LÉON PIERRE-QUINT

 

 

 

ANDRÉ GIDE

 

 

L'HOMME

SA VIE — SON ŒUVRE

ENTRETIENS AVEC GIDE

ET SES CONTEMPORAINS

1952

 

 

 

 

LIBRAIRIE STOCK

DELAMAIN et BOUTELLEAU

6, rue Casimir Delavigne

PARIS

©Succession Léon-Pierre Quint


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LIVRE I

 

 

 

 

SA VIE – SON ŒUVRE

1869-1933


 

INTRODUCTION

1933

 

 

 

Entre l'œuvre et la vie de Gide, les rapports sont plus étroits, plus dépendants que chez d'autres essayistes. Les propositions de Gide sont éclairées constamment par sa vie, l'auteur, par son évolution. Ses débats de conscience, par les modalités de son caractère. Réciproquement l'établissement de sa biographie, première partie de ce livre, m'a été facilité par les confessions de Gide, le centre de son œuvre n'étant qu'une continuelle confession.

La seconde partie est consacrée à l'étude des traits caractéristiques de l'art gidien. C'est-à-dire à l'examen de conscience. Comment, malgré le dédoublement du moi, les « bonnes raisons » que chacun se donne, l'inconscient, repaire du diable et tout un appareil intérieur de duperie, parvenir à voir clair, à se saisir soi-même ? Le mot « sincérité » a-t-il même un sens ?

Rien de moins systématique que l'œuvre de Gide. Néanmoins ses livres : prose lyrique, romans, soties, nouvelles et critiques proprement dites, qui sont tous des essais, tous des prises de position, ne seraient-ils qu'interrogatifs ou de refus devant certains problèmes, tracent, même brisée, une ligne de conduite, forment un enseignement. Aussi ai-je essayé de dégager au centre de cet essai, quelques aspects d'une morale. [1] Enfin, j'ai donné un développement relativement important à la critique sociale qui peut être tirée de cette œuvre et qui préoccupe aujourd'hui l'auteur et notre temps. (1)[2]


 

PREMIERE PARTIE : SA VIE

 

chapitre premier

l'enfance

 

 

 

André Gide descend par son père de paysans huguenots, par sa mère de fonctionnaires de robe ; d'un côté, les âpres Cévennes ; de l'autre, l'épaisse et verte Normandie. Ces origines géographiquement opposées seraient, selon Gide, une des causes de ses contradictions de caractère.

Cependant quand un pasteur mit en rapport ses parents : Paul Gide, professeur de droit, avec Juliette Rondeaux, riche héritière, ce mariage unissait, avant tout, des traditions religieuses à des traditions bourgeoises. C'est dans cette famille austère qu'André Gide naquit à Paris, le 22 novembre 1869.

 

A six ans, nous raconte l'auteur, (2) il était encore un enfant sournois ; il « rapportait » aux bonnes ou piétinait les pâtés de sable de ses camarades. On peut le voir, sur une photographie avec un visage pâle et vieillot, et affublé par sa mère d'une lourde robe à carreaux. [3]

A L'Ecole Alsacienne, c'était un cancre. Bientôt il fut renvoyé du collège pour mauvaise conduite : un précoce instinct sexuel s'était éveillé en lui, comme une force de révolte. Dans l'ombre qui enveloppait ses premières années, il n'est pas surprenant que ses démons aient pris naissance.

Cependant, à onze ans, quand son père meurt, il sort de son état de demi-sommeil. Mais, à partir de ce moment, l'amour de sa mère se referme sur lui et l'enveloppe d'une sollicitude à chaque instant pesante et importune.

 

Il grandit au milieu de trois femmes tristes, que dominait la crainte de mal agir ou de mal penser : c'est Anna Shackleton, une vieille fille recueillie par la famille ; c'est sa tante Claire, obsédée par la peur de déchoir : — Nous nous devons, répétait-elle, de ne jamais voyager qu'en première classe ; au théâtre de ne pas aller ailleurs qu'au balcon... Nous nous devons... Cette devise de l'esprit bourgeois devenait l'objet de perpétuelles discussions. Enfin, figure symbolique du Devoir, voici, auprès de lui, sa mère, toujours vêtue de noir. C'est une femme modeste, pleine de bonne volonté, timide, austère et sévère.

Entre elle et son fils pointait déjà l'incompréhension. Ayant raconté un jour qu'un de ses camarades s'est déclaré athée, le jeune André interroge : « Qu'est-ce que cela veut dire : athée ? — Cela veut dire : un vilain sot ». Les réponses de sa mère étaient définitives, sans issue, sans réplique possible. Quand les questions de l'enfant se faisaient plus pressantes : « Tu comprendras plus tard... »

Peu à peu le petit André était réduit au type familial. Son foyer lui paraissait le centre du monde. Il n'imaginait plus rien au delà, sinon un univers répétant indéfiniment des familles riches, bourgeoises et puritaines semblables à la sienne. Il admirait, comme la forme de la beauté, l'appartement qu'il habitait avec les siens, rue de Commaille, cet appartement aux lustres en girandoles de cristal, au salon alourdi d'or, aux meubles recouverts de housses. Plus tard, en face d'un camarade [4] pauvre, il sera mal à l'aise et ne comprendra pas la misère.

 

Quand sa mère voulut le faire retourner au lycée, il fut pris subitement de crises nerveuses ; il tombe à terre, souffre, son corps tressaute et se contorsionne. Il est vrai que son oncle Charles Gide, (3) passant un jour devant lui sans prendre garde à ses mouvements, l'enfant se relève sans difficulté, honteux et furieux. Crises simulées ? Peu importe : la simulation elle-même est déjà le début d'une névrose.

C'est ainsi qu'il échappe à l'astreignante discipline du collège. Une « vie irrégulière... désencadrée... rompue » s'ouvre dans son enfance sévère. Mme Gide le mène à Lamalou, puis à Gérardmer pour le soigner. C'est pour lui la joie de courir au milieu des falaises, des rochers, des cascades. Il devient, pour son âge, un botaniste émérite ; il collectionne des papillons, des insectes, des larves. Il observe les ébats des lapins, le vol des hirondelles, ou simplement, les petits cercles que fait la pluie en tombant dans un bassin.

Au cours de cette existence de vagabondage, ses précepteurs et ses professeurs de piano se succèdent, grotesques fantoches, ignorants et bornés. L'un lui raconte ses malheurs conjugaux ; l'autre cherche avec lui un appartement. C'est miracle, pense-t-il plus tard, que, dans ces conditions, son instruction n'ait pas été manquée.

En hiver, il est à Uzès, dans la famille de son père. Quand il va rendre visite à un de ses cousins, qui est pasteur, on ne le laisse pas partir sans le sermonner, le bénir, prier avec lui et pour lui. Dans chaque foyer, une Bible est présente. Rien ne touche le jeune André davantage que ces tableaux de famille où l'aïeul, entouré de ses enfants à genoux, plein de sublime confiance en Dieu, récite des actions de grâce « sans requêtes ». [5]

 

André Gide a seize ans. Son expression, un peu énigmatique et concentrée, fait penser à quelque Saint Jean-Baptiste adolescent. Ses yeux fuient dans un rêve intérieur. D'épaisses lèvres sensuelles, ombrées par un léger duvet, ajoutent à la ferveur de son sombre visage. Il porte une cravate lavallière noire, qui abat ses pans flottants sur un gilet fermé très haut. De brusques et excessifs mouvements d'amitié, suivis de retraits ombrageux, trahissent en lui le drame de l'orgueil et de la timidité. Déjà il se livre à des examens de conscience. Il a commencé à tenir un « journal intime ».

A l'âge de la puberté, il traverse le monde, où sévit le péché originel, protégé par une cuirasse d'innocence. Les revendications de la chair lui sont des épouvantails. «... Il est préférable, dit- son cousin Albert à sa mère devant lui, que ce grand garçon rentre avec vous le soir, quand vous venez dîner ici... »

Lorsqu'il apprend qu'un de ses camarades traverse, pour regagner sa demeure, le passage du Havre, repaire de damnation, il se précipite, tout secoué de sanglots, à ses genoux : « Oh ! je t'en supplie... N'y va pas !... » Pourtant, un soir de printemps, une de ces femmes « à voix de goule ou de sirène » l'aborde : « Faut pas avoir peur comme ça, mon joli garçon ! » Aussitôt, il rougit, ses tempes battent et il s'enfuit presque en larmes, avec l'impression de l'avoir échappé belle : « Ah ! fi ! Si c'est ça la vie qu'il faut vivre, écrit-il dans son « journal », j'aime mieux mon rêve... mon rêve... les chimères plutôt que les réalités. » Ses lectures mêmes sont surveillées. Il lit à haute voix, devant sa mère, les ouvrages de la bibliothèque paternelle. L’Albertus de Théophile Gautier les fait rougir tous les deux et ils en sautent des strophes. A partir de ce jour, d'ailleurs, la surveillance se relâche.

Alors c'est une boulimie de lectures. Les poètes, tous les poètes, bons ou mauvais, Victor Hugo, Baudelaire, Sully-Prudhomme, Heine, l'enivrent. Les plus grands événements de sa vie, entre quinze et vingt ans, ce sont deux lectures bien [6] différentes : la Bible et les Mille et Une Nuits, qui l'enthousiasment également.

 

Le plus souvent, il partageait la joie de ses découvertes avec sa cousine Emmanuèle R... Depuis l'âge de douze ans, il s'était attaché à elle de toute sa tendresse passionnée. C'était une douce et grave jeune fille, qu'il jugeait de vertu presque surnaturelle. Sa mère s'étant enfuie, elle avait envisagé cet événement comme une honte quasi ineffaçable, et le jeune André lui avait alors juré de l'abriter pour toujours « contre la peur, contre le mal, contre la vie ». (4) Déjà la ferveur religieuse se mêlait à leur amour d'enfant. Au temple, un dimanche, en écoutant le sermon du pasteur, il se vit, en rêve, tenant sa cousine par la main : « vêtus tous deux de ces vêtements blancs » dont parle l'Apocalypse, ils avançaient par le chemin difficile de la « porte étroite » et regardaient vers le ciel, éblouissement pur... Ainsi ils grandissaient ensemble et se retrouvaient, chaque année, aux vacances, dans les propriétés normandes de leurs parents.

 

A seize ans, Gide prépare sa première communion : l'enseignement du pasteur lui paraît si sec et si rébarbatif qu'il se demande tout à coup s'il a la vocation d'un protestant. Ne serait-il pas un catholique qui s'ignore ? En fait, aucun dogme ne le contente. Mais débarrassé de l'étude du catéchisme, avec quelle joie il se tourne spontanément vers Dieu. C'est l'été suivant. Ses cours sont finis. Il mène une véritable vie d'ascète, couche sur une planche, se plonge dès l'aube dans l'eau glacée, se relève la nuit pour la prière. A ces pieux élans, il mêle des travaux profanes. Il reprend sa grammaire grecque, refait de l'algèbre, « recopie le quatrième livre » de l'Ethique, « en négligeant les scolies, pour mieux saisir dans son ensemble... la suite des propositions. » (5) Cette sorte d'état séraphique se prolonge des mois durant... [7]

 

Le voici à l'entrée de la vie, libre de tout souci d'argent, disposant à son gré de ses journées, de ses années. O temps bienheureux d'avant-guerre où l'oisiveté était permise, honorable ! Quoique sa mère le maintînt toujours sous sa tutelle, elle ne décourageait pas, contrairement à tant de familles, sa vocation d'homme de lettres. Dans son cahier de comptes, elle se contentait d'inscrire, sous « frais de carrière d'André », les dépenses que nécessitait l'impression des premiers ouvrages de son fils.

Un projet de livre l'habitait maintenant, où il voulait tout mettre : c'étaient les Cahiers d'André Walter. L'ouvrage lui paraissait « si noble, si pathétique, si péremptoire », qu'il ne doutait pas, après sa publication, d'obtenir la main d'Emmanuèle. La vie, en effet, ne lui était « plus de rien sans elle » et il la rêvait « partout l'accompagnant »... Tel il s'engageait, confiant, dans un avenir qu'il voyait fait à sa volonté : « Je ne changerai, s'écriait-il, [mon existence], contre aucune ». Mais la vie n'avait pas encore ouvert devant lui ses faces les plus réelles, qui allaient ébranler tout son fier équilibre intérieur...

Pour écrire son livre, il s'est enfermé, seul, près d'Annecy, dans un petit chalet loué, avec un piano qu'il a fait venir. Là, de l'aube au soir, il écrit. Il a arrêté sa pendule et sa montre. Mais, lorsque, pour se délasser, il s'approche de la fenêtre — les marronniers sont en fleurs — c'en est fini de sa quiétude. Les désirs insatisfaits de sa chair qu'il a voulu négliger, avilir, surgissent dans une irrésistible poussée intérieure, et prennent tous les détours pour se rappeler à lui. S'il se promène dans le village, des visages d'enfants retiennent ses regards : c'est ici un jeune vaurien qui plonge dans la rivière. Ah ! se baigner avec lui ! Être une brute qui ne pense plus. Alors, il décide de ne plus sortir que la nuit. Mais la nuit, la crainte du péché l'épouvante davantage. Une obsession musicale le hante, [8] jusqu'au détraquement nerveux. Une femme affreuse, au visage de poupée, surgit et soulève sa robe. En disparaissant, elle ouvre une bouche noire comme un trou : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, préservez-moi de la folie ! » (6) Mais c'est en vain qu'il crie à l'Eternel ! Sa foi chancelle. Ah ! ses beaux rêves d'enfant, quand il se voyait, « en vêtements blancs », monter avec Emmanuèle vers le bonheur. Il sait aujourd'hui ce qui s'agite dans le cœur clos et dans la vie chaste de l'ascète. En vain cherche-t-il à « se faire violence ». (7) Le diable est entré avec lui dans sa retraite.

Rien dans son éducation ne lui a fait prévoir cette lutte à mener. A peine s'est-elle installée en lui qu'elle lui semble injustifiable. Il se demande s'il n'interprète pas mal son devoir, ou si la morale qu'on lui a enseignée est la bonne. Dieu ne peut pas vouloir que l'homme se déchire. Ne serait-il pas préférable de céder au désir ? « Mais que faire ?... Je ne sais rien, je suis ridiculement ignorant de cela. Alors où ? dans la rue, une de ces femmes errantes... » Ah ! Un conseil, un maître, un guide ! Il pense qu'il ne peut pas être le seul sur terre à souffrir ainsi. Il voudrait révéler ses tourments afin qu'ils puissent servir à d'autres qui sans doute les éprouvent comme lui. Dès cette époque, il songe à baisser le masque, à révéler publiquement son trouble intérieur.

Mais à vingt ans, — surpris, presque épouvanté de sentir chanceler en lui ses principes moraux, sa ferveur religieuse, ses habitudes de vie, tout le retient encore. Il résiste à son doute. Il résiste à ses sens. C'est le commencement de la lutte épuisante qu'il va soutenir contre son enfance puritaine.

 

La lutte de l'homme contre la chair formait le sujet même des Cahiers d'André Walter, mais restait enveloppée d'un style musical, mystérieux, vague et éthéré, conforme aux tendances symbolistes de l'époque. L'ouvrage est achevé : c'est [9] un manuscrit composé de toutes petites feuilles de papier à lettres, quadrillé, pauvre papier pelure, couvert d'une écriture serrée, presque enfantine, et sans aucune rature. Avec ce livre, Gide comptait répondre à l'inquiétude de toute sa génération.

Son impatience était grande. Les lettres qu'il recevait de la capitale lui apportaient comme des souffles d'air enfiévrés. Il voyait, là-bas, ses camarades s'entraîner, s'exciter ; c'était la ruée des ambitions : « J'arriverai trop tard, s'écriait-il, et je n'en serai plus ! » Il rentre à Paris, et sans même chercher un introuvable éditeur bénévole, fait tirer à ses frais une édition ordinaire « pour satisfaire à l'appétit du public » qu'il s'imaginait « devoir être considérable ».

L'insuccès de la vente fut total. Dépité, il mit cette édition au pilon. Seule parut une édition de luxe, tirée à 190 exemplaires (8) S'il y en avait eu trop, il y en aurait trop peu maintenant. Il en envoya cependant quelques-uns, accompagnés de dédicaces ferventes jusqu'à l'emphase, à des auteurs dont il n'avait pourtant pas lu une ligne. Quelques réponses l'enchantèrent.

Ce « triste et merveilleux bréviaire des vierges », lui écrivait Maeterlinck, est, « ... à certains moments, éternel, comme l'Imitation... ». « Cela sort, écrivait Huysmans, des ... abominables vulgarités... » ; Henri de Régnier l'invitait à aller avec lui « chez M. de Heredia » ; Mallarmé l'appelait « le Rare Intellectuel » et lui demandait de venir rue de Rome « avant personne, mardi soir, dès à peine huit heures, pour mieux se parler ». C'est ainsi que, curieux, tremblant et ravi, il entra dans les « serres chaudes » du symbolisme...

 

1890 ! Moment émouvant pour un jeune homme qui cherchait [10] sa voie dans les lettres ! On sentait qu'il se passait quelque chose. La littérature s'était dédoublée. Entre le « boulevard » et « l'avant-garde », l'opposition était plus vive que jamais. Les symbolistes luttaient par le dédain, avec la volonté de rester obscurs, rares, isolés. Les naturalistes les accusaient de névrose ou de mystification et leur opposaient les tirages massifs de leurs propres romans.

Les textes symbolistes paraissent, au contraire, dans de toutes petites revues, aussi rares qu'éphémères. Chaque coterie, pour s'imposer, avait la sienne. Gide s'occupa de plusieurs d'entre elles avec son premier et grand ami : Pierre Louys.

 

Les deux jeunes gens s'étaient connus à l'Ecole Alsacienne. « Tu aimes donc les vers ? » lui disait un jour Louys, en le voyant lire du Heine. Peu de temps après, ils étaient liés.

Enfant grandi trop vite, flexible et délicat, mais plein d'un irrésistible bouillonnement, d'une juvénilité exubérante, Louys se donnait à la vie, en attendant « les femmes et le génie ». (9) Il essayait en vain d'entraîner avec lui le pauvre Gide, perclus de scrupules et de réticences, mais pourtant intérieurement aussi passionné que lui.

 

Dès le lycée, les deux amis créèrent, avec Franc-Nohain, Michel Arnauld, (10) Maurice Quillot, la Potache-Revue, au nom dérisoire. Puis, ce fut la Conque, petit tract bien modeste encore, de huit pages, au prix de 10 francs-or. Le vieux Parnasse y patronnait le symbolisme. Leconte de Lisle et Heredia voisinaient avec Henry Bérenger, le futur « commissaire aux essences » pendant la guerre, et Léon Blum. Cependant le Centaure, qui succéda à la Conque, fut enfin un recueil de luxe, avec des estampes originales en couleurs signées : Jacques-Emile Blanche, Puvis de Chavannes, Odilon Redon...

Mais Louys était seul directeur en nom : Gide se réservait, [11] car il sentait que le symbolisme n'était pas son mouvement.

Sans doute, pendant quatre ou cinq ans, il traversa ces milieux, dont il était devenu, très rapidement, « un des plus lumineux lévites ». (11) Ainsi entouré de Quillard, Hérold, Viélé-Griffin, Henri de Régnier, Mockel, Bernard Lazare, il se laissait porter par le mouvement des cénacles.

On discutait, sans fin, Wagner, Hegel, les lakistes et les préraphaélites. Le vers libre venait d'être introduit. Les manifestes se suivaient. Tous les littérateurs étaient poètes...

Au milieu de cette floraison surabondante de groupes, Gide sut déjà reconnaître quelques rares écrivains, qui devaient s'imposer plus tard. Mallarmé devint son maître vénéré : convié à ses « mardis », il écoutait religieusement, ému parfois jusqu'aux larmes, ce petit bourgeois modeste qui, devant ses disciples, poursuivait son insaisissable chimère : l'Idée pure surgie du Verbe.

C'est à la même époque qu'il découvrit, par l'intermédiaire de Louys, Paul Valéry : avec eux, il forma, au sein des petits clans symbolistes, un trio plus inspiré, plus tendu que les autres groupes. Valéry était un tout jeune homme, au regard extraordinaire, d'une conversation éblouissante, absorbé, lui aussi, par les problèmes d'idées les plus pures « que l'on puisse jamais se proposer ». (12) Il sera l'homme le plus important de sa génération, prédisait Gide.

Les trois amis consacraient leur temps à toutes sortes d'exercices prosodiques : acrostiches, etc. (13). Entre Gide et Louys, se poursuivait une correspondance assidue, passionnée, avec des discussions byzantines infinies. On eût dit de deux théologiens traitant de l'essence divine. Les lettres de Louys [12] étaient toujours composées en caractères gothiques, et même en « onciale », comme il disait, avec de l'encre violette à reflets mordorés, parfois sur un magnifique vélin, comme des enluminures moyenâgeuses. Déjà hanté par sa manie de paléographe, Louys, tout en calligraphiant avec une prestesse surprenante, passait des nuits à les confectionner.

 

Tout absorbé qu'il était par le « culte » de l'art, Gide ne mena pas moins, au cours de ces années, une vie pénible de sombre et superficielle agitation. C'était alors un grand jeune homme mince, chaste, grave et maniéré, aux yeux pâles, aux cheveux abondamment bouclés de poète, avec une barbe folichonne et presque noire. Il parlait peu, les dents serrées, une langue rare. Sous un vaste chapeau de feutre noir, il se drapait déjà romantiquement de la cape brune et mystérieuse, qu'il a toujours portée depuis. Parfois il tenait dans la main ou enfouissait dans la poche une Bible, que, dans son enfance, il ne quittait point, qu'il sortait à tout instant et « en présence de gens précisément dont [il avait]... à redouter la moquerie ».

Dans les salons littéraires, où il se laisse entraîner, malade de timidité, il ne fait guère que « quelques apparitions épouvantées... » Mais dans le « monde où l'on s'ennuie », on attire volontiers toute figure nouvelle. Chez les Beignères, il entrevoit le jeune et gentil Marcel Proust, qui paraissait le protégé d'Anatole France. Gide représente l'avant-garde. — Alors, c'est vrai, lui dit-on, que vous comprenez Mallarmé ? On lui présente le sonnet qui commence par : « M'introduire dans ton histoire... » et qui prête à tous les fous-rires des dames... — Expliquez-nous... Soudain, point de mire de tout le salon, ragaillardi par l'ironie générale, il retrouve son courage. Mais un autre jour, où il s'est mis au piano, il s'arrête brusquement, les pieds sur les pédales, les mains inertes sur le clavier, incapable de continuer, pris de panique... C'est à cette époque qu'il rencontra Wilde, élégant, adulé, le regard triomphant : « Je n'aime pas vos lèvres, lui confiait Wilde, elles sont droites [13] comme celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. » Puis il éclatait de rire et Gide restait tout décontenancé.

Les rapports humains lui étaient devenus malaisés. Même au milieu de ses camarades, incapable de naturel, il cherchait, comme un comédien, des artifices, prenait des poses ; inquiètement soucieux de ses gestes, il les avait étudiés chez lui devant la glace. Sa présence glaçait : on n'osait plus se livrer à des propos trop libres, ce qui augmentait la gêne du malheureux puritain malgré lui. Henri de Régnier avait composé cette laconique épitaphe : « Ci-Gide ». Louys lui envoyait, le jour anniversaire de la Saint-Barthélémy, ce télégramme : « Ils t'ont oublié... »

Pierre Louys, en qui se réveillaient parfois des instincts de gauloiserie, avait juré de « dégourdir » son ami. Il avait une sorte de plaisir sadique à choquer sa pudeur. Malgré son insistance, il n'était pas parvenu à ce que Gide entrât dans sa garçonnière de la rue Rembrandt. Il lui fit alors envoyer un télégramme par Mauclair lui annonçant son suicide, mais Gide, craignant quelque stratagème, se fit accompagner par Hérold pour se rendre au domicile de son ami et le fit passer le premier. Louys, en pyjama, ouvrit la porte et gueula : — On ne peut donc pas me laisser faire l'amour tranquillement ! Mais la plaisanterie engendrait de graves brouilles quand Louys envoyait, par exemple, à deux heures du matin, les pensionnaires d'une « maison » sonner à la porte de l'appartement où Gide habitait avec sa mère.

 

Ainsi se prolongeait sa jeunesse inutile, sa chasteté sans issue. « Commandements de Dieu, s'écrie-t-il, jusqu'où rétrécirez-vous vos limites ? » (14)

Et voici que soudain tout cède en lui, les règles lâchent. C'est la révolte. Son passé, sa famille, jusqu'à son appartement de la rue de Commaille, tout lui apparaît d'une insupportable laideur. Ah ! s'échapper ! Partir ! Partir ! [14]

Son ami Paul-Albert Laurens a décidé de s'embarquer pour la Tunisie. Ils s'y rendront ensemble. Aussi timide et chaste que lui (quoique dépourvu de scrupules religieux), Laurens est également résolu à tenter l'aventure. Gide partait, intrépide comme les chevaliers de la légende, à la conquête de sa personnalité, décidé à vaincre son ignorance, sa peur des êtres et de l'inconnu. En même temps, il se sépara de sa Bible : ce livre dont il s'était continuellement nourri, il ne l'emporte pas avec lui quand il s'embarque, en octobre 1893, pour les oasis du désert saharien.

Sur le bateau, au milieu de la mer qui l'éloigne véritablement pour la première fois de son enfance, il sent qu'il ira désormais, sans reculer, jusqu'au bout de ses désirs, aussi difficiles, déroutants, dangereux qu'ils puissent être... « Tout doit être manifesté, même les plus funestes choses. Malheur à celui par qui le scandale arrive, mais il faut que le scandale arrive. » [15]


 

CHAPITRE II

 

LA RÉVÉLATION DU DÉSERT

 

 

 

C'est en Algérie que Gide fut pris d'un goût de la vie sans égal, d'un fiévreux besoin d'être, de jouir, d'aimer. Le soleil, la nature, l'ardeur des plantes, les jeunes créatures, la simplicité de l'amour, le libérèrent enfin de l'étreinte puritaine. « Nathanaël, je ne crois plus au péché ! » Non, la terre n'est pas maudite ! Gloire au corps humain ! Aucun remords ne ternit ici la beauté des enfants du désert. Dans cette âpre contrée brûlante, loin de toute civilisation, le plaisir, n'importe quel plaisir, est naturel : il se prend ; il se donne, et le soleil purifie tout. Gide a la révélation de lui-même et de la véritable nature de son désir.

Il resta deux ans d'une manière presque ininterrompue dans cet orient de Mille et une Nuits. Ce fut sa période de lyrisme. Et pourtant il ne fut jamais aussi malade que pendant ces deux années. Il se crut tuberculeux, et se vit mourir comme son père. Il interrompit la marche, épuisante pour lui, qu'il avait projetée vers le sud de l'Algérie, et fut contraint d'hiverner à Biskra.

C'est là que commença sa lente et merveilleuse convalescence. Biskra, oasis aux blanches terrasses, avec ses « séghias », petites rigoles d'eau si précieuses, et son « lagmi », vin de palme, sève naturelle qu'il suffit de recueillir. Rejetant la [16] condamnation du médecin, il se cabra contre le sort. Retrouver la santé devint son premier devoir. « Vivre ! s'écria-t-il, je veux vivre !. » (15) Il s'entoure des enfants indigènes de Biskra et le spectacle de leur santé, de leurs mouvements, de leur grâce l'aide à surmonter une maladie, qui est surtout nerveuse. Quand sa mère, de Paris, accourt pour le soigner, elle est bientôt forcée de repartir : c'est seul et sans aide qu'il veut guérir. Il a quitté ses vêtements sombres. Il fait couper sa barbe, et dès lors, un peu effrayé, il lui semble que son visage, comme démasqué, laisse voir à nu sa résolution nouvelle.

 

Au cours de son second voyage en Algérie, ayant rencontré Oscar Wilde, il fut entraîné par lui à de nouveaux dérèglements. Fébrile, tendu, forcené, entouré d'une bande extraordinaire de maraudeurs, Wilde, à la veille de son procès, se laissait mener par une sorte de fatalité.

Gide se donna, comme lui, à tous les plaisirs. Un matin, après avoir serré toute la nuit dans ses bras « un parfait petit corps sauvage, ardent, lascif et ténébreux », il court, seul, comme un fou, dans la campagne, léger, flottant, délivré, laissant éclater sa formidable joie. Pourquoi toutes ses nuits désormais ne seraient-elles pas aussi belles ? Il imagine un monde redressé, sans contrainte et sans règle, une ère nouvelle dans sa vie...

C'est dans cette exaltation qu'il écrivit les Nourritures Terrestres. Brûlons nos livres inutiles, détruisons nos souvenirs, brisons les attaches du passé : l'âme, peu à peu vidée, communiera avec la nature entière dans un panthéisme charnel et mystique.

