dans une sextuple enceinte et jusqu'au fond
du plus secret caveau. La plupart
des hommes pensent aujourd'hui que nous naissons véritablement avec
cette « voix de la conscience ». Elle serait une sorte de sens moral
inné, que Dieu nous aurait accordé, comme l'intelligence. C'est surtout
depuis le XVIIIe siècle et Rousseau, qui croyaient « l'homme
naturel » foncièrement bon et juste, que la conscience est considérée
comme un guide sûr, qui nous sauve à chaque moment de l'abîme, comme
un tribunal intérieur que nous promenons partout avec nous [81] pour qu'il décide de notre conduite.
Le protestantisme, le kantisme, avec son impératif, enfin la morale
laïque ont, de nos -jours, rendu cette notion populaire. Hélas ! soupçonne
Gide, cette voix prétendue infaillible n'est souvent qu'une voix fallacieuse.
L'examen de conscience est un procédé moral d'une incroyable grossièreté.
Dès qu'on observe avec un peu d'attention son fonctionnement, on n'entend
plus que le grincement de tous ses rouages : l'hypocrisie comme un acide
s'insinue entre eux, les ronge et les dénature.
« Sur l'agenda,
sitôt levé, déclare le héros de Paludes, je pus lire : tâcher
de se lever à six heures. Il était huit heures ; je pris ma plume ;
je biffai ; j'écrivis au lieu : Se lever à onze heures. — Et je me recouchai,
sans lire le reste. » Ce trait, que Gide présente ironiquement, révèle
la comédie à laquelle l'homme ne cesse de se livrer dans l'examen de
conscience et dont il a d'ailleurs vaguement honte : « Et je me recouchai,
ajoute le héros de Paludes, sans lire le reste... [de l'agenda]
». — « ... Vite soufflons la lampe, afin — De nous cacher dans les ténèbres
! » écrit Baudelaire. Cet art de
se tromper soi-même apparaît dans les mauvaises raisons que l'homme
cherche pour se justifier et qu'il transforme en bonnes raisons :
« Ce ne sont pas tant ses actes que je méprise, déclare Éveline
en parlant du pauvre Robert ; ce sont les raisons qu'il en donne.
» Dans ce domaine, où il faut inventer et mentir, les ressources
de l'esprit humain sont d'une richesse prodigieuse. Le procédé
le plus classique consiste, pour fuir sa responsabilité, à la reporter
sur le voisin. Quand le loup à jeun a décidé de manger la brebis, il
l'accuse, pour légitimer son crime, de toutes sortes de méfaits imaginaires,
et comme la pauvre brebis se défend : « Si ce n'est toi c'est donc
ton frère. — Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens...
» La « bonne raison » s'énoncera ainsi : — Comme je ne veux
pas que ce soit moi, ce sera lui... [82] Le père d'Éveline
s'ouvre un jour à sa fille et lui raconte ses déceptions dans le mariage.
Ah ! S'il avait été mieux compris, mieux secondé par sa femme d'esprit
si borné, que n'aurait-il fait ? Tandis qu'il parlait, Éveline ne pouvait
se « retenir de penser qu'il n'eût tenu qu'à lui d'obtenir de lui davantage
et que s'il n'avait pas su tirer meilleur parti de son intelligence
et de ses dons, il ne lui déplaisait pas d'en croire [sa femme] responsable.
» C'est le raisonnement des impuissants et des ratés : — Ce n'est pas
de ma faute ; c'est celle de mes parents, dit l'enfant, ou de mon associé,
dit le commerçant, ou des éditeurs, dit l'écrivain, si je n'ai pu arriver
à ceci, à cela... En désespoir de cause, ce sont les circonstances,
la malchance, le destin qu'on accuse, et qui, certes, ne protesteront
pas. C'est qu'il faut du courage et de l'honnêteté pour dire : — Il
n'eût tenu... qu'à moi !... d'où il résulte qu'à présent, il ne tient
encore qu'à moi... Dès lors mon désir de paresse, que j'ai pu dissimuler
sous de « bonnes raisons », est démasqué et je suis seul, face à moi-même,
contraint à l'effort !... Quelle fatigue ! Quel ennui ! Ce transfert
de responsabilité sur autrui se présente à l'occasion des sentiments
les plus divers. Les auteurs comiques l'ont fréquemment appliqué à la
poltronnerie : il y a en littérature toutes sortes de Tartarins toujours
prêts à affirmer, lorsqu'ils ont rencontré le lion, que c'est le lion
qui a eu peur et qui a fui devant eux... (65) Gide a constaté
que, le plus souvent, la substitution a lieu, au cours de l'examen personnel,
non pas entre un individu et un autre, mais à l'intérieur même de la
conscience, entre un sentiment véritable qui habite l'individu mais
qu'il condamne, et un autre sentiment voisin, mais qu'il peut moralement
approuver. Le héros de
la Symphonie pastorale, pasteur marié, s'est pris [83] d'amour
pour une pauvre orpheline de vingt ans, aveugle, qu'il a recueillie
chez lui au cours d'une de ses visites aux pauvres et, depuis, soignée
avec dévouement. Il éprouve pour elle une passion violente et charnelle,
mais c'est ce qu'il ignore précisément, car la passion coupable s'est
déguisée, au regard de sa conscience, en un devoir de charité. Dieu,
se dit-il, a placé « sur ma route une sorte d'obligation » et je ne
puis, « sans quelque lâcheté, m'y soustraire ». Le drame se
complique. Le fils du pasteur, un tout jeune homme, à son tour est épris
de Gertrude, l'orpheline aveugle, et, très honnêtement, il demande à
son père l'autorisation de l'épouser. Voici le père jaloux de son fils,
et cherchant tous les moyens pour l'éloigner de la jeune fille. Cependant
cette jalousie, elle aussi, se déguise inconsciemment sous de « mauvaises
raisons » : — Gertrude est trop jeune pour toi, dit-il à son fils, puis
: « Tes sentiments... moi je les dis coupables, parce qu'ils sont prématurés.
La prudence que Gertrude n'a pas encore, c'est à nous de l'avoir pour
elle. » Je t'ordonne de partir en voyage. « C'est une affaire de conscience.
» La scène est
sublime d'hypocrisie. Plus le pasteur est dévoré de jalousie, plus il
parle de noblesse, de devoir : « Un instinct aussi sûr que celui de
la conscience, dit-il, m'avertissait qu'il fallait empêcher ce mariage
à tout prix [le mariage de son fils avec Gertrude] ». Son amour coupable
lui paraît aussi pur, lui apporte la même joie, la même libération que
le sentiment du devoir. Et c'est là qu'est l'illusion : le pasteur se
figure qu'un désir répréhensible, dès qu'on s'y abandonne, doit nécessairement
engendrer le remords. Il oublie qu'au fond de la conscience, le désir,
plus fort que nous, se cache sous un nom d'emprunt, un nom flatteur
et héroïque, et triomphe ainsi de nos scrupules. Insistons :
comment le pasteur peut-il se tromper aussi grossièrement sur lui-même
? Comment peut-il se trahir, trahir la cause de la pureté qu'il a toujours
défendue ? Comment, à partir de quel moment un homme peut-il trahir
en croyant rester fidèle à lui-même ? Dans la mesure, sans doute, où il a pris
l'habitude d'obéir à des idées qui ne sont pas complètement les siennes,
à des ordres qui ne viennent pas véritablement de lui. Le mécanisme
d'obéissance automatique est celui qui se détraque le plus facilement
: l'homme ne trouve plus rien pour l'avertir, aucun critère de l'erreur,
aucun sentiment qui lui permette de distinguer la honte de l'honneur.
Pour se sentir profondément d'accord avec sa conscience, il faudrait
que, retiré seul en lui-même, il parte de lui-même. Mais c'est ce qui
lui est précisément impossible, puisqu'il s'appuie sur des systèmes
d'idées tout donnés, qu'il les déforme et les substitue les uns aux
autres selon les besoins de son désir, son désir plus insidieux que
ces concepts abstraits et extérieurs à lui. Son désir prend
parfois des détours plus savants encore : son accomplissement exige
un raidissement de tout l'être, qui fait croire que nous remplissons
une noble et grande tâche, alors que nous agissons avec lâcheté. Cherchant
de « bonnes raisons » pour abandonner, avec son enfant, la femme qu'il
vient de séduire, Vincent s'est créé une sorte de morale nietzschéenne,
qui bannit la pitié comme une honte ; dès lors, en rompant avec sa maîtresse,
il se figure accomplir un effort d'autant plus louable qu'il est de
cœur précisément sensible. Quelques mois
auparavant, lorsqu'il a rencontré cette femme, malade dans un sanatorium,
abandonnée, elle aussi, comme Gertrude, c'est au contraire par charité,
comme le pasteur, qu'il s'est cru autorisé à la conquérir. Il se figurait
alors agir en vrai chrétien. A la substitution des sentiments correspond,
chez Vincent, la substitution des règles morales. Pauvre voix
de la conscience ! Voix sophistique qui vient sans cesse nous berner,
nous jouer des tours, recouvrir du beau nom de « devoir » nos sentiments
les plus égoïstes. La plupart des personnages de Gide sont victimes
de ses duperies. Le directeur de pension Azaïs déclare avoir, uniquement
par dévouement, recueilli chez lui le vieux La Pérouse, qu'il fait travailler
tant et plus. Le vieux La Pérouse lui-même appelle austérité ce qui
n'est chez lui qu'orgueil. L'amour divin, les [85] macérations du corps,
les élans purs d'André Walter recouvrent un désir charnel, un
vulgaire désir insatisfait et révolté. Cette dernière substitution,
qui est d'ailleurs la plus connue, explique pourquoi il arrive à des
sectes mystiques de sombrer dans l'orgie et le scandale, à des bigots
de finir dans la mesquinerie et l'escroquerie... Il semble que
la vie intérieure tout entière soit un perpétuel jeu de « mauvaises
raisons ». Plus l'homme est moral, plus il déforme et travestit sa morale.
C'est pour endormir l'angoisse née de ses fautes et de ses instincts
anti-sociaux qu'il a recours, malgré qu'il en ait, au mensonge qui lui
donne l'illusion de la pureté. Plus le sentiment de la culpabilité est
puissant, plus l'individu, pour se rassurer, pour acquérir une « bonne
conscience », use et abuse envers lui-même d'arguments fourbes et insidieux. Gide a constaté
que les dévots sont victimes, plus que les autres, de l'hypocrisie.
Toutes ses familles de pasteurs vivent dans un complet aveuglement,
dans une atmosphère « ineffablement alpestre ». On y étouffe, on y crève,
déclare Armand en parlant de son foyer. Chez les Vedel, chacun se livre
secrètement à ses passions, mais, ajoute Armand : « Grand-père... n'y
voit que du feu. Maman s'efforce de ne rien comprendre. Quant à papa,
il s'en remet au Seigneur : c'est plus commode... » Le père Vedel préfère
donner tout son temps aux pauvres, aux sermons, aux congrès plutôt que
de voir clair autour de lui et surtout en lui. L'examen personnel
apparaît finalement comme une torture, la conscience comme une malédiction
que Dieu a infligée à l'homme depuis le jour où il a mangé du fruit
de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Si les écrivains optimistes
du XVIIIe siècle ont pu voir dans la conscience un guide
sauveur, les poètes romantiques byroniens, les philosophes allemands
de la nature ont considéré avec plus de raison qu'elle nous inflige
par-dessus tout le sentiment de notre détresse. Ce n'est d'ailleurs
pas tant le remords qui est douloureux dans la conscience que l'impression
vague d'être joués lorsque nous [86] cherchons à juger nos actes, que
le fait de ne plus savoir distinguer le bien du mal, le vrai du faux,
les bons des mauvais arguments, si bien qu'au milieu de tant de détours,
nous sentons que nous devons finir par nous perdre. Dieu, déclare le
vieux La Pérouse, « nous envoie des tentations auxquelles il sait que
nous ne pourrons pas résister, et quand pourtant nous résistons, il
se venge de nous plus encore », en jetant la confusion dans notre esprit.
« Pourquoi nous en veut-il ? » Oui, pourquoi ?
