LÉON
PIERRE-QUINT
ANDRÉ GIDE
L'HOMME SA VIE — SON ŒUVRE ENTRETIENS AVEC GIDE ET SES CONTEMPORAINS 1952
LIBRAIRIE STOCK
DELAMAIN et BOUTELLEAU 6, rue Casimir Delavigne PARIS
LIVRE I
SA VIE – SON ŒUVRE 1869-1933
INTRODUCTION 1933
Entre l'œuvre
et la vie de Gide, les rapports sont plus étroits, plus dépendants que
chez d'autres essayistes. Les propositions de Gide sont éclairées constamment
par sa vie, l'auteur, par son évolution. Ses débats de conscience, par
les modalités de son caractère. Réciproquement l'établissement de sa
biographie, première partie de ce livre, m'a été facilité par les confessions
de Gide, le centre de son œuvre n'étant qu'une continuelle confession. La seconde
partie est consacrée à l'étude des traits caractéristiques de l'art
gidien. C'est-à-dire à l'examen de conscience. Comment, malgré le dédoublement
du moi, les « bonnes raisons » que chacun se donne, l'inconscient, repaire
du diable et tout un appareil intérieur de duperie, parvenir à voir
clair, à se saisir soi-même ? Le mot « sincérité » a-t-il même un sens
? Rien de moins systématique que
l'œuvre de Gide. Néanmoins ses livres : prose lyrique, romans, soties,
nouvelles et critiques proprement dites, qui sont tous des essais, tous
des prises de position, ne seraient-ils qu'interrogatifs ou de refus
devant certains problèmes, tracent, même brisée, une ligne de conduite,
forment un enseignement. Aussi ai-je essayé de dégager au centre de
cet essai, quelques aspects d'une morale. [1] Enfin, j'ai donné un développement
relativement important à la critique sociale qui peut être tirée de
cette œuvre et qui préoccupe aujourd'hui l'auteur et notre temps. (1)[2]
PREMIERE PARTIE : SA VIE
chapitre premier l'enfance
André Gide
descend par son père de paysans huguenots, par sa mère de fonctionnaires
de robe ; d'un côté, les âpres Cévennes ; de l'autre, l'épaisse et verte
Normandie. Ces origines géographiquement opposées seraient, selon Gide,
une des causes de ses contradictions de caractère. Cependant quand
un pasteur mit en rapport ses parents : Paul Gide, professeur de droit,
avec Juliette Rondeaux, riche héritière, ce mariage unissait, avant
tout, des traditions religieuses à des traditions bourgeoises. C'est
dans cette famille austère qu'André Gide naquit à Paris, le 22 novembre
1869.
A six ans,
nous raconte l'auteur, (2) il était encore un enfant sournois
; il « rapportait » aux bonnes ou piétinait les pâtés de sable de ses
camarades. On peut le voir, sur une photographie avec un visage pâle
et vieillot, et affublé par sa mère d'une lourde robe à carreaux. [3] A L'Ecole Alsacienne,
c'était un cancre. Bientôt il fut renvoyé du collège pour mauvaise conduite
: un précoce instinct sexuel s'était éveillé en lui, comme une force
de révolte. Dans l'ombre qui enveloppait ses premières années, il n'est
pas surprenant que ses démons aient pris naissance. Cependant,
à onze ans, quand son père meurt, il sort de son état de demi-sommeil.
Mais, à partir de ce moment, l'amour de sa mère se referme sur lui et
l'enveloppe d'une sollicitude à chaque instant pesante et importune.
Il grandit
au milieu de trois femmes tristes, que dominait la crainte de mal agir
ou de mal penser : c'est Anna Shackleton, une vieille fille recueillie
par la famille ; c'est sa tante Claire, obsédée par la peur de déchoir
: — Nous nous devons, répétait-elle, de ne jamais voyager qu'en première
classe ; au théâtre de ne pas aller ailleurs qu'au balcon... Nous
nous devons... Cette devise de l'esprit bourgeois devenait l'objet
de perpétuelles discussions. Enfin, figure symbolique du Devoir, voici,
auprès de lui, sa mère, toujours vêtue de noir. C'est une femme modeste,
pleine de bonne volonté, timide, austère et sévère. Entre elle
et son fils pointait déjà l'incompréhension. Ayant raconté un jour qu'un
de ses camarades s'est déclaré athée, le jeune André interroge : « Qu'est-ce
que cela veut dire : athée ? — Cela veut dire : un vilain sot ». Les
réponses de sa mère étaient définitives, sans issue, sans réplique possible.
Quand les questions de l'enfant se faisaient plus pressantes : « Tu
comprendras plus tard... » Peu à peu le
petit André était réduit au type familial. Son foyer lui paraissait
le centre du monde. Il n'imaginait plus rien au delà, sinon un univers
répétant indéfiniment des familles riches, bourgeoises et puritaines
semblables à la sienne. Il admirait, comme la forme de la beauté, l'appartement
qu'il habitait avec les siens, rue de Commaille, cet appartement aux
lustres en girandoles de cristal, au salon alourdi d'or, aux meubles
recouverts de housses. Plus tard, en face d'un camarade [4] pauvre,
il sera mal à l'aise et ne comprendra pas la misère.
Quand sa mère
voulut le faire retourner au lycée, il fut pris subitement de crises
nerveuses ; il tombe à terre, souffre, son corps tressaute et se contorsionne.
Il est vrai que son oncle Charles Gide, (3) passant un jour devant lui
sans prendre garde à ses mouvements, l'enfant se relève sans difficulté,
honteux et furieux. Crises simulées ? Peu importe : la simulation elle-même
est déjà le début d'une névrose. C'est ainsi
qu'il échappe à l'astreignante discipline du collège. Une « vie irrégulière...
désencadrée... rompue » s'ouvre dans son enfance sévère. Mme Gide le
mène à Lamalou, puis à Gérardmer pour le soigner. C'est pour lui la
joie de courir au milieu des falaises, des rochers, des cascades. Il
devient, pour son âge, un botaniste émérite ; il collectionne des papillons,
des insectes, des larves. Il observe les ébats des lapins, le vol des
hirondelles, ou simplement, les petits cercles que fait la pluie en
tombant dans un bassin. Au cours de
cette existence de vagabondage, ses précepteurs et ses professeurs de
piano se succèdent, grotesques fantoches, ignorants et bornés. L'un
lui raconte ses malheurs conjugaux ; l'autre cherche avec lui un appartement.