Gide cherchait à prolonger le plus longtemps possible son séjour en Algérie. Il avait même acheté un terrain, en vue de s'installer définitivement sur cette terre élue. Un jeune boy arabe lui servait de domestique : c'était Athman. Athman a quatorze ans, le teint très noir, il porte une chemise de soie [17] rouge pour plaire à son nouveau maître. Gide l'initie aux mystères de la prosodie française ; ils sortent ensemble et jouent comme deux enfants. Athman s'était tellement attaché à lui que Gide l'aurait volontiers amené à Paris, si sa mère, à l'annonce de ce projet, n'avait répondu par de grands cris de protestation. Mme Gide est d'ailleurs effrayée par l'excessif enthousiasme que trahissent les lettres de son fils. A sa mère, à Emmanuèle, à Pierre Louys, il ne peut s'empêcher de faire part de sa métamorphose. Il voudrait; confier à tout l'univers le secret qui l'habite...

 

Quand il rentra à Paris, sa déception fut si cruelle qu'il songea un moment au suicide. Quoi ! Rien n'avait changé ! C'étaient les mêmes cafés, les mêmes écrivains symbolistes, perdus dans les mêmes châteaux forts. Autour de lui « chacun s'affairait », comme s'il n'était pas de retour, comme s'il n'avait pas un important message à révéler. Il échappe alors à l'accablement en se réfugiant dans l'humour : « Moi, cela m'est égal, parce que j'écris Paludes ! »

Soudain il est rappelé à La Roque, où sa mère est mourante. Agenouillé devant le corps immobile, qu'il est seul à veiller avec une vieille servante, voici qu'il retrouve les prières et les gestes de sa pieuse enfance. En rouvrant les livres saints, il pleure éperdument.

C'est presque aussitôt après ce deuil qu'il épouse sa cousine, Emmanuèle R... La jeune fille avait toujours la même foi en sa mission : elle entrevoyait pour lui une vie magnifique, austère, exemplaire, qu'elle craignait même d'entraver. Lui, fidèle au vœu de son enfance, voulut se dévouer pour elle, la protéger et l'entraîner vers un bonheur qu'il se figurait, témérairement, respirable pour elle comme pour lui. Il ne se rendait pas compte que le bonheur ne se donne pas ; il s'échange : on ne peut rendre un être heureux que si, réciproquement, il vous rend heureux.

Mais Gide espérait alors concilier en lui tous les contraires, la possession et le renoncement, la joie païenne et l'amour [18] mystique, la griserie des Mille et une Nuits et l'ascétisme de la Bible. Dans sa jeunesse intrépide qui croyait tout possible, il crut possible, malgré sa découverte toute fraîche du plaisir, une extraordinaire aventure, une aventure sublime qui, tous deux, devait les conduire, par delà le bonheur, à quelque chose de plus... à la « sainteté ». (16) Ainsi le mariage de Gide est au centre de sa vie ; il explique tout ; il commande tout. Pour le comprendre, il faut imaginer le dénouement de la Porte étroite, modifié : à la fin de l'ouvrage, Alissa, au lieu de fuir, épouse Jérôme.

La cérémonie, simple et discrète, fut célébrée le 8 octobre 1895, dans le petit temple d'Etretat.

 

Mais à peine a-t-elle eu lieu que Gide se sent enfermé dans un devoir qui n'est plus le sien. Toute sa tendresse va vers cette femme, mais tout son esprit est orienté ailleurs, et tout son désir. Il s'aperçoit qu'elle a une vie propre, et il se découvre une responsabilité nouvelle. La pensée de l'irréparable l'effraie. Tout se heurte dans son esprit...

En cette année même, il achève les Nourritures terrestres, où il accueille toutes les satisfactions. L'année suivante, il écrit l'histoire de Saül, qu'il voit vaincu et asservi par ses désirs. Puis, il fait paraître L'Immoraliste, qui exalte son ancienne audace. Cependant, s'il étouffe auprès des dévots, la révolte lui paraît vaine, et la liberté impie. Le doute l'a repris comme à l'époque de son adolescence. Et de nouveau se pose à lui, mais plus réelle, plus pressante que jamais, l'interrogation de toute sa vie : « Tu veux servir à quelque chose. Il importe de savoir à quoi. »

Pendant plus de vingt ans, il va tourner et retourner le problème sous toutes les faces. Il n'est pas durant cette période, de position morale qu'il n'adopte, ne pousse à bout dans un [19] livre, puis ne rejette. La critique déconcertée ne peut le suivre. Francis Jammes interrompt un article sur lui, parce qu'il ne parvient pas à cerner sa personnalité. Lui-même avoue : « Je ne suis jamais que ce que je crois que je suis, et cela varie sans cesse. » Il s'égare... jusqu'à ce qu'enfin, après un long effort, il affirme n'être pas loin d'être heureux, vouloir l'être de plus en plus — et le devenir.

C'est dans cette montée que nous allons le suivre, dans cette lutte d'un homme marchant à la connaissance et à la possession de lui-même. [20]


 

CHAPITRE III

 

« QUE CHACUN SUIVE SA PENTE... MAIS EN MONTANT »

 

 

 

Dès le lendemain de son mariage, Gide retourna, avec sa femme, en cette Algérie, dont il gardait une inconsolable nostalgie. Mais quelle déception pour lui ! C'est l'hiver, et le pays, sans chaleur, est méconnaissable. Les enfants charmants de Biskra et de Blidah, dont la présence l'avait guéri il y a quatre ou cinq ans, étaient devenus des hommes, vulgaires, déformés par leur métier, happés par le gain. Gide croyait que c'était sa propre jeunesse qui était morte. « J'ai décidément passé l'âge, écrivait-il, où le voyage est un enrichissement heureux. » (17)

Un à un, comme des morceaux de peau morte, se détachaient de lui les espoirs de sa vie d'écrivain. Le trio qu'il avait formé avec Valéry et Louys s'était dispersé. Valéry, sentant en Rimbaud et en Mallarmé, sous deux formes différentes, la perfection absolue, l'extrême limite de la poésie, des points d'aboutissement indépassables, s'était enfermé dans une retraite silencieuse dont il ne devait plus sortir jusqu'à la guerre. Avec Louys, Gide s'était brouillé. « Etre unique, lui écrivait-il encore d'Algérie, viens, viens ! » Mais dès que Louys l'eut rejoint, sa personnalité fantasque, envahissante, tyrannique lui parut plus insupportable que jamais : l'un voulait aller au [21] soleil, l'autre à l'ombre ; l'un parler, l'autre se taire. Ils ne devaient plus se revoir. (18) Tandis que Louys, avec Aphrodite, allait conquérir le grand public, Gide rentrait dans l'obscurité.

Ses anciens camarades de cénacle l'avaient quitté. Il s'était également fâché avec un des plus notoires d'entre eux : Henri de Régnier. (19) On concédait dans les chapelles symbolistes qu'il avait donné des espérances avec ses petites plaquettes un peu ésotériques (la Tentative amoureuse, le Voyage d'Urien), mais on le considérait désormais comme perdu.

— Gide ne fera jamais rien, déclarait Heredia peu de temps avant sa mort.

Quand parut L'Immoraliste, la déception fut complète dans l'avant-garde : L'Immoraliste était un « roman » ! Si les écrits de Gide étaient plus ouverts, le grand public pourtant les ignorait. Il avait la réputation, qui nous surprend aujourd'hui, d'être un auteur difficile. La critique officielle se moquait de ses tirages restreints. Mais lorsqu'on n'a que cent ou deux cents lecteurs, on fait tirer l'ouvrage en conséquence. Il fallut des années pour épuiser les premiers cinq cents exemplaires des Nourritures terrestres. Dans la presse, personne ne signala ce livre, pourtant si nouveau. (20) Saül ne sortit pas des tiroirs de l'auteur ; Antoine qui s'était d'abord intéressé à la pièce, la refusa en déclarant que les premiers actes étaient du Shakespeare, mais les derniers... du Maeterlinck.

Après avoir été une sorte de « grand homme » dans le symbolisme, rien ne paraissait à Gide plus pénible que cette [22] injustice. L'horizon se fermait devant lui : il avait l’impression de parler dans le désert.

 

Gide est au plus bas de la courbe de sa vie. Il sent que quelque chose est fini en lui, et que quelque chose n'a pas encore commencé. Une sorte de vide s'ouvre dans sa vie, un long vide, comme on en trouve dans l'existence de beaucoup d'écrivains. Aucun événement important d'aucune sorte ne marqua cette période, où le désir le tenait sans qu'il parvînt à la vraie satisfaction.

« Je ne fais rien, avouait-il ; je ne lis rien ; je n'écris rien. Tout ce printemps, j'ai attendu l'été, et tout l'été, j'ai attendu l'automne ». (21) Entre 1902 et 1908, c'est-à-dire entre L'Immoraliste et la Porte étroite, Gide cessa presque complètement de travailler, sinon à de courts articles de critique. Il ne pouvait fixer sa pensée. Il piétinait : « Je sens, à n'en douter pas un instant, que j'ai déjà passé trente ans et que pour être qui je suis, je n'ai plus un instant à perdre ». (22) Mais il était arrêté par des troubles nerveux qui rappelaient ceux de son enfance. D'irréductibles insomnies le laissaient pantelant de fatigue. Il essayait tous les traitements. C'était tantôt le poumon, tantôt le foie qu'on déclarait atteints : la médecine préfère soigner des organes plutôt que la conscience.

Il retourna à Champel, où il fit une vraie « saison en enfer ». Ou bien il allait soudain, seul, se réfugier dans un petit village perdu au fond de la campagne : « Si vous saviez, écrivait-il à Ducoté, dans quel état j'ai vécu ces trois nuits blanches, vous m'approuveriez de partir, plantant tout là, devoirs, rendez-vous, occupations sérieuses et plaisirs...». (23) La Roque était son port d'attache. Au premier contact, la vie de famille le calmait. Mais le répit était bref. A Paris, il ne faisait que de courts séjours. Vers 1904, il se fit construire à Auteuil, en vue d'y recevoir des parents et des amis, une villa trop vaste, dans le [23] style torturé de l'époque, avec coins et recoins, de manière à ce que chacun y pût travailler en toute tranquillité. Mais il ne prit pas la peine d'en achever l'installation intérieure qui resta toujours incommode ; l'architecte n'avait pas encore terminé ses travaux que déjà Gide repartait...

Il traversait l'Allemagne, l'Autriche, errait de préférence dans le bassin méditerranéen, en Espagne, en Italie, en Afrique du Nord, où il revint cinq ou six fois encore dans l'espace de dix ans ; plus tard il poussa même jusqu'en Grèce, en Turquie, en Asie Mineure. Pendant toute sa vie, Gide n'a cessé de vagabonder sans jamais rester plus de quelques semaines à la même place. Mais à cette époque de sa jeunesse, il donnait l'impression d'un voyageur « traqué ». Il a dépeint, à la fin de L'Immoraliste, cet état d'instabilité : le soir, harassé de fatigue, le voyageur arrive dans une ville inconnue, but de l'étape ; le lendemain, sans avoir la patience de rien visiter, comme poursuivi par on ne sait quel démon, il quitte tout pour aller... ailleurs, toujours plus loin.

C'est que l'inquiétude était entrée dans sa vie. Malgré des périodes de gaieté où, avec des parents, des amis ou leurs enfants, il retrouvait son naturel amusé (celui qui apparaît dans ses « soties »), l'inquiétude le hantait fréquemment. Elle contorsionnait sa pensée. Il se croyait obligé de se disculper, de se justifier devant lui-même : c'était un interminable dialogue intérieur.

En tête à tête avec un visiteur, il demandait souvent : — Etes-vous inquiet ? Vous ? à voix un peu basse, penché vers l'autre et cela signifiait : — Craignez-vous Dieu ?

Félix Bertaux raconte qu'un jour, le visage concentré dans l'interrogation : — Que représente pour vous, lui dit Gide, la communion des Saints ? et comme Bertaux garda le silence, Gide lui aurait déclaré plus tard : — Vous ne savez pas ce que cela a été pour moi...

Il y avait sans doute dans ses attitudes torturées, de l'affectation. Gide vivait alors en partie contrefait. Une question fondamentale le dominait : de tout son être il aspirait à être [24] vrai et tout l'obligeait à mentir. C'est que la nature particulière de sa sexualité l'avait mis en opposition avec son éducation et son milieu, avec la religion et la société : le drame de sa vie était là. Il ne s'inquiétait du problème de Dieu que dans la mesure où celui-ci était inscrit dans sa chair. Il ne se résignait pas à être coupable.

— Est-ce ma faute, pensait-il, si je ressens tels désirs ? Serait-ce pas une lâcheté, puisque Dieu m'a doué du don de parler, de penser, que de ne pas exprimer ce qui est en moi ?

Mais dès qu'il se laissait aller à son penchant, il reculait, car, pour le dogme, il n'y a pas de fatalité physiologique : chacun est responsable de son âme et peut la diriger dans le sens où il veut, incliner ses désirs et leur résister.

— « Que peut un homme ? » se demandait Gide. Où est la vérité ? L'insaisissable vérité ?

Alors il reprenait, avec un soulagement de joie, les Évangiles : peu à peu, le livre s'illuminait. Non, il n'y a pas d'interdiction dans les paroles du Christ. « Heureux ceux qui... répète Jésus, heureux... » Ce sont les dévots qui rétrécissent l'image du Christ ; c'est la religion qui a fini par le crucifier une seconde fois. Mais il entendait soudain comme une moquerie diabolique :

— Peut-on être chrétien aussi longtemps qu'on est tenté par le plaisir ? Peut-on allier à l'amour de Dieu le désir des créatures ? Peut-on concilier « le ciel et l'enfer » ?

— Ah ! J'ai peur de blasphémer... avouait-il. Plus tard, un jour où Gide m'expliquait que le Christ n'a jamais annoncé que joie et bonheur :

— Sur terre, demandai-je ?

— Oui. Le Royaume de Dieu, c'est la joie éternelle dans l'instant, dès à présent, ici-bas. Lisez Num Quid et tu.

Mais pourquoi laissez-vous subsister, dans votre livre, la croyance à l'autre vie, à l'après-vie ?

J'ai eu peur... Il parlait comme un voyageur revenu de loin. Il voulait dire : —J'ai eu peur... d'aller jusqu'au bout de ma pensée, et cependant je ne peux vivre dans le compromis. [25]

On imagine difficilement, il est vrai, la force d'oppression des préjugés sexuels avant 1914. A cette époque déjà si lointaine, l'adultère était l'unique licence tolérée par la société, (et de ce fait, chérie par les psychologues). Toute autre liberté dans l'amour était bannie. Il y avait de quoi reculer : à un certain ordre bourgeois, alors tout-puissant, l'inversion paraissait aussi menaçante que l'anarchisme. L'inverti était marqué d'infamie, ou plus exactement, il n'y avait pas d'inverti, car tous, semblablement atterrés, se camouflaient plus ou moins habilement. Un Jean Lorrain, un Pierre Loti devaient, pour faire accepter leurs livres, transposer le sexe de leurs personnages. Vingt ans après son drame avec Verlaine, Rimbaud restait encore exclu de la presse.(24) Wilde était cloué au pilori de l'Angleterre déchaînée. Sorti de prison, l'ancien triomphateur de la vie, devenu une lamentable épave, livré à la crapuleuse débauche, déambulait sur le boulevard de Paris et ses anciens amis cherchaient à l'éviter. Lorsque Gide le rencontre, il s'assied avec lui à la terrasse du Napolitain, mais en prenant soin, a-t-il avoué, de tourner le dos au public des passants.

Les défenseurs de Wilde, même en France, étaient très rares à cette époque : cependant sa Salomé fut jouée à l'Œuvre, à titre de protestation contre sa condamnation et quelques-uns n'hésitèrent pas à faire à la pièce un succès symbolique. Gide et Edouard Ducoté organisèrent un dîner qui réunit, avec Wilde, quelques-uns de leurs amis. Dans L'Immoraliste, Michel embrasse avec ostentation, au milieu d'un salon, Ménalque, un autre réprouvé.

La tragédie de Wilde avait stimulé chez Gide son besoin d'affranchissement. Il admirait l'auréole du grand paria. Il ambitionnait pour lui-même, non son sort de victime, mais le martyre. Le martyre de Wilde lui apparaissait comme un faux martyre, puisqu'il n'avait pas eu le courage d'un aveu et de [26] revendiquer publiquement ce qu'il était. Lui, il sentait obscurément, mais avec certitude, qu'un jour viendrait où, dans des confessions, il mettrait en pleine lumière le secret de sa vie, le drame de sa pensée. Il savait qu'il n'échapperait à l'impasse que par une logique toute puritaine, quelles que pussent être les conséquences.

— Tout cela doit éclater, et éclatera...

Ce moment serait celui de sa libération et mettrait fin à son angoisse. Mais ce dévoilement lui paraissait si ondoyant encore, si effarant, si scandaleux qu'il en reculait l'approche. Pouvait-il avoir seul raison contre tous ?

Et puis, il s'effrayait non seulement de sa pensée, « mais de la peur que certains amis en avaient ». L'écrivain le plus audacieux craint plus ses proches que le public.

— Il faut bien que je le confesse, dira-t-il plus tard, un amour aussi (son amour pour Emmanuèle) détourne beaucoup de soi-même... Mais c'est une question dont je n'ai pas le droit de parler...

Ainsi des scrupules et des sympathies ruineuses l'inclinaient aux accommodements qu'il haïssait. Ses dérobades, ses fuites, ses détours n'avaient pas d'autre cause ; il voulait forcer ses contradictions intérieures.

Cependant il sentait la vie qui palpitait sur terre, là, à la portée de sa main, et la crainte de ne pas en jouir pleinement était pour lui l'objet d'un autre déséquilibre : « J'ai peur, disait-il, que tout désir, toute puissance que je n'aurai pas satisfaits durant ma vie, pour leur survie ne me tourmentent. »

Une insatiable curiosité le poussait, aussi forte que son inquiétude. Un jour, dans une petite ville d'Algérie, ayant rencontré l'étrange cortège d'un mariage arabe, il le suivit pas à pas jusque dans la cour de la maison nuptiale, où de fanatiques musulmans déjà le menaçaient. Ce n'est que lorsqu'un ami le tira par le bras qu'il revint à lui. Absorbé par le spectacle, il avait perdu toute prudence. Sa curiosité était une sorte d' « avidité de l'esprit et des sens » : il pensait que sa curiosité impliquait le risque.. [27]

Dans les ports, elle atteignait au paroxysme. Quand il passait à Marseille pour se rendre en Algérie, la bruyante ville, son énorme commerce, ses étrangers de passage, la prostitution dans ses vieilles ruelles exaltaient son ardeur, sa soif, son besoin de tirer parti de toutes les satisfactions. Ayant considérablement impressionné le lieutenant Dupouey et obtenu son amitié, pour rester à la hauteur où il pensait que celui-ci l'avait placé :

— Si je ne deviens pas, disait-il en souriant, le héros d'une aventure, ou si je ne me tue pas dans six mois, que pensera de moi Dupouey ? (C'était d'ailleurs le ton d'un certain dandysme alors en vogue.)

Sous l'influence des Nourritures terrestres, il y avait, entre ses amis et lui, une sorte d'émulation dans le goût de l'« expérience » : une entrée dans un bar, une conversation avec un marin, une promenade dans le port, ce que Nietzsche appelle « les mauvaises fréquentations », de telles démarches leur semblaient le point de départ de toutes espèces de tentatives.

Mais, au milieu de ses audaces, Gide hésitait, louvoyait : c'était alors un être papillonnant. Il paraissait atteint d'une maladie de l'attention. Sa mobilité était devenue légendaire. Il était toujours dehors. On ne le voyait jamais moins que lorsqu'on habitait chez lui à Paris. Parfois on l'attendait toute une soirée. Un jour, à l'hôtel de Noailles de Marseille, où il était descendu, Edmond Jaloux le demanda, et comme il était absent, le portier expliqua :

— Oh ! M. Gide ne fait toujours qu'entrer et sortir.

Ne pouvant se laisser aller au plaisir sans remords, Gide renchérissait. Il parlait du désir avec la même frayeur que des choses sacrées, en mots susurrés, avec délectation, avec concupiscence. La volupté lui paraissait quelque chose d'immense, d'émouvant et de dangereux. Cependant devant les spectacles qui s'offraient à lui, comme s'il les voyait pour la première fois, il avait des étonnements ingénus, des airs mystérieux, des sourires entendus, des aveux soudains suivis de brusques réticences. [28]

Il avait fait la connaissance d'Henri Ghéon qui devint, jusqu'à la guerre, (25) son plus intime confident et qui l'accompagna dans la plupart de ses voyages. Ghéon travaillait comme médecin à Bray-sur-Seine et faisait vivre sa mère. Retenu toute la journée par sa profession, le soir, il venait à Paris dans une petite automobile, originalité à l'époque, et ne s'en retournait parfois qu'au matin, ramenant avec lui des camarades.

Ensemble, les deux compagnons menèrent une vie libre et agitée. Ils s'amusaient à se cacher et à provoquer à la fois...

— Il faut vivre dangereusement...

Avec Ghéon, il se plaisait à toutes sortes d'extravagances. Ils avaient fait venir d'Algérie l'ancien petit guide de Gide : Athman, et sortirent à Paris, pendant quelque temps, accompagnés de ce jeune négrillon. Athman assistait aux rencontres littéraires du groupe. Il était même passé du rang de domestique au rang de poète. On espérait des publications prochaines de lui.

1900 : L'Exposition universelle était reine. Ghéon, Gide et Athman venaient flâner devant des souks tunisiens reconstitués, près des attractions, des carrousels et des marchands. C'est un de ces petits cafés arabes qui servit de décor à Jacques-Emile Blanche quand il fit les portraits de ses amis. On peut voir sur son tableau (26) un mince jeune homme aux moustaches tombantes à la Vercingétorix, en vêtements mi-voyage, mi-artiste. Ce personnage a l'air grave, frileux et comme accablé. Son regard vague cherche à se fixer : c'est Gide. Auprès de lui, Ghéon, assis sur un tapis oriental : il a une tête de satyre barbu, pleine de bonhomie, de vivacité acerbe, de jubilation, un rire égrillard et rabelaisien. Dans le fond, Eugène Rouart et Chanvin. Au centre, dans un somptueux costume indigène, un peu ahuri : Athman Ben Sala.

Après quelques semaines, le jeune Arabe, devenu plein de prétentions littéraires, et sentant qu'on ne savait plus que faire [29] de lui, se fit héberger par divers amis de Gide successivement. Bientôt rapatrié en Algérie, il y devint un grand marabout lyrique, composa des poèmes échevelés, tout en se livrant au hachisch. Il avait réconcilié, à sa façon, le ciel et l'enfer.

 

Les années passent. Anticipons les événements : en 1907, Gide s'est remis à un travail plus suivi. Il a fait paraître le Retour de l'Enfant prodigue. Plusieurs projets de livres se précisent dans son esprit. Il rédige la Porte étroite.

Pas à pas, il avance mais sans geste imprudent. Dans la Porte étroite, sa pensée reste encore presque impénétrable. Cette évocation de son ascétique enfance est si fervente que le lecteur peut se tromper sur son véritable sens, qui n'apparaît que dans les dernières lignes du livre. Alissa, qui a renoncé à Jérôme pour Dieu, découvre, au moment de mourir seulement, un ciel vide : c'est « l'éclaircissement brusque et désenchanté » de sa vie. Va-t-elle blasphémer quand elle comprend qu'elle a lâché la proie pour l'ombre, l'amour pour une fausse morale, et qu'elle va mourir seule, sans Dieu et sans Jérôme ?

Gide, qui n'a cessé de résister à lui-même, se demande alors pourquoi il s'est condamné à rouler comme Sisyphe continuellement sa pierre. Ne serait-il pas plus naturel de la laisser au creux de la vallée et de s'asseoir dessus ? Oui, à la fin, on se fatigue de lutter en vain ; on se demande pourquoi cet obscur et pénible labeur sans cesse renaissant ? Pourquoi ces sacrifices inutiles ? Pourquoi ce raidissement de l'âme ? Pourquoi ?

Gide venait de franchir une étape. Sa période de vide prenait fin. La lutte continuera cependant contre les dévots qui feront pression sur lui. Mais il voit maintenant le chemin : « Que chacun suive sa pente... mais en montant ».

 

Tandis qu'il se débattait seul avec lui-même, l'influence morale et littéraire de ses petits livres s'étendait lentement autour de lui. Il bénéficiait encore de la notoriété des chapelles [30] symbolistes : avoir été connu de dix écrivains d'avant-garde permettait alors à un nouveau venu, même ignoré du public, d'être admiré par la jeunesse.

Il arrivait effectivement, de temps à autre, que telle plaquette de Gide indifférente à la critique et presque introuvable, allât toucher, par des voies mystérieuses, un adolescent isolé dans sa province et que cette lecture bouleversait. De différents coins de France, des lecteurs nouveaux prenaient contact avec l'écrivain. Quelques-uns de ces lointains amis — les plus authentiques — se rapprochèrent de Gide et formèrent un groupe autour de lui.

Le plus souvent, il entrait en rapport avec eux en cherchant à connaître l'auteur de tel article qui avait paru sur lui. Ghéon, chargé de faire un « papier. » sur les Nourritures Terrestres pour le Mercure de France, lui avait écrit et était allé le voir.

Avec des quantités de réserves, Gide lui avait confié les épreuves de l'ouvrage encore inédit. Alors la lecture avait été pour Ghéon une révélation, une source d'enthousiasme, d'où naquit leur amitié.

C'est en des circonstances analogues que Gide dénicha Jacques Copeau, qui venait de lire L'Immoraliste avec des transports d'admiration. Dans son « journal intime », il interpellait l'auteur, le tutoyait, l'attendait. Copeau avait publié, dans une petite revue d'art dramatique, une notule sur ce livre, puis était parti au Danemark pour se marier. C'est à Copenhague qu'il reçut, écrit en jolie ronde appliquée, un mot de Gide, un mot très bref, un peu mystérieux comme Gide sait les rédiger, incitant, appelant une réponse... Et Copeau répondit avec quelle joie ! Quand il revint en France, Gide s'attendit à trouver quelque adolescent pathétique : ce fut un garçon de trente ans, robuste, assuré, avec une grande barbe noire, qui entra, ce qui ne les empêcha pas de devenir amis.

Parfois Gide se plaisait à étonner. Il avait découvert à Marseille une petite plaquette de vers symbolistes, Une Ame d'Automne, qui lui était dédiée : elle était signée Edmond Jaloux, qui avait alors dix-huit ans. Jaloux rentre chez lui, trouve son [31] ami Miomandre avec un inconnu : un grand jeune homme, qui se lève, se nomme : — Je suis André Gide. Sensation.

Son influence personnelle sur ses amis était plus directe encore que celle de ses livres. Il avait la passion d'enseigner : — Je vous lirai la plume à la main, déclarait-il, quand on lui apportait un manuscrit. Il le rendait avec des annotations en marge ; il supprimait surtout les mots inutiles. Si son ascendant, son exigence d'écrivain transformaient parfois les faibles en impuissants, quel profit les esprits créateurs ne tiraient-ils pas de sa discipline.

— A vingt ans, raconte Ghéon, j'écrivais à tort et à travers avec facilité et abondance... : poèmes, drames, critiques... J'ai rencontré Gide ; j'ai compris ce qu'était l'effort, la difficulté, l'art. Pendant des années, je me suis abstenu à peu près complètement de créer. A présent, j'écris au courant de la plume : mon instrument est formé.

— Quand j'ai présenté à Gide mon premier ouvrage, un mauvais roman de tout jeune homme, explique Jean Schlumberger, je ne connaissais rien en littérature. J'avais lu Loti, d'Annunzio et, au hasard, quelques romanciers à la mode. C'est Gide qui me remit dans la bonne voie, qui m'ouvrit de nouveaux horizons...

Ce rôle d'éclaireur, Gide le joua également pour la géné­ration suivante :

— Je venais de faire paraître la Danse de Sophocle, déclare Jean Cocteau, quand j'ai connu Gide. Avec Ghéon, il s'était amusé à écrire dans la N. R. F. un article très dur, mais qui faisait preuve, au fond, de sympathie. Si je répondais je comprenais. J'ai répondu, en remerciant. Dorchain, Rostand m'avaient fait des articles d'éloges dithyrambiques. Cela ne signifiait rien. Gide et Ghéon vinrent chez moi, rue d'Anjou. J'étais ignorant de tout. C'est Gide qui m'a appris ce qu'est le monde moderne et l'art ; qui m'a fait découvrir Rimbaud et le style. Que ne dois-je pas à Gide...

Combien de « jeunes » éprouvaient alors ce sentiment de [32] gratitude. C'était Jacques Rivière, qui, ayant économisé pour acheter l'une après l'autre les plaquettes de Gide, dévoré d'un feu intérieur, écrivait à son ami Alain-Fournier : « Fais-toi disciple d'André Gide... » C'était Edmond Jaloux qui, après la lecture des récits de Ménalque dans L'Ermitage, découvrait le goût de l'aventure et de la disponibilité :

— Que n'ai-je appris, dit-il, au cours de nos promenades répétées à Marseille...!