Ce n'est pas
Dieu qui a inventé cette morale de duperie, d'où découlent tous nos
maux. C'est l'homme lui-même, dans son ignorance. L'homme ne sait
pas se passer d' « autorisations » pour agir. Aussi
longtemps qu'il ira les demander à la société, à la religion, aux autres
et non pas à lui-même, la duperie sera générale. (66) L'hypocrisie de
la vie intérieure naît de la forme même de la morale traditionnelle. C'est elle
qui condamne l'épanouissement de certains instincts et parfois même
des plus féconds, et qui oblige l'homme à inventer de « bonnes raisons
» pour permettre à ces instincts de se donner quand même libre cours.
Les passions ont une vie propre et ne souffrent pas d'être brutalement
réprimées, pas plus que nos poumons d'être oppressés, notre cœur d'être
arrêté. Lorsque la morale leur interdit de se montrer au jour, elles
se réfugient dans notre inconscient comme au fond d'un brouillard opaque,
et là, corrompent l'esprit, faussent la logique et nous désarment. C'est
ainsi que la passion inavouée du pasteur pour la jeune aveugle réapparaît
triomphante, toute pure, tout innocente, transfigurée en passion charitable. Si Gide a dévoilé
le rôle des instincts dans la vie ordinaire, Freud l'a décrit dans la
vie pathologique. La conception freudienne part également de l'opposition
entre les instincts profonds et les institutions sociales. Lorsque nos
instincts (et pour Freud surtout nos instincts sexuels) sont refoulés
par [87] la « censure
» morale, ils resurgissent bientôt, mais déguisés en images symboliques
dans nos rêves, ou en obsessions maladives dans les névroses. Ces névroses
sont des espèces de soupapes, mais qui n'ouvrent la voie aux instincts
qu'en ruinant l'équilibre de nos nerfs. De même, grâce aux « bonnes
raisons », la « censure » morale laisse passer le désir, travesti et
méconnaissable, mais cette libération n'a lieu qu'au prix d'une ruse
sordide, qui avilit l'intelligence et qui contamine toute la personnalité. [88] CHAPITRE III
L INCONSCIENT,
REPAIRE DU DIABLE
Voici Gide
penché sur l'inconscient, repaire des pires instincts humains. C'est
là que l'individu refoule et dissimule ses pensées clandestines, ses
convoitises voilées, ses sentiments louches. Freud, qui a été obligé,
par profession, de « se vautrer, dit-il, dans toutes ces saletés »,
affirme que, dans ce moi profond, croupissent des désirs si affreux
que l' « honnête homme », s'il les connaissait, en serait malade de
honte et de frayeur. Explorer cette
sombre caverne devient une tâche peut ragoûtante. Quand la pensée entre
dans ce lieu, dit Gide, elle ressemble à un dragon, qui avance « son
mufle invisible, flairant tout, reniflant tout, [promenant] partout
une curiosité attentatoire ». L'inconscient est proprement le domaine
où se cache le diable, et c'est pourquoi il faut le poursuivre dans
sa retraite.
Cette image
ne doit pourtant pas nous tromper. Gide n'a jamais rencontré le diable,
ce personnage provocant auquel Luther jeta un encrier au visage. Il
a cru davantage à l'esprit démoniaque. C'est le diable qui, tapi dans
l'ombre de la conscience, s'amuse, pendant que nous dialoguons avec
nous-mêmes, à suggérer toutes sortes de « bonnes raisons », de sophismes
et de mensonges que nous n'arrivons plus à [89]
distinguer de la vérité. Il « joue avec nous comme un chat avec une souris
». A son tour,
Gide semble s'amuser de ce manège. Embusqué derrière les personnages
de ses romans, il observe les tours pendables que leur jouent leurs
instincts secrets. Ce dont il se réjouit, ce n'est pas tant de voir
l'homme dupé par le diable ; c'est d'avoir dupé le diable lui-même,
puisqu'il a surpris son camouflage. « Vous le croyez votre dupe, écrit
La Bruyère. S'il feint de l'être, qui est plus dupe, de lui ou de vous
? » C'est une sorte de jeu de la vérité qui attire Gide : laisser ses
personnages tomber dans les pièges de l'inconscient, pour révéler ensuite
l'illusion dont ils ont été victimes. Gide ouvre
le « journal » de l'austère pasteur Vedel. Qu'y voit-il ? Des pages
entières « de luttes, de supplications, de prières, d'efforts » au sujet
de la résolution de ne plus fumer. « Mon Dieu, écrit Vedel, donnez-moi
la force de secouer le joug de ce honteux esclavage. » Mais que peut
bien signifier ce mot « fumer », puisque Gide sait que le pasteur a
renoncé depuis longtemps au tabac et, de plus, sans difficulté ? Ici
l'auteur sourit d'un air entendu. Il a compris... le mot « fumer » est
mis là pour autre chose... A Neufchâtel,
un dimanche, Gide rencontre les fidèles revenant du temple. « Leurs
pensées, écrit-il, sont blanches et repassées par le sermon qu'ils viennent
d'entendre, bien rangées dans leur tête comme dans une armoire à linge
propre. » Puis il ajoute : « Je voudrais fouiller dans le tiroir d'en
bas. J'en ai la clef. » (67) Gide ne se réjouit jamais tant qu'en
présence de gens sérieux chez qui il découvre soudain un désir insolite,
mal contenu, débordant leur figure sociale. C'est pour lui un spectacle
aussi plaisant que voir, chez un professeur, un bout de chemise mal
rentré rompre avec l'éminente gravité du personnage. Alors, tourné
vers son public, Gide pourrait lui dire, comme Baudelaire ; « Hypocrite
lecteur, mon semblable, mon frère... », [90] pourquoi te draper dans ta dignité ? Vois, nous sommes
tous tourmentés. Ne te récrie pas ! Si tu es sincère, tu te reconnaîtras
en Vincent, en Saül, en Michel, en moi-même.— Tais-toi, me dis-tu, même
si j'ai quelque tare qui me ronge, il ne faut pas crier cela sur les
toits ! — Cher lecteur, il ne faut rien cacher ; moi, je dirai tout.
Assez de vos sales mensonges ! Je dirai tout : ce sera drôle et triste,
vrai en tout cas... Gide pêche
en eau trouble pour pénétrer dans les bas-fonds de l'être. Avec sa clef
diabolique, il va, accompagné de ses personnages, forcer des tiroirs,
ouvrir des correspondances cachetées, soulever des couvercles. Ici,
c'est Bernard qui vole une valise pour lire le « journal » d'Edouard
; là, c'est Julius qui feuillette le carnet intime de Lafcadio, en son
absence ; ailleurs, c'est Sarah qui fouille dans celui de son père.
Si l'auteur se faufile ainsi par des voies dérobées, c'est pour connaître
les secrets du drame humain. Au cours de
cette chasse, nous le voyons à l'affût des moindres gestes, des faits
les plus insignifiants : il sait que les instincts profondément refoulés
ne se trahissent guère que par des tics, des réflexes, des mouvements
imperceptibles ; c'est à ces signes, d'ordinaire inaperçus, qu'il doit
s'attacher pour les débusquer. Ainsi l'observateur sagace découvrira
l'émotion qui étreint un joueur attablé, imperturbable, devant le tapis
vert, uniquement à un très léger tremblement presque, invisible de son
pouce. C'est grâce au petit insigne curieux que porte à sa boutonnière
le petit Georges et parce que celui-ci rougit sans répondre, quand on
l'interroge à ce sujet, qu'Edouard apprendra l'existence d'une association
secrète de collégiens, qui ont été dévoyés par une bande de faux-monnayeurs. L'auteur remonte
des faits apparemment les plus minimes jusqu'à leur cause profonde.
Les individus et les familles prennent toutes sortes de précautions
pour cacher leurs passions secrètes, mais pas plus que les criminels,
ils ne parviennent à en effacer les traces. Ce sont ces indices que
Gide surveille et interprète, comme un détective étudie les empreintes
digitales [91] ou des analyses
de grains de poussière. Dans Isabelle, c'est par une série de
petits recoupements que nous pénétrons peu à peu, avec l'auteur, dans
le honteux secret du château. Les scènes sont savamment graduées jusqu'au
moment où nous découvrons qu'Isabelle est une « fille-mère », que ses
parents ont maudite et qu'ils n'osent plus recevoir chez eux que la
nuit, en cachette.
Cependant ce
n'est pas seulement une curiosité diabolique qui attache Gide à ces
passions louches et occultes. Après tout, se dit-il, sont-elles donc
si affreuses, ces passions ? Puisqu'elles sont en nous, n'ont-elles
pas leur raison d'être ? N'est-ce pas la société qui travaille contre
elle-même en les condamnant et n'y a-t-il pas, parmi elles, des forces
fécondes pour l'individu ? On sait que
des hommes admirés par l'histoire doivent leur grandeur à ces instincts.
Gide a remarqué que des savants, des écrivains, des penseurs ont souffert
d'un déséquilibre intérieur : ce sont justement leurs passions qui ont
permis en eux l'essor de la création. Beaucoup de grands mystiques ont
été des névropathes. Mahomet, Luther, Dostoïevski, des épileptiques.
« Pascal avait son gouffre avec lui se mouvant », (68) «
Nietzsche et Rousseau leur folie. » (69). Evidemment
Gide ne prétend pas que tous les génies .aient été des malades ou des
« anormaux », ni que l'instinct vicié soit par lui-même créateur
; mais que celui-ci entraîne dans la conscience un désordre si insupportable
que, pour le surmonter, certains hommes sont amenés à créer en eux un
ordre nouveau, original et personnel qui donnera naissance à l'œuvre
d'art ou à l'action créatrice. « A l'origine de chaque réforme, écrit
Gide, il y a toujours... un petit mystère physiologique, une anomalie...
un malaise, le malaise du réformateur». (70) [92] Dans
le bien-être, au contraire, la pensée se satisfait de l'état de choses
présent et s'endort.
Si Gide se
sent attiré vers les êtres troubles, c'est qu'il a le sentiment qu'ils
ont plus de valeur que les autres, que leurs désirs rebelles sont susceptibles
d'engendrer les gestes les plus pathétiques. On est sûr, au contraire,
de n'avoir jamais rien à attendre de l'homme qui peut se soumettre,
sans difficulté, aux règles de la politesse, de la morale, de
la religion. C'est pourquoi
Michel préfère, aux enfants « faibles, chétifs et trop sages », dont
s'occupe sa femme, les jeunes vauriens de Biskra, qui aident, par leur
simple présence, à la guérison de sa neurasthénie.
N'y a-t-il
pas cependant, dans ce goût de l'auteur pour les passions scandaleuses,
un sentiment parfois équivoque ? Ne cherche-t-il pas à prendre le contre-pied
de la morale commune ? Quand il paraît s'intéresser à la débauche, quand
il écrit par exemple : « J'ai connu... tous les vices », quand il prend
pour titre d'un livre : L'Immoraliste, ne semble-t-il pas, en
défiant ses hypocrites adversaires, tomber à son tour dans leur panneau
? Rien de plus
enfantin que l'esprit de celui qui tire du plaisir à heurter la loi
générale, puisque son plaisir même prouve qu'il en admet l'existence.
(71) Pour braver avec volupté le vice, il faut être sûr au moins qu'il
existe — en soi. De même le sacrilège qui jouit à la vue d'une hostie
profanée, doit croire non seulement à la présence divine en elle, mais
à un mythe déterminé, considéré comme vérité absolue. Il y a dans toutes
ces attitudes de défi une surprenante confiance dans la réalité de la
chose défiée, ou dans son immédiate antithèse. Si
[93] le
mot athée paraît aujourd'hui désuet et quelque peu puéril, c'est que
l'athée n'oppose pas à la croyance religieuse sa propre conception métaphysique
; il joue le même jeu que son adversaire ; il croit selon les
mêmes règles, au lieu que Dieu est, que Dieu n'est pas. Ainsi quand,
à la joie du bien, est substituée la joie du mal, c'est que bien et
mal sont considérés comme les impératifs d'une même morale. Gide a évité
le plus souvent ces pièges de la naïveté. Aussi lorsqu'il écrit : «
J'ai connu toutes les passions et tous les vices », il s'agit pour lui
des vices de la morale conventionnelle, à laquelle il ne croit pas.