C'est miracle, pense-t-il plus tard, que, dans ces conditions, son instruction
n'ait pas été manquée. En hiver, il
est à Uzès, dans la famille de son père. Quand il va rendre visite à
un de ses cousins, qui est pasteur, on ne le laisse pas partir sans
le sermonner, le bénir, prier avec lui et pour lui. Dans chaque foyer,
une Bible est présente. Rien ne touche le jeune André davantage que
ces tableaux de famille où l'aïeul, entouré de ses enfants à genoux,
plein de sublime confiance en Dieu, récite des actions de grâce « sans
requêtes ». [5]
André
Gide a seize ans. Son expression, un peu énigmatique et concentrée,
fait penser à quelque Saint Jean-Baptiste adolescent. Ses yeux fuient
dans un rêve intérieur. D'épaisses lèvres sensuelles, ombrées par un
léger duvet, ajoutent à la ferveur de son sombre visage. Il porte une
cravate lavallière noire, qui abat ses pans flottants sur un gilet fermé
très haut. De brusques et excessifs mouvements d'amitié, suivis de retraits
ombrageux, trahissent en lui le drame de l'orgueil et de la timidité.
Déjà il se livre à des examens de conscience. Il a commencé à tenir
un « journal intime ». A l'âge de
la puberté, il traverse le monde, où sévit le péché originel, protégé
par une cuirasse d'innocence. Les revendications de la chair lui sont
des épouvantails. «... Il est préférable, dit- son cousin Albert à sa
mère devant lui, que ce grand garçon rentre avec vous le soir, quand
vous venez dîner ici... » Lorsqu'il apprend
qu'un de ses camarades traverse, pour regagner sa demeure, le passage
du Havre, repaire de damnation, il se précipite, tout secoué de sanglots,
à ses genoux : « Oh ! je t'en supplie... N'y va pas !... » Pourtant,
un soir de printemps, une de ces femmes « à voix de goule ou de sirène
» l'aborde : « Faut pas avoir peur comme ça, mon joli garçon ! » Aussitôt,
il rougit, ses tempes battent et il s'enfuit presque en larmes, avec
l'impression de l'avoir échappé belle : « Ah ! fi ! Si c'est ça la vie
qu'il faut vivre, écrit-il dans son « journal », j'aime mieux mon rêve...
mon rêve... les chimères plutôt que les réalités. » Ses lectures mêmes
sont surveillées. Il lit à haute voix, devant sa mère, les ouvrages
de la bibliothèque paternelle. L’Albertus de Théophile Gautier
les fait rougir tous les deux et ils en sautent des strophes. A partir
de ce jour, d'ailleurs, la surveillance se relâche. Alors c'est
une boulimie de lectures. Les poètes, tous les poètes, bons ou mauvais,
Victor Hugo, Baudelaire, Sully-Prudhomme, Heine, l'enivrent. Les plus
grands événements de sa vie, entre quinze et vingt ans, ce sont deux
lectures bien [6]
différentes : la Bible et les Mille et Une Nuits, qui
l'enthousiasment également.
Le plus souvent,
il partageait la joie de ses découvertes avec sa cousine Emmanuèle R...
Depuis l'âge de douze ans, il s'était attaché à elle de toute sa tendresse
passionnée. C'était une douce et grave jeune fille, qu'il jugeait de
vertu presque surnaturelle. Sa mère s'étant enfuie, elle avait envisagé
cet événement comme une honte quasi ineffaçable, et le jeune André lui
avait alors juré de l'abriter pour toujours « contre la peur, contre
le mal, contre la vie ». (4) Déjà la ferveur religieuse
se mêlait à leur amour d'enfant. Au temple, un dimanche, en écoutant
le sermon du pasteur, il se vit, en rêve, tenant sa cousine par la main
: « vêtus tous deux de ces vêtements blancs » dont parle l'Apocalypse,
ils avançaient par le chemin difficile de la « porte étroite » et regardaient
vers le ciel, éblouissement pur... Ainsi ils grandissaient ensemble
et se retrouvaient, chaque année, aux vacances, dans les propriétés
normandes de leurs parents.
A seize ans,
Gide prépare sa première communion : l'enseignement du pasteur lui paraît
si sec et si rébarbatif qu'il se demande tout à coup s'il a la vocation
d'un protestant. Ne serait-il pas un catholique qui s'ignore ? En fait,
aucun dogme ne le contente. Mais débarrassé de l'étude du catéchisme,
avec quelle joie il se tourne spontanément vers Dieu. C'est l'été suivant.
Ses cours sont finis. Il mène une véritable vie d'ascète, couche sur
une planche, se plonge dès l'aube dans l'eau glacée, se relève la nuit
pour la prière. A ces pieux élans, il mêle des travaux profanes. Il
reprend sa grammaire grecque, refait de l'algèbre, « recopie le quatrième
livre » de l'Ethique, « en négligeant les scolies, pour mieux saisir
dans son ensemble... la suite des propositions. » (5) Cette sorte d'état
séraphique se prolonge des mois durant... [7]
Le voici à
l'entrée de la vie, libre de tout souci d'argent, disposant à son gré
de ses journées, de ses années. O temps bienheureux d'avant-guerre où
l'oisiveté était permise, honorable ! Quoique sa mère le maintînt toujours
sous sa tutelle, elle ne décourageait pas, contrairement à tant de familles,
sa vocation d'homme de lettres. Dans son cahier de comptes, elle se
contentait d'inscrire, sous « frais de carrière d'André », les dépenses
que nécessitait l'impression des premiers ouvrages de son fils. Un projet de
livre l'habitait maintenant, où il voulait tout mettre : c'étaient les
Cahiers d'André Walter. L'ouvrage lui paraissait « si noble, si
pathétique, si péremptoire », qu'il ne doutait pas, après sa publication,
d'obtenir la main d'Emmanuèle. La vie, en effet, ne lui était « plus
de rien sans elle » et il la rêvait « partout l'accompagnant »... Tel
il s'engageait, confiant, dans un avenir qu'il voyait fait à sa volonté
: « Je ne changerai, s'écriait-il, [mon existence], contre aucune ».
Mais la vie n'avait pas encore ouvert devant lui ses faces les plus
réelles, qui allaient ébranler tout son fier équilibre intérieur... Pour écrire
son livre, il s'est enfermé, seul, près d'Annecy, dans un petit chalet
loué, avec un piano qu'il a fait venir. Là, de l'aube au soir, il écrit.
Il a arrêté sa pendule et sa montre. Mais, lorsque, pour se délasser,
il s'approche de la fenêtre — les marronniers sont en fleurs — c'en
est fini de sa quiétude. Les désirs insatisfaits de sa chair qu'il a
voulu négliger, avilir, surgissent dans une irrésistible poussée intérieure,
et prennent tous les détours pour se rappeler à lui. S'il se promène
dans le village, des visages d'enfants retiennent ses regards : c'est
ici un jeune vaurien qui plonge dans la rivière. Ah ! se baigner avec
lui ! Être une brute qui ne pense plus. Alors, il décide de ne plus
sortir que la nuit. Mais la nuit, la crainte du péché l'épouvante davantage.