 

Dès le premier contact, Gide impressionnait. Son accueil était un mélange de brusquerie, de hauteur, de ferveur contenue. Une conversation en tête à tête chez lui, laissait au visiteur un souvenir inoubliable.

On allait le voir le plus souvent à Auteuil, dans sa « villa » de l'avenue des Sycomores, bâtisse baroque, en style 1900, avec des fenêtres hublots étagées le long de la façade.

Une vieille bonne, un peu infirme, que Gide gardait par bonté, ouvrait la porte. On attendait dans un hall nu, en pierre, d'où partait un escalier de bois avec une rampe rouge. Dans l'ombre une très vaste composition de Maurice Denis : Hommage à Cézanne, dont Gide a fait don tout récemment au Luxembourg.

Un claquement de pupitre mettait fin à un morceau de piano. Des portes se fermaient. Dans le lointain, on entendait la voix perçante de Gide. Il apparaissait, avec un tricot dont les manches « dépassaient » et des mitaines aux mains :

— Je vous attendais, disait-il...

On avait aussitôt l'impression qu'il se réjouissait de vous retrouver, que son temps était à vous ; et la conversation s'engageait sur un ton familier et charmant.

La « villa » était si vaste qu'il fallait, pour se chauffer, s'approcher d'une grande cheminée sans trappe. Tout le reste de la pièce était sombre, triste, presque noir. Sur une petite [33] table, une lampe de bureau, seule clarté. On se réfugiait avec Gide dans ce coin de chaleur et de lumière. Assis de biais, tournant presque le dos à l'interlocuteur, il se penchait en avant sur lui-même, ou se balançait, le genou dans ses mains. De temps à autre, il ajoutait une bûche et tisonnait le feu avec des pincettes.

— Parlez, je vous prie, je vous suis avec une pleine attention...

Gide avait l'art d'interroger. Bientôt on en arrivait aux grandes questions.

Un long silence lourd. Puis, pathétique :

— Il faut bien que je vous parle de moi, quoique cela me soit difficile...

Le regard concentré sur un point invisible de la pièce, il parlait sans regarder son ami pour lui enlever toute gêne, pour donner à leur pensée plus de liberté.

L'entretien durait des heures... Les confidences devenaient réciproques... Si son corps maladroit et contourné le trahissait, il savait par contre, apprêter ses idées, les mettre véritablement en scène. De ses faiblesses mêmes comme de ses dons, il tirait un parti remarquable. Quand il faisait la lecture à haute voix, c'était un comédien presque génial.

Le voici qui va chercher un livre au premier étage. Il revient par un petit escalier en colimaçon, dont il ressort comme d'une trappe. Assis devant une table, avec l'ouvrage ouvert devant lui, il s'anime : sa voix — voix de tête et voix de basse — monte, s'infléchit, redescend, achève la phrase sur des tons de gravité extraordinaire. En même temps, il se livre à un jeu de lunettes qu'il enlève des yeux, pose sur la table, reprend, avec quelle savante lenteur ! Tout concourt à l'effet : le cadre, l'atmosphère, le geste, l'émotion. Dans les intervalles de silence, il suit sur le visage de l'interlocuteur le mouvement de sa parole. Gide désire séduire, conquérir, agir. On sent dans son amitié le besoin d'une possession intellectuelle.

Remué, bouleversé, le nouveau venu s'en retournait chez lui. Il entrevoyait déjà, avec le maître, dans des rencontres [34] futures, une intimité, qui ne serait qu'une exploration sans fin dans le domaine de la vie intérieure.

 

Mais il avait trop vite escompté l'avenir. C'est au moment où l'on croyait le tenir que Gide échappait. Dès sa première rencontre avec Copeau, Gide lui proposa, malgré une longue soirée passée avec lui, de faire encore quelques pas dans la rue. Il était minuit. Copeau, transporté par cette sympathie, ne comprit pas tout de suite qu'il est plus facile d' « abandonner quelqu'un sous un réverbère que de le pousser jusqu'à l'escalier ».

— Je crois, lui dit Gide en le quittant, que nous ne gagnerons rien à poursuivre aujourd'hui...

Dès qu'un être l'intéressait, Gide pouvait se passionner pour lui, tout faire pour le conquérir. Soudain il se fatigue, sa curiosité retombe. C'est un autre homme. Il est devenu indifférent. Il est ailleurs. Rien ne peut le retenir...

L'appréhension d'une fuite rend une présence plus précieuse. Gide était parvenu à transformer ses brusques disparitions en surprises. Le croyait-on à Biskra, il arrivait à Paris ; devait-il revenir tel jour, il était rentré la veille, et, tandis que ses amis l'attendaient sur un quai, il se présentait ailleurs devant eux, à l'improviste... Alors il jouissait de l'étonnement causé avec un sourire malicieux et plein de bienveillante indulgence.

Il aimait à donner le change ; il approuvait d'un hochement de tête, écoutait longuement, puis d'un mot décontenançait :

— Permettez-moi « de ne pas m'exclamer ! » (27) C'était sa manière d'inquiéter et d'éveiller un esprit.

— Je ne déteste pas décevoir, avouait-il...

Lui demandait-on une faveur, un de ses livres, une dédicace, aussitôt il se dérobait, contrarié. Mais quand le service sollicité paraissait oublié, il revenait spontanément au demandeur et lui faisait don d'un magnifique « grand papier » d'une de ses œuvres, d'un rarissime exemplaire, que ne possédaient [35] même pas ses intimes, ou bien, marque de confiance qui paraissait unique, il lisait à un nouveau venu des extraits de son « journal ». Il tenait à faire à chacun un plaisir inégalable, à exercer sur chacun une influence particulière. Mais il fallait que son geste vînt à l'heure choisie par lui, au moment où il répondait au second mouvement. Il tenait par-dessus tout à sauvegarder son indépendance.

Lorsqu'il crut qu'un de ses admirateurs allemands était venu à Paris pour le « taper », (28) d'avance il avait apprêté sa réponse : « Si je vous aidais, vous ne m'intéresseriez plus ». Mais si Gide refusait ouvertement, il donnait parfois en secret. C'est par un tiers, ou anonymement, qu'il cherchait à porter aide. Aussi, malgré de multiples détours, il restait fidèle à ses sentiments.

 

Après ces sortes d'épreuves, être invité par Gide dans l'une ou l'autre des propriétés normandes qu'il tenait de sa famille, était la consécration. On découvrait un être différent, familier et charmant : Gide ne gardait presque plus rien de pathétique. Au contact de la terre, il tendait au naturel.

C'est à bicyclette qu'il allait chercher l'invité à la gare. Il fallait descendre, selon le lieu du séjour, à Lisieux ou à Criquetot. Aussitôt on partait à la découverte du pays. Au printemps, la campagne était délicieusement feuillue et mouillée. Entre celle de La Roque et celle de Cuverville, on apercevait la différence qui sépare ces deux Normandies : le Calvados de la Seine-Inférieure, l'une riante, l'autre venteuse ; l'une tout en pâturages ; l'autre presque tout en cultures, avec des fermes mystérieusement cachées derrière leurs hêtraies.

Les deux propriétés de Gide ne se ressemblaient guère non plus : La Roque-Baignard, celle qui lui venait de sa mère, était un château Louis XIII, avec fossé plein d'eau, poterne, pigeonnier, tour d'angle intérieur, où Francis Jammes prétendait avoir trouvé, un matin, un hibou dans son soulier. Cuverville, [36] dont sa femme avait hérité, était une maison à façade unie et sévère, trouée de fenêtres régulières. Si Gide a décrit La Roque dans L'Immoraliste, il a fait de Cuverville le cadre de la Porte étroite. Ses amis y reconnaissaient le mur, avec la porte secrète d'Alissa. Chaque partie du jardin portait encore un nom : c'était l’Allée Noire, l'Allée aux Fleurs ; dans les environs immédiats, la Vallée de la Misère... A quelques kilomètres de La Roque, on pouvait voir un autre château, abandonné aux herbes folles : celui d'Isabelle. (29)

En été, les amis mariés venaient à Cuverville avec leur femme. Chaque couple disposait d'un appartement. Madame Gide se montrait pleine d'attentions. Les visiteurs étaient si nombreux qu'il était parfois difficile de leur fixer une date : « Frère, beau-frère, sœur, tante, cousine et neveu nous retiennent... », écrivait Gide à Ducoté. Dans une autre lettre : « Nous espérons... garder [les Drouin] jusqu'à la rentrée. Les Jean Schlumberger ont passé quinze jours ici. Nous attendons Copeau ce soir, Ghéon dans quatre jours... »

Au milieu des siens, Gide était le chef de famille. C'est là qu'on apprenait à le connaître. Il arrivait que des parents venaient le trouver de leur province et lui demandaient conseil au sujet d'un divorce, de l'éducation d'un enfant difficile, d'une question religieuse. On se confessait volontiers à lui : il était considéré comme le grand conducteur, le grand pasteur. Il éprouvait une sorte de chagrin s'il ne pouvait intervenir. Dans ces familles protestantes, tout accroc aux règles traditionnelles devenait un dramatique problème. Gide cherchait à concilier ce qui semblait inconciliable. Il se montrait soucieux [37] de stricte probité et ne supportait pas de voir auprès de lui ses neveux ou ses nièces tricher au jeu. La tricherie lui a toujours paru le signe le plus indiscutable, le plus inadmissible du mal.

Les enfants cependant l'aimaient. Ils formaient autour de lui, à Cuverville, des bandes nombreuses, qui faisaient sa joie. Gide les faisait jouer et jouait avec eux au furet, à colin-maillard. Souvent des jeunes gens, des jeunes filles se joignaient à eux. Avec toute sa troupe, il se livrait à des parties de pêche dans les rochers et les flaques d'eau. Il admirait ceux qui savaient capturer des seiches, des poulpes, crever leur poche pleine d'encre, les retourner. On coupait un de leurs longs bras, qu'on accrochait aux filets et qui faisait accourir les rapaces crevettes. On riait. Gide racontait des histoires de poissons, de plantes...

Auprès de ses compagnons de lettres, il manifestait le même entrain : — Tu ne peux savoir, écrivait Jacques Rivière à sa mère, « dans quel paradis nous vivons en ce moment... Gide [est] exquis... Nous faisons des blagues toute la journée. Hier [il] faisait le petit vieux ; il jouait le Père Ubu : ... Monsieur... nous allons vous « tuder » !... » Il n'est pas d'esprit libre qui n'ait le sens de l'humour...

La journée se passait en partie en promenades et en jeux. Le soir après dîner, Gide traduisait parfois à haute voix des poèmes de Keats ou de Whitman, le Torquato Tasso de Gœthe, ou les œuvres de Novalis. Quand la conversation devenait générale, il aimait la faire porter sur quelque point de morale ou de littérature. Et tout en se dépensant, il trouvait le moyen de travailler et d'encourager ses amis à leur travail.

C'est ainsi qu'il créait peu à peu un groupe autour de lui. Ce n'était pas une école. Pas de « manifestes » : quelques amis s'étaient liés, unis par une même recherche de la note juste, par une même ferveur pour l'art. On vivait dans l'intimité de Gide. On partageait la joie de ses découvertes. On admirait ou on excluait en commun.

Certains noms revenaient constamment dans les conversations [38]: Wilde, dont Gide jugeait alors sévèrement l'œuvre, Whitman, Nietzsche. Entre 1895 et 1905, les traductions de Nietzsche par Henri Albert dans le Mercure furent chacune des révélations pour le petit milieu. Ghéon d'abord réfractaire, puis le plus frénétiquement passionné, était un nietzschéen gai et bon enfant. Quant à Gide, son puritanisme se satisfaisait dans cette formule d'affranchissement : « Se surmonter soi-même... »

Mais le grand homme incontesté devint bientôt Dostoïevski. Sa figure d'homme et sa figure démoniaque à la fois captivaient.

C'est sous l'influence de ce grand romancier que Gide s'intéressa au roman. Le roman alors n'existait plus. L'œuvre de Zola et celle de Huysmans s'achevaient. Il restait Boylesve, gentil, mais insignifiant. A ses amis, Gide fit connaître les romanciers russes et anglais : Thomas Hardy, Conrad ; il donna le goût du clair-obscur en psychologie. Influence oubliée aujourd'hui, d'autant plus significative pourtant qu'elle s'opposait au symbolisme, purement musical et lyrique.

 

Un groupe a besoin d'une revue. La revue naît ; la revue meurt. A travers ces expériences, le groupe s'affermit. C'est ainsi que de L'Ermitage sortira la Nouvelle Revue Française.

En 1896, L'Ermitage, vaillant petit organe symboliste, allait mourir... lorsqu'il fut racheté par un jeune poète, timide, doux et effacé : Edouard Ducoté. A peine devenu directeur, son premier geste fut d'écrire à André Gide, ce qui sauva la revue.

Gide accepta d'y collaborer régulièrement et amena ses amis Jammes, Ghéon, Copeau, Emmanuel  Signoret, le [39] « grand et solitaire » Claudel, Valéry même, une ou deux fois. Bientôt il en devint l'éminence grise. C'est qu'il aimait toujours mieux « faire agir que d'agir ».

Ducoté lui envoyait les manuscrits. Sur chacun d'eux, il donnait son jugement : « Je suis enchanté que Léautaud collabore... » ou bien : « Les poèmes de Fargue sentent un peu trop leur Rimbaud... N'importe, cela est savoureux... » Quand il voulait refuser des vers détestables, il écrivait à Ducoté : « Si, comme j'avoue que je l'espère, vous avez le bon goût de les trouver mauvais, renvoyez-les... »

C'est sous son influence que L'Ermitage devint pendant quinze ans la meilleure revue poétique de l'époque. Elle garda cependant, de ses origines, une marque toujours apparente. Ducoté, trop faible et trop gentil, ne parvint jamais à se débarrasser complètement des vieux collaborateurs de la première époque (Hugues Rebell, Adolphe Retté, Stuart Merrill, etc.). Un jour, on décida de n'être plus que douze. Mais la discipline ne fut pas maintenue. Et puis certains des douze furent infidèles : ils se réduisirent bientôt à quatre, à deux, et l'essai échoua.

Ces symbolistes de second ordre prétendaient faire planer la revue au-dessus des polémiques du temps, la rendre inactuelle, l'enfermer dans une tour d'ivoire. (32) Aussi L'Ermitage ne dépassa jamais deux cents abonnés. Ducoté, déçu, allait, en 1903, l'abandonner, mais L'Ermitage survécut trois ans encore.

Son format devint celui des grandes revues. Rémy de Gourmont, venu du Mercure, entra dans un « Comité de Direction » auprès de Gide. Des chroniques régulières furent établies. (33) Mais Gide, sans rubrique fixe, allait au gré de sa fantaisie, polémiquant avec Barrès, Maurras, Montfort, dialoguant [40] avec lui-même dans ses Billets à Angèle et à l'Interviewer, cherchant, à travers tous les « prétextes », à garder, avant tout, « un esprit non prévenu ».

En 1908, L'Ermitage mourut pour de bon... « Il eût fallu autour de nous, expliquait Gide à Ducoté, un peu plus de fierté, de crânerie, d'abnégation et de solidarité. » Ces « conditions de l'œuvre d'art », Gide allait les trouver maintenant auprès de ses amis. Le groupe existait : il ne cherchait plus qu'un organe pour s'exprimer.

Mais chacun craignait de n'avoir pas l'expérience des rapports avec les imprimeurs et les libraires. Ayant appris qu'Eugène Montfort, qui jusqu'alors dirigeait et rédigeait seul courageusement les Marges, cherchait à leur donner plus d'ampleur, le groupe pensa que les deux projets pourraient fusionner. Les Marges avaient un local, des abonnés, une existence.

Montfort accepte. Il est nommé directeur de la Nouvelle Revue Française. On le laisse tout faire. (34)

Quand, le 15 novembre 1908, le premier numéro parut, Gide se rendit compte d'un désastre. L'article de tête, signé Marcel Boulanger, s'intitulait : En regardant chevaucher d'Annunzio. La revue de presse de Léon Bocquet avait pour titre : Contre Mallarmé. Le maître vénéré était sacrifié à un écrivain clinquant en vogue.

Gide ne chercha plus qu'à rompre avec Les Marges. De laborieuses négociations commencèrent :

— Toute la différence entre nous, expliquait Montfort à Schlumberger, c'est que, pour vous, Gide est quelqu'un ; pour nous, c'est un impuissant.

D'un côté, on voulait une « tribune » ; de l'autre, marcher isolément jusqu'à ce que le public vînt à la revue. Montfort reprit Les Marges, qu'il dirigea avec d'autres collaborateurs et qui parurent jusqu'à ces dernières années. Gide repartit courageusement [41] du commencement. En février 1909, il fit sortir un second numéro 1 de la Nouvelle Revue Française.

Cette fois, au « Comité de Direction », trois noms seulement : Jacques Copeau, Jean Schlumberger, André Ruyters, auxquels il faut ajouter ceux de Ghéon et de Michel Arnauld pour avoir le noyau des vrais collaborateurs du début. Quant à Gide, il s'était naturellement dérobé aux titres officiels.

La revue s'installa, près du Luxembourg, rue d'Assas, dans l'appartement de Schlumberger (qu'il habite encore). Elle manquait de moyens financiers. (Seuls, Gide et lui avaient pu apporter des fonds.) Schlumberger collait des enveloppes, faisait les paquets, donnait tout son temps. C'était l'époque héroïque des débuts.

Les réunions avaient lieu souvent chez le peintre van Rysselberghe, qu'on appelait Théo. Gide se tenait dans un coin de la pièce, toujours un peu à l'écart. Mais c'était lui le véritable animateur. Il donnait l'exemple. Les collaborateurs se lisaient mutuellement les « notes » à paraître et se corrigeaient les uns les autres, avec une attentive sévérité. Chacun faisait assaut de modestie, presque d'humilité. On supprimait les épithètes trop nombreuses dans un texte ; on discutait longuement sur un mot, sur sa portée critique. La probité artistique prenait le pas sur la camaraderie. Aucune concession. (35) Schlumberger, à la demande de ses amis, acceptait de recommencer en entier un article. Quand Pierre de Lanux entra comme secrétaire rue d'Assas, il se sentit fier d'appartenir à une revue, où l'on « blackboulait » ainsi les « papiers » d'un directeur : certainement ces choses-là n'avaient pas lieu ailleurs. Gide avait même interdit (discipline qui fut maintenue jusqu'à la guerre) de faire des comptes rendus sur ses propres ouvrages et ceux de ses amis : c'est qu'il craignait par-dessus tout l'encensement réciproque, les complaisances de la vie de chapelle. [42]

Ainsi la Nouvelle Revue Française, voulait être — au milieu de la littérature commerciale et pourrie de l'époque — un mouvement de réforme. Il s'agissait, somme toute, de lutter contre ce qu'il y avait de sophistiqué dans les milieux des lettres, contre la «décadence de l'admiration, dans ce siècle », (36) pour la reconnaissance d'une morale artistique. (37) Aucun dogme nouveau, mais un retour à un véritable classicisme, goût de la perfection interne, qui permettait toutes les audaces. Aussi ces traditionalistes prenaient la défense de « barbares » comme Claudel, Péguy, ou Suarès. Ils procédaient, en fait, à une revision critique des valeurs.

A partir du numéro spécial consacré à la mort de Charles-Louis Philippe, la revue commença à exercer une influence sur une partie de l'élite. A cette époque, Octave Mirbeau, dans une interview, fit soudain l'éloge de L'Immoraliste. La Porte étroite éveilla l'attention du public, et l'étonnement de l'éditeur Valette fut grand de voir pour la première fois un livre de Gide se vendre. Pourquoi la revue, désormais, ne publierait-elle pas elle-même ses auteurs ? En 1911, elle s'adjoignit une maison d'édition. Gaston Gallimard y plaça de l'argent et la dirigea dans l'esprit du groupe, qu'il admirait depuis longtemps.

Après la mise en vente des premiers ouvrages (notamment : Isabelle de Gide, l'Otage de Claudel, Barnabooth de Larbaud), très rapidement les manuscrits affluèrent. Un jour, Gide alla trouver Pierre de Lanux, le secrétaire, et voulut voir, par curiosité, les manuscrits qui restaient refusés.

L'écriture de Jean-Richard Bloch l'attira.

Gide emporte le manuscrit, le lit sur l'impériale de je ne sais quel tramway à chevaux, s'arrête aux premières pages, télégraphie à Bloch, le félicite et termine par ce mot : « Venez ! » Jean-Richard Bloch vient à Paris. C'est un jeune professeur, admirateur de Romain Rolland et du naturalisme [43] humanitaire. N'importe ! On sentait déjà en lui tout un bouillonnement d'idées et d'images. Son premier manuscrit (Lévy), refusé au Mercure, paraît à la N. R F.

Peu après, Gallimard envoyait à Cuverville le Jean Barois de Roger Martin du Gard :

— Peut-être pas un artiste, mais à coup sûr un gaillard, répondit Gide.

Ce grand gaillard, athée et matérialiste plein de bonhomie, le futur puissant romancier des Thibault, devint bientôt un des meilleurs amis de Gide.

Toujours à l'affût, il accueillait successivement : Jules Romains et les « unanimistes » ; Alain-Fournier, l'auteur du Grand Meaulnes ; Jean Giraudoux ; Henri Frank, le poète de La Danse devant l'Arche... Le nouveau venu dans le groupe était présenté aux anciens, qui lui témoignaient une sorte de méfiance avant la lettre. Mais bientôt on le jugeait digne ; il était « sacré d'huiles saintes et élu ». Il participait alors, auprès de Thibaudet, Jaloux, Bertaux et de toute l'équipe du début, à la rédaction des notes critiques, récompense suprême. (38)

Le prestige du groupe avait extraordinairement grandi. On sait les efforts répétés et tenaces que fit Proust pour entrer dans ce seul milieu qui lui paraissait inaccessible. Quelle fascination pour un jeune débutant que la sobre couverture, blanche au filet rouge, des ouvrages de la maison ! Les auteurs, peu nombreux encore, qui figuraient au petit catalogue, sur la quatrième page de la couverture, semblaient des privilégiés d'une autre « race » qui s'opposait aux représentants de la littérature officielle.

En 1913, Jacques Copeau chercha à introduire au théâtre le même mouvement de réformation : il voulut lutter contre le réalisme d'Antoine, les drames en vers de Richepin, les « produits frelatés » de Kistemaeckers, « l'industrialisation effrénée » de la scène. [44]

Le Vieux-Colombier fut un théâtre d'honnêteté. (39) En un an et demi à peine (1913-1914), Copeau découvrit, lui aussi, quelques hommes : il remarqua Dullin, au Théâtre des Arts, où il semblait condamné à jouer toute sa vie les traîtres. Plus tard, il engagea un grand jeune homme maigriot et timide, le fils d'un pharmacien, qui s'était présenté à lui pour tenir un rôle : Jouvet. La mise en scène vivante d'aujourd'hui sort plus ou moins directement du groupe de la N. R. F.

La partie, en 1914, paraissait donc gagnée sur tous les fronts. La revue avait trois mille abonnés. Sous la direction de Rivière, successeur de Copeau, elle s'ouvrait davantage au public. Gide s'en occupait de moins près. Dès qu'il approchait du but, il n'aspirait qu'à s'en éloigner.

Il avait fait un nouveau pas en avant : l'écrivain et le critique avaient ouvert une voie...

 

Tandis que son groupe, élargi peu à peu par l'arrivée de nouveaux collaborateurs, s'imposait, quelques-uns de ses plus anciens amis le quittaient pour se convertir au catholicisme. Etrange opposition : tandis que Gide évolue dans un sens de plus en plus anti-religieux, eux, retournaient à la tradition et à Dieu.

Gide n'avait jamais cherché à imposer ses vues, mais à éveiller des consciences : — Quand tu auras lu mon livre, dit-il, « jette-le » et « oublie-moi ». C'est d'ailleurs le sort de tout initiateur d'être renié, pour revivre différemment dans ses disciples. Les amis de Gide, au contraire, à peine convertis, voulaient l'entraîner, le convaincre à son tour, le circonvenir.

Cette lutte autour de lui avait commencé, dès 1905, avec la conversion de Francis Jammes. Le 5 juillet de cette année, [45] Jammes, sentant « sa folle jeunesse sur son déclin », (40) entra dans le sein de l'Église. Aussitôt sa poésie devint pieuse et il chercha à forcer ses amis au même renoncement que le sien. A Gide, il répétait dans d'innombrables lettres :

— Quitte ta néfaste doctrine nietzschéenne... La France a besoin de toi... il faut te convertir. Vois mon dernier poème ; mon talent poétique n'a pas diminué, au contraire... (41)

Les arguments de Jammes restaient innocents. Un homme, par contre, exerçait sur tout le groupe une puissante influence qui s'opposait à celle de Gide : c'était Claudel. Grand, lourd, trapu, construit tout d'une pièce, avec un petit front de taureau, Claudel, catholique messianique, parlait par négations ou affirmations entières, par coups de poing :

— Ce grand âne de Goethe, disait-il... ce « misérable Gourmont »...

Son prestige d'écrivain attirait à lui ceux qui se sentaient glisser vers la religion. D'un mouvement brutal, il les précipitait dans l'abîme de Dieu. Il avait converti, au cours de sa vie, nombre d'écrivains. C'est lui qui avait entraîné Jammes, c'est lui maintenant qui voulait arracher Rivière à l'emprise de Gide. Comme dans l'imagerie populaire, Claudel et Gide semblaient se disputer une âme : l'âme du petit professeur timoré qu'était alors Rivière. C'est d'abord l'influence du grand poète qu'il subit :

— Je doute, je doute, rassurez-moi, lui écrivait-il vers 1907.

— Allez « à la messe tous les jours », lui répondait Claudel. Il faut vous enfourner au confessionnal. Le reste viendra après. L'esprit s'abêtira et s'habituera à obéir. (42)

Rivière faisait des objections. Mais Claudel se contentait [46] d'affirmer avec une tranquillité inébranlable : « Il n'y a qu'un Dieu... » Et l'énormité de cette certitude bouleversait son correspondant. Il intimidait et apitoyait cet esprit anxieux : « Mon enfant », lui disait-il comme un père. Mais « je ne vous suis rien », (43) pensait Rivière sans oser le lui écrire.

En 1910, malgré les adjurations de Claudel, le « pauvre garçon » quitte le professorat et entre comme secrétaire à la Nouvelle Revue Française. Alors sous l'influence de Gide, la foi ne lui paraissait plus qu'un repos pour l'esprit paresseux : « Je ne peux trouver Dieu ailleurs que partout ». (44) Les paroles de L'Immoraliste l'exaltaient : « Pour chaque action, le plaisir que j'y prends est signe que je devais la faire ». Il ajoutait : « Il y a plus de courage à se vaincre... qu'à se laisser vaincre par une discipline... »

Mais Claudel veillait. Quand la femme de Rivière fut enceinte : « Dans ma famille, lui écrivait-il, les femmes dans cette position demandent un ruban béni dans un vieux couvent de montagne... et jamais elles n'ont eu d'accident ». Cependant le ruban resta peu efficace car, quoique Rivière, obéissant, se le procurât, sa femme tomba « très malade » et sa petite fille faillit « mourir ». (45) Alors Claudel, cherchant pour son filleul d'autres indications providentielles, lui montra la grâce divine allant successivement convertir, entre 1911 et 1914, Jacques Maritain, ancien protestant, Péguy, anti-clérical, Psichari, petit-fils de « l'ignoble Renan ». Rivière, frappé par la fertilité de ces miracles, commença, peu avant la guerre, à faire ses prières et à se mettre A la trace de Dieu...

Peu après, Claudel enleva même à Gide, pour les faire entrer dans le catholicisme, quelques grands écrivains du passé que son groupe admirait. C'est ainsi qu'il convertit Rimbaud à titre posthume. Aidé par la sœur et le beau-frère du poète (Isabelle [47] et Paterne Berrichon), en même temps que par Rivière, il favorisa une sorte de pieux complot autour de sa mémoire : correspondances tronquées, faux témoignages sur un repentir de la dernière heure. La vie entière et l'œuvre du poète protestaient. Mais Rimbaud catholique, n'était-ce pas toute la poésie moderne qui devenait édifiante ?

Gide protesta contre ces déformations systématiques. Quand Claudel voulut escamoter une lettre à Verlaine, où Rimbaud blasphémait, il se révolta, poussé par son intransigeante probité : « Arthur Rimbaud est mon ami », déclarait Gide, et si je l'aime différemment de vous, c'est « de la manière qu'il préfère être aimé [par moi] ». (46)

En 1914, c'est Gide lui-même, directement qui est pris à parti par Claudel. Les Caves du Vatican viennent de paraître. Dans cette sotie joyeuse, Gide oppose son désinvolte Lafcadio, adolescent aussi à l'aise dans ses vêtements que dans sa conscience, à l'hypocrisie de la société bourgeoise et religieuse de l'époque. Quand l'ouvrage fut prêt à paraître en revue (dans la N. R. F.), il mit en gros émoi Claudel, qui demanda à Gide, ou plutôt lui expliqua la nécessité de supprimer l'épigraphe de la troisième partie : « Mais de quel roi parlez-vous et de quel pape ? Car il y en a deux et l'on ne sait quel est le bon ». Cette phrase, tirée de L'Annonce faite à Marie, ne fut pas reproduite dans le volume. Ce n'était pas tout : Claudel incriminait un passage « abominable », page 478, où Lafcadio imagine que le curé de Covigliajo est susceptible de « dépraver » le jeune enfant qu'il a sous sa garde.