Mais comme il emploie le mot « vice », sans préciser, sa phrase reste
équivoque. En fait Gide
ne déteste pas choquer d'abord le lecteur par une impression de sacrilège,
pour éveiller en quelque sorte son attention ; mais il espère que le
lecteur sera vite détrompé par le contexte et n'en saisira que mieux
sa pensée, qui est toute différente. Aucun de ses
ouvrages n'est plus caractéristique, à cet égard, que L'Immoraliste,
dont le titre est également par lui-même un jeu de mots : Michel
est, en vérité, un être très moral, mais qui pratique une éthique individualiste,
différente de celle du troupeau. Quand il déclare — épisode célèbre
du roman — que le jeune Moktir, un enfant arabe, est devenu son « préféré
» du jour où il l'a vu lui voler une paire de ciseaux, ce n'est pas
parce que le vol est répréhensible, d'après les lois sociales, que
Michel s'est réjoui de voir le petit le voler (ce ne serait là qu'un
sacrilège sans intérêt), mais c'est parce qu'il considère que ce vol
est l'expression, chez l'enfant, d'instincts sauvages et libres, qui
peuvent indiquer déjà chez lui une nature riche de possibilités. (73) Le doute n'est
d'ailleurs pas possible sur la vraie pensée de l'écrivain : quand Bernard
a dérobé la correspondance de ses parents, en soulevant le marbre d'un
guéridon, repensant à son [94] geste, il se demande : « Est-ce que c'était mal à moi de
lire ces lettres ? » C'était peut-être mal par rapport à la morale objective,
mais non au regard de sa conscience, qui éprouvait le besoin
de s'éclairer au sujet de sa famille. Aussi cet examen de conscience
l'a rassuré au point que si vous l'accusez maintenant d'être un « crocheteur »,
il sera sincèrement scandalisé. Comme Lafcadio, comme tous les personnages
de Gide, il reste, quoiqu'il fasse, un être essentiellement moral.
Gide
aime à laisser entendre qu'il heurte la morale, mais bien vite il nous
révèle que s'il n'admet pas celle-ci, il en a cependant une autre. Son
malin plaisir, il est vrai, n'en est pas moins de laisser entendre d'abord
qu'il adhère parfois à ces règles qu'il défie ; de même qu'en pénétrant
dans l'inconscient il se plaît à duper le diable, ici, dans son art,
c'est le lecteur qu'il s'amuse à mystifier. Si ses adversaires
l'ont pris pour une incarnation méphistophélique, ils sont donc tombés
dans son piège. Quand Massis s'épouvante parce que Gide écrit, parlant
d'un personnage de Barrès (74): « Si Racadot n'eût jamais quitté la
Lorraine, il n'eût jamais assassiné ; mais alors, il ne m'intéresserait
plus du tout », il ne voit pas que ce n'est pas tant le crime, en tant
qu'acte interdit, qui intéresse Gide, mais l'état intérieur, les mobiles
et les instincts plus ou moins inconscients qui ont conduit Racadot
à cet assassinat. Gide, par ce langage de feinte, atteint son but :
il parvient à « effarer » son public en lui révélant les sentiments
incertains, obscurs et mouvants de l'être. Au lecteur de prendre conscience
de ses préjugés.
Le sacrilège
devient, pour Gide, un procédé psychologique : une manière de surprendre,
de déconcerter, d' « inquiéter ». Gide s'efforce de communiquer, par
suggestion, le sentiment des profondeurs de l'homme. [95]
CHAPITRE IV
ÊTRE ET PARAÎTRE. — SINCÉRITÉ ET VÉRITÉ
Dédoublé, dupé,
victime de ses propres désirs déguisés, l'homme qui se livre à l'examen
personnel ne pourra-t-il jamais parvenir à la vérité ? Mais avant même
qu'il se demande : — Comment être sincère ? la société lui pose cette
question préalable : — Doit-on l'être ?
C'est là un
vieux problème, mais dont on ne semble guère connaître que l'aspect
mélodramatique, celui que l'on a fréquemment posé au théâtre. Pour Gide la
question n'est pas proprement : doit-on dénoncer les illusions sur lesquelles
vivent nos amis ou nos parents, et par là risquer de détruire leur bonheur
? mais : avons-nous le droit de forcer l'intimité des autres et de résoudre,
à leur place, les difficultés de leur vie morale ? Dès lors la réponse
s'impose : c'est seulement la vérité de sa vie que l'individu
est autorisé à dévoiler. (75) Ainsi l'horrible secret que l’Œdipe
de Gide veut faire entendre au peuple concerne avant tout l'histoire
de sa propre existence : « Un bonheur fait d'erreur et [96] d'ignorance, s'écrie le héros, je n'en veux pas... Pour
moi, je n'ai pas besoin d'être heureux ». Gide est sans doute un
des hommes qui a poussé très loin le besoin de se démasquer, de livrer
ses arrière-pensées ; cependant il s'est toujours efforcé de ne pas
parler des êtres qui lui ont été le plus chers, considérant qu'il ne
pouvait pas attenter à leur quiétude. Ceux qui croient
à la nécessité d'intervenir dans la vie des autres, ce sont surtout
les esprits religieux : les confesseurs, les puritains, par besoin de
prosélytisme, pour sauver des âmes. Dans une admirable petite nouvelle,
Mark Twain nous présente deux vieilles huguenotes, qui obligent une
fillette à confesser à sa mère mourante un insignifiant mensonge qu'elle
lui a fait, épouvantable péché selon leur morale. Tant pis si la mère
peut en mourir ! Mais la petite ne doit pas rester avec son mensonge
sur la conscience. Quelle se presse de l'avouer avant que ne disparaisse
sa mère ; autrement sa faute deviendrait irréparable, indélébile ! Gide a transformé
le principe : — Il faut toujours dire la vérité, en : — Il ne
faut révéler que sa vérité. Il arrive cependant qu'en divulguant
sa vérité l'individu heurte les sentiments de ceux qu'il affectionne.
C'est le cas si émouvant que raconte Oscar Wilde, dans De Profundis,
lorsqu'un de ses camarades d"enfance vient le visiter dans
sa prison et lui dit : — Je ne veux rien croire des calomnies qui ont
couru sur vous pendant votre procès ; vous restez toujours pour moi
l'ancien Wilde que j'estime... Minute d'anxiété pour l'écrivain prisonnier.
Wilde doit-il détromper l'ami au risque de le perdre ? Il n'hésite pas.
Gide non plus, dans des circonstances analogues. Le conflit
qui se présente ici provient du fait que nos parents et nos amis se
« font de nous une image qui ne nous ressemble que fort peu », si bien
que, lorsque nous leur révélons notre être véritable, ils sont consternés.
Mais c'est nous le plus souvent qui avons contribué à leur donner cette
opinion erronée qu'ils se font à notre sujet ; nous n'avons pas su ou
pas voulu nous montrer dès l'abord tels que nous sommes. Il est donc
[97] permis de dire que la question : Doit-on
révéler sa vie à ceux qui nous méjugent ? aboutit à celle-ci : Comment
parvenir à ne pas se faire méjuger ? C'est ainsi que nous revenons au
seul problème : Comment être sincère?
« Oh ! Laura
! s'écrie Bernard, un des plus sympathiques héros de Gide, je voudrais,
tout au long de ma vie, au moindre choc, rendre un son pur, probe, authentique...
» La sincérité apparaît à Gide comme le point de départ de toute vraie
morale, de toute grande entreprise, la vertu même, dit-il sans hésiter,
mais aussi la plus rare. C'est que presque
tous les hommes sonnent faux, sont livrés à de faux sentiments, qui
les empêchent de se comprendre entre eux, de se connaître, de s'aimer.
Voici Passavant, l'incarnation de l'insincérité, le type du « faiseur
». Gide en a fait un homme de lettres, poète d'avant-garde, dépourvu
de scrupule, pillant ses confrères, incapable de faire autre chose que
de réduire la vie à des mots ou à des jeux d'esprit. Mais voici l'homme
ordinaire : c'est Robert, le bourgeois moyen. Lui également ne cesse
de jouer la comédie. Quand il défend les vertus du foyer, la grandeur
de la religion, le patriotisme — et c'est toute sa vie — que fait-il
sinon donner le change, tenir un rôle ? « ... Ces beaux sentiments que
tu exprimes, lui lance sa femme avec haine, je serais folle [selon toi]
de m'inquiéter si tu les éprouves véritablement ! » Les enfants sont-ils
plus sincères ? Gide nous les montre pris davantage encore du besoin
de jactance, de défi, de forfanterie. C'est pour étonner ses camarades
que celui-ci est amené à voler ; c'est en partie par bravade que le
petit Boris se tue. La vanité,
en chaque individu, ouvre un abîme entre l'être et le paraître, entre
son image vraie et celle qu'il prétend donner de lui : « Par un renversement
de l'ordre naturel, écrit Schopenhauer, c'est l'opinion qui semble être
aux hommes la partie réelle de leur existence ; l'autre, ce qui se passe
dans leur propre conscience, ne leur paraît en être que la partie idéale
». Et Nietzsche, à son tour, s'écrie : « Soyez donc un peu honnêtes
[98] avec vous-mêmes ; nous ne sommes pas
au théâtre... où règne le voisin, où l'on devient voisin ».
Mais comment
ne pas mentir, lorsque l'on ne sait même pas que l'on ment ? Le plus
grave, dans l'insincérité, c'est qu'elle est presque toujours inconsciente.
Notre esprit est tellement plein d'idées toutes faites, d'habitudes,
de conventions, de partis-pris, que nous ne nous apercevons même plus
qu'il déforme tout ce qu'il appréhende. Un psychologue (76), qui s'est
livré à une étude des témoignages en justice, a pu constater que les
neuf dixièmes d'entre eux sont erronés, non que les témoins soient nécessairement
de mauvaise foi, mais parce qu'ils n'ont pas su voir, ou entendre correctement
ce qu'ils rapportent. Éveline a l'esprit tellement prévenu contre
Robert que, quoi qu'il dise, la résonance des paroles de Robert dans
son âme, pour elle, reste toujours la même : elle ne peut « plus [l’]
entendre que mentir ». Ces préjugés sont ce que les hommes appellent
leurs convictions : plus elles sont fortes, plus ils se croient sincères
et plus ils sont aveuglés. Le caractère, en se raidissant dans une attitude
figée, prend toutes sortes de faux plis, irréparables, et l'individu
se situe constamment en deçà ou au delà de lui-même. La moralité
ordinaire incite à prendre ces attitudes déformantes, car se passionner
pour un idéal moral, lorsqu'il est contraire à notre nature, nous
entraîne hors de nous-mêmes et nous rend apprêtés, hypocrites ; tâcher
de devenir l'être que nous ne sommes pas faits pour être, c'est se condamner
à le paraître et à ne jamais être. Le devoir dans un milieu
déterminé nous fait une obligation de ressembler à un modèle donné de
vertu, le même pour tous, et que certains ne peuvent atteindre qu'en
passant leur vie contrefaits. Mais les moralistes ne semblent guère
condamner ceux qui affectent d'agir comme l’« honnête
homme » ; ils craignent par-dessus tout celui qui agit selon sa nature,
le naturel. « Tout vous amuse, écrit [99] Fénelon horrifié à un de ses élèves,
tout vous dissipe, tout vous replonge dans le naturel ». Etre
naturel, être soi-même, c'est pourtant là toute la sincérité. Gide
a remarqué, non sans surprise, que cette notion de sincérité, introduite
dans la morale traditionnelle, la ruinait. (77)
Si la sincérité,
c'est être soi-même, comment y atteindre ? Comment saisir nos vrais
sentiments jusque dans l'inconscient ? Est-ce de l'amour,
est-ce de la haine, se demande Gide, qu'éprouve Trousotzki, le héros
de Dostoïevski, pour l'amant de sa femme? (78) Depuis des années, le
couple s'est transformé en trio. Quand l'amant tombe malade, le mari
le soigne comme son propre fils ; mais soudain, au moment où il le croit
endormi, il cherche à lui donner un grand coup de couteau ; aussitôt
après il se met à pleurer et à sangloter. Trousotzki n'était-il pas
sincère, pendant vingt ans, quand il lui prodiguait des démonstrations
d'amitié, et hier encore, quand il le comblait de soins ? Il était parfaitement
sincère, répond Dostoïevski, il l'aimait tout en le haïssant. Seulement
il ne savait pas où cet amour devait le mener : « le baiser et
le coup de couteau, les deux à la fois », c'était l'expression vraie
de son état de conscience. Les sentiments
mouvants et fuyants de notre être profond s'interpénètrent sans cesse,
se confondent comme des gouttes d'eau dans un lac. Chercher à les exprimer
et à les définir avec des mots immobiles, c'est une tâche presque impossible.