Une obsession musicale le hante, [8] jusqu'au
détraquement nerveux. Une femme affreuse, au visage de poupée, surgit
et soulève sa robe. En disparaissant, elle ouvre une bouche noire comme
un trou : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, préservez-moi de la folie ! » (6)
Mais c'est en vain qu'il crie à l'Eternel ! Sa foi chancelle. Ah ! ses
beaux rêves d'enfant, quand il se voyait, « en vêtements blancs », monter
avec Emmanuèle vers le bonheur. Il sait aujourd'hui ce qui s'agite dans
le cœur clos et dans la vie chaste de l'ascète. En vain cherche-t-il
à « se faire violence ». (7) Le diable est entré avec lui dans sa retraite. Rien dans son
éducation ne lui a fait prévoir cette lutte à mener. A peine s'est-elle
installée en lui qu'elle lui semble injustifiable. Il se demande s'il
n'interprète pas mal son devoir, ou si la morale qu'on lui a enseignée
est la bonne. Dieu ne peut pas vouloir que l'homme se déchire. Ne serait-il
pas préférable de céder au désir ? « Mais que faire ?... Je ne sais
rien, je suis ridiculement ignorant de cela. Alors où ? dans la rue,
une de ces femmes errantes... » Ah ! Un conseil, un maître, un guide
! Il pense qu'il ne peut pas être le seul sur terre à souffrir ainsi.
Il voudrait révéler ses tourments afin qu'ils puissent servir à d'autres
qui sans doute les éprouvent comme lui. Dès cette époque, il songe à
baisser le masque, à révéler publiquement son trouble intérieur. Mais à vingt
ans, — surpris, presque épouvanté de sentir chanceler en lui ses principes
moraux, sa ferveur religieuse, ses habitudes de vie, tout le retient
encore. Il résiste à son doute. Il résiste à ses sens. C'est le commencement
de la lutte épuisante qu'il va soutenir contre son enfance puritaine.
La lutte de
l'homme contre la chair formait le sujet même des Cahiers d'André
Walter, mais restait enveloppée d'un style musical, mystérieux,
vague et éthéré, conforme aux tendances symbolistes de l'époque. L'ouvrage
est achevé : c'est [9] un manuscrit composé de toutes petites
feuilles de papier à lettres, quadrillé, pauvre papier pelure, couvert
d'une écriture serrée, presque enfantine, et sans aucune rature. Avec
ce livre, Gide comptait répondre à l'inquiétude de toute sa génération. Son impatience
était grande. Les lettres qu'il recevait de la capitale lui apportaient
comme des souffles d'air enfiévrés. Il voyait, là-bas, ses camarades
s'entraîner, s'exciter ; c'était la ruée des ambitions : « J'arriverai
trop tard, s'écriait-il, et je n'en serai plus ! » Il rentre à Paris,
et sans même chercher un introuvable éditeur bénévole, fait tirer à
ses frais une édition ordinaire « pour satisfaire à l'appétit du public
» qu'il s'imaginait « devoir être considérable ». L'insuccès
de la vente fut total. Dépité, il mit cette édition au pilon. Seule
parut une édition de luxe, tirée à 190 exemplaires (8) S'il y en avait
eu trop, il y en aurait trop peu maintenant. Il en envoya cependant
quelques-uns, accompagnés de dédicaces ferventes jusqu'à l'emphase,
à des auteurs dont il n'avait pourtant pas lu une ligne. Quelques réponses
l'enchantèrent. Ce « triste
et merveilleux bréviaire des vierges », lui écrivait Maeterlinck, est,
« ... à certains moments, éternel, comme l'Imitation... ». «
Cela sort, écrivait Huysmans, des ... abominables vulgarités... »
; Henri de Régnier l'invitait à aller avec lui « chez M. de Heredia
» ; Mallarmé l'appelait « le Rare Intellectuel » et lui demandait de
venir rue de Rome « avant personne, mardi soir, dès à peine huit heures,
pour mieux se parler ». C'est ainsi que, curieux, tremblant et ravi,
il entra dans les « serres chaudes » du symbolisme...
1890 ! Moment émouvant pour un jeune homme qui cherchait [10] sa voie dans les lettres ! On sentait qu'il se passait quelque chose. La littérature s'était dédoublée. Entre le « boulevard » et « l'avant-garde », l'opposition était plus vive que jamais. Les symbolistes luttaient par le dédain, avec la volonté de rester obscurs, rares, isolés. Les naturalistes les accusaient de névrose ou de mystification et leur opposaient les tirages massifs de leurs propres romans. Les textes
symbolistes paraissent, au contraire, dans de toutes petites revues,
aussi rares qu'éphémères. Chaque coterie, pour s'imposer, avait la sienne.
Gide s'occupa de plusieurs d'entre elles avec son premier et grand ami
: Pierre Louys.
Les deux jeunes
gens s'étaient connus à l'Ecole Alsacienne. « Tu aimes donc les vers
? » lui disait un jour Louys, en le voyant lire du Heine. Peu de temps
après, ils étaient liés. Enfant grandi
trop vite, flexible et délicat, mais plein d'un irrésistible bouillonnement,
d'une juvénilité exubérante, Louys se donnait à la vie, en attendant
« les femmes et le génie ». (9) Il essayait en vain d'entraîner avec
lui le pauvre Gide, perclus de scrupules et de réticences, mais pourtant
intérieurement aussi passionné que lui.