— Malheureux Gide ! s'écria Claudel. (47)

Partant de ce texte scandaleux, il crut le moment favorable pour passer à l'offensive, fouailler en prophète courroucé la conscience de son ami et ainsi le ramener à Dieu.

Après L'Immoraliste, Gide n'avait plus une faute à commettre, [48] Déjà certains bruits suspects couraient sur lui : — Gide, au nom de notre amitié, dans votre intérêt personnel, au nom de votre femme et de ceux qui vous entourent, je vous demande de me dire ce qui est... si vous êtes celui que... ce misérable qui... Claudel sommait Gide de répondre, et, s'il n'était pas trop tard, de se sauver !

Le grand coup de Claudel avait porté. Il rouvrait en Gide les cicatrices de son inquiétude. Le ton éloquent de la lettre, cette voix qui grondait, s'enflait, l'avaient profondément ému.

— Oui, répondait-il, je suis cet être-là, c'est vrai. Mon aveu le comprendrez-vous, sans vous emporter de colère et rompre ?... Vos questions m'ont seulement devancé ; je me suis toujours promis, à un moment donné, de dévoiler, et à vous-même, le secret de ma chair et de ma conscience. Je ne saurais me travestir et ne puis changer ni ma nature, ni celle de mon désir...

Autoritaire et menaçant, Claudel naturellement s'indigna :

— Il n'est pas vrai qu'il y ait une fatalité physiologique ! Il est donné à chaque homme de diriger ses appétits selon la Loi de Dieu.

Quoiqu'il en soit, ajoutait-il, « il y a une chose infiniment plus odieuse que l'hypocrisie, c'est le cynisme ».

Gide pensait que s'il n'avait pas avoué, il eût été un endurci, mais puisqu'il avouait, il était un cynique. Coupable a priori, il fallait qu'il eût tort.

Après avoir tonné, Claudel, pour séduire, savait aussi attendrir : il parla avec émotion des « deux belles et nobles lettres » de Gide qu'il venait de recevoir. Il ajoutait :

« A tout le moins promettez-moi que ce passage [des Caves] ne figurera plus dans le volume... peu à peu on oubliera. »

Puis : — Moi-même, je garderai votre aveu secret. Voici vos lettres, que je vous retourne. Je n'en ai parlé qu'à Jammes. J'ai écrit aussi au père F..., sous le sceau du secret de la confession, en lui parlant de vous. Voici son adresse. Vous pouvez aller le voir. [49]

Maintenant, confessez-vous et songez qu'une erreur accompagnée de regret, de la conscience du péché, diminue beaucoup de gravité. Gide, si vous racontez tout cela au père F..., vous pourrez être complètement pardonné, et tout cela sera comme si cela n'avait jamais été.

Cette fois, Gide se cabra :

— Je ne peux rien changer au texte que j'ai écrit. Ce serait de ma part une lâcheté ; et je ne comprends pas que vous puissiez me dire : On oubliera peu à peu.

Cette hypocrisie le révoltait. Ce qui lui semblait vraiment abominable, c'était le mensonge que l'Église tolère, favorise parfois pour maintenir son prestige. Il n'alla jamais voir le confesseur.

Au moment où Claudel pouvait croire qu'il avait eu raison de sa résistance, Gide s'était échappé. Sans doute avait-il épuisé l'attrait du sujet : ce qui l'avait intéressé, c'était l'union, chez Claudel, d'un grand artiste et d'un grand croyant (car il n'y a pas chez le protestant, livré aux abstraits examens de conscience, d'union analogue) ; c'était son désir de savoir si le catholicisme pouvait favoriser l'éclosion d'un dramaturge. Si Gide avait correspondu si longuement avec Claudel, n'avait-il pas été entraîné avant tout par sa curiosité d'écrivain ?

 

Voici qu'entre ses amis et lui, les heurts vont s'aggraver. Juillet 1914. La guerre, punition divine, s'est abattue sur les hommes. La main de Dieu se venge des incrédules. Pour les croyants, c'est le moment d'agir. Ils ne s'en priveront pas.

Dès les premiers jours, les collaborateurs de la N. R. F. se sont dispersés ; Ghéon et Schlumberger, engagés. « Moi-même, écrit Gide à un ami, en attendant l'appel [qui ne vint pas pour lui], je donne tout mon cœur et mon temps aux réfugiés. » Il aurait « eu honte », le pays étant menacé, de ne pas servir. Gide avait haut placé le sens des convenances.

Il travailla dans un foyer franco-belge, régulièrement pendant dix-huit mois environ, s'occupant des misérables épaves [50] qui venaient y échouer. Il croyait sentir sa vertu se développer, s'exalter dans cette atmosphère de dévouement.

C'est alors qu'il fut pris d'une crise de mysticisme : dans Num Quid et Tu, il dialoguait avec Jésus. C'était son dernier retour de ferveur religieuse. Mais même à cette époque où il priait encore, il interprétait en « anarchiste » les textes sacrés et haïssait plus que jamais les dévots dogmatiques, protestants ou catholiques.

Causées par l'ébranlement de la guerre, les conversions se multipliaient autour de lui. Jacques Rivière, seul, dans un camp de prisonniers en Allemagne, faisait acte de foi. Et voici que Ghéon, le fougueux et joyeux Ghéon, le plus ancien disciple du groupe, le plus fidèle, brusquement, à son tour, entrait dans l'Église.

Sa conversion avait eu lieu au front et — ironie — par l'intermédiaire d'un autre ami de Gide : le lieutenant Dupouey. Ce jeune officier qu'il n'avait rencontré qu'une ou deux fois, venait d'être tué. Ghéon, étrangement bouleversé, apprit par l'aumônier qu'il était mort dans un état extraordinaire d'exaltation religieuse, le jour de Pâques, ayant communié le matin même : — Il a donc fêté au ciel le jour de la Résurrection, déclara l'aumônier, tandis que la femme de Dupouey, catholique fervente avec laquelle Ghéon était entré en correspondance, lui écrivait en substance : — Vous allez me croire difficilement, vous ne me croirez pas ; mais depuis la mort de mon mari, je suis transportée : je sais qu'il est auprès de Dieu.

Alors, Ghéon, sentant à chaque minute sa vie en danger, commença à croire à ces paroles...

Il entretenait Gide des progrès de sa foi religieuse et Gide l’encourageait. Quand il fut définitivement converti, Gide lui écrivit : — Je t'embrasse, toi qui m'as devancé.

Mais bientôt il comprit — une fois de plus — qu'entre l'orthodoxe et lui, il y avait un mur. Ghéon était d'autant plus exalté qu'il avait été anti-religieux. Au temps où Gide correspondait avec Claudel, Ghéon lui déclarait, indigné : — Allons ! tu ne vas pas quand même te convertir ! et chaque [51] fois que Gide revenait sur ce sujet, Ghéon répondait : — Ça ne m'intéresse absolument pas !

A présent il était animé d'un débordant prosélytisme. Il voulait à tout prix réduire L'Immoraliste.

Dans ses lettres à Gide, il évoquait leur période de honteuse dissipation et suppliait son ami de renoncer à son passé indigne. Comme Claudel, il cherchait à le toucher au point sensible dans sa double vie, dans ses désirs interdits, qu'il cachait, dans sa mauvaise conscience secrète. Toujours le prêtre veut intervenir dans la vie privée. N'est-ce pas Tirésias, songeait Gide, qui révèle à Œdipe et à sa femme que leur bonheur ne repose que sur un mensonge, sur un inceste, sur un crime ? (48) Gide avait l'impression d'être dénoncé : on voulait forcer sa demeure, son intimité. Il se sentait atteint, non parce qu'il se croyait coupable, mais parce qu'il se masquait.

Il en résulta un drame auquel les œuvres de Gide et même son Journal paru à ce jour, ne font que des allusions : ce fut un long et pénible déchirement intérieur.

Mais dès lors il n'avait plus aucun ménagement à prendre même envers ceux qui lui étaient le plus proches : il sentit impérieuse, inéluctable la nécessité de s'expliquer au grand jour.

Avant la guerre, il avait écrit Corydon, étude sur la sexualité, mais il n'avait fait paraître qu'une édition incomplète, tirée à douze exemplaires, hors commerce, pour quelques intimes. Maintenant il était certain que cet ouvrage était destiné au public. Déjà il imaginait les sarcasmes et les attaques de la société. Il allait jusqu'à envisager — et sans frayeur — la Cour d'assises. Il savait qu'il avait travaillé avec un soin attentif à cette étude, en s'appuyant sur l'observation et sur le bon sens.

Corydon n'était encore qu'un ouvrage impersonnel. Il s'engagea davantage. Retiré seul chez lui, ce sont ses « mémoires » qu'il commence à rédiger. Il prend les devants. Il parle. Dans Si le Grain ne meurt, c'est sa propre vie qu'il raconte. — Vous [52] pouvez tout écrire, lui avait dit Proust, mais ne dites jamais : « Je ». N'importe ! il suivra « sa pente » courageusement. Pour lutter contre le prêtre, contre tous, les faits rapportés tels quels, avec naturel, sans commentaires, lui paraissent la meilleure arme, et le récit de sa vie, la plus éclatante justification.

Dès lors, il est parvenu au sommet d'une côte. Une grande joie l'habite. Quoique les deux livres ne dussent être livrés au public que plus tard (il ne pouvait être question de les faire paraître pendant la guerre), Gide se sent libéré ; il est sorti de l'emprise de la religion et de la loi commune. — Quitte ta Maison et tes dogmes, tes biens et tes attaches, dit l'Enfant prodigue au puîné. « Pars... sois fort... Oublie-nous ; puisses-tu ne pas revenir... » Gide ne reviendra pas.

 

Quand, en juillet 1918, la nouvelle offensive des Allemands se déclencha, Gide décida d'aller rejoindre sa femme, qui ne voulait à aucun prix quitter Cuverville. Malgré le danger d'envahissement, il n'hésita pas à partir et fit même à quelques amis des adieux émouvants, pathétiques. Pendant un certain temps, on n'eut plus de ses nouvelles. On s'inquiéta. Puis, un jour, on apprenait qu'il était à Cambridge, qu'il prenait des bains dans la rivière et se perfectionnait dans la langue du pays.

La guerre était finie. Une sorte de nouvelle jeunesse allait commencer dans sa vie.

 

Note 1950 : Quelques extraits du Journal de Gide (paru en 1939) peuvent éclairer et compléter aujourd'hui la fin de ce chapitre. Ils sont tirés d'une cinquantaine de pages écrites en 1917 et 18, et qui touchent à toutes sortes d'objets et de pensées. Mais rapprochés les uns des autres, ces extraits, par leur ton, tranchent subitement sur les pages des années précédentes, [53] où l'auteur note si souvent ses insomnies, ses vertiges, ses incertitudes, son insatisfaction dans le travail. Ici, Gide introduit soudain un personnage nouveau, Fabrice, qui lui ressemble « comme un frère », si bien que le « je » et le « il » se mêlent curieusement, sans que le lecteur se trompe. Michel n'est autre que Gide. Même « fraternité » entre Michel, M. et Marc :

 

« Arrivé à Paris. 5 mai (1917) Samedi soir. — (Gide couche dans sa villa d'Auteuil) ... Il faut un véritable raisonnement pour ne pas appeler cela du bonheur... »

« 19 (mai). — ... Je me retiens de parler de l'unique préoccupation de mon esprit et de ma chair... »

« 6 août. — ... Le camping de Chavinez prend fin... Je compte jalousement les heures qui me séparent de M... »

« De Genève à Engelberg. — ... (Fabrice) se sent, à 48 ans, infiniment plus jeune qu'à 20... Aujourd'hui qu'il voyage en première (ce qui ne lui est pas arrivé depuis longtemps)..., il s'aborde avec étonnement dans la glace et se séduit. Il se dit : « Nouvel être, je ne veux rien te refuser ! »...

A Engelberg, le 7 août, Fabrice retrouve Michel au camping de Chavinez :

« ... Il n'aimait rien tant en Michel que ce que celui-ci gardait encore d'enfantin, dans l'intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie et qu'il retrouva peu de temps après tout éperdu de joie, lorsque tous deux, au bord du lac, l'un près de l'autre s'étendirent. »

« 9 août. — ... L'âme de Michel offrait à Fabrice des perspectives ravissantes mais encore encombrées... par les brumes du matin. Il fallait pour les dissiper les rayons d'un premier amour... (Fabrice) eût voulu suffire, tentait de se persuader qu'il aurait pu suffire ; il se désolait à penser qu'il ne suffirait plus. »

Nous suivons Gide et Fabrice à Lucerne le 10 août, à Genève «au matin... sur un banc des Bastions», à Saas Fée le 19 août.

« 21 août. — ... Certains jours cet enfant prenait une beauté [54] surprenante. De son visage et de toute sa peau, émanait une sorte de rayonnement blond. »

« 1er octobre. — ... Couché à la villa (d'Auteuil)... Mon ciel intérieur est plus splendide encore ; une immense joie m'attendrit et m'exalte. »

Gide reste à Paris une vingtaine de jours sans reprendre son journal.

« 22 octobre. — Rentré hier à Cuverville. J'ai vécu tous ces temps derniers (et somme toute depuis le 5 mai) dans un étourdissement de bonheur... »

« 25 octobre. — Je ne m'y méprends pas : Michel m'aime, non pas tant pour ce que je suis que pour ce que je lui permets d'être. Pourquoi demander mieux ?... »

« 28 octobre. — Excellent travail. Joie, équilibre et lucidité. » Gide achève les chapitres les plus audacieux de Si le Grain ne meurt.

« Depuis plus de huit jours j'attends une lettre de M... avec une impatience angoissée. »

« 20 novembre. — Je n'en puis plus ; je suis à bout de patience et de force, et d'attente... J'ai perdu le sommeil... »

« 23 novembre. — En wagon — going to Paris. »

« Cuverville. 30 novembre. — A peine de retour, me voici rappelé par une dépêche : Ma joie a quelque chose d'indompté, de farouche, en rupture avec toute décence, toute convenance, toute loi... »

« Cuverville. 8 décembre. — Hier soir, retour de Paris... Avant-hier, et pour la première fois de ma vie, j'ai connu le tourment de la jalousie... M. n'est rentré qu'à 10 heures du soir. Je le savais chez C. Je ne vivais plus... »

« 15 décembre. — La pensée de M. me maintient dans un état de lyrisme que je ne connaissais plus depuis mes Nourritures... J'ai écrit tout d'une haleine les pages de préambule à Corydon. »

Gide achève ce livre et aussitôt se lance dans un nouveau : La Symphonie Pastorale. Pendant tout le début de l'année 1918, les courses entre Cuverville et Paris continuent [55]:

« 8 mars. — Rappelé à Paris de nouveau... Em. ne peut savoir combien mon cœur se déchire à la pensée de la quitter, et pour trouver loin d'elle le bonheur... »

« 2 juin (1918). — Les Allemands sont à Château-Thierry. » Il ajoute : « Jours d'attente abominablement angoissée. » Néanmoins Gide semble se détacher de la guerre, ou au moins la comprendre autrement :

« Je pense parfois avec horreur que la victoire que nos cœurs souhaitent à la France, c'est celle du passé sur l'avenir. »

Soudain, le 18 juin 1918 : « Je quitte la France dans un état d'angoisse inexprimable. Il me semble que je dis adieu à tout mon passé... »

En juillet, Gide est en Angleterre, avec M. à Grantchester, puis à Cambridge. Il ne rentre à Cuverville qu'au début d'octobre. De retour au port et évoquant son départ, il note :

« Une fatalité irrésistible me poussait en avant, et j'aurais tout sacrifié pour retrouver M. — sans même me douter que je lui sacrifiais quelque chose. »

Dans le même moment, il constate qu'il se réinstalle difficilement au travail : « Je suis quelque peu inquiet, écrit-il, de me voir si vite au bout de ma Symphonie Pastorale » qu'il juge trop mince.

Ici une large coupure dans le Journal qui ne reprend véritablement qu'en 1921 : trois pages en 1919 et sept en 1920, où le nom de M. ou de Marc réapparaît plusieurs fois, mais incidemment et comme un familier. [56]


 

CHAPITRE IV

 

VERS LA SÉRÉNITÉ

 

 

 

A cinquante ans, Gide est revenu au profond de lui-même. Il a retrouvé les audaces qu'il refoulait dans sa jeunesse. « Le monstre intérieur est vaincu ! » dit-il.

Quand un nouveau venu vient lui rendre visite, il lui demande encore parfois :

— Êtes-vous inquiet ? pour ajouter aussitôt :

— Car, moi je ne le suis plus ; j'ai cessé de lutter contre mon démon. Je ne résiste plus au désir.

Le désir est-il le mal ? Il ne sait. Mais il n'est plus troublé. Plaisir ou ascétisme, ciel ou enfer, le débat ne se pose plus à lui :

— Je laisse les contradictions vivre en moi, dit-il... Je n'analyse pas... Ceci est ma voie, la vraie, la bonne...

 

Son front s'est dénudé. Depuis longtemps, il a fait couper ses longues moustaches. Et son visage découvert semble n'avoir plus rien à cacher. S'il laisse encore entrevoir, masque qui réapparaît, les détours, les affectations du passé, dès que ses traits reposent, il reprend une tranquille assurance. Sa carrure [57] s'est élargie. Sa voix est pleine d'intonations savantes et de séduction.

C'est que cet ancien timide a appris à ruser avec sa timidité. Sans doute il vous aborde toujours avec un sourire pincé, figé, et, parfois, vous quitte brusquement, sans oser avancer le bras, en faisant simplement un signe avec la main, qu'il agite à la hauteur de son visage. Mais on sent que les ancêtres puritains qui l'habitent encore malgré lui et qui lui font faire ces gestes maladroits, n'ont plus rien de commun avec l'homme d'aujourd'hui : un être neuf est né en lui et, comme au sortir d'une crise dangereuse, il s'affirme chaque jour davantage.

Son cœur est si léger maintenant qu'il a commencé à chanter de Nouvelles Nourritures terrestres : « Jusqu'où mon désir peut s'étendre, là j'irai ! » Jamais son goût de l'aventure n'a été si vif. Il ne regrette que le temps perdu : « Ah ! J'ai vécu trop prudemment jusqu'à ce jour ! » dit-il.

C'est l'après-guerre : le jazz fait son entrée dans les villes. Il fréquente le cirque, le music-hall, le cinéma, découvre les premiers films de Charlot, Il rencontre les peintres et les écrivains qui se cherchent dans cette époque nouvelle : on l'appelle l' « oncle » des « dadaïstes », dont quelques-uns se sont reconnus dans son Lafcadio.

 

Aux jeunes gens de cette renaissance désenchantée, il s'intéresse prodigieusement. Sans doute ses rapports avec eux n'étaient pas de tout repos, et Gide gardait de son passé une sorte de peur de ce monde sans respect, d'iconoclastes déchaînés et scandaleux. (49) Mais sa curiosité était la plus forte.

On lui demanda de collaborer à Littérature, qui n'était pas encore la revue « littératuricide » du groupe. « Nous ne pouvons [58] faire paraître la revue sans vous », lui déclaraient ces disciples imprévus. Il accepta, car il voyait avec plaisir « l'acte gratuit » prendre une place inattendue dans son œuvre et plaire à ces « modernes » poètes.

— Quel est le livre de moi que vous préférez ? leur demandait Gide.

Les Caves du Vatican.

Comme vous me faites plaisir ! C'est aussi celui que je préfère moi-même !

Il eût répondu par les mêmes mots à d'autres qui lui eussent dit que La Porte étroite était son livre le plus émouvant. Quand commencèrent les manifestations « dada », il les suivit assidûment toutes, avec un sourire un peu complice : le « jugement de Barrès », le lancement des « Vingt-trois manifestes ». (« Plus de peintres, plus de littérateurs... plus rien, rien, rien... ! »), et, par-dessus tout, la stupeur du public le divertissait. A la Salle des Indépendants, où, intimidés par les planches, ces jeunes anarchistes de l'art récitaient de magnifiques textes inspirés et outranciers, les bras collés au corps : « Faites des gestes ! » leur cria-t-il, et le mot fit fortune.

En 1919, ayant publié La Symphonie Pastorale, analyse subtile de l'hypocrisie religieuse, mais petit récit d'une forme traditionnelle, les dadaïstes, déçus, protestèrent. Alors, il rompit avec le groupe. (50) C'est qu'il était décidé à ne pas faire de concession à cette jeunesse, qu'il aimait pourtant. « Le problème pour moi, déclarait-il à Jacques Rivière, n'a jamais tant été de tâcher de plaire que bien de tâcher de durer. »

 

Par des voies imprévues, les désirs de sa jeunesse se réalisaient. A vingt-cinq ans, il rêvait déjà d'un disciple préféré. N'était-ce pas à lui que s'adressait l'invocation des premières Nourritures terrestres ? A « toi, mon Nathanaël, que je n'ai pas encore rencontré, écrivait-il alors, je te donne ce nom, ignorant le tien à venir ». [59]

Désormais il n'avait plus de noms imaginaires à chercher...

Quelques années plus tard, il partit pour le Congo avec Marc Allégret, jeune compagnon et entraîneur.

N'était-ce pas encore un rêve de jadis qui devenait réel ? « Caravanes, s'écriait-il trente ans plus tôt, en Algérie, que ne puis-je partir avec vous, caravanes ! » A présent, il allait les retrouver, au sud du désert, à leur point d'arrivée.

Avant de quitter la France, il vendit, comme pour s'alléger, une partie de sa bibliothèque et notamment les livres d'anciens amis, qui avaient trahi, selon lui, leur propre destinée. « Brûlons les livres inutiles... »

Claudel désira le revoir : pensant aux dangers de l'expédition, il avait, disait-il, le triste pressentiment que Gide devait mourir. Gide, quoique impressionné, ne se laissa pas retenir par cette prophétie, mais l'adieu ne fut que plus pathétique entre les deux amis : c'était, dans l'esprit de Claudel, un adieu définitif. Tous deux furent donc fort gênés en se retrouvant, dès le lendemain, dans le salon de Mme Mühlfeld.

Pendant un an, Gide traversa la forêt équatoriale d'un bout à l'autre, avec une équipe de cent porteurs, que Marc surveillait. Malgré son âge, sa santé résistait aux plus dures épreuves. Il faisait avec entrain quarante kilomètres par jour, à pied. Autour de lui, c'étaient des paysages informes, des ébats de singes, et aussi, des fièvres, des tornades. Il cherchait à étudier la faune et la flore du pays ; il notait, dans son journal de voyage, (51) les différentes variétés de cicindèles, observait la mouche maçonne ou le termite. Un naturaliste pointait en lui.

C'est au cours de ce voyage qu'il découvrit les exactions des colons blancs et qu'il fit ouvrir une enquête à leur sujet. (52) — Ah ! dans l'humanité misérable, déclarait-il, qu'il est difficile d'être un homme !

En son absence, avaient paru Les Faux-Monnayeurs, car, contrairement à tant d'écrivains, Gide n'avait pas voulu en [60] surveiller lui-même le « lancement ». C'était pourtant le livre de lui le plus important, un récit de cinq cents pages, avec trente-cinq personnages, « son premier roman », comme il l'appela lui-même.

Celui-ci lui avait causé une peine considérable : les positions successives qu'il avait prises au cours de sa vie et qu'il avait alors poussées, chacune, dans un livre séparé, ici, il les réunissait dans un même ouvrage : il s'était donné en entier dans ce roman, qui correspondait à l'épanouissement de sa maturité. (53) Maintenant, il entrevoyait l'équilibre.

Cependant quand le livre parut, il fut accueilli dans une glaciale indifférence, sinon avec hostilité, tandis que ses ouvrages antérieurs étaient brusquement attaqués.

 

C'était encore l'époque des batailles littéraires. Celles qui furent menées contre lui, avec acharnement ou mauvaise foi, contribuèrent finalement à donner de l'importance à son œuvre.

Si le nom de Gide était alors peu connu du public, sa figure avait néanmoins grandi. La N. R. F. surtout, était devenue une puissance dans le monde des lettres, et elle excitait l'envie de beaucoup d'écrivains qui n'en faisaient pas partie.

Ses collaborateurs s'étaient tus pendant la guerre. Mais dès 1919, la revue était repartie avec allant, portée par les vagues de l'époque. Valéry, dont Gide avait prédit la gloire, avait fait sa rentrée dans la littérature, une sorte de descente merveilleuse de très haut. Marcel Proust, que Gide avait d'abord méconnu, puis recherché, obtenait, en 1920, le Prix Goncourt, et d'un coup, son nom totalement ignoré s'imposait. Jean Giraudoux, avec les images-surprises de sa Nuit à Châteauroux, ravissait [61] une « élite », tandis que Paul Morand, avec Tendres Stocks, puis avec Ouvert la Nuit, mettait à la mode un nouveau style moderne. Gide et ses amis avaient « trusté » les meilleurs écrivains du temps.

C'est alors qu'un groupe d'exclus se sentit directement atteint : parmi eux, Henri Béraud. Celui-ci ne comprenait vraiment pas pourquoi les livres de Gide, de Proust ou de Valéry, qui l'ennuyaient à mourir, se vendaient à l'étranger. Il crut donc que Jean Giraudoux, directeur de la « Propagande » au ministère des Affaires étrangères et ami de la N. R. F., devait favoriser cette maison au détriment des autres.

Se plaçant sur le terrain commercial, il commença, en 1923, dans l'Éclair, une véritable « croisade » contre les « longues figures » (54) des huguenots gidiens, opposant à leur littérature « ennuyeuse », la sienne propre, c'est-à-dire, la « rigolade des francs buveurs de Beaujolais » et les « amusettes » des « boute-en-train d'estaminet ». Dès lors, ce fut dans la presse soudain libérée, un déchaînement : « Hardi mon gros ! Sus ! Sus ! » clamait tel journaliste de province. (55) « Hoch Literatur ! » lançait M. Camille Mauclair en parlant de la N. R. F. (56)

Giraudoux n'eut guère de difficulté à se disculper : il le fit avec simplicité, dans les Nouvelles Littéraires. Mais Gide se taisait, et Béraud enrageait. Plus le silence de l'un se prolongeait, plus l'autre se démenait. (57) Finalement Gide, ayant constaté que ces polémiques lui donnaient une importance inattendue, envoya à son adversaire, un peu ironiquement et comme en remerciement, une boîte de chocolats avec ce mot : « Non, je ne suis pas un ingrat, mes « familiers » en ont menti ». Les Souvenirs de la Cour d'assises devant reparaître à [62] cette époque, il lui avait même dédié le livre lorsque, au dernier moment, la dédicace fut enlevée. (58)

C'est que l'affaire prenait une autre tournure. Béraud, hors de lui, injuriait. On parla même de duels. Ses attaques et celles de la presse avaient fini par toucher le groupe : — Calomniez, il en reste toujours quelque chose. Copeau, au Vieux-Colombier, crut sentir la désaffection des spectateurs. En librairie s'éveilla la méfiance de certains bibliophiles (pour un Valéry par exemple). La N. R. F. risquait d'apparaître, au public mal informé, comme une « boîte à encens », comme un « club d'admiration réciproque ». Béraud attribuait, en effet, à ses ennemis ses propres mobiles ; il partageait le monde en deux hémisphères : d'un côté les critiques amis qui vous louangent ; de l'autre, les adversaires, c'est-à-dire ceux qui ne vous admirent pas.

 

Au même moment se déclencha une autre offensive, partie d'un milieu tout différent : nationaliste et catholique. Elle était dirigée par Henri Massis, jeune néo-thomiste, qui chargeait avec fougue, dans la Revue universelle, et dans ses Jugements, les insoumis ou les suspects qui lui apparaissaient comme personnellement dangereux pour sa doctrine. Si ses attaques n'avaient pas le ton prophétique d'un Claudel, elles s'appuyaient par contre sur des syllogismes acérés et quantité de citations insidieuses.

En 1921, puis en 1924, Massis fonça donc sur Gide : prétendant lui enlever son masque, il soutenait que ses moyens de séduction, sa réussite, sa valeur n'étaient que l'effet de détours, de fuites, de ruses, de mensonges d'impuissant ; que cet être trompeur, par sa critique fallacieuse, détournait au profit de ses propres appétits, les dogmes sacrés, l'idée sainte de responsabilité et l'intangible unité de l'homme. Par-dessus tout, Massis incriminait sa redoutable influence, son action décomposante et perfide sur la jeunesse. [63]

Béraud, Rouveyre et d'autres avaient déjà reproché au « retors » de corrompre « les êtres qui tombaient sous sa patte ». Et voici que dans une petite brochure intitulée : Un Malfaiteur, un soi-disant père de famille l'accusait d'avoir été la cause de la mort de son enfant qui s'était tué, prétendait-il, après avoir lu les Nourritures terrestres. Ce tract, préfacé « d'outre-tombe » par l'archevêque Christophe de Beaumont, ne pouvait guère être pris au sérieux : de tous temps, le réformateur n'a-t-il pas été soupçonné de forfaits imaginaires ?