Dès lors dans quel langage traduire nos émotions intérieures ? Quel
nom donner à cet extraordinaire mélange émotionnel qui caractérise l'état
d'un Trousotzki ? [100] Ce qui rend
la sincérité plus insaisissable encore, c'est que notre moi, entraîné
dans le temps, est modifié chaque jour, à chaque heure, à chaque minute
dans son incessante évolution. Quand Robert a épousé Éveline, c'est
la jeune fille de vingt ans qu'il aimait en elle. Mais aujourd'hui ce
visage adoré, qui faisait fondre son cœur, a perdu de son éclat ; son
regard, de sa chaleur, et Robert se demande, tout à coup, si c'est bien
toujours Éveline qu'il a devant lui. La morale religieuse qui fait du
mariage un lien indissoluble, suppose, ou veut supposer, que l'amour
ne se modifie jamais. Mais le sentiment vrai hier, ne l'est plus à présent.
A quel moment le prendre, s'il n'est jamais identique à lui-même en
deux instants successifs de la durée ? « Tu dis, déclare Robert à Éveline,
que je ne suis pas celui qui tu avais cru. Mais alors, toi non plus,
tu n'es pas celle que je croyais. Comment veux-tu que l'on sache jamais
si l'on est bien celui que l'on croit être ?» (79) — Ce mot de
sincérité, s'écrie Gide, est « un de ceux qu'il me devient le plus malaisé
de comprendre. » Ce problème irritant, ajoute-t-il, est cependant toute
ma vie. Savoir si je sens ce que je crois sentir ; si je suis moi-même,
ou double, ou triple, ou rien ; si je déborde de ma conscience, ou si
je coïncide avec elle ; s'il reste enfin quelque chose de constant sous
les perpétuelles dégradations de mon corps et de mon âme. C'est là tout
le problème de la personnalité sans cesse modifiée dans le temps et
l'espace, de cette sombre, immense et troublante personnalité, que prolongent
des avenues obscures, tandis que la conscience n'en éclaire qu'un point. Aussi la sincérité
ne sera-t-elle jamais qu'une tendance limite. Tout ce que l'homme peut
espérer, c'est de s'en approcher. Peut-être y atteindra-t-il, dans quelques
moments exceptionnels, dans l’acte libre, ou dans l’acte créateur,
quand le moi et son expression se confondent en une unité vivante
comme, à l'infini, l'asymptote et sa courbe se réunissent. [101]
De cette critique
de la sincérité découle une critique presque analogue de la notion de
la vérité. L'homme, qui
imagine être fait à l'image de Dieu, a cru que sa raison pouvait comprendre
l'univers, expliquer le monde par syllogismes et réduire la réalité
en dogmes. Ah ! qui nous « délivrera des lourdes chaînes de la logique
? s'écrie Gide. Donc est un mot que doit ignorer le poète ».
(80) Très caractéristique
la défiance de Gide pour la logique abstraite, pour les discussions
philosophiques. Il sait que jamais une discussion n'a convaincu personne,
que jamais la lumière n'en a jailli, mais qu'au contraire chacun s'obstine
dans son sens. — N'acculez pas ma raison, dit Gide à ses contradicteurs,
et surtout aux croyants. Je vous laisse le dernier mot. Pourquoi « ergoter
» ? La raison a toujours raison. Donner une réponse à tout prix à tel
grand problème, n'est-ce pas le plus souvent se contenter d'une formule
qui court les rues, d'une formule abstraite, d'une affirmation répétée
« avec violence, persistance et uniformité » pour forcer la conviction.
Si l'on appelle réponse cet escamotage, certes, Gide ne répond
pas. Il ne répond qu'aux problèmes qui sont les siens et qui ont mûri
en lui. Encore s'efforce-t-il « non pour établir la vérité, mais pour
la chercher ». (81) Il n'a pas par nature de goût pour le jeu des idées
générales. Mais il ne
reste pas moins un rationaliste convaincu. Justement parce que la raison
est un remarquable instrument, dans nos mains, nous ne devons pas le
fausser comme font les esprits dogmatiques. Il faut se servir de cet
outil avec patience et prudence. Gide a donné lui-même l'exemple. Son
besoin de dénoncer la mauvaise foi et la tricherie même inconsciente,
son horreur des textes truqués, son désir, dans le roman, de présenter
sous le meilleur jour les thèses qu'il combat, d'exposer [102] parfois la sienne propre en faisant parler
un adversaire, (82) d'apporter le document brut, vivant, non
retouché, toute sa critique est le plus bel hommage qu'il ait pu rendre
à la raison. En dernière
analyse, le rôle de la raison est d'écarter de notre route les méprises
et les pièges, de diminuer nos chances d'erreur. Ce travail exécuté,
la raison a achevé sa tâche. Elle n'est qu'un chemin qui mène dans une
direction donnée. Il y a toujours un moment où il faut quitter le chemin
pour se lancer dans la brousse. Il y a toujours un moment où il faut
dire, comme le Philoctète de Gide : « Je ne sais plus. Je ne sais pas...
» Il n'y a là ni dérobade, ni scepticisme, mais critique de la raison
par elle-même. Si l'œuvre de Gide est avant tout interrogative, c'est
que les problèmes sont mal posés et s'évanouissent dès que la raison
dénonce le sophisme qu'ils renferment. (83) Il faut s'efforcer avant
tout de bien éclairer une question, de placer ses termes sous un nouveau
jour pour que la réponse puisse devenir évidente ; à ce moment, il arrive
que la raison soit dépassée par une sorte d'intuition intellectuelle
; la vérité jaillit d'elle-même et s'impose. Elle vient
des mêmes sources que la sincérité. Elle est clairvoyance, liberté,
création... [103] CHAPITRE V
L ACTE GRATUIT OU L ACTE LIBRE
Lorsque Prométhée
(84) quitta le Caucase et « entre quatre et cinq heures d'automne »,
descendit le boulevard de la Madeleine, « diverses personnalités parisiennes
passèrent à l'envi devant ses yeux. — Où vont-ils, se demandait Prométhée
? et, s'attablant à un café devant un bock, il demanda : Garçon, où
vont-ils ? » Et le garçon
répondit : « Si Monsieur les voyait repasser comme moi tous les jours,
il pourrait tout aussi bien me demander d'où ils viennent. Ça doit être
tout un puisqu'ils repassent tous les jours. Je me dis : puisqu'ils
repassent, c'est qu'ils n'ont pas trouvé... » Ils n'ont pas trouvé leur
personnalité, et c'est parce qu'ils la cherchent, sans la trouver, qu'ils
donnent cette impression de vaine agitation. Chacun de nous
est accompagné d'une conscience personnelle, comme Prométhée de son
aigle. « Un aigle, au fond, vous l'avouerai-je ? un aigle, nous en avons
tous... Mais nous ne le portons pas à Paris... L'aigle gêne... » Quand
Prométhée, toujours attablé à la terrasse, appelle son aigle près de
lui, « un oiseau qui de loin paraît énorme, mais qui n'est, vu de près,
pas du tout si grand que cela, fond comme [104]
un
tourbillon vers le café, brise la devanture » et crève d'un coup d'aile
l'œil d'un consommateur. « Voyez un peu ce qu'il a fait » : dans une
capitale, une conscience est bien encombrante. Il est plus commode de
la vendre ou de l'étouffer. C'est en prenant
conscience de lui que l'homme devient libre et c'est par là qu'il peut
parvenir à la gratuité, comme à une merveilleuse récompense. « J'ai
longtemps pensé, déclare Prométhée, que c'était là ce qui distinguait
l'homme des animaux. Une action gratuite... Comprenez-vous ?... l'acte...
né de soi... donc sans maître ; l'acte libre ; l'acte
autochtone ? » Mais l'effort
qui conduit à la liberté est ordinairement trop pénible et douloureux,
et la lucidité trop effrayante. Si quelques-uns sont enclins à la chercher
quand même, ils sont empêchés par les conditions matérielles de leur
existence. L'homme « est agi » par ses habitudes, son hérédité, ou son
milieu. Le matin en s'éveillant, il pense qu'il doit se rendre au lieu
de son travail. Mais le pense-t-il réellement ? Sa pensée est inconsciente
: c'est un réflexe qui le fait lever. Il s'habille, il sort, il se rend
à l'usine ou au bureau. Y aura-t-il dans sa journée un geste qui ne
soit machinal ? Un instant où, rompant avec ses occupations et ses préoccupations
quotidiennes, il se demandera avant que d'agir : — Pourquoi... oui...
pourquoi ? Une seule minute de conscience par jour serait déjà précieuse... Dans Paludes,
Gide montre les oisifs, — les « hommes de lettres » —, refaire tous
les jours la même chose et ne faire à peu près que cela : « — Qui est
Bernard? C'est celui qu'on voit le jeudi chez Octave. — Qui est Octave?
C'est celui qui reçoit le jeudi Bernard... » « Etre heureux de sa cécité,
croire qu'on y voit clair pour ne pas chercher à y voir », c'est le
pire esclavage. Sous sa forme humoristique, Paludes cache la
détresse qu'inspire la vue d'une humanité moyenne et médiocre, soumise,
résignée au destin.
Mais Gide pense
que l'homme peut échapper à sa gangue. Au moins le laisse-t-il espérer.
A cette humanité grégaire, où chacun cherche à « ressembler aux plus
communs des [105]
hommes », il a opposé quelques merveilleux adolescents, Bernard ou Lafcadio,
qui ne cherchent qu'à ressembler à eux-mêmes. A vingt ans,
le corps et l'âme ne sont pas encore fixés par les habitudes et répondent
à tous les appels. Que Lafcadio escalade les murs d'une maison incendiée
pour sauver un enfant, ou qu'il fasse, en montagne, simplement de la
marche à pied, ses gestes restent toujours naturels ; c'est un même
élan, la même aisance joyeuse qui les inspirent. Lafcadio n'a pas été
soumis à l'éducation traditionnelle de la famille, ni à la routine d'une
école ; on lui a enseigné à affirmer son tempérament, à suivre sa pente... Cela ne suffit
pas pour atteindre à la liberté ; il faut « suivre sa pente... mais
en montant ». Il faut savoir sacrifier certains désirs, certaines tentations,
à la loi profonde de l'être. Des appels, parfois très puissants, isolés
et presque indépendants du moi, distraient l'individu et le détournent
de lui-même : quand Lafcadio s'est abandonné à un mouvement de colère
ou de vanité, il s'empare d'un petit canif « et, à travers la poche
de sa culotte, il l'enfonce droit dans la cuisse. (85) Par les punitions
qu'il s'inflige, il soumet son orgueil et sa timidité, ses sentiments
raidis, cachés et détournés à la lumière de sa conscience, où ils se
fondent en un tout unique ; il a appris à dompter en liberté ses instincts
qu'il a fait sortir de leur caverne ; il a pris possession de lui-même
(exactement, il possède sa personnalité, il la tient en main). Désormais,
il est prêt à agir... Si je cherchais
à définir l'acte libre, je dirais que c'est l'acte qu'on accomplit avec
toute sa personnalité, tout son contenu, avec le conscient
et l'inconscient, le passé et le présent, le corps et l'esprit ; c'est
l'acte qui met fin à notre dualité, qui nous réconcilie avec nous-mêmes.
Les grincements de notre vie [106] intérieure ont cessé : l'acte et l'acteur semblent coïncider
enfin. L'acte libre représente véritablement l'individu comme l'œuvre
d'art, l'artiste.