Dès le lycée,
les deux amis créèrent, avec Franc-Nohain, Michel Arnauld, (10) Maurice
Quillot, la Potache-Revue, au nom dérisoire. Puis, ce fut la
Conque, petit tract bien modeste encore, de huit pages, au prix
de 10 francs-or. Le vieux Parnasse y patronnait le symbolisme. Leconte
de Lisle et Heredia voisinaient avec Henry Bérenger, le futur « commissaire
aux essences » pendant la guerre, et Léon Blum. Cependant le Centaure,
qui succéda à la Conque, fut enfin un recueil de luxe, avec
des estampes originales en couleurs signées : Jacques-Emile Blanche,
Puvis de Chavannes, Odilon Redon... Mais Louys
était seul directeur en nom : Gide se réservait, [11] car il sentait que le symbolisme n'était
pas son mouvement. Sans doute,
pendant quatre ou cinq ans, il traversa ces milieux, dont il était devenu,
très rapidement, « un des plus lumineux lévites ». (11) Ainsi
entouré de Quillard, Hérold, Viélé-Griffin, Henri de Régnier, Mockel,
Bernard Lazare, il se laissait porter par le mouvement des cénacles. On discutait,
sans fin, Wagner, Hegel, les lakistes et les préraphaélites. Le vers
libre venait d'être introduit. Les manifestes se suivaient. Tous
les littérateurs étaient poètes... Au milieu de
cette floraison surabondante de groupes, Gide sut déjà reconnaître quelques
rares écrivains, qui devaient s'imposer plus tard. Mallarmé devint son
maître vénéré : convié à ses « mardis », il écoutait religieusement,
ému parfois jusqu'aux larmes, ce petit bourgeois modeste qui, devant
ses disciples, poursuivait son insaisissable chimère : l'Idée pure surgie
du Verbe. C'est à la
même époque qu'il découvrit, par l'intermédiaire de Louys, Paul Valéry
: avec eux, il forma, au sein des petits clans symbolistes, un trio
plus inspiré, plus tendu que les autres groupes. Valéry était un tout
jeune homme, au regard extraordinaire, d'une conversation éblouissante,
absorbé, lui aussi, par les problèmes d'idées les plus pures « que l'on
puisse jamais se proposer ». (12) Il sera l'homme le plus
important de sa génération, prédisait Gide. Les trois amis
consacraient leur temps à toutes sortes d'exercices prosodiques : acrostiches,
etc. (13). Entre Gide et Louys, se poursuivait une correspondance
assidue, passionnée, avec des discussions byzantines infinies. On eût
dit de deux théologiens traitant de l'essence divine. Les lettres de
Louys [12] étaient toujours composées en caractères
gothiques, et même en « onciale », comme il disait, avec de l'encre
violette à reflets mordorés, parfois sur un magnifique vélin, comme
des enluminures moyenâgeuses. Déjà hanté par sa manie de paléographe,
Louys, tout en calligraphiant avec une prestesse surprenante, passait
des nuits à les confectionner.
Tout absorbé
qu'il était par le « culte » de l'art, Gide ne mena pas moins, au cours
de ces années, une vie pénible de sombre et superficielle agitation.
C'était alors un grand jeune homme mince, chaste, grave et maniéré,
aux yeux pâles, aux cheveux abondamment bouclés de poète, avec une barbe
folichonne et presque noire. Il parlait peu, les dents serrées, une
langue rare. Sous un vaste chapeau de feutre noir, il se drapait déjà
romantiquement de la cape brune et mystérieuse, qu'il a toujours portée
depuis. Parfois il tenait dans la main ou enfouissait dans la poche
une Bible, que, dans son enfance, il ne quittait point, qu'il sortait
à tout instant et « en présence de gens précisément dont [il avait]...
à redouter la moquerie ». Dans les salons
littéraires, où il se laisse entraîner, malade de timidité, il ne fait
guère que « quelques apparitions épouvantées... » Mais dans le « monde
où l'on s'ennuie », on attire volontiers toute figure nouvelle. Chez
les Beignères, il entrevoit le jeune et gentil Marcel Proust, qui paraissait
le protégé d'Anatole France. Gide représente l'avant-garde. — Alors,
c'est vrai, lui dit-on, que vous comprenez Mallarmé ? On lui présente
le sonnet qui commence par : « M'introduire dans ton histoire...
» et qui prête à tous les fous-rires des dames... — Expliquez-nous...
Soudain, point de mire de tout le salon, ragaillardi par l'ironie générale,
il retrouve son courage. Mais un autre jour, où il s'est mis au piano,
il s'arrête brusquement, les pieds sur les pédales, les mains inertes
sur le clavier, incapable de continuer, pris de panique... C'est à cette
époque qu'il rencontra Wilde, élégant, adulé, le regard triomphant :
« Je n'aime pas vos lèvres, lui confiait Wilde, elles sont droites [13] comme
celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. » Puis il éclatait de rire
et Gide restait tout décontenancé. Les rapports
humains lui étaient devenus malaisés. Même au milieu de ses camarades,
incapable de naturel, il cherchait, comme un comédien, des artifices,
prenait des poses ; inquiètement soucieux de ses gestes, il les avait
étudiés chez lui devant la glace. Sa présence glaçait : on n'osait plus
se livrer à des propos trop libres, ce qui augmentait la gêne du malheureux
puritain malgré lui. Henri de Régnier avait composé cette laconique
épitaphe : « Ci-Gide ». Louys lui envoyait, le jour anniversaire de
la Saint-Barthélémy, ce télégramme : « Ils t'ont oublié... » Pierre Louys,
en qui se réveillaient parfois des instincts de gauloiserie, avait juré
de « dégourdir » son ami. Il avait une sorte de plaisir sadique à choquer
sa pudeur. Malgré son insistance, il n'était pas parvenu à ce que Gide
entrât dans sa garçonnière de la rue Rembrandt. Il lui fit alors envoyer
un télégramme par Mauclair lui annonçant son suicide, mais Gide, craignant
quelque stratagème, se fit accompagner par Hérold pour se rendre au
domicile de son ami et le fit passer le premier. Louys, en pyjama, ouvrit
la porte et gueula : — On ne peut donc pas me laisser faire l'amour
tranquillement ! Mais la plaisanterie engendrait de graves brouilles
quand Louys envoyait, par exemple, à deux heures du matin, les pensionnaires
d'une « maison » sonner à la porte de l'appartement où Gide habitait
avec sa mère.
Ainsi se prolongeait
sa jeunesse inutile, sa chasteté sans issue. « Commandements de Dieu,
s'écrie-t-il, jusqu'où rétrécirez-vous vos limites ? » (14) Et voici que
soudain tout cède en lui, les règles lâchent. C'est la révolte. Son
passé, sa famille, jusqu'à son appartement de la rue de Commaille, tout
lui apparaît d'une insupportable laideur. Ah ! s'échapper ! Partir !
Partir ! [14] Son
ami Paul-Albert Laurens a décidé de s'embarquer pour la Tunisie. Ils
s'y rendront ensemble. Aussi timide et chaste que lui (quoique dépourvu
de scrupules religieux), Laurens est également résolu à tenter l'aventure.