 

Cependant Gide était indigné de voir son visage défiguré, son action mise en doute... On l'accusait sur des indices, qui favorisaient les plus écœurantes équivoques et les pires falsifications. Ne valait-il pas mieux apporter lui-même des preuves, c'est-à-dire se livrer en entier, divulguer sa vie ? Corydon et ses confessions (sous le titre de Si le grain ne meurt), qu'il avait écrits pendant la guerre, étaient restés pratiquement inédits. (59) Le moment lui sembla venu — comme une inéluctable nécessité — de les publier au grand jour.

L'opinion le suspectait. Il préférait la heurter (et dans ses plus tenaces préjugés : les préjugés sexuels) pour la rétablir en sa faveur. Puisqu'il pensait qu'il n'y avait rien de condamnable dans sa vie, pourquoi ne pas parler, et même à la première personne, ne pas avouer ce qui dans la société chrétienne ne l'avait jamais été encore, et qui lui paraissait avant tout une vieille interdiction biblique, une convention morale périmée, une hypocrisie à détruire ?

Cela présentait de grands risques, et l'on comprend que Gide ait reculé longtemps. S'il osait à présent, c'est qu'il croyait son passé assez solide, c'est qu'il pensait avoir l'autorité morale suffisante (dans une bourgeoisie qui n'avait plus très bonne conscience) pour affronter le danger. Et cependant si l'on avait [64] percé véritablement son intimité, comme il arrive dans un procès, que n'eût-on trouvé, ou prétendu trouver, par interprétation ? Mais Gide était prêt à tirer les conséquences de son acte. Honneurs, avantages, récompenses attachés à la vie sociale (quoiqu'il ne les eût jamais recherchés), il envisageait de les perdre ; il préférait être « déshonoré » plutôt que de savoir honoré l'homme qu'il n'était pas. Sur cette question déterminée, qui lui paraissait décisive, exemplaire, le symbole de la liberté et de la liberté des autres, il sentait qu'il ne pouvait pas désormais ne pas s'engager.

En vain ses amis firent pression sur lui, le suppliant de reculer la publication du livre au moins après sa mort. Mais Gide resta inébranlable.

Au fond des caves de la N. R. F., emballés dans des caisses, des milliers d'exemplaires de Si le Grain ne meurt attendent maintenant pour être distribués que Gide donne un ordre. Le temps passe... Au dernier instant, reculerait-il ? Au contraire, il a décidé de publier auparavant, à grand tirage, Corydon, son étude sur l'instinct sexuel, et c'est presque coup sur coup, en 1924 et en 1926, que les deux livres paraissent publiquement.

 

Les réactions collectives sont plus imprévisibles encore que les réflexes individuels. Corydon et Si le Grain ne meurt ne causèrent pas d'éclat à proprement parler. Les articles de presse furent rares et d'autant plus que les deux ouvrages n'avaient été envoyés à personne. Pour Gide, ce fut plus grave qu'un scandale : il paraissait s'être exclu de la société.

Ses meilleurs défenseurs, dans les milieux intellectuels, le lâchèrent. Certains critiques, qui étaient des amis, crurent qu'il avait cédé à des obsessions ; d'autres en silence, le désapprouvèrent. « La mesure est comble ! » s'écriait Paul Souday dans Le Temps. Pour Rouveyre, il s'agissait d'une « infection des lettres ». Charles du Bos dénonçait son « inversion généralisée » et Gabriel Marcel, le « spectacle affreux » qu'il offrait. Du côté des catholiques, on considérait qu'il avait rompu [65] les ponts et qu'on n'avait plus de ménagements à prendre avec lui. Il fallait à tout prix l'empêcher de nuire, limiter les dégâts. Pour Massis, il était devenu un personnage proprement « démoniaque ». Le scandale suprême, c'était que, dans l'état de déchéance où il était tombé après avoir livré son affreux secret, il prétendait, tout en refusant de croire à l'au-delà, connaître le bonheur ! Un incroyant heureux, quelle imposture — diabolique !

 

Cependant d'autres membres de son groupe l'avaient quitté. Depuis la guerre, en effet, les conversions avaient continué à se propager autour de lui. Après Jammes, après Ghéon, après Dupouey, Copeau, écœuré par ses difficultés au Vieux-Colombier, avait soudain fermé son théâtre et tout lâché pour aller se réfugier en Dieu. Paul-Albert Laurens, le compagnon de son premier voyage en Algérie, avait suivi, puis son ami Charles du Bos, puis un jeune juif, René Schwob. La vague religieuse emportait d'autres collaborateurs de la N. R. F. : Jean Cocteau, à qui Maritain ouvrait les bras, les poètes Reverdy, Max Jacob, le métapsychiste Gabriel Marcel. Enfin Jacques Rivière, qui, à son retour d'Allemagne, avait cédé à une nouvelle influence profane : celle de Proust, mourait néanmoins, en 1925, « miraculeusement sauvé », déclarait Mme Rivière.

Gide était assailli par cette nouvelle phalange de néophytes. Tous l'entreprenaient :

« Si je crois ou si je ne crois pas, leur répondait-il, qu'est-ce que cela peut vous faire ? »

Contre le front unique des dévots, il résistait maintenant sans difficulté ; il se « tenait ferme dans sa propre conscience ». (60)

Mais on revenait sans cesse à la charge.

— Laissez-moi tranquille, s'écriait-il, car il sentait qu'il ne pouvait plus parler sans colère des « mensonges » épais des religions et de « l'égoïsme hideux » des familles. [66]

 

Pour ses proches, il semblait un vaincu. Ceux-ci avaient réellement fini par craindre son influence. On croyait son conseil mauvais, on suspectait ses intentions. On ne lui demandait plus d'intervenir comme jadis, et c'était pour lui le plus pénible.

« L'approbation d'un seul honnête homme, lui disait-on, c'est la seule... qui importe, et que ton livre n'obtiendra pas.

— Hélas, répondait Gide, quiconque approuve mon livre cesse de paraître honnête à vos yeux. »

« Non, non ; ce n'est pas ma doctrine qui a tort... Vous incriminez mon éthique ; j'accuse mon inconséquence. Où j'eus tort, c'est quand j'ai cru que peut-être vous aviez raison... »

Désormais, reprenait Gide, « ce qui n'est pas, est ce qui ne pouvait pas être ». Il devait « consentir à s'aventurer seul ».

Et pourtant il ajoutait, en pensant à Emmanuèle : « L'être s'abandonne quand il n'a plus qu'à songer qu'à lui-même ; je ne m'efforce que par amour, c'est-à-dire que pour autrui ».

 

Plus vite qu'il n'avait espéré, l'opinion changea à son égard. Il recevait maintenant l'approbation de certaines personnalités éminentes. Quand Sir Edmund Gosse lui écrivit de Londres, ce mot lui parut plus précieux que cent critiques de presse louangeuses.

Edmund Gosse fit plus : peu de temps après la publication de Si le Grain ne meurt, il invita la Société Royale de Littérature de Londres, qui avait à nommer un membre étranger en remplacement d'Anatole France, à choisir André Gide, qui fut élu à l'unanimité.

Les jeunes lui savaient gré d'avoir bravé l'impopularité. Sous l'influence de Freud, de l'œuvre de Proust et de la sienne propre, on commençait peut-être à envisager certains préjugés [67] sexuels avec moins d'embarras, et ce qui d'abord avait semblé révoltant, paraissait peu à peu presque compréhensible.

Ses autres livres également prenaient une plus juste place : chacun d'eux s'était trouvé de dix, de vingt ans en avance sur l'époque ; à présent, ils avaient rattrapé leur retard. En critique, les noms qu'il avait aimés ou aidés à faire connaître, Rimbaud ou William Blake, Dostoïevski ou Whitman, Conrad ou Rilke, continuaient à grandir. La N. R. F. était à son apogée.

Et voici que ses adversaires semblaient s'incliner devant le fait accompli : Paul Souday le plaçait au rang des grands écrivains contemporains et Henri Béraud, profitant de l'apparition de L'École des Femmes, le « félicitait » d'avoir écrit ce livre « vivant et touchant ».

A l'étranger, on l'admirait avec déférence. Son soixantenaire était célébré en Allemagne par la presse, l'université et le théâtre, comme un événement intellectuel européen. Aux États-Unis, la traduction des Faux Monnayeurs devenait soudain un succès de librairie.

 

Si la gloire est venue à lui, faite de l'estime qu'imposent une vie et une œuvre, il a continué à renoncer aux honneurs et aux parures officielles.

Les salons ne l'effraient plus, mais lui paraissent le néant. Il préfère accueillir des critiques français ou étrangers, des écrivains nouveaux, des étudiants, des jeunes gens. « La jeunesse m'attire, dit-il, et plus encore que la beauté : une certaine fraîcheur, une innocence, dont on voudrait se ressaisir ». (61)

C'est à une certaine forme de liberté de l'esprit et du jugement qu'il aspire plus que jamais, au détachement : il voudrait n'être retenu par rien. Est-ce pour s'alléger davantage qu'il s'est débarrassé de ses terres ? Il a vendu La Roque et sa villa d'Auteuil (s'il garde Cuverville, c'est que sa femme s'est isolée et enfermée sans plus la quitter dans cette propriété). Gide, [68] lui, ne cesse de vagabonder et, partout, il campe. Il évite de se faire servir. Il n'aime pas, quand il est seul, s'offrir des commodités, dépenser.

On a parlé de son avarice. Lui-même en a noté des traits dans son Journal. Ce sont des restes de son éducation bourgeoise et puritaine, mais aussi l'expression de son indifférence au luxe et plus encore, de son besoin d'indépendance ; la puissance de l'argent la donne, mais également un certain mode improvisé de vie : la possibilité d'écrire n'importe où, avec un bout de crayon, sur un coin de table, sur un banc, dans un train, de garder longtemps les mêmes vêtements, d'habiter dans n'importe quel hôtel, de ne se déplacer qu'avec une valise légère, qu'on est seul à porter.

A la question que Gide s'est posée toute sa vie : — Que peut un homme ? Comment « servir » ? il répond à présent par la bouche d'Œdipe : « En renonçant à ses biens, à sa gloire, à soi-même. »

Cependant Gide sait bien que, pour naturel que lui soit le détachement des choses de cette terre, le diable se rattrape toujours par quelque autre côté.

 

... Parvenu à cette étape, si Gide regarde autour de lui et cherche ses compagnons de départ, que sont-ils devenus ?

Beaucoup ont disparu : Pierre Louys, dans la misère et la débauche ; Proust, dans la gloire ; Ducoté, inconnu. D'autres, ayant abandonné en chemin, comme Ghéon, n'ont plus travaillé qu'à une œuvre d'édification : le théâtre catholique. Francis Jammes s'est retiré à Orthez : quand Gide lui a écrit, Jammes lui a simplement envoyé comme réponse un morceau de bure dans une enveloppe (bure de fort bonne qualité d'ailleurs, ajoute Gide.) Cependant Valéry et Claudel, malgré leur grandeur, ont accepté de s'appuyer sur les puissances officielles : l'Académie et l'État. Seuls de l'ancien petit groupe, Roger Martin du Gard, Jean Schlumberger et Gide ont continué de mener la même route.

L'influence de Gide s'étend sur plus d'un demi-siècle et [69] dure. (62) Ses livres agissent, et sur certains, avec une efficacité directe, la vertu d'une sorte de message personnel. Parmi les lettres qu'il reçoit, il en est de brûlantes : tel malade, cloué pour des années sur son lit, lui écrit qu'il a retrouvé le goût de vivre ; tel adolescent tourmenté par son sort sur la terre, s'est, grâce à lui, libéré. Il n'est pas jusqu'à une vieille folle, qui ne lui envoie tous les jours, depuis des années, des pages d'amour délirant, comme pour rappeler ironiquement à l'auteur de Paludes le danger des vanités littéraires, hommage de l'humour au delà de la raison.

 

Cependant Gide sent qu'il n'a pas encore pénétré suffisamment dans le vif de lui-même.

— Trop longtemps, avoue-t-il, j'ai parlé à travers quelque chose ou quelqu'un...

A présent, il a renoncé à la fiction ; c'est la réalité sociale qu'il veut atteindre. Depuis son voyage au Congo, les abus coloniaux n'ont cessé de le hanter : est-il possible que presque toute l'humanité gémisse également dans des chaînes ? Précisément parce qu'il se sent à l'abri, Gide ne peut se résigner et comme tout sage, — il vieillit « à gauche ».

— Mon dernier livre, dit-il, il faut d'abord que je le vive. Mais en aura-t-il le temps ? Là-bas, du côté de la Russie, il regarde le drame qui se joue dans l'avenir. Désormais, c'est dans cette marche en avant de l'humanité, appelée sans cesse à se dépasser, que Gide a placé son véritable espoir, l'espoir d'un autre absolu.

— « Dis où tu veux aller. [70]

— Droit devant moi... », répond le vieil Œdipe aveugle, « parmi les hommes. »

Si devant la mort, Gide n'a plus d'inquiétude, la mort néanmoins lui impose la préoccupation d'une échéance : il voudrait pouvoir achever son œuvre, lui donner une plus nette, une plus forte conclusion, et mourir ainsi satisfait, en rendant à la terre, comme il se l'est toujours promis, « une âme reconnaissante et ravie ». [71]


 

DEUXIEME PARTIE:

SA PSYCHOLOGIE ET SON ART

 

CHAPITRE PREMIER

 

L EXAMEN DE CONSCIENCE ET LE DEDOUBLEMENT

 

 

 

L'œuvre de Gide n'est peut-être tout entière qu'un vaste débat moral ; sans cesse on y entend dialoguer, comme d'une coulisse mystérieuse, la voix de la conscience.

Dès ses premiers livres, il interprète les légendes grecques ou bibliques et souvent, à partir d'une anecdote réaliste, comique ou poétique (comme le Philoctète, Bethsabée ou Narcisse) il compose un petit Traité moral. Ses essais, même lorsqu'ils touchent à l'esthétique, sont avant tout pleins de considérations éthiques. Ses personnages également sont presque tous situés par une idée de bien et de mal : Gide travaille sur la matière morale, comme le sculpteur de jadis à même le marbre.

Dans le plus important de ses romans, les Faux-Monnayeurs, où grouillent toutes espèces de types d'humanité, on peut voir d'un côté des jeunes gens et des enfants, révoltés et pervers : Bernard, un inquiet ; Armand, un dévoyé ; Vincent, qui flotte entre diverses conduites, et, d'un autre côté, les pasteurs, les professeurs, les parents, soumis aux préceptes traditionnels. Un seul personnage fait exception : c'est une femme riche, élégante, belle, mais complètement indifférente à Dieu comme au diable : Lady Griffith. Aussi fait-elle « le désespoir du romancier », elle ne l'intéresse pas ; elle est, pour lui, « sans âme », « sans épaisseur ». De même les personnages [73] d'un Proust, qui sont sans inquiétude morale, font à Gide l'impression de n'être tous, quoique merveilleusement agencés, que de simples pantins. Pour Gide c'est le débat moral qui donne aux êtres leur réalité, leur conscience, et cette conscience doit les accompagner comme une ombre portée à chaque pas dans la vie : Gide doit tenir pour vraie la légende qui prétend que l'homme qui a vendu son ombre a perdu, ce faisant, sa vie réelle.

On pourrait dire des ouvrages de Gide ce que Gide dit lui-même de ceux de Dostoïevski : si les écrivains français s'occupent en général des « rapports passionnels... intellectuels » et familiaux de leurs personnages, Gide, comme Dostoïevski, s'intéresse essentiellement aux « rapports de l'individu avec lui-même ou avec Dieu... ».

 

Cependant, paradoxe apparent, le but de Gide, tout au long de sa vie, n'a jamais été autre que de sortir de la morale. « Il ne faut pas de morale », telle est déjà la conclusion d'André Walter, ou, plus exactement, pas de morale traditionnelle. C'est que Gide a cherché à atteindre, au delà d'elle, un état de gratuité, où l'individu puisse vivre léger, disponible, détaché de ce perpétuel souci du devoir. Cet état de suprême gratuité a représenté, pour Gide, l'aboutissement d'une nouvelle éthique, l'éthique individualiste.

Poussé à faire la critique de la morale traditionnelle, il a été conduit à la psychologie, qui elle-même, l'a mené à une morale plus dégagée. C'est également de l'observation de la vie psychologique qu'il a tiré les grandes lois de son art.

Ainsi, morale, psychologie, art ne sont chez Gide que les aspects d'une même démarche de l'esprit, et ce n'est que pour la commodité de l'exposé que nous projetterons successivement la lumière sur chacun d'eux.

 

Leur lieu de rencontre, c'est l'examen de conscience, centre de la réflexion, — d'action ou d'inspiration. Presque tous les personnages de Gide se livrent à un perpétuel [74] examen personnel : c'est de là que leur vient ce caractère moral que nous leur avons reconnu. Le jeune Vincent désire séduire une femme qui se soigne dans le même sanatorium que lui. Il hésite, il cherche à se justifier : malades, se dit-il, ils vont mourir tous deux. Qu'est-ce qui le retient ? Pendant qu'il fait sa cour, un débat se livre en lui. Sa personnalité se décompose en deux personnages distincts : un moi qui agit, et un moi qui regarde agir et qui juge.

Les deux moi se mettent à délibérer entre eux : ce dialogue, qui se poursuit au fond de la conscience, a paru à Gide la source de tout véritable progrès intérieur. « Supprimer le dialogue en soi, écrit-il, c'est arrêter proprement la vie. »

Il attache à l'examen de conscience les mêmes vertus qu'au dialogue entre deux personnes différentes. Les dialogues de Platon n'ont-ils pas pour rôle d'exposer une idée sous tous ses aspects et de la faire vivre dans sa progression ? Si Socrate a appelé maïeutique son art des dialogues, c'est qu'il lui permettait précisément d’accoucher les esprits, de mettre au monde leur pensée. L'examen de conscience doit aboutir au même résultat, avec cette différence que les interlocuteurs sont les deux représentants d'un même moi dédoublé.

Il arrive que pour mieux élucider le débat qui se poursuit en lui, l'individu le consigne par écrit. La plupart des personnages de premier plan, dans les livres de Gide, tiennent un « journal ». Tantôt c'est le roman tout entier qui est un « journal » (comme Les Cahiers d'André Walter, Les Nourritures terrestres, La Symphonie pastorale). Tantôt le récit alterne avec le journal du principal personnage, et celui-ci, comme Edouard dans Les Faux-Monayeurs, apparaît vu de l'intérieur par lui-même et de l'extérieur par l'auteur, réfléchissant et agissant à la fois. Les mobiles de ses actes sont analysés de son point de vue et du point de vue des autres ; le lecteur, amené constamment à tout voir sous une double face, a l'impression d'entrer en rapport avec des êtres en relief.

 

Le dédoublement, qui est pour Gide dans l'examen de [75] conscience un élément de vie, lui semble, dans la création artistique, la meilleure méthode pour cerner la réalité. C'est pour y pénétrer plus avant qu'il a introduit, dans ses meilleurs ouvrages, une sorte de double fiction : dans Les Faux-Monnayeurs, Edouard, qui est romancier, écrit un roman, précisément le même que celui qu'écrit Gide : Les Faux-Monnayeurs, avec les mêmes personnages sous d'autres noms. L'ensemble de l'ouvrage se trouve projeté à l'intérieur de lui-même ; chaque personnage, chaque événement, placé comme entre deux miroirs parallèles, se réfléchit indéfiniment en chacun d'eux et donne l'illusion de la profondeur. C'est en ce sens que Gide écrit : « Rien... ne prend pour moi d'existence réelle tant que je ne [le] vois pas reflété ».

Il a joué avec une rare habileté de cette méthode d'exposition, qui aboutit dans certaines scènes aux quiproquos les plus troublants : pour intimider le petit Georges, un enfant de treize ans, déjà voleur et complice de faux-monnayeurs, Edouard lui lit une scène de son roman, qui est l'histoire d'un homme comme Edouard, administrant une semonce à un enfant comme Georges. Le roman d'Edouard devance les événements de celui de Gide. Le futur se mêle au présent ; c'est toute l'œuvre qui s'agrandit du fait qu'elle semble évoluer sur le rythme de plusieurs temps différents.

Le titre lui-même du roman prend à la fois un sens concret (c'est l'anecdote des faux-monnayeurs) et un sens symbolique (la fausse monnaie, la fausse valeur suggère à Gide l'idée d'insincérité, que tous ses personnages flattent ou, au contraire, combattent en eux.) On aperçoit que les deux romans, qui se déroulent tout au long du livre, sont en rapport avec le double caractère du titre : l'un est un roman réaliste qui expose les faits tels quels ; l'autre un roman idéaliste, ou plutôt symbolique qui donne leur signification figurée. De chacun de ces genres littéraires, pris séparément, Gide fait la critique : au réalisme, il reproche de n'être qu'une photographie plate, banale et méticuleuse de la réalité ; l'autre formule lui suggère la remarque suivante : « En guise de romans d'idées [76] on ne nous a guère servi jusqu'à présent que d'exécrables romans à thèse... » Le devoir de l'écrivain serait à l'intérieur d'une même œuvre, de faire la synthèse de ces deux genres.

La double fiction représente aussi la « lutte entre les faits proposés (à l'auteur) et les faits idéaux », c'est-à-dire la lutte entre ce que l'auteur prétend faire de la réalité et ce que la réalité l'oblige à faire, la lutte entre l'œuvre conçue et l'œuvre réalisée. Dans Les Faux-Monnayeurs, Gide a introduit ce nouveau point de vue en expliquant dans le journal d'Edouard ce qu'il a voulu tenter, et en montrant dans le récit ce qu'il a matérialisé. Débordé par sa dissociation, il a publié, en outre, séparément, dans son Journal des Faux-Monnayeurs, les réflexions sur l'œuvre qu'il n'avait pas pu faire entrer directement dans l'œuvre elle-même. Et à ce sujet il fait remarquer : « Songez à l'intérêt qu'aurait pour nous un semblable carnet tenu par Dickens ou Balzac, si nous avions le journal de l'Éducation Sentimentale... l'histoire de l'œuvre, de sa gestation... » Ce journal, comparé à l'œuvre, recrée, pour Gide, le drame de la vie du créateur.

Cette décomposition de la réalité, séduisante mais souvent artificielle (qui fait songer parfois à Pirandello) apparaît sous les aspects les plus divers : en art, entre la fiction et le réel ; dans la conscience, entre l'acte et la pensée ; dans la société, entre l'individu et les groupes ; en amour, entre les sens et la tendresse. L'homme n'est-il pas matière et esprit ? En vrai chrétien, Gide le voit gouverné par un perpétuel dualisme. Entre Dieu et le diable, la lutte ne cesse jamais.

L'œuvre gidienne apparaît comme le lieu d'un perpétuel combat ; la vie est un enjeu, un risque de chaque moment, qui oblige l'individu à tendre continuellement son énergie.

 

Est-ce à dire que cette espèce de manichéisme généralisé soit le destin de l'homme ?

Gide est obligé de constater que le dédoublement peut aboutir à un cruel déséquilibre de l'esprit, si l'un des aspects [77] de la personnalité l'emporte sur l'autre. Le moi qui juge prend peu à peu une importance démesurée, monstrueuse, tandis que le moi qui exécute s'efface, disparaît. Rien n'est plus dangereux que l'abus de l'examen de conscience, tel que le pratiquent surtout les protestants, qui soumettent les actes les plus insignifiants de leur activité au crible de leur conscience. De cette épuisante confrontation résulte un sentiment d'infériorité, une anxiété qui les rend incapables d'agir ou d'agir sans remords. Le détraquement nerveux est parfois tel qu'il conduit à l'obsession ou au suicide.(63)

« Quand on est ainsi divisé, déclare Armand, une victime de l'éducation huguenote, comment veux-tu qu'on soit bien sincère ? » Et il s'explique : « Toujours une partie de moi reste en arrière, qui regarde l'autre se compromettre, qui l'observe... qui la siffle ou qui l'applaudit... » Pour corriger son douloureux dualisme intérieur, il l'exagère involontairement et sur son vrai visage, qu'il n'ose plus montrer à nu, il porte un masque sans cesse grimaçant. (64)

Il arrive que les deux aspects scindés de la conscience ne parviennent plus à se rejoindre : on se trouve alors en présence d'un cas pathologique, nettement catalogué, qu'on appelle : dédoublement de la personnalité. Les écrivains et les psychiatres ont souvent décrit ses effets. Gide lui-même, qui n'a jamais pu se détacher complètement de son puritanisme, a souffert de ce trouble : « Je... ne comprends pas bien, écrit-il, lorsque je me regarde agir, que celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde... » Mais du fait qu'il pose la question, il ne sort pas de la limite du normal. Sa résistante santé l'a sauvé dans ses pires heures d'inquiétude.

 

Il n'en a pas moins éprouvé, jusqu'à l'obsession, les tourments du dédoublement dans sa vie psychologique comme dans [78] sa vie de créateur, l'auteur du journal, le « contemplateur » a souvent dévoré chez lui l'artiste, au point qu'il en est arrivé à se demander si tout ce qu'il ressentait n'était pas l'œuvre du personnage qui chez lui juge et analyse. « ... L'homme éprouve ce qu'il s'imagine éprouver. De là à penser qu'il s'imagine éprouver ce qu'il éprouve... Entre aimer Laura, déclare Edouard, et m'imaginer que je l'aime..., quel dieu verrait la différence? » L'examen de conscience ne serait-il qu'une illusion ? Conduirait-il au non-être ? En s'observant lui-même pendant qu'il écrit (et en projetant dans ses écrits les résultats de cette observation) le romancier ne laisse-t-il pas échapper la réalité de la vie qu'il croyait, au contraire, atteindre plus profondément?

C'est toute la question de l'introspection qui est soulevée. On sait qu'Auguste Comte niait la possibilité de son existence, en affirmant qu'un homme ne peut pas se mettre à la fenêtre et se regarder passer dans la rue. Il supprimait la psychologie, ou tout au moins la limitait à l'étude des autres, c'est-à-dire à une sorte de psycho-physiologie, de psycho-technique. Par là, il en arrivait à bannir de l'art l'analyse personnelle. L'art repose cependant sur l'introspection : ce que la création artistique a de propre et de mystérieux, c'est de faire fusionner les personnages qui dialoguent en nous, celui qui inspire et celui qui est inspiré. Dans la création, comme dans toute action intense, nos deux moi finissent par coïncider jusqu'à n'en former qu'un. C'est précisément dans ces moments, dans l'acte poétique, que l'homme retrouve enfin une liberté.

Si la nature nous ballotte entre des états contraires et successifs, nous ne progressons cependant qu'en réconciliant en nous nos antagonismes. « Tout notre univers est en proie à la discordance, déclare un des plus étonnants personnages de Gide, le vieux professeur de musique La Pérouse... » Mais il ajoute, soudain transporté dans une sorte d'extase et d'adoration : « ... Un accord parfait, continu ; oui, c'est cela ; un accord parfait, continu... », telle est l'expression suprême de la sérénité, de l'éternité. [79] Mais par une contradiction inhérente à la vie, le jour où l'accord absolu pourrait être réalisé, la vie s'arrêterait, elle cesserait d'être. « Ah ! Comme il faut attendre pour la résolution de l'accord ! » s'écrie La Pérouse. [80]


CHAPITRE II

 

LES BONNES RAISONS OU LA DUPERIE EN MORALE

 

 

 

Le héros de Paludes tient un journal intime. « Dans mon agenda, dit-il, il y a deux parties : sur une feuille j'écris ce que je ferai, et sur la feuille d'en face, chaque jour, j'écris ce que j'ai fait. Ensuite, je compare... Ce matin, en face de l'indication : tâcher de se lever à six heures, j'écrivis : levé à sept... » Ainsi il puise dans son agenda le sentiment du devoir.

Quel est ce devoir ? Quelle est cette conscience, qui, comme un personnage indépendant de la personnalité, semble surveiller l'individu et sans cesse le réprimander ? Voix ironique, dit Baudelaire, qui, la nuit de préférence, nous engage « A nous rappeler quel usage — Nous fîmes du jour qui s'enfuit... » Œil terrible, dit Victor Hugo, dont le regard, n'étant arrêté par rien, va poursuivre Caïn réfugié dans une sextuple enceinte et jusqu'au fond du plus secret caveau.

La plupart des hommes pensent aujourd'hui que nous naissons véritablement avec cette « voix de la conscience ». Elle serait une sorte de sens moral inné, que Dieu nous aurait accordé, comme l'intelligence. C'est surtout depuis le XVIIIe siècle et Rousseau, qui croyaient « l'homme naturel » foncièrement bon et juste, que la conscience est considérée comme un guide sûr, qui nous sauve à chaque moment de l'abîme, comme un tribunal intérieur que nous promenons partout avec nous [81] pour qu'il décide de notre conduite. Le protestantisme, le kantisme, avec son impératif, enfin la morale laïque ont, de nos -jours, rendu cette notion populaire.