Voici Lafcadio
en chemin de fer : il voyage seul dans un wagon avec Amédée Fleurissoire,
un inconnu pour lui. Lafcadio se sent parfaitement dispos, et il songe
: — Pourquoi ne pas jeter hors du train, comme pour s'amuser et sans
raison plausible, ce triste bonhomme, affreux et boutonneux, qui,
debout devant la portière, agrafe péniblement son faux col dur comme
du carton ? « Si je puis compter jusqu'à douze sans me presser avant
de voir dans la campagne quelque feu », le tapir aura la vie sauve.
Il compte : Une, deux, trois... Dix ! Un feu ! Une poussée fait basculer
hors du train Fleurissoire, qui est tué. Tel est l' « acte gratuit »
de Lafcadio. Mais est-il
gratuit en réalité ? L'exemple de Gide est-il bien choisi ? Sans doute
cet acte est absurde et l'absurdité est effectivement un des caractères
fréquents de l'acte libre. Mais l’est-elle nécessairement ? « Que si
quelque romancier, écrit Bergson, déchirant la toile habilement tissée
de notre moi conventionnel, nous montre sous [la] logique apparente,
une absurdité fondamentale », ce romancier nous aura fait soupçonner
la nature extraordinaire et la richesse de notre moi profond. Gide montre
l'absurdité de l'acte, mais fait-il par là sentir l'extraordinaire richesse
intérieure de son personnage ? Fait-il entrevoir chez celui-ci une logique
des sentiments toute différente de la logique formelle ? « Le baiser
et le coup de couteau, écrit Dostoïevski, c'était [pour Trousotzki]
la solution tout à fait logique », c'est-à-dire la solution de sa logique
affective : un mélange contradictoire d'images au sein de sa conscience,
qui donne à Trousotzki une réalité hallucinante. Est-ce le cas de Lafcadio
? Gide nous dit qu'en le créant, il a créé « un être d'inconséquence
». Mais d'une inconséquence toute formelle. Nous ne voyons pas les dessous
psychologiques de son acte. Son acte est inconséquent simplement parce
qu'il est immotivé. [107] Immotivé ?
C'est bien un autre caractère de l'acte gratuit. Dans l'acte libre,
écrit Bergson, nous cherchons parfois « à savoir en vertu de quelle
raison nous nous sommes décidés et nous trouvons que nous nous sommes
décidés sans raison (peut-être même contre toute raison). Mais c'est
précisément dans certains cas la meilleure des raisons ». Et
Gide : « [La] raison [de Lafcadio] de commettre le crime, c'est précisément
de le commettre sans raisons ». Encore faut-il
faire ici une distinction fondamentale. Si le mobile paraît absent dans
l'acte libre, c'est que l'individu n'a pas agi sous l'influence
d'un désir particulier (désir de gain, jalousie, colère ou peur) ; de
ces désirs isolés, il s'est libéré. Le vrai mobile de son acte, c'est
donc sa personnalité tout entière. C'est en ce sens que nous
déclarons que l'acte n'a pas de cause, c'est-à-dire pas de cause
particulière. Lorsqu'on écrit un livre avec tout son être, ce n'est
ni le désir de s'enrichir, ni la goût des honneurs, ni l'envie d'étonner
ses contemporains qui est la cause de cet acte. On écrit ce livre sans
raisons, parce qu'il n'a pas d'autre raison que d'exprimer la personnalité
de l'auteur, de le représenter. Mais il arrive
que dans l'acte le moins libre, le mobile nous échappe également
; il s'agit alors d'un mobile d'une autre nature, d'un mobile particulier.
Ainsi Gide a étudié le cas d'un nommé Redureau, un tout jeune adolescent,
qui, en 1912, a assassiné sept personnes apparemment sans cause.
En réalité, l'acte avait bien des causes, mais qu'on ne découvrait
pas parce que l'effet (le septuple assassinat) semblait trop disproportionné
à ces causes. (86) Plus généralement
il y a des actes commis sous l'effet d'un sentiment violent qui surgit
de l'inconscient, d'une obsession si soudaine et tellement irrésistible
que nous croyons agir librement alors que nous agissons, au contraire,
comme par suggestion [108] hypnotique. Cette similitude est bien
troublante et rend l'acte libre bien difficile à reconnaître. Ainsi
les actes les plus déterminés sont parfois les plus trompeurs : ils
imitent le caractère spontané de l'acte libre ; ils sont, comme lui,
inconséquents et sans cause apparente, et cependant ils représentent
son contraire. Le crime de
Lafcadio n'appartient-il pas à cette dernière catégorie ? Lafcadio n'a-t-il
pas été poussé à l'action par une sorte d'obsession inconsciente et
isolée dans son moi : par l'irritation que peut provoquer, chez un être
jeune et de bonne humeur, la vue pénible d'un homme laid et maladroit ?
(87) Cependant,
répond Gide, le crime de Lafcadio est « désintéressé ». Mais un acte
accompli sous l'effet d'une obsession inconsciente peut-il être désintéressé
? Peut-on d'ailleurs prétendre que l'acte gratuit est, en général, désintéressé
? (88) Si Lafcadio avait agi librement, c'est-à-dire avec toute sa
conscience, il y aurait eu sans doute en lui un naturel instinct, une
sympathie humaine qui l'aurait empêché de tuer. C'est parce que ces
tendances semblent momentanément endormies, parce qu'elles ne participent
pas à son action qu'il jette Fleurissoire par la portière. « La plupart
des crimes, écrit Valéry, étant des actes de somnambulisme, la morale
consisterait à réveiller à temps le dormeur ».
Pourtant Gide
dépeint Lafcadio parfaitement maître de lui. Est-il possible que de cette possession
de soi sorte un acte qui ait les caractères d'une brusque impulsion ? C'est ici qu'il
y a [109]
invraisemblance,
contradiction psychologique. Mais l'acte de Lafcadio n'est qu'un acte
hypothétique, qu'une farce intellectuelle, qu'un paradoxe saugrenu,
quoique significatif. Il est donc difficile de parler d'invraisemblance
à propos de livres comme Les Caves du Vatican ou Le Prométhée
mal enchaîné, qui sont, de l'aveu même de l'auteur, avant tout des
« soties ». En fait, Gide a souvent renié la paternité de l'expression
: « acte gratuit », ou tout au moins ne l'a considéré que comme une
gageure d'écrivain. (89) Mais plus tard, quand les surréalistes
l'ont reprise à leur compte et lui ont donné de l'importance, il a été
amusé et satisfait, et leur a témoigné de la complaisance. L'acte gratuit
de Lafcadio est alors devenu le symbole de la désinvolture, un défi
à la raison, aux bonnes mœurs, le type de l'acte scandaleux simplement
parce qu'il est absurde et immotivé, un acte d'humour sur un fond de
décor tendre et aimable, car Lafcadio reste, constamment et quoi qu'il
fasse, un jeune homme très convenable.
Si, dans Les
Caves du Vatican, l'exemple de l'acte gratuit est discutable c'est-à-dire
sans véritable signification psychologique, Gide n'en a pas moins très
justement décrit, avant l'acte, la méthode qui mène à la conscience
de soi, et, après l'acte, les conditions de l'état de gratuité. Un homme libre
dépasse la morale de son milieu : il se place, pour ainsi dire,
au-dessus d'elle. C'est là un des plus passionnants, mais aussi un des
plus mystérieux caractères de la liberté : l'intelligence ne peut pas
la comprendre. Tous les raisonnements sur la liberté semblent conduire
la raison au déterminisme. (90) [110] En réalité,
l'acte libre est inintelligible en soi et nous ne pouvons qu'en prendre
conscience ; il sort de nous comme la plante de la graine, le fruit
de la fleur : comme tout ce qui est proprement vivant, on ne peut que
le vivre. Des philosophes individualistes qui ont défendu l'idée de
liberté, pour la démontrer, n'ont pu que réfuter les thèses déterministes,
puis, le terrain déblayé, nous demander de rentrer en nous-mêmes et
de nous rappeler s'il y a eu des moments de notre existence où nous
nous sommes décidés conformément à toutes nos aspirations. Je suis donc
seul à pouvoir me rendre compte si j 'ai agi librement ou non, seul
à pouvoir apprécier ma responsabilité. Sans doute aussi longtemps que
je reste soumis à la chaîne des effets et des causes, la société a prise
sur moi (c'est d'ailleurs à ces moments-là qu'elle m'accordera le bénéfice
des circonstances atténuantes) ; mais si j'atteignais la liberté, elle
n'aurait plus à juger mon acte, puisque les mobiles et les intentions
de cet acte deviendraient pour elle inintelligibles ; elle serait ainsi
arrêtée par le non-sens. « Une action gratuite, s'écrie le Miglionnaire,
il n'y a rien de plus démoralisant !» Et Gide ajoute : « Je ne
parlerai pas de la moralité publique parce qu'il n'y en a pas ». La contradiction
entre l'acte libre et la morale commune [111] est plus frappante encore, considérée
du point de vue du Miglionnaire, qui, dans le Prométhée, est
« le bon Dieu ». Puisque Dieu sait tout, il prévoit l'avenir, il sait
d'avance ce que feront les hommes ; dès lors comment ceux-ci pourraient-ils
agir librement, être responsables de leurs actions ? C'est un très vieux
et très banal problème. Depuis des siècles, théologiens et philosophes
se sont heurtés à ce casse-tête : « Ce que j'ai fait, déclare l'Œdipe
de Gide (son meurtre et son inceste) je ne pouvais donc pas ne pas le
faire ». Ainsi Œdipe se révolte contre le prêtre Tirésias, qui lui demande
de se repentir d'un crime que les Dieux ont prédit et jugé nécessaire.
« Très lâche trahison de Dieu, s'écrie-t-il, tu ne me parais pas tolérable...
» Non, Œdipe ne servira pas un Dieu qui semble pousser l'humanité dans
la voie du mal... Lorsque les hommes raisonnent sur la liberté, ils
croient ne pas pouvoir agir autrement que Dieu a décidé. Cependant,
— malgré tous les arguments d'une logique trompeuse sur le destin, la
fatalité ou la nécessité, — la liberté s'impose à la conscience, par
un appel irrésistible. Mais mon intuition
ne coïncide presque jamais avec celle d'autrui. Ni le moraliste, ni
le juge, (91) ni le prêtre ne peuvent affirmer la responsabilité d'un
acte qui serait libre : c'est en ce sens que l'individu à la limite
échappe aux lois.
Ce
n'est pas là seulement une image. Par l'action gratuite, l'individu
se dégage de son enveloppe sociale, de sa respectabilité, de sa livrée... En jetant par
la portière le pauvre Amédée Fleurissoire, il semble que c'est vraiment
toute la morale conventionnelle que le jeune et libre Lafcadio envoie
promener, que l'esprit de légèreté triomphe de l'esprit de lourdeur,
que Gide lui-même s'est débarrassé de tout son puritanisme. En agissant,
Lafcadio a [112] purifié sa conscience ; il renaît plus
jeune, plus heureux, affranchi. « O vertigineuse aventure ! O périlleuse
volupté ! » « D'où que
vienne le vent désormais, s'écrie-t-il, celui qui soufflera sera le
bon. » Il lui semble qu'il peut agir dans tous les sens. Cela ne signifie
pas qu'il fera n'importe quoi, mais qu'il est adapté aux circonstances
les plus imprévues de la vie. De même lorsqu'il prend un dé pour
se décider, il ne se conforme pas au hasard, car il fait souvent le
contraire de ce que le dé lui répond, afin d'agir toujours selon sa
loi ; le dé l'aide simplement à ne pas tergiverser. Entre la pensée
et l'action, l'imagination et le fait, la plupart des hommes délibèrent,
discutent, ergotent — et perdent ainsi le meilleur d'eux-mêmes. Sans
doute quand un homme n'est pas préparé à une action inopinée, agir spontanément
serait inconsidéré. Mais dans l'état de gratuité, l'individu est toujours
prêt à tout, prêt à tous les risques. Rien ne l'effraie : il sait que
les conséquences de l'action sont presque infinies, qu'elle engage l'être
dans une aventure immense, terrible et imprévisible... et qu'il n'a
pourtant « pas plus le droit de reprendre son coup qu'aux échecs ».
Un être comme Lafcadio ne recule pas au moment d'agir ; il « passe outre
» ; il fait un saut. Cet état de
disponibilité lui donne une assurance telle que tout lui réussit de
ce qu'il entreprend : l'homme ordinaire parle de sa « chance », mais
la chance n'est que la faculté de ne laisser échapper aucune occasion
propice d'agir.