Gide partait, intrépide comme les chevaliers de la légende, à la conquête
de sa personnalité, décidé à vaincre son ignorance, sa peur des êtres
et de l'inconnu. En même temps, il se sépara de sa Bible : ce livre
dont il s'était continuellement nourri, il ne l'emporte pas avec lui
quand il s'embarque, en octobre 1893, pour les oasis du désert saharien. Sur le bateau,
au milieu de la mer qui l'éloigne véritablement pour la première fois
de son enfance, il sent qu'il ira désormais, sans reculer, jusqu'au
bout de ses désirs, aussi difficiles, déroutants, dangereux qu'ils puissent
être... « Tout doit être manifesté, même les plus funestes choses. Malheur
à celui par qui le scandale arrive, mais il faut que le scandale
arrive. » [15]
CHAPITRE II
LA RÉVÉLATION
DU DÉSERT
C'est en Algérie
que Gide fut pris d'un goût de la vie sans égal, d'un fiévreux besoin
d'être, de jouir, d'aimer. Le soleil, la nature, l'ardeur des plantes,
les jeunes créatures, la simplicité de l'amour, le libérèrent
enfin de l'étreinte puritaine. « Nathanaël, je ne crois plus au péché
! » Non, la terre n'est pas maudite ! Gloire au corps humain ! Aucun
remords ne ternit ici la beauté des enfants du désert. Dans cette âpre
contrée brûlante, loin de toute civilisation, le plaisir, n'importe
quel plaisir, est naturel : il se prend ; il se donne, et le soleil
purifie tout. Gide a la révélation de lui-même et de la véritable nature
de son désir. Il resta deux
ans d'une manière presque ininterrompue dans cet orient de Mille
et une Nuits. Ce fut sa période de lyrisme. Et pourtant il ne fut
jamais aussi malade que pendant ces deux années. Il se crut tuberculeux,
et se vit mourir comme son père. Il interrompit la marche, épuisante
pour lui, qu'il avait projetée vers le sud de l'Algérie, et fut contraint
d'hiverner à Biskra. C'est là que
commença sa lente et merveilleuse convalescence. Biskra, oasis aux blanches
terrasses, avec ses « séghias », petites rigoles d'eau si précieuses,
et son « lagmi », vin de palme, sève naturelle qu'il suffit de recueillir.
Rejetant la [16]
condamnation du médecin, il se cabra contre le sort. Retrouver la santé
devint son premier devoir. « Vivre ! s'écria-t-il, je veux vivre !. »
(15) Il s'entoure des enfants indigènes de Biskra et le spectacle de
leur santé, de leurs mouvements, de leur grâce l'aide à surmonter une
maladie, qui est surtout nerveuse. Quand sa mère, de Paris, accourt
pour le soigner, elle est bientôt forcée de repartir : c'est seul et
sans aide qu'il veut guérir. Il a quitté ses vêtements sombres. Il fait
couper sa barbe, et dès lors, un peu effrayé, il lui semble que son
visage, comme démasqué, laisse voir à nu sa résolution nouvelle.
Au cours de
son second voyage en Algérie, ayant rencontré Oscar Wilde, il fut entraîné
par lui à de nouveaux dérèglements. Fébrile, tendu, forcené, entouré
d'une bande extraordinaire de maraudeurs, Wilde, à la veille de son
procès, se laissait mener par une sorte de fatalité. Gide se donna,
comme lui, à tous les plaisirs. Un matin, après avoir serré toute la
nuit dans ses bras « un parfait petit corps sauvage, ardent, lascif
et ténébreux », il court, seul, comme un fou, dans la campagne, léger,
flottant, délivré, laissant éclater sa formidable joie. Pourquoi toutes
ses nuits désormais ne seraient-elles pas aussi belles ? Il imagine
un monde redressé, sans contrainte et sans règle, une ère nouvelle dans
sa vie... C'est dans
cette exaltation qu'il écrivit les Nourritures Terrestres. Brûlons
nos livres inutiles, détruisons nos souvenirs, brisons les attaches
du passé : l'âme, peu à peu vidée, communiera avec la nature entière
dans un panthéisme charnel et mystique. Gide cherchait à prolonger le plus longtemps
possible son séjour en Algérie. Il avait même acheté un terrain, en
vue de s'installer définitivement sur cette terre élue. Un jeune boy
arabe lui servait de domestique : c'était Athman. Athman a quatorze
ans, le teint très noir, il porte une chemise de soie [17] rouge pour plaire à son nouveau maître. Gide l'initie aux
mystères de la prosodie française ; ils sortent ensemble et jouent comme
deux enfants. Athman s'était tellement attaché à lui que Gide l'aurait
volontiers amené à Paris, si sa mère, à l'annonce de ce projet, n'avait
répondu par de grands cris de protestation. Mme Gide est d'ailleurs
effrayée par l'excessif enthousiasme que trahissent les lettres de son
fils. A sa mère, à Emmanuèle, à Pierre Louys, il ne peut s'empêcher
de faire part de sa métamorphose. Il voudrait; confier à tout l'univers
le secret qui l'habite...
Quand il rentra
à Paris, sa déception fut si cruelle qu'il songea un moment au suicide.
Quoi ! Rien n'avait changé ! C'étaient les mêmes cafés, les mêmes écrivains
symbolistes, perdus dans les mêmes châteaux forts. Autour de lui « chacun
s'affairait », comme s'il n'était pas de retour, comme s'il n'avait
pas un important message à révéler. Il échappe alors à l'accablement
en se réfugiant dans l'humour : « Moi, cela m'est égal, parce que j'écris
Paludes ! » Soudain il
est rappelé à La Roque, où sa mère est mourante. Agenouillé devant le
corps immobile, qu'il est seul à veiller avec une vieille servante,
voici qu'il retrouve les prières et les gestes de sa pieuse enfance.
En rouvrant les livres saints, il pleure éperdument. C'est presque
aussitôt après ce deuil qu'il épouse sa cousine, Emmanuèle R... La jeune
fille avait toujours la même foi en sa mission : elle entrevoyait pour
lui une vie magnifique, austère, exemplaire, qu'elle craignait même
d'entraver. Lui, fidèle au vœu de son enfance, voulut se dévouer pour
elle, la protéger et l'entraîner vers un bonheur qu'il se figurait,
témérairement, respirable pour elle comme pour lui. Il ne se rendait
pas compte que le bonheur ne se donne pas ; il s'échange : on ne peut
rendre un être heureux que si, réciproquement, il vous rend heureux. Mais Gide espérait
alors concilier en lui tous les contraires, la possession et le renoncement,
la joie païenne et l'amour [18] mystique, la
griserie des Mille et une Nuits et l'ascétisme de la Bible.
Dans sa jeunesse intrépide qui croyait tout possible, il crut possible,
malgré sa découverte toute fraîche du plaisir, une extraordinaire aventure,
une aventure sublime qui, tous deux, devait les conduire, par delà le
bonheur, à quelque chose de plus... à la « sainteté ». (16)
Ainsi le mariage de Gide est au centre de sa vie ; il explique tout
; il commande tout. Pour le comprendre, il faut imaginer le dénouement
de la Porte étroite, modifié : à la fin de l'ouvrage, Alissa,
au lieu de fuir, épouse Jérôme. La cérémonie,
simple et discrète, fut célébrée le 8 octobre 1895, dans le petit temple
d'Etretat.