Hélas ! soupçonne Gide, cette voix prétendue infaillible n'est souvent qu'une voix fallacieuse. L'examen de conscience est un procédé moral d'une incroyable grossièreté. Dès qu'on observe avec un peu d'attention son fonctionnement, on n'entend plus que le grincement de tous ses rouages : l'hypocrisie comme un acide s'insinue entre eux, les ronge et les dénature.

 

« Sur l'agenda, sitôt levé, déclare le héros de Paludes, je pus lire : tâcher de se lever à six heures. Il était huit heures ; je pris ma plume ; je biffai ; j'écrivis au lieu : Se lever à onze heures. — Et je me recouchai, sans lire le reste. » Ce trait, que Gide présente ironiquement, révèle la comédie à laquelle l'homme ne cesse de se livrer dans l'examen de conscience et dont il a d'ailleurs vaguement honte : « Et je me recouchai, ajoute le héros de Paludes, sans lire le reste... [de l'agenda] ». — « ... Vite soufflons la lampe, afin — De nous cacher dans les ténèbres ! » écrit Baudelaire.

Cet art de se tromper soi-même apparaît dans les mauvaises raisons que l'homme cherche pour se justifier et qu'il transforme en bonnes raisons : « Ce ne sont pas tant ses actes que je méprise, déclare Éveline en parlant du pauvre Robert ; ce sont les raisons qu'il en donne. » Dans ce domaine, où il faut inventer et mentir, les ressources de l'esprit humain sont d'une richesse prodigieuse.

Le procédé le plus classique consiste, pour fuir sa responsabilité, à la reporter sur le voisin. Quand le loup à jeun a décidé de manger la brebis, il l'accuse, pour légitimer son crime, de toutes sortes de méfaits imaginaires, et comme la pauvre brebis se défend : « Si ce n'est toi c'est donc ton frère. — Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens... » La « bonne raison » s'énoncera ainsi : — Comme je ne veux pas que ce soit moi, ce sera lui... [82]

Le père d'Éveline s'ouvre un jour à sa fille et lui raconte ses déceptions dans le mariage. Ah ! S'il avait été mieux compris, mieux secondé par sa femme d'esprit si borné, que n'aurait-il fait ? Tandis qu'il parlait, Éveline ne pouvait se « retenir de penser qu'il n'eût tenu qu'à lui d'obtenir de lui davantage et que s'il n'avait pas su tirer meilleur parti de son intelligence et de ses dons, il ne lui déplaisait pas d'en croire [sa femme] responsable. » C'est le raisonnement des impuissants et des ratés : — Ce n'est pas de ma faute ; c'est celle de mes parents, dit l'enfant, ou de mon associé, dit le commerçant, ou des éditeurs, dit l'écrivain, si je n'ai pu arriver à ceci, à cela... En désespoir de cause, ce sont les circonstances, la malchance, le destin qu'on accuse, et qui, certes, ne protesteront pas. C'est qu'il faut du courage et de l'honnêteté pour dire : — Il n'eût tenu... qu'à moi !... d'où il résulte qu'à présent, il ne tient encore qu'à moi... Dès lors mon désir de paresse, que j'ai pu dissimuler sous de « bonnes raisons », est démasqué et je suis seul, face à moi-même, contraint à l'effort !... Quelle fatigue ! Quel ennui !

Ce transfert de responsabilité sur autrui se présente à l'occasion des sentiments les plus divers. Les auteurs comiques l'ont fréquemment appliqué à la poltronnerie : il y a en littérature toutes sortes de Tartarins toujours prêts à affirmer, lorsqu'ils ont rencontré le lion, que c'est le lion qui a eu peur et qui a fui devant eux... (65)

Gide a constaté que, le plus souvent, la substitution a lieu, au cours de l'examen personnel, non pas entre un individu et un autre, mais à l'intérieur même de la conscience, entre un sentiment véritable qui habite l'individu mais qu'il condamne, et un autre sentiment voisin, mais qu'il peut moralement approuver.

Le héros de la Symphonie pastorale, pasteur marié, s'est pris [83] d'amour pour une pauvre orpheline de vingt ans, aveugle, qu'il a recueillie chez lui au cours d'une de ses visites aux pauvres et, depuis, soignée avec dévouement. Il éprouve pour elle une passion violente et charnelle, mais c'est ce qu'il ignore précisément, car la passion coupable s'est déguisée, au regard de sa conscience, en un devoir de charité. Dieu, se dit-il, a placé « sur ma route une sorte d'obligation » et je ne puis, « sans quelque lâcheté, m'y soustraire ».

Le drame se complique. Le fils du pasteur, un tout jeune homme, à son tour est épris de Gertrude, l'orpheline aveugle, et, très honnêtement, il demande à son père l'autorisation de l'épouser. Voici le père jaloux de son fils, et cherchant tous les moyens pour l'éloigner de la jeune fille. Cependant cette jalousie, elle aussi, se déguise inconsciemment sous de « mauvaises raisons » : — Gertrude est trop jeune pour toi, dit-il à son fils, puis : « Tes sentiments... moi je les dis coupables, parce qu'ils sont prématurés. La prudence que Gertrude n'a pas encore, c'est à nous de l'avoir pour elle. » Je t'ordonne de partir en voyage. « C'est une affaire de conscience. »

La scène est sublime d'hypocrisie. Plus le pasteur est dévoré de jalousie, plus il parle de noblesse, de devoir : « Un instinct aussi sûr que celui de la conscience, dit-il, m'avertissait qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix [le mariage de son fils avec Gertrude] ».

Son amour coupable lui paraît aussi pur, lui apporte la même joie, la même libération que le sentiment du devoir. Et c'est là qu'est l'illusion : le pasteur se figure qu'un désir répréhensible, dès qu'on s'y abandonne, doit nécessairement engendrer le remords. Il oublie qu'au fond de la conscience, le désir, plus fort que nous, se cache sous un nom d'emprunt, un nom flatteur et héroïque, et triomphe ainsi de nos scrupules.

Insistons : comment le pasteur peut-il se tromper aussi grossièrement sur lui-même ? Comment peut-il se trahir, trahir la cause de la pureté qu'il a toujours défendue ? Comment, à partir de quel moment un homme peut-il trahir en croyant rester fidèle à lui-même ? Dans la mesure, sans doute, où il a pris l'habitude d'obéir à des idées qui ne sont pas complètement les siennes, à des ordres qui ne viennent pas véritablement de lui. Le mécanisme d'obéissance automatique est celui qui se détraque le plus facilement : l'homme ne trouve plus rien pour l'avertir, aucun critère de l'erreur, aucun sentiment qui lui permette de distinguer la honte de l'honneur. Pour se sentir profondément d'accord avec sa conscience, il faudrait que, retiré seul en lui-même, il parte de lui-même. Mais c'est ce qui lui est précisément impossible, puisqu'il s'appuie sur des systèmes d'idées tout donnés, qu'il les déforme et les substitue les uns aux autres selon les besoins de son désir, son désir plus insidieux que ces concepts abstraits et extérieurs à lui.

Son désir prend parfois des détours plus savants encore : son accomplissement exige un raidissement de tout l'être, qui fait croire que nous remplissons une noble et grande tâche, alors que nous agissons avec lâcheté. Cherchant de « bonnes raisons » pour abandonner, avec son enfant, la femme qu'il vient de séduire, Vincent s'est créé une sorte de morale nietzschéenne, qui bannit la pitié comme une honte ; dès lors, en rompant avec sa maîtresse, il se figure accomplir un effort d'autant plus louable qu'il est de cœur précisément sensible.

Quelques mois auparavant, lorsqu'il a rencontré cette femme, malade dans un sanatorium, abandonnée, elle aussi, comme Gertrude, c'est au contraire par charité, comme le pasteur, qu'il s'est cru autorisé à la conquérir. Il se figurait alors agir en vrai chrétien. A la substitution des sentiments correspond, chez Vincent, la substitution des règles morales.

Pauvre voix de la conscience ! Voix sophistique qui vient sans cesse nous berner, nous jouer des tours, recouvrir du beau nom de « devoir » nos sentiments les plus égoïstes. La plupart des personnages de Gide sont victimes de ses duperies. Le directeur de pension Azaïs déclare avoir, uniquement par dévouement, recueilli chez lui le vieux La Pérouse, qu'il fait travailler tant et plus. Le vieux La Pérouse lui-même appelle austérité ce qui n'est chez lui qu'orgueil. L'amour divin, les [85] macérations du corps, les élans purs d'André Walter recouvrent un désir charnel, un vulgaire désir insatisfait et révolté. Cette dernière substitution, qui est d'ailleurs la plus connue, explique pourquoi il arrive à des sectes mystiques de sombrer dans l'orgie et le scandale, à des bigots de finir dans la mesquinerie et l'escroquerie...

Il semble que la vie intérieure tout entière soit un perpétuel jeu de « mauvaises raisons ». Plus l'homme est moral, plus il déforme et travestit sa morale. C'est pour endormir l'angoisse née de ses fautes et de ses instincts anti-sociaux qu'il a recours, malgré qu'il en ait, au mensonge qui lui donne l'illusion de la pureté. Plus le sentiment de la culpabilité est puissant, plus l'individu, pour se rassurer, pour acquérir une « bonne conscience », use et abuse envers lui-même d'arguments fourbes et insidieux.

Gide a constaté que les dévots sont victimes, plus que les autres, de l'hypocrisie. Toutes ses familles de pasteurs vivent dans un complet aveuglement, dans une atmosphère « ineffablement alpestre ». On y étouffe, on y crève, déclare Armand en parlant de son foyer. Chez les Vedel, chacun se livre secrètement à ses passions, mais, ajoute Armand : « Grand-père... n'y voit que du feu. Maman s'efforce de ne rien comprendre. Quant à papa, il s'en remet au Seigneur : c'est plus commode... » Le père Vedel préfère donner tout son temps aux pauvres, aux sermons, aux congrès plutôt que de voir clair autour de lui et surtout en lui.

L'examen personnel apparaît finalement comme une torture, la conscience comme une malédiction que Dieu a infligée à l'homme depuis le jour où il a mangé du fruit de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Si les écrivains optimistes du XVIIIe siècle ont pu voir dans la conscience un guide sauveur, les poètes romantiques byroniens, les philosophes allemands de la nature ont considéré avec plus de raison qu'elle nous inflige par-dessus tout le sentiment de notre détresse. Ce n'est d'ailleurs pas tant le remords qui est douloureux dans la conscience que l'impression vague d'être joués lorsque nous [86] cherchons à juger nos actes, que le fait de ne plus savoir distinguer le bien du mal, le vrai du faux, les bons des mauvais arguments, si bien qu'au milieu de tant de détours, nous sentons que nous devons finir par nous perdre. Dieu, déclare le vieux La Pérouse, « nous envoie des tentations auxquelles il sait que nous ne pourrons pas résister, et quand pourtant nous résistons, il se venge de nous plus encore », en jetant la confusion dans notre esprit. « Pourquoi nous en veut-il ? » Oui, pourquoi ?

 

Ce n'est pas Dieu qui a inventé cette morale de duperie, d'où découlent tous nos maux. C'est l'homme lui-même, dans son ignorance. L'homme ne sait pas se passer d' « autorisations » pour agir. Aussi longtemps qu'il ira les demander à la société, à la religion, aux autres et non pas à lui-même, la duperie sera générale. (66) L'hypocrisie de la vie intérieure naît de la forme même de la morale traditionnelle.

C'est elle qui condamne l'épanouissement de certains instincts et parfois même des plus féconds, et qui oblige l'homme à inventer de « bonnes raisons » pour permettre à ces instincts de se donner quand même libre cours. Les passions ont une vie propre et ne souffrent pas d'être brutalement réprimées, pas plus que nos poumons d'être oppressés, notre cœur d'être arrêté. Lorsque la morale leur interdit de se montrer au jour, elles se réfugient dans notre inconscient comme au fond d'un brouillard opaque, et là, corrompent l'esprit, faussent la logique et nous désarment. C'est ainsi que la passion inavouée du pasteur pour la jeune aveugle réapparaît triomphante, toute pure, tout innocente, transfigurée en passion charitable.

Si Gide a dévoilé le rôle des instincts dans la vie ordinaire, Freud l'a décrit dans la vie pathologique. La conception freudienne part également de l'opposition entre les instincts profonds et les institutions sociales. Lorsque nos instincts (et pour Freud surtout nos instincts sexuels) sont refoulés par [87] la « censure » morale, ils resurgissent bientôt, mais déguisés en images symboliques dans nos rêves, ou en obsessions maladives dans les névroses. Ces névroses sont des espèces de soupapes, mais qui n'ouvrent la voie aux instincts qu'en ruinant l'équilibre de nos nerfs. De même, grâce aux « bonnes raisons », la « censure » morale laisse passer le désir, travesti et méconnaissable, mais cette libération n'a lieu qu'au prix d'une ruse sordide, qui avilit l'intelligence et qui contamine toute la personnalité. [88]


CHAPITRE III

 

L INCONSCIENT, REPAIRE DU DIABLE

 

 

 

Voici Gide penché sur l'inconscient, repaire des pires instincts humains. C'est là que l'individu refoule et dissimule ses pensées clandestines, ses convoitises voilées, ses sentiments louches. Freud, qui a été obligé, par profession, de « se vautrer, dit-il, dans toutes ces saletés », affirme que, dans ce moi profond, croupissent des désirs si affreux que l' « honnête homme », s'il les connaissait, en serait malade de honte et de frayeur.

Explorer cette sombre caverne devient une tâche peut ragoûtante. Quand la pensée entre dans ce lieu, dit Gide, elle ressemble à un dragon, qui avance « son mufle invisible, flairant tout, reniflant tout, [promenant] partout une curiosité attentatoire ». L'inconscient est proprement le domaine où se cache le diable, et c'est pourquoi il faut le poursuivre dans sa retraite.

 

Cette image ne doit pourtant pas nous tromper. Gide n'a jamais rencontré le diable, ce personnage provocant auquel Luther jeta un encrier au visage. Il a cru davantage à l'esprit démoniaque. C'est le diable qui, tapi dans l'ombre de la conscience, s'amuse, pendant que nous dialoguons avec nous-mêmes, à suggérer toutes sortes de « bonnes raisons », de sophismes et de mensonges que nous n'arrivons plus à [89] distinguer de la vérité. Il « joue avec nous comme un chat avec une souris ».

A son tour, Gide semble s'amuser de ce manège. Embusqué derrière les personnages de ses romans, il observe les tours pendables que leur jouent leurs instincts secrets. Ce dont il se réjouit, ce n'est pas tant de voir l'homme dupé par le diable ; c'est d'avoir dupé le diable lui-même, puisqu'il a surpris son camouflage. « Vous le croyez votre dupe, écrit La Bruyère. S'il feint de l'être, qui est plus dupe, de lui ou de vous ? » C'est une sorte de jeu de la vérité qui attire Gide : laisser ses personnages tomber dans les pièges de l'inconscient, pour révéler ensuite l'illusion dont ils ont été victimes.

Gide ouvre le « journal » de l'austère pasteur Vedel. Qu'y voit-il ? Des pages entières « de luttes, de supplications, de prières, d'efforts » au sujet de la résolution de ne plus fumer. « Mon Dieu, écrit Vedel, donnez-moi la force de secouer le joug de ce honteux esclavage. » Mais que peut bien signifier ce mot « fumer », puisque Gide sait que le pasteur a renoncé depuis longtemps au tabac et, de plus, sans difficulté ? Ici l'auteur sourit d'un air entendu. Il a compris... le mot « fumer » est mis là pour autre chose...

A Neufchâtel, un dimanche, Gide rencontre les fidèles revenant du temple. « Leurs pensées, écrit-il, sont blanches et repassées par le sermon qu'ils viennent d'entendre, bien rangées dans leur tête comme dans une armoire à linge propre. » Puis il ajoute : « Je voudrais fouiller dans le tiroir d'en bas. J'en ai la clef. » (67) Gide ne se réjouit jamais tant qu'en présence de gens sérieux chez qui il découvre soudain un désir insolite, mal contenu, débordant leur figure sociale. C'est pour lui un spectacle aussi plaisant que voir, chez un professeur, un bout de chemise mal rentré rompre avec l'éminente gravité du personnage.

Alors, tourné vers son public, Gide pourrait lui dire, comme Baudelaire ; « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère... », [90] pourquoi te draper dans ta dignité ? Vois, nous sommes tous tourmentés. Ne te récrie pas ! Si tu es sincère, tu te reconnaîtras en Vincent, en Saül, en Michel, en moi-même.— Tais-toi, me dis-tu, même si j'ai quelque tare qui me ronge, il ne faut pas crier cela sur les toits ! — Cher lecteur, il ne faut rien cacher ; moi, je dirai tout. Assez de vos sales mensonges ! Je dirai tout : ce sera drôle et triste, vrai en tout cas...

Gide pêche en eau trouble pour pénétrer dans les bas-fonds de l'être. Avec sa clef diabolique, il va, accompagné de ses personnages, forcer des tiroirs, ouvrir des correspondances cachetées, soulever des couvercles. Ici, c'est Bernard qui vole une valise pour lire le « journal » d'Edouard ; là, c'est Julius qui feuillette le carnet intime de Lafcadio, en son absence ; ailleurs, c'est Sarah qui fouille dans celui de son père. Si l'auteur se faufile ainsi par des voies dérobées, c'est pour connaître les secrets du drame humain.

Au cours de cette chasse, nous le voyons à l'affût des moindres gestes, des faits les plus insignifiants : il sait que les instincts profondément refoulés ne se trahissent guère que par des tics, des réflexes, des mouvements imperceptibles ; c'est à ces signes, d'ordinaire inaperçus, qu'il doit s'attacher pour les débusquer. Ainsi l'observateur sagace découvrira l'émotion qui étreint un joueur attablé, imperturbable, devant le tapis vert, uniquement à un très léger tremblement presque, invisible de son pouce. C'est grâce au petit insigne curieux que porte à sa boutonnière le petit Georges et parce que celui-ci rougit sans répondre, quand on l'interroge à ce sujet, qu'Edouard apprendra l'existence d'une association secrète de collégiens, qui ont été dévoyés par une bande de faux-monnayeurs.

L'auteur remonte des faits apparemment les plus minimes jusqu'à leur cause profonde. Les individus et les familles prennent toutes sortes de précautions pour cacher leurs passions secrètes, mais pas plus que les criminels, ils ne parviennent à en effacer les traces. Ce sont ces indices que Gide surveille et interprète, comme un détective étudie les empreintes digitales [91] ou des analyses de grains de poussière. Dans Isabelle, c'est par une série de petits recoupements que nous pénétrons peu à peu, avec l'auteur, dans le honteux secret du château. Les scènes sont savamment graduées jusqu'au moment où nous découvrons qu'Isabelle est une « fille-mère », que ses parents ont maudite et qu'ils n'osent plus recevoir chez eux que la nuit, en cachette.

 

Cependant ce n'est pas seulement une curiosité diabolique qui attache Gide à ces passions louches et occultes. Après tout, se dit-il, sont-elles donc si affreuses, ces passions ? Puisqu'elles sont en nous, n'ont-elles pas leur raison d'être ? N'est-ce pas la société qui travaille contre elle-même en les condamnant et n'y a-t-il pas, parmi elles, des forces fécondes pour l'individu ?

On sait que des hommes admirés par l'histoire doivent leur grandeur à ces instincts. Gide a remarqué que des savants, des écrivains, des penseurs ont souffert d'un déséquilibre intérieur : ce sont justement leurs passions qui ont permis en eux l'essor de la création. Beaucoup de grands mystiques ont été des névropathes. Mahomet, Luther, Dostoïevski, des épileptiques. « Pascal avait son gouffre avec lui se mouvant », (68) « Nietzsche et Rousseau leur folie. » (69).

Evidemment Gide ne prétend pas que tous les génies .aient été des malades ou des « anormaux », ni que l'instinct vicié soit par lui-même créateur ; mais que celui-ci entraîne dans la conscience un désordre si insupportable que, pour le surmonter, certains hommes sont amenés à créer en eux un ordre nouveau, original et personnel qui donnera naissance à l'œuvre d'art ou à l'action créatrice. « A l'origine de chaque réforme, écrit Gide, il y a toujours... un petit mystère physiologique, une anomalie... un malaise, le malaise du réformateur». (70) [92]

Dans le bien-être, au contraire, la pensée se satisfait de l'état de choses présent et s'endort.

 

Si Gide se sent attiré vers les êtres troubles, c'est qu'il a le sentiment qu'ils ont plus de valeur que les autres, que leurs désirs rebelles sont susceptibles d'engendrer les gestes les plus pathétiques. On est sûr, au contraire, de n'avoir jamais rien à attendre de l'homme qui peut se soumettre, sans difficulté, aux règles de la politesse, de la morale, de la religion.

C'est pourquoi Michel préfère, aux enfants « faibles, chétifs et trop sages », dont s'occupe sa femme, les jeunes vauriens de Biskra, qui aident, par leur simple présence, à la guérison de sa neurasthénie.

 

N'y a-t-il pas cependant, dans ce goût de l'auteur pour les passions scandaleuses, un sentiment parfois équivoque ? Ne cherche-t-il pas à prendre le contre-pied de la morale commune ? Quand il paraît s'intéresser à la débauche, quand il écrit par exemple : « J'ai connu... tous les vices », quand il prend pour titre d'un livre : L'Immoraliste, ne semble-t-il pas, en défiant ses hypocrites adversaires, tomber à son tour dans leur panneau ?

Rien de plus enfantin que l'esprit de celui qui tire du plaisir à heurter la loi générale, puisque son plaisir même prouve qu'il en admet l'existence. (71) Pour braver avec volupté le vice, il faut être sûr au moins qu'il existe — en soi. De même le sacrilège qui jouit à la vue d'une hostie profanée, doit croire non seulement à la présence divine en elle, mais à un mythe déterminé, considéré comme vérité absolue. Il y a dans toutes ces attitudes de défi une surprenante confiance dans la réalité de la chose défiée, ou dans son immédiate antithèse. Si [93] le mot athée paraît aujourd'hui désuet et quelque peu puéril, c'est que l'athée n'oppose pas à la croyance religieuse sa propre conception métaphysique ; il joue le même jeu que son adversaire ; il croit selon les mêmes règles, au lieu que Dieu est, que Dieu n'est pas. Ainsi quand, à la joie du bien, est substituée la joie du mal, c'est que bien et mal sont considérés comme les impératifs d'une même morale. Gide a évité le plus souvent ces pièges de la naïveté. Aussi lorsqu'il écrit : « J'ai connu toutes les passions et tous les vices », il s'agit pour lui des vices de la morale conventionnelle, à laquelle il ne croit pas. Mais comme il emploie le mot « vice », sans préciser, sa phrase reste équivoque.

En fait Gide ne déteste pas choquer d'abord le lecteur par une impression de sacrilège, pour éveiller en quelque sorte son attention ; mais il espère que le lecteur sera vite détrompé par le contexte et n'en saisira que mieux sa pensée, qui est toute différente.

Aucun de ses ouvrages n'est plus caractéristique, à cet égard, que L'Immoraliste, dont le titre est également par lui-même un jeu de mots : Michel est, en vérité, un être très moral, mais qui pratique une éthique individualiste, différente de celle du troupeau. Quand il déclare — épisode célèbre du roman — que le jeune Moktir, un enfant arabe, est devenu son « préféré » du jour où il l'a vu lui voler une paire de ciseaux, ce n'est pas parce que le vol est répréhensible, d'après les lois sociales, que Michel s'est réjoui de voir le petit le voler (ce ne serait là qu'un sacrilège sans intérêt), mais c'est parce qu'il considère que ce vol est l'expression, chez l'enfant, d'instincts sauvages et libres, qui peuvent indiquer déjà chez lui une nature riche de possibilités. (73)

Le doute n'est d'ailleurs pas possible sur la vraie pensée de l'écrivain : quand Bernard a dérobé la correspondance de ses parents, en soulevant le marbre d'un guéridon, repensant à son [94] geste, il se demande : « Est-ce que c'était mal à moi de lire ces lettres ? » C'était peut-être mal par rapport à la morale objective, mais non au regard de sa conscience, qui éprouvait le besoin de s'éclairer au sujet de sa famille. Aussi cet examen de conscience l'a rassuré au point que si vous l'accusez maintenant d'être un « crocheteur », il sera sincèrement scandalisé. Comme Lafcadio, comme tous les personnages de Gide, il reste, quoiqu'il fasse, un être essentiellement moral.

 

Gide aime à laisser entendre qu'il heurte la morale, mais bien vite il nous révèle que s'il n'admet pas celle-ci, il en a cependant une autre. Son malin plaisir, il est vrai, n'en est pas moins de laisser entendre d'abord qu'il adhère parfois à ces règles qu'il défie ; de même qu'en pénétrant dans l'inconscient il se plaît à duper le diable, ici, dans son art, c'est le lecteur qu'il s'amuse à mystifier.

Si ses adversaires l'ont pris pour une incarnation méphistophélique, ils sont donc tombés dans son piège. Quand Massis s'épouvante parce que Gide écrit, parlant d'un personnage de Barrès (74): « Si Racadot n'eût jamais quitté la Lorraine, il n'eût jamais assassiné ; mais alors, il ne m'intéresserait plus du tout », il ne voit pas que ce n'est pas tant le crime, en tant qu'acte interdit, qui intéresse Gide, mais l'état intérieur, les mobiles et les instincts plus ou moins inconscients qui ont conduit Racadot à cet assassinat. Gide, par ce langage de feinte, atteint son but : il parvient à « effarer » son public en lui révélant les sentiments incertains, obscurs et mouvants de l'être. Au lecteur de prendre conscience de ses préjugés.

 

Le sacrilège devient, pour Gide, un procédé psychologique : une manière de surprendre, de déconcerter, d' « inquiéter ». Gide s'efforce de communiquer, par suggestion, le sentiment des profondeurs de l'homme. [95]


 

CHAPITRE IV

 

ÊTRE ET PARAÎTRE. SINCÉRITÉ ET VÉRITÉ

 

 

 

Dédoublé, dupé, victime de ses propres désirs déguisés, l'homme qui se livre à l'examen personnel ne pourra-t-il jamais parvenir à la vérité ? Mais avant même qu'il se demande : — Comment être sincère ? la société lui pose cette question préalable : — Doit-on l'être ?

 

C'est là un vieux problème, mais dont on ne semble guère connaître que l'aspect mélodramatique, celui que l'on a fréquemment posé au théâtre.

Pour Gide la question n'est pas proprement : doit-on dénoncer les illusions sur lesquelles vivent nos amis ou nos parents, et par là risquer de détruire leur bonheur ? mais : avons-nous le droit de forcer l'intimité des autres et de résoudre, à leur place, les difficultés de leur vie morale ? Dès lors la réponse s'impose : c'est seulement la vérité de sa vie que l'individu est autorisé à dévoiler. (75) Ainsi l'horrible secret que l’Œdipe de Gide veut faire entendre au peuple concerne avant tout l'histoire de sa propre existence : « Un bonheur fait d'erreur et [96] d'ignorance, s'écrie le héros, je n'en veux pas... Pour moi, je n'ai pas besoin d'être heureux ». Gide est sans doute un des hommes qui a poussé très loin le besoin de se démasquer, de livrer ses arrière-pensées ; cependant il s'est toujours efforcé de ne pas parler des êtres qui lui ont été le plus chers, considérant qu'il ne pouvait pas attenter à leur quiétude.

Ceux qui croient à la nécessité d'intervenir dans la vie des autres, ce sont surtout les esprits religieux : les confesseurs, les puritains, par besoin de prosélytisme, pour sauver des âmes. Dans une admirable petite nouvelle, Mark Twain nous présente deux vieilles huguenotes, qui obligent une fillette à confesser à sa mère mourante un insignifiant mensonge qu'elle lui a fait, épouvantable péché selon leur morale. Tant pis si la mère peut en mourir ! Mais la petite ne doit pas rester avec son mensonge sur la conscience. Quelle se presse de l'avouer avant que ne disparaisse sa mère ; autrement sa faute deviendrait irréparable, indélébile !

Gide a transformé le principe : — Il faut toujours dire la vérité, en : — Il ne faut révéler que sa vérité. Il arrive cependant qu'en divulguant sa vérité l'individu heurte les sentiments de ceux qu'il affectionne. C'est le cas si émouvant que raconte Oscar Wilde, dans De Profundis, lorsqu'un de ses camarades d"enfance vient le visiter dans sa prison et lui dit : — Je ne veux rien croire des calomnies qui ont couru sur vous pendant votre procès ; vous restez toujours pour moi l'ancien Wilde que j'estime... Minute d'anxiété pour l'écrivain prisonnier. Wilde doit-il détromper l'ami au risque de le perdre ? Il n'hésite pas. Gide non plus, dans des circonstances analogues.