Dès lors l'action
libre devient un jeu. Si l'enfant donne l'image de la gratuité, ce n'est
pas parce qu'il est pur moralement (cet âge est, au contraire,
« sans pitié », plein de ruse et de vanité), mais c'est bien parce qu'il
joue, parce qu'il parait libre. Si les enfants aident
Michel à guérir, c'est qu'ils représentent pour lui cette liberté. Et
si à tous, il leur préfère Moktir, c'est parce que les ciseaux que vole
le petit représentent un autre acte gratuit... Ces ciseaux rouillés
et sans valeur, Moktir n'avait aucune raison de les voler, sinon par
[113] goût du jeu.
De même Lafcadio, qui est aussi presque un enfant, s'est exercé à de
« menus larcins », non pour s'approprier des objets, mais pour le plaisir
de les « escamoter », par goût de l'habileté. Cependant ne
nous trompons pas. L'enfant n'est que l'image de la liberté,
il ne se domine pas et constamment retombe en esclavage : il pleure,
ou il se désole, il est pris de peur ou de désir. La liberté est chez
lui plutôt un état apparent, fragile et instable, parce qu'elle n'a
pas été obtenue par une lente et persévérante prise de conscience. Le jeu lui-même
exige un apprentissage. Ce n'est qu'après un long entraînement que le
plongeur ou le sauteur décrivent avec naturel et aisance leur trajectoire
dans l'espace. Agir pour la joie d'agir, de s'exprimer, d'être, ne veut
pas dire se livrer à des gestes quelconques, mais agir selon sa nature,
ce qui ne peut être obtenu que par un pénible et douloureux effort. « ... Si vous
ne repaissez pas avec amour votre aigle, explique Prométhée, il restera
gris, misérable... il faut se dévouer à son aigle... l'aimer pour qu'il
devienne beau... » A l'origine, l'aigle de Prométhée « était gris, laid,
rabougri, rechigné, résigné, misérable... » et Prométhée pleura de pitié
sur son aigle... « Oiseau fidèle, lui dit-il, qu'as-tu ? — J'ai faim,
dit l'aigle. — Mange », dit Prométhée en découvrant son foie. L'oiseau
mangea. « Tu me fais mal », dit Prométhée. Le nourrissant pourtant chaque
jour davantage de lui-même, Prométhée vit bientôt l'aigle cesser de
raser terre et apprendre à voler. « Un jour nous partirons, dit l'aigle.
— Vrai ? s'écria Prométhée. — Car je suis devenu très fort ; toi, maigre
; et je puis t'emporter. — Aigle, mon aigle... emporte-moi. Et l'aigle
enleva Prométhée... » Notre personnalité
est notre raison d'être, mais à condition que nous la sacrifiions à
nous-mêmes. La création est à ce prix, et la liberté. « Je n'aime pas
les hommes, déclare Prométhée, j'aime ce qui les dévore. » C'est là
le sens d'une morale individualiste. [114] CHAPITRE VI
le rôle de l'art
et l'art de gide
: son style
Si la liberté
entr'ouvre une porte sur la vie merveilleuse, elle paraît imposer à
la raison la nécessité du choix. A chaque instant de la durée, nous
ne pouvons agir qu'une fois. Toutes les virtualités du moi s'enfournent
à un moment donné dans une seule forme d'action, et qui ne se
répétera jamais. — « Que tout ce qui [en moi] peut être, soit !... »,
s'écrie Lafcadio. Hélas, ce tout va se réduire à un. L'acte est unique.
Mais notre esprit, se plaçant avant ou après l'acte, imagine
ses mille autres formes possibles et les regrette... « Choisir,
écrit Gide, m'apparaissait non pas tant élire que repousser ce que je
n'élisais pas... Je ne faisais jamais que ceci ou cela.
(92) Si je faisais ceci, cela m'en devenait aussitôt regrettable...
Je comprenais épouvantablement l'étroitesse des heures... » Cette nécessité
de l'option n'est jamais plus douloureuse que dans l'adolescence. Le
jeune Proust, placé devant la grappe des jeunes filles en fleurs, désirait
les posséder toutes à la fois et ne savait laquelle élire. A vingt ans,
Gide se désolait de ne pouvoir entreprendre toutes les études dans le
même temps. [115] C'est ici que
l'art intervient : les formes de vie auxquelles nous sommes obligés
de renoncer, nous pouvons les vivre néanmoins. — Je parle, écrit Gide
dans Les Nourritures terrestres, « de pays que je n'ai point
vus, de parfums que je n'ai point sentis, d'actions que je n'ai pas
commises... » Gide vient de découvrir l'Algérie, mais ce pays n'est
qu'un de ceux qu'il aurait voulu connaître. Alors il écrit son
livre : Naples, Malte, Grenade, Damas, Biskra, le Pérou, le voici partout
au même moment. La poésie lui accorde le don d'ubiquité.
Alors la vie
imaginaire l'emporte sur l'autre. Sous l'influence du symbolisme et
de ses scrupules religieux, Gide en est arrivé, dans sa jeunesse, à
préférer le possible au réel. De là le reproche de la critique : Gide
n'est qu'un spectateur. « Ce qu'on fait, écrivait-il à vingt ans dans
son Journal, n'a aucune importance. Ce qu'on peut faire vaut
mieux que ce qu'on fait. » L'état de disponibilité qui précède immédiatement
l'acte, le moment où nous croyons qu'il pourra revêtir encore mille
aspects imprévus, ce moment lui paraissait si beau, si exaltant qu'il
aurait voulu le prolonger indéfiniment. « O instant, ne t'épuise pas...
» dit Faust, « O temps, suspends ton vol... » dit Lamartine. Mais l'homme
vit dans le temps, qui n'a qu'une dimension et qui ne s'arrête pas de
couler. Le devoir est donc d'agir. C'est ce que Gide a également affirmé
à mesure qu'il est entré davantage dans la vie. « Il faut choisir...
», déclare déjà L'Immoraliste et dans Les Nourritures
terrestres, il écrit : « Ce sont les actes qui font la splendeur
de l'homme... » En vieillissant, Gide a cherché à ne se dérober ni à
l'action, ni aux réponses.
Néanmoins s'il
apparaît souvent, dans ses romans, comme une sorte de « voyeur », qui
suit avec une curiosité passionnée les résultats des expériences qu'il
a tentées sur ses personnages, c'est qu'en opérant sur leur destinée,
il se débarrasse de ses propres tentations, de ses remords. L'art joue
avant tout pour lui un rôle moral. Il lui permet par substitution [116] de passer outre.
Nos livres, écrit Gide dans la Préface à La Tentative Amoureuse,
auront été « le souhait d'autres vies à jamais défendues ».
Et c'est ce
qui explique son esthétique : Gide déclare que plus les hommes peuvent
satisfaire leurs passions dans la vie, plus les passions dans
l'art sont bridées par des règles formelles. « Qu'on nous redonne
la liberté des mœurs, dit-il, et la contrainte de l'art suivra. » Il
parle notamment de la Renaissance, période de vie libre et luxuriante,
où Shakespeare, Ronsard, Pétrarque, Michel-Ange usaient si fréquemment
de la forme stricte du sonnet. Mais l'exemple
ne paraît pas probant. L'art de Shakespeare et de Michel-Ange, dans
leurs œuvres principales, n'est-il pas déchaîné et romantique ? C'est
plutôt la contrainte des mœurs qui engendre la contrainte de l'art ;
c'est la rigidité de la tradition qui donne naissance aux formes strictes.
Les écrivains n'ont jamais gardé autant de retenue qu'au conventionnel
XVIIe siècle. Gide en convient d'ailleurs, mais dans d'autres
études, qui paraissent contredire les premières. Ce qu'il prétend
alors, c'est que l'hypocrisie sociale, en entraînant celle de l'art,
favorise cet art. Peu importe, dit-il, que la société et l'artiste
soient soumis l'un et l'autre à une religion commune, même sévère,
à une morale unique, même étroite. L'essentiel, c'est que la société
donne naissance à un petit groupe de gens cultivés soumis tous
au même idéal : l'artiste qui appartient également à ce groupe
cherche les sources de son art dans un fond commun de sentiments et
d'idées ; il sait pour qui il travaille et il crée des œuvres qui ont
un style. Tel était le cas chez les Grecs et aux grands siècles classiques.
Jamais l'œuvre d'art n'a connu, déclare Gide, de meilleures conditions
d'éclosion qu'à ces grandes époques de l'histoire. Aujourd'hui,
le public est hétérogène, et venu de partout ; il n'a en commun ni culture,
ni goûts, ni devoirs. Aussi l'écrivain est obligé de rompre avec
son temps : on le voit tantôt s'isoler et « flatter idéalement » dans
l'avenir un groupe de [117] lecteurs inconnus ; tantôt s'adresser
au hasard à la foule ; dans les deux cas, il risque de se perdre. Sans doute
il est exact qu'aux époques d'anarchie, de révolution sociale, l'art
ne fleurit pas, car il lui faut une société où règne un certain ordre.
Au début du XXe siècle, Gide ne voit de public ni dans la
bourgeoisie décadente, ni dans le prolétariat encore inéduqué. Je suis
surpris cependant qu'il se tourne vers l'ordre du passé et qu'il le
regrette avec nostalgie. Il est vrai
que presque toutes les considérations esthétiques de Gide ont été écrites
par lui dans sa jeunesse. Tandis que dans le domaine moral, il déniait
déjà à la bourgeoisie le droit de se considérer comme l'élite, il a
longtemps regretté l'absence, dans le domaine artistique, d'une sorte
de caste d' « honnêtes gens » : bourgeois ou aristocrates. Son attachement
au génie français, pondéré, mesuré, raisonnable, (93) aux écrivains
du grand siècle, son amour de la forme traditionnelle, semblent avoir
incliné ici vers un retour en arrière cet écrivain, qui a donné par
ailleurs l'exemple d'un « esprit non prévenu ».
C'est que Gide
est par essence, si j'ose dire, un classique. « L'art comporte une tempérance,
écrit-il, et répugne à l'énormité ». Au milieu de l'uniforme forêt du
Congo, il se réfugie avec délice dans la lecture de La Fontaine. Les
contours arrêtés du style, les lois strictes, la contrainte en art lui
sont nécessaires. « Le grand artiste, écrit-il, est celui qu'exalte
la gêne, à qui l'obstacle sert de tremplin ». Effectivement un Valéry
ou un Edgar Poe prétendent avoir trouvé leur inspiration dans la difficulté
même de la forme. Mais si des règles toutes données par la tradition
ont servi certains tempéraments, elles ont desservi certains autres.
Les seules règles défendables sont celles que l'artiste s'impose à lui-même
et qui peuvent être, entre autres, celles de la tradition librement
acceptée. Il est curieux [118] que Gide, qui a fait preuve de tant d'individualisme
en morale, ait été incité, en esthétique, à généraliser les observations
valables seulement pour son cas personnel.
Son esthétique
étroite ne l'a cependant pas empêché d'être un des critiques de notre
temps : critique d'autant plus remarquable qu'il a su comprendre des
génies contraires à lui-même, des génies précisément énormes, tels
que Shakespeare, William Blake — ou Dostoïevski. Si, parmi les écrivains
de son époque, il s'est senti secrètement attiré par un Moréas et la
« beauté » de ses Stances ou par un Signoret, il n'en a pas moins
découvert Claudel, Péguy, Proust...
C'est que Gide,
tout en voulant rester un classique, s'est toujours méfié de tous les
faux classicismes, simples expressions de la raison claire. Dès le début
de sa vie littéraire, dans ses polémiques avec les disciples de Moréas,
Maurras et Clouard, il s'est expliqué : le néo-classicisme, dit-il,
ne fait appel qu'aux « parties les plus superficielles... du moi »,
qu'aux sentiments tout faits, étiquetés et extérieurs à nous-mêmes.