Mais à peine
a-t-elle eu lieu que Gide se sent enfermé dans un devoir qui n'est plus
le sien. Toute sa tendresse va vers cette femme, mais tout son esprit
est orienté ailleurs, et tout son désir. Il s'aperçoit qu'elle a une
vie propre, et il se découvre une responsabilité nouvelle. La pensée
de l'irréparable l'effraie. Tout se heurte dans son esprit... En cette année
même, il achève les Nourritures terrestres, où il accueille toutes
les satisfactions. L'année suivante, il écrit l'histoire de Saül,
qu'il voit vaincu et asservi par ses désirs. Puis, il fait paraître
L'Immoraliste, qui exalte son ancienne audace. Cependant, s'il
étouffe auprès des dévots, la révolte lui paraît vaine, et la liberté
impie. Le doute l'a repris comme à l'époque de son adolescence. Et de
nouveau se pose à lui, mais plus réelle, plus pressante que jamais,
l'interrogation de toute sa vie : « Tu veux servir à quelque chose.
Il importe de savoir à quoi. » Pendant plus
de vingt ans, il va tourner et retourner le problème sous toutes les
faces. Il n'est pas durant cette période, de position morale qu'il n'adopte,
ne pousse à bout dans un [19] livre,
puis ne rejette. La critique déconcertée ne peut le suivre. Francis
Jammes interrompt un article sur lui, parce qu'il ne parvient pas à
cerner sa personnalité. Lui-même avoue : « Je ne suis jamais que
ce que je crois que je suis, et cela varie sans cesse. »
Il s'égare... jusqu'à ce qu'enfin, après un long effort, il affirme
n'être pas loin d'être heureux, vouloir l'être de plus en plus — et
le devenir. C'est dans
cette montée que nous allons le suivre, dans cette lutte d'un homme
marchant à la connaissance et à la possession de lui-même. [20]
CHAPITRE III
« QUE CHACUN
SUIVE SA PENTE... MAIS EN MONTANT »
Dès le lendemain
de son mariage, Gide retourna, avec sa femme, en cette Algérie, dont
il gardait une inconsolable nostalgie. Mais quelle déception pour lui
! C'est l'hiver, et le pays, sans chaleur, est méconnaissable. Les enfants
charmants de Biskra et de Blidah, dont la présence l'avait guéri il
y a quatre ou cinq ans, étaient devenus des hommes, vulgaires, déformés
par leur métier, happés par le gain. Gide croyait que c'était sa propre
jeunesse qui était morte. « J'ai décidément passé l'âge, écrivait-il,
où le voyage est un enrichissement heureux. » (17) Un à un, comme
des morceaux de peau morte, se détachaient de lui les espoirs de sa
vie d'écrivain. Le trio qu'il avait formé avec Valéry et Louys s'était
dispersé. Valéry, sentant en Rimbaud et en Mallarmé, sous deux formes
différentes, la perfection absolue, l'extrême limite de la poésie, des
points d'aboutissement indépassables, s'était enfermé dans une retraite
silencieuse dont il ne devait plus sortir jusqu'à la guerre. Avec Louys,
Gide s'était brouillé. « Etre unique, lui écrivait-il encore d'Algérie,
viens, viens ! » Mais dès que Louys l'eut rejoint, sa personnalité fantasque,
envahissante, tyrannique lui parut plus insupportable que jamais : l'un
voulait aller au [21] soleil, l'autre à l'ombre ; l'un parler,
l'autre se taire. Ils ne devaient plus se revoir. (18) Tandis que Louys,
avec Aphrodite, allait conquérir le grand public, Gide rentrait
dans l'obscurité. Ses anciens
camarades de cénacle l'avaient quitté. Il s'était également fâché avec
un des plus notoires d'entre eux : Henri de Régnier. (19) On concédait
dans les chapelles symbolistes qu'il avait donné des espérances avec
ses petites plaquettes un peu ésotériques (la Tentative amoureuse,
le Voyage d'Urien), mais on le considérait désormais comme perdu. — Gide ne fera
jamais rien, déclarait Heredia peu de temps avant sa mort. Quand parut
L'Immoraliste, la déception fut complète dans l'avant-garde :
L'Immoraliste était un « roman » ! Si les écrits de Gide étaient
plus ouverts, le grand public pourtant les ignorait. Il avait la réputation,
qui nous surprend aujourd'hui, d'être un auteur difficile. La critique
officielle se moquait de ses tirages restreints. Mais lorsqu'on n'a
que cent ou deux cents lecteurs, on fait tirer l'ouvrage en conséquence.
Il fallut des années pour épuiser les premiers cinq cents exemplaires
des Nourritures terrestres. Dans la presse, personne ne signala
ce livre, pourtant si nouveau. (20) Saül ne sortit pas des tiroirs
de l'auteur ; Antoine qui s'était d'abord intéressé à la pièce, la refusa
en déclarant que les premiers actes étaient du Shakespeare, mais les
derniers... du Maeterlinck. Après avoir
été une sorte de « grand homme » dans le symbolisme, rien ne paraissait
à Gide plus pénible que cette [22] injustice. L'horizon se fermait devant lui : il avait
l’impression de parler dans le désert.
Gide est au
plus bas de la courbe de sa vie. Il sent que quelque chose est fini
en lui, et que quelque chose n'a pas encore commencé. Une sorte de vide
s'ouvre dans sa vie, un long vide, comme on en trouve dans l'existence
de beaucoup d'écrivains. Aucun événement important d'aucune sorte ne
marqua cette période, où le désir le tenait sans qu'il parvînt à la
vraie satisfaction. « Je ne fais
rien, avouait-il ; je ne lis rien ; je n'écris rien. Tout ce printemps,
j'ai attendu l'été, et tout l'été, j'ai attendu l'automne ». (21) Entre
1902 et 1908, c'est-à-dire entre L'Immoraliste et la Porte
étroite, Gide cessa presque complètement de travailler, sinon à
de courts articles de critique. Il ne pouvait fixer sa pensée. Il piétinait
: « Je sens, à n'en douter pas un instant, que j'ai déjà passé trente
ans et que pour être qui je suis, je n'ai plus un instant à perdre
». (22) Mais il était arrêté par des troubles nerveux
qui rappelaient ceux de son enfance. D'irréductibles insomnies le laissaient
pantelant de fatigue. Il essayait tous les traitements. C'était tantôt
le poumon, tantôt le foie qu'on déclarait atteints : la médecine préfère
soigner des organes plutôt que la conscience. Il retourna
à Champel, où il fit une vraie « saison en enfer ». Ou bien il allait
soudain, seul, se réfugier dans un petit village perdu au fond de la
campagne : « Si vous saviez, écrivait-il à Ducoté, dans quel état j'ai
vécu ces trois nuits blanches, vous m'approuveriez de partir, plantant
tout là, devoirs, rendez-vous, occupations sérieuses et plaisirs...».