Le conflit qui se présente ici provient du fait que nos parents et nos amis se « font de nous une image qui ne nous ressemble que fort peu », si bien que, lorsque nous leur révélons notre être véritable, ils sont consternés. Mais c'est nous le plus souvent qui avons contribué à leur donner cette opinion erronée qu'ils se font à notre sujet ; nous n'avons pas su ou pas voulu nous montrer dès l'abord tels que nous sommes. Il est donc [97] permis de dire que la question : Doit-on révéler sa vie à ceux qui nous méjugent ? aboutit à celle-ci : Comment parvenir à ne pas se faire méjuger ? C'est ainsi que nous revenons au seul problème : Comment être sincère?

 

« Oh ! Laura ! s'écrie Bernard, un des plus sympathiques héros de Gide, je voudrais, tout au long de ma vie, au moindre choc, rendre un son pur, probe, authentique... » La sincérité apparaît à Gide comme le point de départ de toute vraie morale, de toute grande entreprise, la vertu même, dit-il sans hésiter, mais aussi la plus rare.

C'est que presque tous les hommes sonnent faux, sont livrés à de faux sentiments, qui les empêchent de se comprendre entre eux, de se connaître, de s'aimer. Voici Passavant, l'incarnation de l'insincérité, le type du « faiseur ». Gide en a fait un homme de lettres, poète d'avant-garde, dépourvu de scrupule, pillant ses confrères, incapable de faire autre chose que de réduire la vie à des mots ou à des jeux d'esprit. Mais voici l'homme ordinaire : c'est Robert, le bourgeois moyen. Lui également ne cesse de jouer la comédie. Quand il défend les vertus du foyer, la grandeur de la religion, le patriotisme — et c'est toute sa vie — que fait-il sinon donner le change, tenir un rôle ? « ... Ces beaux sentiments que tu exprimes, lui lance sa femme avec haine, je serais folle [selon toi] de m'inquiéter si tu les éprouves véritablement ! » Les enfants sont-ils plus sincères ? Gide nous les montre pris davantage encore du besoin de jactance, de défi, de forfanterie. C'est pour étonner ses camarades que celui-ci est amené à voler ; c'est en partie par bravade que le petit Boris se tue.

La vanité, en chaque individu, ouvre un abîme entre l'être et le paraître, entre son image vraie et celle qu'il prétend donner de lui : « Par un renversement de l'ordre naturel, écrit Schopenhauer, c'est l'opinion qui semble être aux hommes la partie réelle de leur existence ; l'autre, ce qui se passe dans leur propre conscience, ne leur paraît en être que la partie idéale ». Et Nietzsche, à son tour, s'écrie : « Soyez donc un peu honnêtes [98] avec vous-mêmes ; nous ne sommes pas au théâtre... où règne le voisin, où l'on devient voisin ».

 

Mais comment ne pas mentir, lorsque l'on ne sait même pas que l'on ment ? Le plus grave, dans l'insincérité, c'est qu'elle est presque toujours inconsciente. Notre esprit est tellement plein d'idées toutes faites, d'habitudes, de conventions, de partis-pris, que nous ne nous apercevons même plus qu'il déforme tout ce qu'il appréhende. Un psychologue (76), qui s'est livré à une étude des témoignages en justice, a pu constater que les neuf dixièmes d'entre eux sont erronés, non que les témoins soient nécessairement de mauvaise foi, mais parce qu'ils n'ont pas su voir, ou entendre correctement ce qu'ils rapportent. Éveline a l'esprit tellement prévenu contre Robert que, quoi qu'il dise, la résonance des paroles de Robert dans son âme, pour elle, reste toujours la même : elle ne peut « plus [l’] entendre que mentir ». Ces préjugés sont ce que les hommes appellent leurs convictions : plus elles sont fortes, plus ils se croient sincères et plus ils sont aveuglés. Le caractère, en se raidissant dans une attitude figée, prend toutes sortes de faux plis, irréparables, et l'individu se situe constamment en deçà ou au delà de lui-même.

La moralité ordinaire incite à prendre ces attitudes déformantes, car se passionner pour un idéal moral, lorsqu'il est contraire à notre nature, nous entraîne hors de nous-mêmes et nous rend apprêtés, hypocrites ; tâcher de devenir l'être que nous ne sommes pas faits pour être, c'est se condamner à le paraître et à ne jamais être. Le devoir dans un milieu déterminé nous fait une obligation de ressembler à un modèle donné de vertu, le même pour tous, et que certains ne peuvent atteindre qu'en passant leur vie contrefaits. Mais les moralistes ne semblent guère condamner ceux qui affectent d'agir comme l’« honnête homme » ; ils craignent par-dessus tout celui qui agit selon sa nature, le naturel. « Tout vous amuse, écrit [99] Fénelon horrifié à un de ses élèves, tout vous dissipe, tout vous replonge dans le naturel ». Etre naturel, être soi-même, c'est pourtant là toute la sincérité. Gide a remarqué, non sans surprise, que cette notion de sincérité, introduite dans la morale traditionnelle, la ruinait. (77)

 

Si la sincérité, c'est être soi-même, comment y atteindre ? Comment saisir nos vrais sentiments jusque dans l'inconscient ?

Est-ce de l'amour, est-ce de la haine, se demande Gide, qu'éprouve Trousotzki, le héros de Dostoïevski, pour l'amant de sa femme? (78) Depuis des années, le couple s'est transformé en trio. Quand l'amant tombe malade, le mari le soigne comme son propre fils ; mais soudain, au moment où il le croit endormi, il cherche à lui donner un grand coup de couteau ; aussitôt après il se met à pleurer et à sangloter. Trousotzki n'était-il pas sincère, pendant vingt ans, quand il lui prodiguait des démonstrations d'amitié, et hier encore, quand il le comblait de soins ? Il était parfaitement sincère, répond Dostoïevski, il l'aimait tout en le haïssant. Seulement il ne savait pas où cet amour devait le mener : « le baiser et le coup de couteau, les deux à la fois », c'était l'expression vraie de son état de conscience.

Les sentiments mouvants et fuyants de notre être profond s'interpénètrent sans cesse, se confondent comme des gouttes d'eau dans un lac. Chercher à les exprimer et à les définir avec des mots immobiles, c'est une tâche presque impossible. Dès lors dans quel langage traduire nos émotions intérieures ? Quel nom donner à cet extraordinaire mélange émotionnel qui caractérise l'état d'un Trousotzki ? [100]

Ce qui rend la sincérité plus insaisissable encore, c'est que notre moi, entraîné dans le temps, est modifié chaque jour, à chaque heure, à chaque minute dans son incessante évolution. Quand Robert a épousé Éveline, c'est la jeune fille de vingt ans qu'il aimait en elle. Mais aujourd'hui ce visage adoré, qui faisait fondre son cœur, a perdu de son éclat ; son regard, de sa chaleur, et Robert se demande, tout à coup, si c'est bien toujours Éveline qu'il a devant lui. La morale religieuse qui fait du mariage un lien indissoluble, suppose, ou veut supposer, que l'amour ne se modifie jamais. Mais le sentiment vrai hier, ne l'est plus à présent. A quel moment le prendre, s'il n'est jamais identique à lui-même en deux instants successifs de la durée ? « Tu dis, déclare Robert à Éveline, que je ne suis pas celui qui tu avais cru. Mais alors, toi non plus, tu n'es pas celle que je croyais. Comment veux-tu que l'on sache jamais si l'on est bien celui que l'on croit être ?» (79)

— Ce mot de sincérité, s'écrie Gide, est « un de ceux qu'il me devient le plus malaisé de comprendre. » Ce problème irritant, ajoute-t-il, est cependant toute ma vie. Savoir si je sens ce que je crois sentir ; si je suis moi-même, ou double, ou triple, ou rien ; si je déborde de ma conscience, ou si je coïncide avec elle ; s'il reste enfin quelque chose de constant sous les perpétuelles dégradations de mon corps et de mon âme. C'est là tout le problème de la personnalité sans cesse modifiée dans le temps et l'espace, de cette sombre, immense et troublante personnalité, que prolongent des avenues obscures, tandis que la conscience n'en éclaire qu'un point.

Aussi la sincérité ne sera-t-elle jamais qu'une tendance limite. Tout ce que l'homme peut espérer, c'est de s'en approcher. Peut-être y atteindra-t-il, dans quelques moments exceptionnels, dans l’acte libre, ou dans l’acte créateur, quand le moi et son expression se confondent en une unité vivante comme, à l'infini, l'asymptote et sa courbe se réunissent. [101]

 

De cette critique de la sincérité découle une critique presque analogue de la notion de la vérité.

L'homme, qui imagine être fait à l'image de Dieu, a cru que sa raison pouvait comprendre l'univers, expliquer le monde par syllogismes et réduire la réalité en dogmes. Ah ! qui nous « délivrera des lourdes chaînes de la logique ? s'écrie Gide. Donc est un mot que doit ignorer le poète ». (80)

Très caractéristique la défiance de Gide pour la logique abstraite, pour les discussions philosophiques. Il sait que jamais une discussion n'a convaincu personne, que jamais la lumière n'en a jailli, mais qu'au contraire chacun s'obstine dans son sens. — N'acculez pas ma raison, dit Gide à ses contradicteurs, et surtout aux croyants. Je vous laisse le dernier mot. Pourquoi « ergoter » ? La raison a toujours raison. Donner une réponse à tout prix à tel grand problème, n'est-ce pas le plus souvent se contenter d'une formule qui court les rues, d'une formule abstraite, d'une affirmation répétée « avec violence, persistance et uniformité » pour forcer la conviction. Si l'on appelle réponse cet escamotage, certes, Gide ne répond pas. Il ne répond qu'aux problèmes qui sont les siens et qui ont mûri en lui. Encore s'efforce-t-il « non pour établir la vérité, mais pour la chercher ». (81) Il n'a pas par nature de goût pour le jeu des idées générales.

Mais il ne reste pas moins un rationaliste convaincu. Justement parce que la raison est un remarquable instrument, dans nos mains, nous ne devons pas le fausser comme font les esprits dogmatiques. Il faut se servir de cet outil avec patience et prudence. Gide a donné lui-même l'exemple. Son besoin de dénoncer la mauvaise foi et la tricherie même inconsciente, son horreur des textes truqués, son désir, dans le roman, de présenter sous le meilleur jour les thèses qu'il combat, d'exposer [102] parfois la sienne propre en faisant parler un adversaire, (82) d'apporter le document brut, vivant, non retouché, toute sa critique est le plus bel hommage qu'il ait pu rendre à la raison.

En dernière analyse, le rôle de la raison est d'écarter de notre route les méprises et les pièges, de diminuer nos chances d'erreur. Ce travail exécuté, la raison a achevé sa tâche. Elle n'est qu'un chemin qui mène dans une direction donnée. Il y a toujours un moment où il faut quitter le chemin pour se lancer dans la brousse. Il y a toujours un moment où il faut dire, comme le Philoctète de Gide : « Je ne sais plus. Je ne sais pas... » Il n'y a là ni dérobade, ni scepticisme, mais critique de la raison par elle-même. Si l'œuvre de Gide est avant tout interrogative, c'est que les problèmes sont mal posés et s'évanouissent dès que la raison dénonce le sophisme qu'ils renferment. (83) Il faut s'efforcer avant tout de bien éclairer une question, de placer ses termes sous un nouveau jour pour que la réponse puisse devenir évidente ; à ce moment, il arrive que la raison soit dépassée par une sorte d'intuition intellectuelle ; la vérité jaillit d'elle-même et s'impose.

Elle vient des mêmes sources que la sincérité. Elle est clairvoyance, liberté, création... [103]


CHAPITRE V

 

L ACTE GRATUIT OU L ACTE LIBRE

 

 

 

Lorsque Prométhée (84) quitta le Caucase et « entre quatre et cinq heures d'automne », descendit le boulevard de la Madeleine, « diverses personnalités parisiennes passèrent à l'envi devant ses yeux. — Où vont-ils, se demandait Prométhée ? et, s'attablant à un café devant un bock, il demanda : Garçon, où vont-ils ? »

Et le garçon répondit : « Si Monsieur les voyait repasser comme moi tous les jours, il pourrait tout aussi bien me demander d'où ils viennent. Ça doit être tout un puisqu'ils repassent tous les jours. Je me dis : puisqu'ils repassent, c'est qu'ils n'ont pas trouvé... » Ils n'ont pas trouvé leur personnalité, et c'est parce qu'ils la cherchent, sans la trouver, qu'ils donnent cette impression de vaine agitation.

Chacun de nous est accompagné d'une conscience personnelle, comme Prométhée de son aigle. « Un aigle, au fond, vous l'avouerai-je ? un aigle, nous en avons tous... Mais nous ne le portons pas à Paris... L'aigle gêne... » Quand Prométhée, toujours attablé à la terrasse, appelle son aigle près de lui, « un oiseau qui de loin paraît énorme, mais qui n'est, vu de près, pas du tout si grand que cela, fond comme [104] un tourbillon vers le café, brise la devanture » et crève d'un coup d'aile l'œil d'un consommateur. « Voyez un peu ce qu'il a fait » : dans une capitale, une conscience est bien encombrante. Il est plus commode de la vendre ou de l'étouffer.

C'est en prenant conscience de lui que l'homme devient libre et c'est par là qu'il peut parvenir à la gratuité, comme à une merveilleuse récompense. « J'ai longtemps pensé, déclare Prométhée, que c'était là ce qui distinguait l'homme des animaux. Une action gratuite... Comprenez-vous ?... l'acte... né de soi... donc sans maître ; l'acte libre ; l'acte autochtone ? »

Mais l'effort qui conduit à la liberté est ordinairement trop pénible et douloureux, et la lucidité trop effrayante. Si quelques-uns sont enclins à la chercher quand même, ils sont empêchés par les conditions matérielles de leur existence. L'homme « est agi » par ses habitudes, son hérédité, ou son milieu. Le matin en s'éveillant, il pense qu'il doit se rendre au lieu de son travail. Mais le pense-t-il réellement ? Sa pensée est inconsciente : c'est un réflexe qui le fait lever. Il s'habille, il sort, il se rend à l'usine ou au bureau. Y aura-t-il dans sa journée un geste qui ne soit machinal ? Un instant où, rompant avec ses occupations et ses préoccupations quotidiennes, il se demandera avant que d'agir : — Pourquoi... oui... pourquoi ? Une seule minute de conscience par jour serait déjà précieuse...

Dans Paludes, Gide montre les oisifs, — les « hommes de lettres » —, refaire tous les jours la même chose et ne faire à peu près que cela : « — Qui est Bernard? C'est celui qu'on voit le jeudi chez Octave. — Qui est Octave? C'est celui qui reçoit le jeudi Bernard... » « Etre heureux de sa cécité, croire qu'on y voit clair pour ne pas chercher à y voir », c'est le pire esclavage. Sous sa forme humoristique, Paludes cache la détresse qu'inspire la vue d'une humanité moyenne et médiocre, soumise, résignée au destin.

 

Mais Gide pense que l'homme peut échapper à sa gangue. Au moins le laisse-t-il espérer. A cette humanité grégaire, où chacun cherche à « ressembler aux plus communs des [105] hommes », il a opposé quelques merveilleux adolescents, Bernard ou Lafcadio, qui ne cherchent qu'à ressembler à eux-mêmes.

A vingt ans, le corps et l'âme ne sont pas encore fixés par les habitudes et répondent à tous les appels. Que Lafcadio escalade les murs d'une maison incendiée pour sauver un enfant, ou qu'il fasse, en montagne, simplement de la marche à pied, ses gestes restent toujours naturels ; c'est un même élan, la même aisance joyeuse qui les inspirent. Lafcadio n'a pas été soumis à l'éducation traditionnelle de la famille, ni à la routine d'une école ; on lui a enseigné à affirmer son tempérament, à suivre sa pente...

Cela ne suffit pas pour atteindre à la liberté ; il faut « suivre sa pente... mais en montant ». Il faut savoir sacrifier certains désirs, certaines tentations, à la loi profonde de l'être. Des appels, parfois très puissants, isolés et presque indépendants du moi, distraient l'individu et le détournent de lui-même : quand Lafcadio s'est abandonné à un mouvement de colère ou de vanité, il s'empare d'un petit canif « et, à travers la poche de sa culotte, il l'enfonce droit dans la cuisse. (85) Par les punitions qu'il s'inflige, il soumet son orgueil et sa timidité, ses sentiments raidis, cachés et détournés à la lumière de sa conscience, où ils se fondent en un tout unique ; il a appris à dompter en liberté ses instincts qu'il a fait sortir de leur caverne ; il a pris possession de lui-même (exactement, il possède sa personnalité, il la tient en main). Désormais, il est prêt à agir...

Si je cherchais à définir l'acte libre, je dirais que c'est l'acte qu'on accomplit avec toute sa personnalité, tout son contenu, avec le conscient et l'inconscient, le passé et le présent, le corps et l'esprit ; c'est l'acte qui met fin à notre dualité, qui nous réconcilie avec nous-mêmes. Les grincements de notre vie [106] intérieure ont cessé : l'acte et l'acteur semblent coïncider enfin. L'acte libre représente véritablement l'individu comme l'œuvre d'art, l'artiste.

 

Voici Lafcadio en chemin de fer : il voyage seul dans un wagon avec Amédée Fleurissoire, un inconnu pour lui. Lafcadio se sent parfaitement dispos, et il songe : — Pourquoi ne pas jeter hors du train, comme pour s'amuser et sans raison plausible, ce triste bonhomme, affreux et boutonneux, qui, debout devant la portière, agrafe péniblement son faux col dur comme du carton ? « Si je puis compter jusqu'à douze sans me presser avant de voir dans la campagne quelque feu », le tapir aura la vie sauve. Il compte : Une, deux, trois... Dix ! Un feu ! Une poussée fait basculer hors du train Fleurissoire, qui est tué. Tel est l' « acte gratuit » de Lafcadio.

Mais est-il gratuit en réalité ? L'exemple de Gide est-il bien choisi ?

Sans doute cet acte est absurde et l'absurdité est effectivement un des caractères fréquents de l'acte libre. Mais l’est-elle nécessairement ? « Que si quelque romancier, écrit Bergson, déchirant la toile habilement tissée de notre moi conventionnel, nous montre sous [la] logique apparente, une absurdité fondamentale », ce romancier nous aura fait soupçonner la nature extraordinaire et la richesse de notre moi profond. Gide montre l'absurdité de l'acte, mais fait-il par là sentir l'extraordinaire richesse intérieure de son personnage ? Fait-il entrevoir chez celui-ci une logique des sentiments toute différente de la logique formelle ? « Le baiser et le coup de couteau, écrit Dostoïevski, c'était [pour Trousotzki] la solution tout à fait logique », c'est-à-dire la solution de sa logique affective : un mélange contradictoire d'images au sein de sa conscience, qui donne à Trousotzki une réalité hallucinante. Est-ce le cas de Lafcadio ? Gide nous dit qu'en le créant, il a créé « un être d'inconséquence ». Mais d'une inconséquence toute formelle. Nous ne voyons pas les dessous psychologiques de son acte. Son acte est inconséquent simplement parce qu'il est immotivé. [107]

Immotivé ? C'est bien un autre caractère de l'acte gratuit. Dans l'acte libre, écrit Bergson, nous cherchons parfois « à savoir en vertu de quelle raison nous nous sommes décidés et nous trouvons que nous nous sommes décidés sans raison (peut-être même contre toute raison). Mais c'est précisément dans certains cas la meilleure des raisons ». Et Gide : « [La] raison [de Lafcadio] de commettre le crime, c'est précisément de le commettre sans raisons ».

Encore faut-il faire ici une distinction fondamentale. Si le mobile paraît absent dans l'acte libre, c'est que l'individu n'a pas agi sous l'influence d'un désir particulier (désir de gain, jalousie, colère ou peur) ; de ces désirs isolés, il s'est libéré. Le vrai mobile de son acte, c'est donc sa personnalité tout entière. C'est en ce sens que nous déclarons que l'acte n'a pas de cause, c'est-à-dire pas de cause particulière. Lorsqu'on écrit un livre avec tout son être, ce n'est ni le désir de s'enrichir, ni la goût des honneurs, ni l'envie d'étonner ses contemporains qui est la cause de cet acte. On écrit ce livre sans raisons, parce qu'il n'a pas d'autre raison que d'exprimer la personnalité de l'auteur, de le représenter.

Mais il arrive que dans l'acte le moins libre, le mobile nous échappe également ; il s'agit alors d'un mobile d'une autre nature, d'un mobile particulier. Ainsi Gide a étudié le cas d'un nommé Redureau, un tout jeune adolescent, qui, en 1912, a assassiné sept personnes apparemment sans cause. En réalité, l'acte avait bien des causes, mais qu'on ne découvrait pas parce que l'effet (le septuple assassinat) semblait trop disproportionné à ces causes. (86)

Plus généralement il y a des actes commis sous l'effet d'un sentiment violent qui surgit de l'inconscient, d'une obsession si soudaine et tellement irrésistible que nous croyons agir librement alors que nous agissons, au contraire, comme par suggestion [108] hypnotique. Cette similitude est bien troublante et rend l'acte libre bien difficile à reconnaître. Ainsi les actes les plus déterminés sont parfois les plus trompeurs : ils imitent le caractère spontané de l'acte libre ; ils sont, comme lui, inconséquents et sans cause apparente, et cependant ils représentent son contraire.

Le crime de Lafcadio n'appartient-il pas à cette dernière catégorie ? Lafcadio n'a-t-il pas été poussé à l'action par une sorte d'obsession inconsciente et isolée dans son moi : par l'irritation que peut provoquer, chez un être jeune et de bonne humeur, la vue pénible d'un homme laid et maladroit ? (87)

Cependant, répond Gide, le crime de Lafcadio est « désintéressé ». Mais un acte accompli sous l'effet d'une obsession inconsciente peut-il être désintéressé ? Peut-on d'ailleurs prétendre que l'acte gratuit est, en général, désintéressé ? (88) Si Lafcadio avait agi librement, c'est-à-dire avec toute sa conscience, il y aurait eu sans doute en lui un naturel instinct, une sympathie humaine qui l'aurait empêché de tuer. C'est parce que ces tendances semblent momentanément endormies, parce qu'elles ne participent pas à son action qu'il jette Fleurissoire par la portière. « La plupart des crimes, écrit Valéry, étant des actes de somnambulisme, la morale consisterait à réveiller à temps le dormeur ».

 

Pourtant Gide dépeint Lafcadio parfaitement maître de lui. Est-il possible que de cette possession de soi sorte un acte qui ait les caractères d'une brusque impulsion ? C'est ici qu'il y a [109] invraisemblance, contradiction psychologique. Mais l'acte de Lafcadio n'est qu'un acte hypothétique, qu'une farce intellectuelle, qu'un paradoxe saugrenu, quoique significatif. Il est donc difficile de parler d'invraisemblance à propos de livres comme Les Caves du Vatican ou Le Prométhée mal enchaîné, qui sont, de l'aveu même de l'auteur, avant tout des « soties ». En fait, Gide a souvent renié la paternité de l'expression : « acte gratuit », ou tout au moins ne l'a considéré que comme une gageure d'écrivain. (89) Mais plus tard, quand les surréalistes l'ont reprise à leur compte et lui ont donné de l'importance, il a été amusé et satisfait, et leur a témoigné de la complaisance. L'acte gratuit de Lafcadio est alors devenu le symbole de la désinvolture, un défi à la raison, aux bonnes mœurs, le type de l'acte scandaleux simplement parce qu'il est absurde et immotivé, un acte d'humour sur un fond de décor tendre et aimable, car Lafcadio reste, constamment et quoi qu'il fasse, un jeune homme très convenable.

 

Si, dans Les Caves du Vatican, l'exemple de l'acte gratuit est discutable c'est-à-dire sans véritable signification psychologique, Gide n'en a pas moins très justement décrit, avant l'acte, la méthode qui mène à la conscience de soi, et, après l'acte, les conditions de l'état de gratuité.

Un homme libre dépasse la morale de son milieu : il se place, pour ainsi dire, au-dessus d'elle. C'est là un des plus passionnants, mais aussi un des plus mystérieux caractères de la liberté : l'intelligence ne peut pas la comprendre. Tous les raisonnements sur la liberté semblent conduire la raison au déterminisme. (90) [110]

En réalité, l'acte libre est inintelligible en soi et nous ne pouvons qu'en prendre conscience ; il sort de nous comme la plante de la graine, le fruit de la fleur : comme tout ce qui est proprement vivant, on ne peut que le vivre. Des philosophes individualistes qui ont défendu l'idée de liberté, pour la démontrer, n'ont pu que réfuter les thèses déterministes, puis, le terrain déblayé, nous demander de rentrer en nous-mêmes et de nous rappeler s'il y a eu des moments de notre existence où nous nous sommes décidés conformément à toutes nos aspirations.

Je suis donc seul à pouvoir me rendre compte si j 'ai agi librement ou non, seul à pouvoir apprécier ma responsabilité. Sans doute aussi longtemps que je reste soumis à la chaîne des effets et des causes, la société a prise sur moi (c'est d'ailleurs à ces moments-là qu'elle m'accordera le bénéfice des circonstances atténuantes) ; mais si j'atteignais la liberté, elle n'aurait plus à juger mon acte, puisque les mobiles et les intentions de cet acte deviendraient pour elle inintelligibles ; elle serait ainsi arrêtée par le non-sens. « Une action gratuite, s'écrie le Miglionnaire, il n'y a rien de plus démoralisant !» Et Gide ajoute : « Je ne parlerai pas de la moralité publique parce qu'il n'y en a pas ».

La contradiction entre l'acte libre et la morale commune [111] est plus frappante encore, considérée du point de vue du Miglionnaire, qui, dans le Prométhée, est « le bon Dieu ». Puisque Dieu sait tout, il prévoit l'avenir, il sait d'avance ce que feront les hommes ; dès lors comment ceux-ci pourraient-ils agir librement, être responsables de leurs actions ? C'est un très vieux et très banal problème. Depuis des siècles, théologiens et philosophes se sont heurtés à ce casse-tête : « Ce que j'ai fait, déclare l'Œdipe de Gide (son meurtre et son inceste) je ne pouvais donc pas ne pas le faire ». Ainsi Œdipe se révolte contre le prêtre Tirésias, qui lui demande de se repentir d'un crime que les Dieux ont prédit et jugé nécessaire. « Très lâche trahison de Dieu, s'écrie-t-il, tu ne me parais pas tolérable... » Non, Œdipe ne servira pas un Dieu qui semble pousser l'humanité dans la voie du mal... Lorsque les hommes raisonnent sur la liberté, ils croient ne pas pouvoir agir autrement que Dieu a décidé. Cependant, — malgré tous les arguments d'une logique trompeuse sur le destin, la fatalité ou la nécessité, — la liberté s'impose à la conscience, par un appel irrésistible.

Mais mon intuition ne coïncide presque jamais avec celle d'autrui. Ni le moraliste, ni le juge, (91) ni le prêtre ne peuvent affirmer la responsabilité d'un acte qui serait libre : c'est en ce sens que l'individu à la limite échappe aux lois.

 

Ce n'est pas là seulement une image. Par l'action gratuite, l'individu se dégage de son enveloppe sociale, de sa respectabilité, de sa livrée...

En jetant par la portière le pauvre Amédée Fleurissoire, il semble que c'est vraiment toute la morale conventionnelle que le jeune et libre Lafcadio envoie promener, que l'esprit de légèreté triomphe de l'esprit de lourdeur, que Gide lui-même s'est débarrassé de tout son puritanisme. En agissant, Lafcadio a [112] purifié sa conscience ; il renaît plus jeune, plus heureux, affranchi. « O vertigineuse aventure ! O périlleuse volupté ! »

« D'où que vienne le vent désormais, s'écrie-t-il, celui qui soufflera sera le bon. » Il lui semble qu'il peut agir dans tous les sens. Cela ne signifie pas qu'il fera n'importe quoi, mais qu'il est adapté aux circonstances les plus imprévues de la vie. De même lorsqu'il prend un dé pour se décider, il ne se conforme pas au hasard, car il fait souvent le contraire de ce que le dé lui répond, afin d'agir toujours selon sa loi ; le dé l'aide simplement à ne pas tergiverser.

Entre la pensée et l'action, l'imagination et le fait, la plupart des hommes délibèrent, discutent, ergotent — et perdent ainsi le meilleur d'eux-mêmes. Sans doute quand un homme n'est pas préparé à une action inopinée, agir spontanément serait inconsidéré. Mais dans l'état de gratuité, l'individu est toujours prêt à tout, prêt à tous les risques. Rien ne l'effraie : il sait que les conséquences de l'action sont presque infinies, qu'elle engage l'être dans une aventure immense, terrible et imprévisible... et qu'il n'a pourtant « pas plus le droit de reprendre son coup qu'aux échecs ». Un être comme Lafcadio ne recule pas au moment d'agir ; il « passe outre » ; il fait un saut.

Cet état de disponibilité lui donne une assurance telle que tout lui réussit de ce qu'il entreprend : l'homme ordinaire parle de sa « chance », mais la chance n'est que la faculté de ne laisser échapper aucune occasion propice d'agir.