L'exemple d'Anatole France prouve à quelle pauvreté de tempérament est
due son apparente perfection. Si à une époque moins complexe que la
nôtre, on pouvait se contenter de la culture de « terrains maigres »,
aujourd'hui, dans une littérature qui a déjà traversé le romantisme,
l'écrivain, pour émouvoir, doit creuser dans le fond de la personnalité,
les « régions basses, sauvages et fiévreuses », que l'art a pour rôle
précisément d’ordonner. Sans doute elles sont plus rebelles,
mais « sur quoi nos disciplines s'extérioriseraient-elles sinon sur
ce qui leur regimbe ? » « O terrains d'alluvions ! Terres nouvelles,
difficiles, dangereuses, mais fécondes infiniment ! » Ce sont elles
qu'il faut soumettre à la contrainte de la forme pour obtenir les œuvres
véritablement classiques de notre siècle. Ainsi Gide définit, en même
temps que l'art de son temps, les caractères de son art propre, et particulièrement
de son style. Le génie de Gide est effectivement dans sa forme, qui
[119] enferme
et domine la passion. Forme qui tend tout entière, comme il dit lui-même,
au classicisme, c'est-à-dire à la litote : « l’art d'exprimer le plus
en disant le moins ». De la concision même de la phrase découlent, par
suggestion, ses prolongements. Mais la suggestion
n'opère que si l'auteur a su d'abord se débarrasser de toute rhétorique
et de toute préciosité. Gide a lutté contre ces deux tentations. A la
première, il a échappé facilement et, dès Les Cahiers d'André Walter,
il a dénoncé l'emphase, « le mot plus gros que la pensée ». La préciosité
par contre lui a été plus dangereuse. C'est que le symbolisme cédait
à cette tendance par ses recherches du musical et de l'indicible. Aujourd'hui
le style dit moderne tombe dans le même défaut par l'abus des images-surprises.
(94) L'effort de Gide a tendu à ne garder de la préciosité que ce qui
apporte un surcroît de précision : certaines étrangetés apparentes
proviennent chez lui de mots pris dans leur sens étymologique. Ses archaïsmes,
ses constructions elliptiques inaccoutumées n'ont d'autre but que de
rompre l'élan d'une période et de la réduire au minimum de mots. C'est ainsi
que le style un peu guindé du début a pris rapidement le ton ferme du
récit en prose, qui va droit au but. Les mots, encore estompés et abstraits
dans Les Cahiers d'André Walter évoquent, déjà dans Les Nourritures
terrestres, des sensations précises, des ciels, des villes, des
pays. Dans une de ses dernières œuvres, Œdipe, il ne recule pas
devant la formule familière ou crue, si elle est nécessaire. Dans le
Voyage au Congo, il ne craint pas le lieu commun et parle des
défauts d'un ami, de la beauté d'une femme, du bonheur
d'aimer. « Devenir banal », écrit-il, c'est « devenir le plus humain
possible », c'est-à-dire désencombré des éléments redondants qui faussent
l'expression de la personnalité. Dès lors, avec
une phrase toute claire et pure, il pénètre dans les sombres et équivoques
profondeurs du moi. Une phrase [120] toute d'innocence ramène dans son filet les plus troubles
sentiments. De son remarquable dénuement se dégage une intense ferveur
; de son économie, l'émotion. L'émotion grandit, mais la syntaxe la
maintient dans le cadre du style. C'est ce contraste, cette fluidité,
cette blancheur inquiétante qui font l'écriture de Gide. Il y a sans
doute d'autres styles classiques, plus directs, ou plus compliqués,
le style d'un Pascal ou le style d'un Saint-Simon. Mais sous la « banalité
» apparente de sa forme, Gide s'est introduit en entier, sans forcer
le ton, sans l'abaisser, en restant dans la juste note, et c'est ce
qui fait sa valeur. Il peut à présent
se laisser écrire et abandonner ses livres à leur destin. Il a atteint
le naturel. Pas de gonflement ; pas d'apprêt. Dire sans détour ce qu'il
faut dire. « Tout est simple et tout vient à point. Il est lui-même.
» [121] TROISIEME PARTIE : ASPECT DE SA MORALE
CHAPITRE PREMIER
PREMIER ASPECT
DE LA MORALE INDIVIDUALISTE ou l'homme
a la recherche de lui-même
« Qu'est-ce
qui l'attirait donc a dehors ? — ... Rien... Moi-même. » Le Retour de l'Enfant Prodigue.
C'est en découvrant
certaines lois de la vie de la conscience que Gide a été amené à formuler
des règles de conduite. C'est en partant de l'homme, de sa nature, égoïste
et altruiste, individuelle et sociale que Gide a pris
des positions morales. Sa morale ne
se présente pas sous l'aspect d'un système coordonné. Elle est une œuvre
à laquelle il a travaillé tout au long de sa vie. En évolution constante,
contradictoire d'apparence, elle semble aller tout entière dans un sens,
puis, tout à coup, part dans la direction opposée : de ces oscillations
mêmes se dégage cependant une ligne générale. Il ne s'agit
pas de retracer l'historique de son évolution, mais d'expliquer comment,
de l'individualisme égocentrique, il a incliné vers la morale évangélique
du don de soi, puis comment ces deux aspects de sa pensée, après s'être
heurtés en lui, se [123] sont réconciliés en un tout qui est pour l'auteur le véritable
individualisme.
C'est vers
quinze ans que l'adolescent, au moins celui qui n'est pas dénué de toute
vie intérieure, pense avec le plus d'acuité à sa situation sur la terre.
C'est l'âge où il sent sa solitude au milieu de sa famille, qui, elle,
a résolu depuis longtemps les grands problèmes de la vie. S'il interroge
les gens sérieux, il a l'impression de les troubler ; les réponses
sont si faibles qu'il s'étonne. Son doute s'accroît... Il se demande
alors pourquoi on lui a enseigné des principes religieux et moraux qui
chancellent dès l'éveil de la raison, pourquoi il est amené à défaire,
point par point, le réseau d'arguments dont on l'a enveloppé depuis
ses premières années. Pour se dégager de la religion, il faudra un long
et pénible travail. Dès le jour
où il a commencé à tenir son « Journal », André Walter se débat : comment
les dévots, écrit-il, ne comprennent-ils pas ces « impossibilités »
de croire ? « Ils s'imaginent qu'il suffit de vouloir !... Et le plus
admirable, c'est qu'ils pensent croire avec leur raison. » Aussi est-il
interdit d'examiner les dogmes, qui ont été rendus sacrés dans ce but.
Si l'un chancelle, dit-on, tout l'édifice tombe, et c'est la catastrophe.
Naturellement superstitieux, l'enfant cherche à sauver au moins l'existence
de Dieu, dont il passe et repasse successivement dans son esprit les
preuves traditionnelles. Une à une, il les voit s'évanouir. Plus tard,
Gide fera une « ronde » qui se chante, (95) mais à présent, il s'effraie
encore de sa propre pensée...
Cependant lorsque
s'éveille la sensualité de l'adolescent, tout l'édifice de sa croyance
s'écroule. Épreuve terrible que celle de la sensualité pour la religion,
qui prétend justement la discipliner. [124] Généralement les hommes cessent
de se confesser du jour où ils se livrent à la vie sexuelle. C'est alors
que la plupart d'entre eux se détachent insensiblement de leur croyance
et acceptent, pour le reste de leur vie, un compromis sur lequel ils
éviteront plus ou moins consciemment, mais systématiquement, de réfléchir. Lorsque l'adolescent
a été élevé dans un milieu traditionnel et fermé, il ne rejette pas
les principes sans que son esprit soit bouleversé... La chambre pleine
de livres, où se sont écoulées ses années studieuses, soudain l'étouffe.
Au dehors s'ouvre l'inconnu, la liberté, d'infinies perspectives. Il
s'émancipe. C'est la révolte : instant de joie et d'orgueil où il se
croit plus fort que la société, se figure que tous les hommes sont dupes
et esclaves de préjugés, et qu'il s'est libéré, lui, lui seul. L'élan
de son enthousiasme balaie la contrainte, les petites lois, la morale
conventionnelle. Les freins sont rompus. J'ai fait « table rase », écrit
Gide. « J'ai tout balayé... je me dresse nu sur la terre vierge avec
le ciel à repeupler. » En face d'un
Dieu qui l'a toujours tenu en tutelle, l'individu redresse la tête et
se déclare majeur. C'est le pire des crimes, le crime de l'orgueil,
car le Dieu chrétien exige de ses créatures la constante humilité. Humilier
son intelligence et son corps, c'est même pour certains grands croyants
toute la religion. Aussi, formidable fut l'audace de ces héros qui,
depuis Job et Prométhée jusqu'à Maldoror et Zarathoustra, se sont attaqués
aux dieux de l'Olympe ou du Ciel. Ce n'est que
vers la fin de sa vie que Gide, par la bouche d'Œdipe, a osé ouvertement
défier la divinité. Mais son œuvre entière, même dans ses ouvrages apparemment
les plus religieux, n'est qu'un acheminement vers cette définitive négation.
Dès L'Immoraliste : « Il ne faut pas prier pour moi, Marceline,
déclare Michel à sa femme... — Tu repousses l'aide de Dieu ? — [Oui],
après il aurait droit à ma reconnaissance. Je n'en veux pas. » Il est
vrai que dans Les Nourritures terrestres, le mot Dieu apparaît
fréquemment. Mais il n'est pas dans le langage des hommes de terme plus
vague, plus souvent [125] vide
de sens, de syllabe plus trompeuse. « J'ai nommé Dieu tout ce que j'aime,
écrit Gide, et j'ai voulu tout aimer. » Ici Dieu, synonyme de ferveur,
n'a plus rien de commun avec le Dieu, Père et Législateur des fidèles. Mais Gide n'a
rien moins qu'un caractère de révolté. C'est même cette absence de révolte
qui donne à sa pensée une tonalité si particulière, si différente de
celle de Nietzsche, même lorsqu'il paraît le plus rapproché de lui.
L'attitude de l'homme dressé contre tout n'a été qu'un éclair dans sa
jeunesse. S'il n'a pas eu de la révolte et de ses destructions créatrices
une expérience précise, du moins il en a évité les plus graves écueils
: la lassitude, le pessimisme, le renoncement. Rimbaud, après avoir
tout rejeté, a tout accepté dans la seconde partie de sa vie : travail,
famille, morale. Ce brusque
retour en arrière est fréquent chez ceux dont la jeunesse a été emprisonnée.
A vingt ans, lorsqu'ils cessent de croire, ils ne parviennent plus à
trouver de raison d'être. Toute aspiration à une idée de bien, tout
espoir leur paraît irrémédiablement ruiné. Ils ne conçoivent plus qu'une
morale militariste ou matérialiste, dans le sens vulgaire de ces mots.
Ils s'écrieraient volontiers comme un des personnages de Dostoïevski
: « Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis ! » Il leur semble que
seule la peur du gendarme peut arrêter l'homme dans ses instincts antisociaux.
La vie leur donne une impression d'affreuse désolation : c'est pour
sortir de ce désert qu'ils retournent bientôt à Dieu. Claudel et
Maritain ont été dans leur jeunesse des disciples de Le Dantec. C'est
le dégoût de cette pensée scientiste qui a fait naître en eux la nostalgie
de la religion et qui a préparé leur conversion. (96) Gide, au contraire,
n'a jamais pu vivre sans légitimer ses actes. La morale traditionnelle
écroulée, il lui a fallu aussitôt en édifier une autre. [126]
L'individu
devient son propre maître. C'est lui qui crée son bien et son
mal, sans s'occuper des lois établies. C'est lui qui forge sa propre
table des valeurs, susceptible même de varier selon les circonstances
et l'époque de sa vie. Kant semble
avoir déjà proposé une règle individualiste. Mais, dans son éthique,
l'individu est simplement son propre agent exécutif ; il n'est pas son
propre législateur ; c'est lui qui récompense ou qui sanctionne l'acte,
mais c'est la Raison universelle qui fait les lois, les mêmes
pour tous. (97) Les traditionalistes ont toujours cru
nécessaire de placer en dehors de l'individu, et au-dessus de lui, un
système de notions spirituelles sacrées : lois de Dieu, lois de la Société,
ou lois de la Raison pure. Gide, au contraire, comme Nietzsche, s'en
remet de ce soin à chaque individu pris en particulier. Les hommes
ne sont-ils pas tous différents les uns des autres ? N'est-il pas monstrueux
de vouloir à tous appliquer le même code ? La nature proteste contre
cette uniformité. La grande trahison, écrit Gide, le plus grand péché,
le péché contre l'Esprit, « qui ne sera pas pardonné », c'est d'enlever
à chaque être sa « saveur » propre, « sa signification précise, irremplaçable
». Déjà Gœthe
avait écrit : « Le but le plus élevé et difficilement accessible auquel
l'homme puisse aspirer consiste à prendre connaissance de ses propres
sentiments et pensées, autrement dit de lui-même ». Il faut d'abord
connaître ses qualités et ses faiblesses, ses limites et sa puissance
pour pouvoir réaliser ce qu'on a en soi. Le point de départ de l'individualisme,
c'est la détermination par l'individu de ce qui sera fécond et de ce
qui sera mauvais pour lui : c'est là son bien et [127]
son
mal. Rien de plus important que de conformer ses aspirations à sa nature.