(23) La Roque était son port d'attache. Au premier contact, la vie de
famille le calmait. Mais le répit était bref. A Paris, il ne faisait
que de courts séjours. Vers 1904, il se fit construire à Auteuil, en
vue d'y recevoir des parents et des amis, une villa trop vaste, dans
le [23] style torturé de l'époque, avec coins et recoins, de manière
à ce que chacun y pût travailler en toute tranquillité. Mais il ne prit
pas la peine d'en achever l'installation intérieure qui resta toujours
incommode ; l'architecte n'avait pas encore terminé ses travaux que
déjà Gide repartait... Il traversait
l'Allemagne, l'Autriche, errait de préférence dans le bassin méditerranéen,
en Espagne, en Italie, en Afrique du Nord, où il revint cinq ou six
fois encore dans l'espace de dix ans ; plus tard il poussa même jusqu'en
Grèce, en Turquie, en Asie Mineure. Pendant toute sa vie, Gide n'a cessé
de vagabonder sans jamais rester plus de quelques semaines à la même
place. Mais à cette époque de sa jeunesse, il donnait l'impression d'un
voyageur « traqué ». Il a dépeint, à la fin de L'Immoraliste, cet
état d'instabilité : le soir, harassé de fatigue, le voyageur arrive
dans une ville inconnue, but de l'étape ; le lendemain, sans avoir la
patience de rien visiter, comme poursuivi par on ne sait quel démon,
il quitte tout pour aller... ailleurs, toujours plus loin. C'est que l'inquiétude
était entrée dans sa vie. Malgré des périodes de gaieté où, avec des
parents, des amis ou leurs enfants, il retrouvait son naturel amusé
(celui qui apparaît dans ses « soties »), l'inquiétude le hantait fréquemment.
Elle contorsionnait sa pensée. Il se croyait obligé de se disculper,
de se justifier devant lui-même : c'était un interminable dialogue intérieur. En tête à tête
avec un visiteur, il demandait souvent : — Etes-vous inquiet ? Vous
? à voix un peu basse, penché vers l'autre et cela signifiait : — Craignez-vous
Dieu ? Félix Bertaux
raconte qu'un jour, le visage concentré dans l'interrogation : — Que
représente pour vous, lui dit Gide, la communion des Saints ? et comme
Bertaux garda le silence, Gide lui aurait déclaré plus tard : — Vous
ne savez pas ce que cela a été pour moi... Il y avait
sans doute dans ses attitudes torturées, de l'affectation. Gide vivait
alors en partie contrefait. Une question fondamentale le dominait :
de tout son être il aspirait à être [24] vrai et tout l'obligeait à mentir. C'est
que la nature particulière de sa sexualité l'avait mis en opposition
avec son éducation et son milieu, avec la religion et la société : le
drame de sa vie était là. Il ne s'inquiétait du problème de Dieu que
dans la mesure où celui-ci était inscrit dans sa chair. Il ne se résignait
pas à être coupable. — Est-ce ma
faute, pensait-il, si je ressens tels désirs ? Serait-ce pas une lâcheté,
puisque Dieu m'a doué du don de parler, de penser, que de ne pas exprimer
ce qui est en moi ? Mais dès qu'il
se laissait aller à son penchant, il reculait, car, pour le dogme, il
n'y a pas de fatalité physiologique : chacun est responsable de son
âme et peut la diriger dans le sens où il veut, incliner ses désirs
et leur résister. — « Que peut
un homme ? » se demandait Gide. Où est la vérité ? L'insaisissable vérité
? Alors il reprenait,
avec un soulagement de joie, les Évangiles : peu à peu, le livre s'illuminait.
Non, il n'y a pas d'interdiction dans les paroles du Christ. « Heureux
ceux qui... répète Jésus, heureux... » Ce sont les dévots qui rétrécissent
l'image du Christ ; c'est la religion qui a fini par le crucifier une
seconde fois. Mais il entendait soudain comme une moquerie diabolique
: — Peut-on être
chrétien aussi longtemps qu'on est tenté par le plaisir ? Peut-on allier
à l'amour de Dieu le désir des créatures ? Peut-on concilier « le ciel
et l'enfer » ? — Ah ! J'ai
peur de blasphémer... avouait-il. Plus tard, un jour où Gide m'expliquait
que le Christ n'a jamais annoncé que joie et bonheur : — Sur terre,
demandai-je ? — Oui. Le Royaume
de Dieu, c'est la joie éternelle dans l'instant, dès à présent, ici-bas.
Lisez Num Quid et tu. — Mais
pourquoi laissez-vous subsister, dans votre livre, la croyance à l'autre
vie, à l'après-vie ? — J'ai eu
peur... Il parlait comme un voyageur revenu de loin. Il voulait
dire : —J'ai eu peur... d'aller jusqu'au bout de ma pensée, et cependant
je ne peux vivre dans le compromis. [25] On imagine
difficilement, il est vrai, la force d'oppression des préjugés sexuels
avant 1914. A cette époque déjà si lointaine, l'adultère était l'unique
licence tolérée par la société, (et de ce fait, chérie par les psychologues).
Toute autre liberté dans l'amour était bannie. Il y avait de quoi reculer
: à un certain ordre bourgeois, alors tout-puissant, l'inversion paraissait
aussi menaçante que l'anarchisme. L'inverti était marqué d'infamie,
ou plus exactement, il n'y avait pas d'inverti, car tous, semblablement
atterrés, se camouflaient plus ou moins habilement. Un Jean Lorrain,
un Pierre Loti devaient, pour faire accepter leurs livres, transposer
le sexe de leurs personnages. Vingt ans après son drame avec Verlaine,
Rimbaud restait encore exclu de la presse.(24) Wilde était cloué au
pilori de l'Angleterre déchaînée. Sorti de prison, l'ancien triomphateur
de la vie, devenu une lamentable épave, livré à la crapuleuse débauche,
déambulait sur le boulevard de Paris et ses anciens amis cherchaient
à l'éviter. Lorsque Gide le rencontre, il s'assied avec lui à la terrasse
du Napolitain, mais en prenant soin, a-t-il avoué, de tourner le dos
au public des passants. Les défenseurs
de Wilde, même en France, étaient très rares à cette époque : cependant
sa Salomé fut jouée à l'Œuvre, à titre de protestation contre
sa condamnation et quelques-uns n'hésitèrent pas à faire à la pièce
un succès symbolique. Gide et Edouard Ducoté organisèrent un dîner qui
réunit, avec Wilde, quelques-uns de leurs amis. Dans L'Immoraliste,
Michel embrasse avec ostentation, au milieu d'un salon, Ménalque,
un autre réprouvé. La tragédie
de Wilde avait stimulé chez Gide son besoin d'affranchissement. Il admirait
l'auréole du grand paria. Il ambitionnait pour lui-même, non son sort
de victime, mais le martyre. Le martyre de Wilde lui apparaissait comme
un faux martyre, puisqu'il n'avait pas eu le courage d'un aveu et de
[26] revendiquer publiquement ce qu'il était.