Combien d'intelligences ont échoué en cherchant la perfection au delà
de leurs moyens ? Combien, à qui la nature n'a accordé que de médiocres
qualités, sont parvenus, prenant conscience de leurs limites, à des
œuvres valables ? Cependant il
ne suffit pas de créer sa propre morale, encore faut-il lui être fidèle.
« Le plus difficile en ce monde, déclare Dostoïevski, c'est de rester
soi-même. » Et Michelet : « Le difficile n'est pas de monter, mais en
montant de rester soi. » « Rien n'est plus fatigant, écrit Gide à son
tour, que de réaliser sa dissemblance. » Tout ne nous
engage-t-il pas à la paresse : la paresse qui incite l'Enfant prodigue
à retourner chez les siens ? « J'ai voulu m'arrêter, confesse-t-il,
m'attacher enfin quelque part ; le confort que me promettait ce maître
m'a tenté... oui, je le sens bien à présent ; j'ai failli. » C'est cette
faute qui est à l'origine de tant d'existences. Ces vies recroquevillées
et contrefaites que l'on découvre en province, ces soupirs de vieilles
filles au moment où revient le printemps, ces récriminations de médiocres
aigris, ces plaintes d'adolescents isolés qui cherchent à épuiser vainement
en eux le désir, ne sont-ils pas avant tout l'expression du renoncement,
de la peur, du préjugé ? Il est tellement plus commode de lâcher prise. Le plus curieux,
c'est que l'individu n'ose pas s'abandonner dans les petits actes de
la vie, laisser pousser sa barbe, négliger sa mise, cesser de faire
sa toilette. C'est pour ces gestes qu'il trouve le plus longtemps la
force. Mais devant les actes décisifs, il se laisse aller. C'est au
moment où s'abat sur l'homme un malheur, ou c'est à vingt ans, lorsqu'il
faut du courage pour entrer dans la vie, que se décident la plupart
des vocations religieuses. L'individu s'habitue si bien à sa lâcheté
qu'il finit même par y trouver du bonheur : presque tous les bonheurs
bourgeois reposent sur un renoncement à soi. Quand Alissa va rendre
visite à sa sœur Juliette et qu'elle la voit « heureuse » au milieu
de ses multiples enfants, elle éprouve un véritable [128] «malaise
» à sentir « cette félicité si parfaitement sur mesure qu'elle
enserre l'âme et l'étouffe ». Ainsi les forces
d'inertie attirent sans cesse l'homme vers un point mort. Pour être
lui-même, c'est une lutte sans merci qu'il doit entreprendre contre
sa conscience et contre le monde. Il faut qu'il se mette dans un véritable
état d' « hostilité », comme Michel au moment où il cherche à guérir.
Le plus souvent, c'est en détruisant et en niant que l'individu parvient
à créer. Pour se rendre maître d'un art, d'un sport, ne doit-il pas
rompre avec les réflexes vicieux ? Pour imaginer, l'esprit ne brise-t-il
pas des associations d'idées toutes faites ? Vivre, c'est peut-être
avant tout surmonter des réflexes, dominer la matière et la désagréger. L'individualisme
exige une lutte de l'homme contre son milieu, contre sa nature qui l'ont
marqué ; un effort pour se dépouiller de tout ce qui est étranger à
lui-même ; c'est une aventure où il doit être sans cesse prêt à tous
les risques. Peu importe que la société appelle ses désirs bons ou mauvais,
s'ils sont l'expression de la personnalité véritable. Il arrive même
que les instincts les plus sévèrement condamnés soient les plus féconds.
Ce n'est pas par hasard que l'on trouve chez les individus forts les
pires instincts auprès des sublimes. Les instincts mauvais sont ceux
que l'individu n'est pas parvenu à élever, à rendre créateurs, mais
ils sont de même nature que les autres. « La confortable et rassurante
idée de bien, écrit Gide, telle que la chérit la bourgeoisie, invite
l'humanité à la stagnation et au sommeil. Je crois que souvent ce que
la société appelle le mal [est une] manifestation d'énergie... d'une
vertu éducatrice et initiatrice... susceptible d'entraîner indirectement...
au progrès. » Les instincts
maudits sont à la racine de l'humanité. La première mort, selon la Bible,
est le résultat d'un crime. Grande dut être l'ivresse de Caïn en constatant
qu'il était capable de prendre la vie comme de la donner. Si l'on remonte
aux sources primitives de l'être, on trouve associé à l'amour un sombre
besoin de destruction. Michel, après s'être battu dans [129] un
furieux corps à corps avec un cocher, se retourne encore tout exalté
vers sa femme. — « Quel baiser nous échangeâmes ! » dit-il. Cependant cette
femme qu'il adore, il va la faire mourir en l'entraînant avec lui dans
une course si éperdue vers le Sud-Algérien qu'elle ne pourra pas résister.
De ce crime, accompli dans des conditions telles que la société ne peut
le sanctionner, Michel semble n'avoir aucun remords. C'est faute
de se connaître soi-même que Michel en est arrivé là. Il n'a pas eu
le courage de s'avouer que la présence auprès de lui de cette femme,
qu'il aimait pourtant, entravait l'évolution de sa vie, la réalisation
d'autres désirs. Pour n'avoir pas su sacrifier consciemment son amour,
il a tué inconsciemment la femme, objet de cet amour. S'il n'a pas
osé se séparer plus tôt de Marceline, c'est précisément pour n'avoir
pas obéi à sa morale ; il a cédé à la paresse, ennemie des décisions
; aussi sans doute à la pitié. C'est pourquoi
Nietzsche considère la pitié comme une force de perdition, qui va à
l'inverse du développement humain. La pitié est la pire tentation, dit-il,
et qui empoisonne toute notre société. Exalter la pitié, c'est un moyen
pour celui qui l'inspire de « faire mal » à celui qui s'y laisse prendre.
Rien n'est plus aisé que de céder à cette souffrance qu'a glorifiée
le christianisme : « Savoir souffrir est peu de chose ; de faibles femmes,
même des esclaves passent maîtres en cet art, écrit Nietzsche. Mais
ne pas succomber aux assauts de la détresse... quand on inflige une
grande douleur, voilà qui est grand... Résiste contre cette perversion,
ajoute Nietzsche, durcis-toi... » Et Gide : « O mon cœur, durcis-toi
contre [les] sympathies ruineuses, conseillères de tous les accommodements.
» Sans promulguer
une loi nouvelle, comme l'auteur de Zarathoustra, Gide a compris
que, dans bien des cas, c'est un devoir de sacrifier la pitié individuelle
à l'œuvre qui sera finalement utile et féconde pour tous. C'est parfois
en heurtant de front ceux qui veulent nous apitoyer que nous leur rendons
le plus [130] grand service. Quand l'adolescent doit
s'émanciper, s'affirmer, choisir sa carrière, s'il cède aux exhortations
et aux larmes de sa famille qui veut le détourner de sa voie, c'est
sa vie entière qui sera empoisonnée et qui empoisonnera ses proches. Rien n'est
plus grave, plus émouvant que cet instant où l'individu doit passer
outre. Pour se préférer lui-même, il faut qu'il prenne conscience de
sa propre valeur, charge si lourde que peu d'hommes la supportent. Loin
d'être l'expression de l’égoïsme, cette charge implique de pénibles
devoirs ; il s'agit de surmonter les pressions des parents, des amis,
du milieu, de rejeter son passé et, par-dessus tout, de vaincre une
inexprimable angoisse. Le moment de la libération devient un arrachement
de tout l'être, analogue à celui qui se produit au moment d'un grand
départ. — Une seconde d'hésitation, et c'est l'avenir d'une existence
qui s'effondre. C'est le sujet
d’Isabelle. La jeune fille, depuis des mois, a préparé une fuite
clandestine avec un châtelain des environs, que ses parents lui ont
interdit d'épouser. Tout est prêt. La date du départ est fixée. Soudain
une anxiété l'étreint ; elle renonce... et renonce également à avertir
le jeune homme qui, dans la nuit, doit venir l'enlever. Lâcheté suprême,
elle laisse les événements agir pour elle ; son fiancé est tué par un
domestique de la famille et le scandale devient irréparable pour Isabelle,
bientôt mère. Elle finira sa vie dans la débauche et la misère. Elle
a tout gâché, tout perdu. Qu'un éclair
de « remords », au dernier instant, entrave l'action, l'homme retombe
sous l'influence de la société ; il est repris par sa « mauvaise conscience
». Le risque est d'autant plus grand que l'individu est plus fort :
plus il s'élève dans sa propre pensée, plus son équilibre devient instable,
et plus impétueuse la nécessité de faire, à chaque minute, le point
dans sa conscience et de la redresser. L'insécurité et la précarité
augmentent pour les créateurs à mesure que s'accroît leur puissance
; c'est lorsqu'il est au sommet du pouvoir ou de la richesse que la
plus petite faute précipite en prison, dans la ruine ou dans l'oubli
l'homme d'action, qui a bouleversé des[131] pays
et des sociétés : sans doute était-il parvenu à ce point où continuer
à progresser devenait au-dessus de ses forces. « Ce qu'on entreprend
au-dessus de ses forces, dit Philoctète à Néoptolème, voilà ce qu'on
appelle la vertu. » Il y a deux
étapes dans l'individualisme : il ne s'agit pas seulement de libérer
ses instincts, mais de les pousser au delà d'eux-mêmes ; il ne suffit
pas d'être soi, il faut se surmonter ; le but atteint, le dépasser... En cherchant
à se maintenir à la limite de lui-même, à l'extrême pointe de sa conscience,
l'homme parviendra peut-être à acquérir un corps physiquement plus puissant,
(98) une acuité intellectuelle plus aiguë. Il aura franchi une étape
nouvelle : il faut être soi pour se retrouver supérieur à soi.
Si la pensée
de Gide a cheminé jusqu'à présent, quoique sur un autre plan, parallèlement
à celle de Nietzsche, la voici qui bifurque. C'est que Gide a épousé
successivement toutes les formes de l'individualisme : après avoir,
dans L'Immoraliste, exalté les instincts de puissance de l'homme,
— dans Les Nourritures Terrestres, il pousse à l'extrême ses
aspirations au plaisir. Le plaisir
également, affirme Gide, est un devoir, car il est naturel à l'homme
d'être heureux. « Chaque action parfaite, enseigne Ménalque, s'accompagne
de volupté ; à cela tu connais que tu devais la faire. » Le plaisir
lui aussi ne peut être atteint que par un effort d'abord pénible. Les
religions le présentent comme un fruit défendu. Les adultes, la société
entière retiennent l'adolescent sur la pente de lui-même. Quel raidissement
de courage ne faut-il pas souvent pour répondre : « Oui », quand la
vie nous propose l'aventure. Chaque aventure est unique : il ne faut
[132] jamais la laisser échapper. « J'ai peur,
écrit Gide, que tout désir, toute puissance que je n'aurai pas satisfaits
durant ma vie pour leur survie ne me tourmentent. » Ce sont toujours les mêmes obstacles qui arrêtent : la honte, la crainte, les conventions. Le pire danger est cependant en nous : c'est notre propre lassitude ; c'est la satisfaction même de la chair. « Quand mon corps est las, écrit Gide, c'est ma faiblesse que j'accuse. » Toute fatigue est coupable : « Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère vues de dos. » |