Lui, il sentait obscurément, mais avec certitude, qu'un jour viendrait
où, dans des confessions, il mettrait en pleine lumière le secret de
sa vie, le drame de sa pensée. Il savait qu'il n'échapperait à l'impasse
que par une logique toute puritaine, quelles que pussent être les conséquences. — Tout cela
doit éclater, et éclatera... Ce moment serait
celui de sa libération et mettrait fin à son angoisse. Mais ce dévoilement
lui paraissait si ondoyant encore, si effarant, si scandaleux qu'il
en reculait l'approche. Pouvait-il avoir seul raison contre tous ? Et puis, il
s'effrayait non seulement de sa pensée, « mais de la peur que certains
amis en avaient ». L'écrivain le plus audacieux craint plus ses proches
que le public. — Il faut bien
que je le confesse, dira-t-il plus tard, un amour aussi (son amour pour
Emmanuèle) détourne beaucoup de soi-même... Mais c'est une question
dont je n'ai pas le droit de parler... Ainsi des scrupules
et des sympathies ruineuses l'inclinaient aux accommodements qu'il haïssait.
Ses dérobades, ses fuites, ses détours n'avaient pas d'autre cause ;
il voulait forcer ses contradictions intérieures. Cependant il
sentait la vie qui palpitait sur terre, là, à la portée de sa main,
et la crainte de ne pas en jouir pleinement était pour lui l'objet d'un
autre déséquilibre : « J'ai peur, disait-il, que tout désir,
toute puissance que je n'aurai pas satisfaits durant ma vie, pour leur
survie ne me tourmentent. » Une insatiable
curiosité le poussait, aussi forte que son inquiétude. Un jour, dans
une petite ville d'Algérie, ayant rencontré l'étrange cortège d'un mariage
arabe, il le suivit pas à pas jusque dans la cour de la maison nuptiale,
où de fanatiques musulmans déjà le menaçaient. Ce n'est que lorsqu'un
ami le tira par le bras qu'il revint à lui. Absorbé par le spectacle,
il avait perdu toute prudence. Sa curiosité était une sorte d' « avidité
de l'esprit et des sens » : il pensait que sa curiosité impliquait
le risque.. [27] Dans les ports,
elle atteignait au paroxysme. Quand il passait à Marseille pour se rendre
en Algérie, la bruyante ville, son énorme commerce, ses étrangers de
passage, la prostitution dans ses vieilles ruelles exaltaient son ardeur,
sa soif, son besoin de tirer parti de toutes les satisfactions. Ayant
considérablement impressionné le lieutenant Dupouey et obtenu son amitié,
pour rester à la hauteur où il pensait que celui-ci l'avait placé : — Si je ne
deviens pas, disait-il en souriant, le héros d'une aventure, ou si je
ne me tue pas dans six mois, que pensera de moi Dupouey ? (C'était d'ailleurs
le ton d'un certain dandysme alors en vogue.) Sous l'influence
des Nourritures terrestres, il y avait, entre ses amis et lui,
une sorte d'émulation dans le goût de l'« expérience » : une entrée
dans un bar, une conversation avec un marin, une promenade dans le port,
ce que Nietzsche appelle « les mauvaises fréquentations », de telles
démarches leur semblaient le point de départ de toutes espèces de tentatives. Mais, au milieu
de ses audaces, Gide hésitait, louvoyait : c'était alors un être papillonnant.
Il paraissait atteint d'une maladie de l'attention. Sa mobilité était
devenue légendaire. Il était toujours dehors. On ne le voyait jamais
moins que lorsqu'on habitait chez lui à Paris. Parfois on l'attendait
toute une soirée. Un jour, à l'hôtel de Noailles de Marseille, où il
était descendu, Edmond Jaloux le demanda, et comme il était absent,
le portier expliqua : — Oh ! M. Gide
ne fait toujours qu'entrer et sortir. Ne pouvant
se laisser aller au plaisir sans remords, Gide renchérissait. Il parlait
du désir avec la même frayeur que des choses sacrées, en mots susurrés,
avec délectation, avec concupiscence. La volupté lui paraissait quelque
chose d'immense, d'émouvant et de dangereux. Cependant devant les spectacles
qui s'offraient à lui, comme s'il les voyait pour la première fois,
il avait des étonnements ingénus, des airs mystérieux, des sourires
entendus, des aveux soudains suivis de brusques réticences. [28] Il avait fait
la connaissance d'Henri Ghéon qui devint, jusqu'à la guerre, (25) son
plus intime confident et qui l'accompagna dans la plupart de ses voyages.
Ghéon travaillait comme médecin à Bray-sur-Seine et faisait vivre sa
mère. Retenu toute la journée par sa profession, le soir, il venait
à Paris dans une petite automobile, originalité à l'époque, et ne s'en
retournait parfois qu'au matin, ramenant avec lui des camarades. Ensemble, les
deux compagnons menèrent une vie libre et agitée. Ils s'amusaient à
se cacher et à provoquer à la fois... — Il faut vivre
dangereusement... Avec Ghéon,
il se plaisait à toutes sortes d'extravagances. Ils avaient fait venir
d'Algérie l'ancien petit guide de Gide : Athman, et sortirent à Paris,
pendant quelque temps, accompagnés de ce jeune négrillon. Athman assistait
aux rencontres littéraires du groupe. Il était même passé du rang de
domestique au rang de poète. On espérait des publications prochaines
de lui. 1900 : L'Exposition universelle était reine. Ghéon, Gide et Athman venaient flâner devant des souks tunisiens reconstitués, près des attractions, des carrousels et des marchands. C'est un de ces petits cafés arabes qui servit de décor à Jacques-Emile Blanche quand il fit les portraits de ses amis. On peut voir sur son tableau (26) un mi |