 

Dès lors l'action libre devient un jeu. Si l'enfant donne l'image de la gratuité, ce n'est pas parce qu'il est pur moralement (cet âge est, au contraire, « sans pitié », plein de ruse et de vanité), mais c'est bien parce qu'il joue, parce qu'il parait libre. Si les enfants aident Michel à guérir, c'est qu'ils représentent pour lui cette liberté. Et si à tous, il leur préfère Moktir, c'est parce que les ciseaux que vole le petit représentent un autre acte gratuit... Ces ciseaux rouillés et sans valeur, Moktir n'avait aucune raison de les voler, sinon par [113] goût du jeu. De même Lafcadio, qui est aussi presque un enfant, s'est exercé à de « menus larcins », non pour s'approprier des objets, mais pour le plaisir de les « escamoter », par goût de l'habileté.

Cependant ne nous trompons pas. L'enfant n'est que l'image de la liberté, il ne se domine pas et constamment retombe en esclavage : il pleure, ou il se désole, il est pris de peur ou de désir. La liberté est chez lui plutôt un état apparent, fragile et instable, parce qu'elle n'a pas été obtenue par une lente et persévérante prise de conscience.

Le jeu lui-même exige un apprentissage. Ce n'est qu'après un long entraînement que le plongeur ou le sauteur décrivent avec naturel et aisance leur trajectoire dans l'espace. Agir pour la joie d'agir, de s'exprimer, d'être, ne veut pas dire se livrer à des gestes quelconques, mais agir selon sa nature, ce qui ne peut être obtenu que par un pénible et douloureux effort.

« ... Si vous ne repaissez pas avec amour votre aigle, explique Prométhée, il restera gris, misérable... il faut se dévouer à son aigle... l'aimer pour qu'il devienne beau... » A l'origine, l'aigle de Prométhée « était gris, laid, rabougri, rechigné, résigné, misérable... » et Prométhée pleura de pitié sur son aigle... « Oiseau fidèle, lui dit-il, qu'as-tu ? — J'ai faim, dit l'aigle. — Mange », dit Prométhée en découvrant son foie. L'oiseau mangea. « Tu me fais mal », dit Prométhée. Le nourrissant pourtant chaque jour davantage de lui-même, Prométhée vit bientôt l'aigle cesser de raser terre et apprendre à voler. « Un jour nous partirons, dit l'aigle. — Vrai ? s'écria Prométhée. — Car je suis devenu très fort ; toi, maigre ; et je puis t'emporter. — Aigle, mon aigle... emporte-moi. Et l'aigle enleva Prométhée... »

Notre personnalité est notre raison d'être, mais à condition que nous la sacrifiions à nous-mêmes. La création est à ce prix, et la liberté. « Je n'aime pas les hommes, déclare Prométhée, j'aime ce qui les dévore. » C'est là le sens d'une morale individualiste. [114]


CHAPITRE VI

 

le rôle de l'art et

l'art de gide : son style

 

 

 

Si la liberté entr'ouvre une porte sur la vie merveilleuse, elle paraît imposer à la raison la nécessité du choix. A chaque instant de la durée, nous ne pouvons agir qu'une fois. Toutes les virtualités du moi s'enfournent à un moment donné dans une seule forme d'action, et qui ne se répétera jamais. — « Que tout ce qui [en moi] peut être, soit !... », s'écrie Lafcadio. Hélas, ce tout va se réduire à un. L'acte est unique. Mais notre esprit, se plaçant avant ou après l'acte, imagine ses mille autres formes possibles et les regrette...

« Choisir, écrit Gide, m'apparaissait non pas tant élire que repousser ce que je n'élisais pas... Je ne faisais jamais que ceci ou cela. (92) Si je faisais ceci, cela m'en devenait aussitôt regrettable... Je comprenais épouvantablement l'étroitesse des heures... » Cette nécessité de l'option n'est jamais plus douloureuse que dans l'adolescence. Le jeune Proust, placé devant la grappe des jeunes filles en fleurs, désirait les posséder toutes à la fois et ne savait laquelle élire. A vingt ans, Gide se désolait de ne pouvoir entreprendre toutes les études dans le même temps. [115]

C'est ici que l'art intervient : les formes de vie auxquelles nous sommes obligés de renoncer, nous pouvons les vivre néanmoins. — Je parle, écrit Gide dans Les Nourritures terrestres, « de pays que je n'ai point vus, de parfums que je n'ai point sentis, d'actions que je n'ai pas commises... » Gide vient de découvrir l'Algérie, mais ce pays n'est qu'un de ceux qu'il aurait voulu connaître. Alors il écrit son livre : Naples, Malte, Grenade, Damas, Biskra, le Pérou, le voici partout au même moment. La poésie lui accorde le don d'ubiquité.

 

Alors la vie imaginaire l'emporte sur l'autre. Sous l'influence du symbolisme et de ses scrupules religieux, Gide en est arrivé, dans sa jeunesse, à préférer le possible au réel. De là le reproche de la critique : Gide n'est qu'un spectateur. « Ce qu'on fait, écrivait-il à vingt ans dans son Journal, n'a aucune importance. Ce qu'on peut faire vaut mieux que ce qu'on fait. » L'état de disponibilité qui précède immédiatement l'acte, le moment où nous croyons qu'il pourra revêtir encore mille aspects imprévus, ce moment lui paraissait si beau, si exaltant qu'il aurait voulu le prolonger indéfiniment. « O instant, ne t'épuise pas... » dit Faust, « O temps, suspends ton vol... » dit Lamartine. Mais l'homme vit dans le temps, qui n'a qu'une dimension et qui ne s'arrête pas de couler. Le devoir est donc d'agir. C'est ce que Gide a également affirmé à mesure qu'il est entré davantage dans la vie. « Il faut choisir... », déclare déjà L'Immoraliste et dans Les Nourritures terrestres, il écrit : « Ce sont les actes qui font la splendeur de l'homme... » En vieillissant, Gide a cherché à ne se dérober ni à l'action, ni aux réponses.

 

Néanmoins s'il apparaît souvent, dans ses romans, comme une sorte de « voyeur », qui suit avec une curiosité passionnée les résultats des expériences qu'il a tentées sur ses personnages, c'est qu'en opérant sur leur destinée, il se débarrasse de ses propres tentations, de ses remords. L'art joue avant tout pour lui un rôle moral. Il lui permet par substitution [116] de passer outre. Nos livres, écrit Gide dans la Préface à La Tentative Amoureuse, auront été « le souhait d'autres vies à jamais défendues ».

 

Et c'est ce qui explique son esthétique : Gide déclare que plus les hommes peuvent satisfaire leurs passions dans la vie, plus les passions dans l'art sont bridées par des règles formelles. « Qu'on nous redonne la liberté des mœurs, dit-il, et la contrainte de l'art suivra. » Il parle notamment de la Renaissance, période de vie libre et luxuriante, où Shakespeare, Ronsard, Pétrarque, Michel-Ange usaient si fréquemment de la forme stricte du sonnet.

Mais l'exemple ne paraît pas probant. L'art de Shakespeare et de Michel-Ange, dans leurs œuvres principales, n'est-il pas déchaîné et romantique ? C'est plutôt la contrainte des mœurs qui engendre la contrainte de l'art ; c'est la rigidité de la tradition qui donne naissance aux formes strictes. Les écrivains n'ont jamais gardé autant de retenue qu'au conventionnel XVIIe siècle. Gide en convient d'ailleurs, mais dans d'autres études, qui paraissent contredire les premières.

Ce qu'il prétend alors, c'est que l'hypocrisie sociale, en entraînant celle de l'art, favorise cet art. Peu importe, dit-il, que la société et l'artiste soient soumis l'un et l'autre à une religion commune, même sévère, à une morale unique, même étroite. L'essentiel, c'est que la société donne naissance à un petit groupe de gens cultivés soumis tous au même idéal : l'artiste qui appartient également à ce groupe cherche les sources de son art dans un fond commun de sentiments et d'idées ; il sait pour qui il travaille et il crée des œuvres qui ont un style. Tel était le cas chez les Grecs et aux grands siècles classiques. Jamais l'œuvre d'art n'a connu, déclare Gide, de meilleures conditions d'éclosion qu'à ces grandes époques de l'histoire.

Aujourd'hui, le public est hétérogène, et venu de partout ; il n'a en commun ni culture, ni goûts, ni devoirs. Aussi l'écrivain est obligé de rompre avec son temps : on le voit tantôt s'isoler et « flatter idéalement » dans l'avenir un groupe de [117] lecteurs inconnus ; tantôt s'adresser au hasard à la foule ; dans les deux cas, il risque de se perdre.

Sans doute il est exact qu'aux époques d'anarchie, de révolution sociale, l'art ne fleurit pas, car il lui faut une société où règne un certain ordre. Au début du XXe siècle, Gide ne voit de public ni dans la bourgeoisie décadente, ni dans le prolétariat encore inéduqué. Je suis surpris cependant qu'il se tourne vers l'ordre du passé et qu'il le regrette avec nostalgie.

Il est vrai que presque toutes les considérations esthétiques de Gide ont été écrites par lui dans sa jeunesse. Tandis que dans le domaine moral, il déniait déjà à la bourgeoisie le droit de se considérer comme l'élite, il a longtemps regretté l'absence, dans le domaine artistique, d'une sorte de caste d' « honnêtes gens » : bourgeois ou aristocrates. Son attachement au génie français, pondéré, mesuré, raisonnable, (93) aux écrivains du grand siècle, son amour de la forme traditionnelle, semblent avoir incliné ici vers un retour en arrière cet écrivain, qui a donné par ailleurs l'exemple d'un « esprit non prévenu ».

 

C'est que Gide est par essence, si j'ose dire, un classique. « L'art comporte une tempérance, écrit-il, et répugne à l'énormité ». Au milieu de l'uniforme forêt du Congo, il se réfugie avec délice dans la lecture de La Fontaine. Les contours arrêtés du style, les lois strictes, la contrainte en art lui sont nécessaires. « Le grand artiste, écrit-il, est celui qu'exalte la gêne, à qui l'obstacle sert de tremplin ». Effectivement un Valéry ou un Edgar Poe prétendent avoir trouvé leur inspiration dans la difficulté même de la forme. Mais si des règles toutes données par la tradition ont servi certains tempéraments, elles ont desservi certains autres. Les seules règles défendables sont celles que l'artiste s'impose à lui-même et qui peuvent être, entre autres, celles de la tradition librement acceptée. Il est curieux [118] que Gide, qui a fait preuve de tant d'individualisme en morale, ait été incité, en esthétique, à généraliser les observations valables seulement pour son cas personnel.

 

Son esthétique étroite ne l'a cependant pas empêché d'être un des critiques de notre temps : critique d'autant plus remarquable qu'il a su comprendre des génies contraires à lui-même, des génies précisément énormes, tels que Shakespeare, William Blake — ou Dostoïevski. Si, parmi les écrivains de son époque, il s'est senti secrètement attiré par un Moréas et la « beauté » de ses Stances ou par un Signoret, il n'en a pas moins découvert Claudel, Péguy, Proust...

 

C'est que Gide, tout en voulant rester un classique, s'est toujours méfié de tous les faux classicismes, simples expressions de la raison claire. Dès le début de sa vie littéraire, dans ses polémiques avec les disciples de Moréas, Maurras et Clouard, il s'est expliqué : le néo-classicisme, dit-il, ne fait appel qu'aux « parties les plus superficielles... du moi », qu'aux sentiments tout faits, étiquetés et extérieurs à nous-mêmes. L'exemple d'Anatole France prouve à quelle pauvreté de tempérament est due son apparente perfection. Si à une époque moins complexe que la nôtre, on pouvait se contenter de la culture de « terrains maigres », aujourd'hui, dans une littérature qui a déjà traversé le romantisme, l'écrivain, pour émouvoir, doit creuser dans le fond de la personnalité, les « régions basses, sauvages et fiévreuses », que l'art a pour rôle précisément d’ordonner. Sans doute elles sont plus rebelles, mais « sur quoi nos disciplines s'extérioriseraient-elles sinon sur ce qui leur regimbe ? » « O terrains d'alluvions ! Terres nouvelles, difficiles, dangereuses, mais fécondes infiniment ! » Ce sont elles qu'il faut soumettre à la contrainte de la forme pour obtenir les œuvres véritablement classiques de notre siècle. Ainsi Gide définit, en même temps que l'art de son temps, les caractères de son art propre, et particulièrement de son style. Le génie de Gide est effectivement dans sa forme, qui [119] enferme et domine la passion. Forme qui tend tout entière, comme il dit lui-même, au classicisme, c'est-à-dire à la litote : « l’art d'exprimer le plus en disant le moins ». De la concision même de la phrase découlent, par suggestion, ses prolongements.

Mais la suggestion n'opère que si l'auteur a su d'abord se débarrasser de toute rhétorique et de toute préciosité. Gide a lutté contre ces deux tentations. A la première, il a échappé facilement et, dès Les Cahiers d'André Walter, il a dénoncé l'emphase, « le mot plus gros que la pensée ». La préciosité par contre lui a été plus dangereuse. C'est que le symbolisme cédait à cette tendance par ses recherches du musical et de l'indicible. Aujourd'hui le style dit moderne tombe dans le même défaut par l'abus des images-surprises. (94) L'effort de Gide a tendu à ne garder de la préciosité que ce qui apporte un surcroît de précision : certaines étrangetés apparentes proviennent chez lui de mots pris dans leur sens étymologique. Ses archaïsmes, ses constructions elliptiques inaccoutumées n'ont d'autre but que de rompre l'élan d'une période et de la réduire au minimum de mots.

C'est ainsi que le style un peu guindé du début a pris rapidement le ton ferme du récit en prose, qui va droit au but. Les mots, encore estompés et abstraits dans Les Cahiers d'André Walter évoquent, déjà dans Les Nourritures terrestres, des sensations précises, des ciels, des villes, des pays. Dans une de ses dernières œuvres, Œdipe, il ne recule pas devant la formule familière ou crue, si elle est nécessaire. Dans le Voyage au Congo, il ne craint pas le lieu commun et parle des défauts d'un ami, de la beauté d'une femme, du bonheur d'aimer. « Devenir banal », écrit-il, c'est « devenir le plus humain possible », c'est-à-dire désencombré des éléments redondants qui faussent l'expression de la personnalité.

Dès lors, avec une phrase toute claire et pure, il pénètre dans les sombres et équivoques profondeurs du moi. Une phrase [120] toute d'innocence ramène dans son filet les plus troubles sentiments. De son remarquable dénuement se dégage une intense ferveur ; de son économie, l'émotion. L'émotion grandit, mais la syntaxe la maintient dans le cadre du style. C'est ce contraste, cette fluidité, cette blancheur inquiétante qui font l'écriture de Gide.

Il y a sans doute d'autres styles classiques, plus directs, ou plus compliqués, le style d'un Pascal ou le style d'un Saint-Simon. Mais sous la « banalité » apparente de sa forme, Gide s'est introduit en entier, sans forcer le ton, sans l'abaisser, en restant dans la juste note, et c'est ce qui fait sa valeur.

Il peut à présent se laisser écrire et abandonner ses livres à leur destin. Il a atteint le naturel. Pas de gonflement ; pas d'apprêt. Dire sans détour ce qu'il faut dire. « Tout est simple et tout vient à point. Il est lui-même. » [121]


TROISIEME PARTIE : ASPECT DE SA MORALE

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

 

PREMIER ASPECT DE LA MORALE INDIVIDUALISTE

ou l'homme a la recherche de lui-même

 

 

 

« Qu'est-ce qui l'attirait donc a dehors ?

 — ... Rien... Moi-même. »

Le Retour de l'Enfant Prodigue.

 

C'est en découvrant certaines lois de la vie de la conscience que Gide a été amené à formuler des règles de conduite. C'est en partant de l'homme, de sa nature, égoïste et altruiste, individuelle et sociale que Gide a pris des positions morales.

Sa morale ne se présente pas sous l'aspect d'un système coordonné. Elle est une œuvre à laquelle il a travaillé tout au long de sa vie. En évolution constante, contradictoire d'apparence, elle semble aller tout entière dans un sens, puis, tout à coup, part dans la direction opposée : de ces oscillations mêmes se dégage cependant une ligne générale.

Il ne s'agit pas de retracer l'historique de son évolution, mais d'expliquer comment, de l'individualisme égocentrique, il a incliné vers la morale évangélique du don de soi, puis comment ces deux aspects de sa pensée, après s'être heurtés en lui, se [123] sont réconciliés en un tout qui est pour l'auteur le véritable individualisme.

 

C'est vers quinze ans que l'adolescent, au moins celui qui n'est pas dénué de toute vie intérieure, pense avec le plus d'acuité à sa situation sur la terre. C'est l'âge où il sent sa solitude au milieu de sa famille, qui, elle, a résolu depuis longtemps les grands problèmes de la vie. S'il interroge les gens sérieux, il a l'impression de les troubler ; les réponses sont si faibles qu'il s'étonne. Son doute s'accroît...

Il se demande alors pourquoi on lui a enseigné des principes religieux et moraux qui chancellent dès l'éveil de la raison, pourquoi il est amené à défaire, point par point, le réseau d'arguments dont on l'a enveloppé depuis ses premières années. Pour se dégager de la religion, il faudra un long et pénible travail.

Dès le jour où il a commencé à tenir son « Journal », André Walter se débat : comment les dévots, écrit-il, ne comprennent-ils pas ces « impossibilités » de croire ? « Ils s'imaginent qu'il suffit de vouloir !... Et le plus admirable, c'est qu'ils pensent croire avec leur raison. »

Aussi est-il interdit d'examiner les dogmes, qui ont été rendus sacrés dans ce but. Si l'un chancelle, dit-on, tout l'édifice tombe, et c'est la catastrophe. Naturellement superstitieux, l'enfant cherche à sauver au moins l'existence de Dieu, dont il passe et repasse successivement dans son esprit les preuves traditionnelles. Une à une, il les voit s'évanouir. Plus tard, Gide fera une « ronde » qui se chante, (95) mais à présent, il s'effraie encore de sa propre pensée...

 

Cependant lorsque s'éveille la sensualité de l'adolescent, tout l'édifice de sa croyance s'écroule. Épreuve terrible que celle de la sensualité pour la religion, qui prétend justement la discipliner. [124] Généralement les hommes cessent de se confesser du jour où ils se livrent à la vie sexuelle. C'est alors que la plupart d'entre eux se détachent insensiblement de leur croyance et acceptent, pour le reste de leur vie, un compromis sur lequel ils éviteront plus ou moins consciemment, mais systématiquement, de réfléchir.

Lorsque l'adolescent a été élevé dans un milieu traditionnel et fermé, il ne rejette pas les principes sans que son esprit soit bouleversé... La chambre pleine de livres, où se sont écoulées ses années studieuses, soudain l'étouffe. Au dehors s'ouvre l'inconnu, la liberté, d'infinies perspectives. Il s'émancipe. C'est la révolte : instant de joie et d'orgueil où il se croit plus fort que la société, se figure que tous les hommes sont dupes et esclaves de préjugés, et qu'il s'est libéré, lui, lui seul. L'élan de son enthousiasme balaie la contrainte, les petites lois, la morale conventionnelle. Les freins sont rompus. J'ai fait « table rase », écrit Gide. « J'ai tout balayé... je me dresse nu sur la terre vierge avec le ciel à repeupler. »

En face d'un Dieu qui l'a toujours tenu en tutelle, l'individu redresse la tête et se déclare majeur. C'est le pire des crimes, le crime de l'orgueil, car le Dieu chrétien exige de ses créatures la constante humilité. Humilier son intelligence et son corps, c'est même pour certains grands croyants toute la religion. Aussi, formidable fut l'audace de ces héros qui, depuis Job et Prométhée jusqu'à Maldoror et Zarathoustra, se sont attaqués aux dieux de l'Olympe ou du Ciel.

Ce n'est que vers la fin de sa vie que Gide, par la bouche d'Œdipe, a osé ouvertement défier la divinité. Mais son œuvre entière, même dans ses ouvrages apparemment les plus religieux, n'est qu'un acheminement vers cette définitive négation. Dès L'Immoraliste : « Il ne faut pas prier pour moi, Marceline, déclare Michel à sa femme... — Tu repousses l'aide de Dieu ? — [Oui], après il aurait droit à ma reconnaissance. Je n'en veux pas. » Il est vrai que dans Les Nourritures terrestres, le mot Dieu apparaît fréquemment. Mais il n'est pas dans le langage des hommes de terme plus vague, plus souvent [125] vide de sens, de syllabe plus trompeuse. « J'ai nommé Dieu tout ce que j'aime, écrit Gide, et j'ai voulu tout aimer. » Ici Dieu, synonyme de ferveur, n'a plus rien de commun avec le Dieu, Père et Législateur des fidèles.

Mais Gide n'a rien moins qu'un caractère de révolté. C'est même cette absence de révolte qui donne à sa pensée une tonalité si particulière, si différente de celle de Nietzsche, même lorsqu'il paraît le plus rapproché de lui. L'attitude de l'homme dressé contre tout n'a été qu'un éclair dans sa jeunesse. S'il n'a pas eu de la révolte et de ses destructions créatrices une expérience précise, du moins il en a évité les plus graves écueils : la lassitude, le pessimisme, le renoncement. Rimbaud, après avoir tout rejeté, a tout accepté dans la seconde partie de sa vie : travail, famille, morale.

Ce brusque retour en arrière est fréquent chez ceux dont la jeunesse a été emprisonnée. A vingt ans, lorsqu'ils cessent de croire, ils ne parviennent plus à trouver de raison d'être. Toute aspiration à une idée de bien, tout espoir leur paraît irrémédiablement ruiné. Ils ne conçoivent plus qu'une morale militariste ou matérialiste, dans le sens vulgaire de ces mots. Ils s'écrieraient volontiers comme un des personnages de Dostoïevski : « Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis ! » Il leur semble que seule la peur du gendarme peut arrêter l'homme dans ses instincts antisociaux. La vie leur donne une impression d'affreuse désolation : c'est pour sortir de ce désert qu'ils retournent bientôt à Dieu.

Claudel et Maritain ont été dans leur jeunesse des disciples de Le Dantec. C'est le dégoût de cette pensée scientiste qui a fait naître en eux la nostalgie de la religion et qui a préparé leur conversion. (96)

Gide, au contraire, n'a jamais pu vivre sans légitimer ses actes. La morale traditionnelle écroulée, il lui a fallu aussitôt en édifier une autre. [126]

 

L'individu devient son propre maître. C'est lui qui crée son bien et son mal, sans s'occuper des lois établies. C'est lui qui forge sa propre table des valeurs, susceptible même de varier selon les circonstances et l'époque de sa vie.

Kant semble avoir déjà proposé une règle individualiste. Mais, dans son éthique, l'individu est simplement son propre agent exécutif ; il n'est pas son propre législateur ; c'est lui qui récompense ou qui sanctionne l'acte, mais c'est la Raison universelle qui fait les lois, les mêmes pour tous. (97) Les traditionalistes ont toujours cru nécessaire de placer en dehors de l'individu, et au-dessus de lui, un système de notions spirituelles sacrées : lois de Dieu, lois de la Société, ou lois de la Raison pure. Gide, au contraire, comme Nietzsche, s'en remet de ce soin à chaque individu pris en particulier.

Les hommes ne sont-ils pas tous différents les uns des autres ? N'est-il pas monstrueux de vouloir à tous appliquer le même code ? La nature proteste contre cette uniformité. La grande trahison, écrit Gide, le plus grand péché, le péché contre l'Esprit, « qui ne sera pas pardonné », c'est d'enlever à chaque être sa « saveur » propre, « sa signification précise, irremplaçable ».

Déjà Gœthe avait écrit : « Le but le plus élevé et difficilement accessible auquel l'homme puisse aspirer consiste à prendre connaissance de ses propres sentiments et pensées, autrement dit de lui-même ». Il faut d'abord connaître ses qualités et ses faiblesses, ses limites et sa puissance pour pouvoir réaliser ce qu'on a en soi. Le point de départ de l'individualisme, c'est la détermination par l'individu de ce qui sera fécond et de ce qui sera mauvais pour lui : c'est là son bien et [127] son mal. Rien de plus important que de conformer ses aspirations à sa nature. Combien d'intelligences ont échoué en cherchant la perfection au delà de leurs moyens ? Combien, à qui la nature n'a accordé que de médiocres qualités, sont parvenus, prenant conscience de leurs limites, à des œuvres valables ?

Cependant il ne suffit pas de créer sa propre morale, encore faut-il lui être fidèle. « Le plus difficile en ce monde, déclare Dostoïevski, c'est de rester soi-même. » Et Michelet : « Le difficile n'est pas de monter, mais en montant de rester soi. » « Rien n'est plus fatigant, écrit Gide à son tour, que de réaliser sa dissemblance. »

Tout ne nous engage-t-il pas à la paresse : la paresse qui incite l'Enfant prodigue à retourner chez les siens ? « J'ai voulu m'arrêter, confesse-t-il, m'attacher enfin quelque part ; le confort que me promettait ce maître m'a tenté... oui, je le sens bien à présent ; j'ai failli. » C'est cette faute qui est à l'origine de tant d'existences. Ces vies recroquevillées et contrefaites que l'on découvre en province, ces soupirs de vieilles filles au moment où revient le printemps, ces récriminations de médiocres aigris, ces plaintes d'adolescents isolés qui cherchent à épuiser vainement en eux le désir, ne sont-ils pas avant tout l'expression du renoncement, de la peur, du préjugé ? Il est tellement plus commode de lâcher prise.

Le plus curieux, c'est que l'individu n'ose pas s'abandonner dans les petits actes de la vie, laisser pousser sa barbe, négliger sa mise, cesser de faire sa toilette. C'est pour ces gestes qu'il trouve le plus longtemps la force. Mais devant les actes décisifs, il se laisse aller. C'est au moment où s'abat sur l'homme un malheur, ou c'est à vingt ans, lorsqu'il faut du courage pour entrer dans la vie, que se décident la plupart des vocations religieuses. L'individu s'habitue si bien à sa lâcheté qu'il finit même par y trouver du bonheur : presque tous les bonheurs bourgeois reposent sur un renoncement à soi. Quand Alissa va rendre visite à sa sœur Juliette et qu'elle la voit « heureuse » au milieu de ses multiples enfants, elle éprouve un véritable [128] «malaise » à sentir « cette félicité si parfaitement sur mesure qu'elle enserre l'âme et l'étouffe ».

Ainsi les forces d'inertie attirent sans cesse l'homme vers un point mort. Pour être lui-même, c'est une lutte sans merci qu'il doit entreprendre contre sa conscience et contre le monde. Il faut qu'il se mette dans un véritable état d' « hostilité », comme Michel au moment où il cherche à guérir. Le plus souvent, c'est en détruisant et en niant que l'individu parvient à créer. Pour se rendre maître d'un art, d'un sport, ne doit-il pas rompre avec les réflexes vicieux ? Pour imaginer, l'esprit ne brise-t-il pas des associations d'idées toutes faites ? Vivre, c'est peut-être avant tout surmonter des réflexes, dominer la matière et la désagréger.

L'individualisme exige une lutte de l'homme contre son milieu, contre sa nature qui l'ont marqué ; un effort pour se dépouiller de tout ce qui est étranger à lui-même ; c'est une aventure où il doit être sans cesse prêt à tous les risques. Peu importe que la société appelle ses désirs bons ou mauvais, s'ils sont l'expression de la personnalité véritable. Il arrive même que les instincts les plus sévèrement condamnés soient les plus féconds. Ce n'est pas par hasard que l'on trouve chez les individus forts les pires instincts auprès des sublimes. Les instincts mauvais sont ceux que l'individu n'est pas parvenu à élever, à rendre créateurs, mais ils sont de même nature que les autres. « La confortable et rassurante idée de bien, écrit Gide, telle que la chérit la bourgeoisie, invite l'humanité à la stagnation et au sommeil. Je crois que souvent ce que la société appelle le mal [est une] manifestation d'énergie... d'une vertu éducatrice et initiatrice... susceptible d'entraîner indirectement... au progrès. »

Les instincts maudits sont à la racine de l'humanité. La première mort, selon la Bible, est le résultat d'un crime. Grande dut être l'ivresse de Caïn en constatant qu'il était capable de prendre la vie comme de la donner. Si l'on remonte aux sources primitives de l'être, on trouve associé à l'amour un sombre besoin de destruction. Michel, après s'être battu dans [129] un furieux corps à corps avec un cocher, se retourne encore tout exalté vers sa femme. — « Quel baiser nous échangeâmes ! » dit-il.

Cependant cette femme qu'il adore, il va la faire mourir en l'entraînant avec lui dans une course si éperdue vers le Sud-Algérien qu'elle ne pourra pas résister. De ce crime, accompli dans des conditions telles que la société ne peut le sanctionner, Michel semble n'avoir aucun remords.

C'est faute de se connaître soi-même que Michel en est arrivé là. Il n'a pas eu le courage de s'avouer que la présence auprès de lui de cette femme, qu'il aimait pourtant, entravait l'évolution de sa vie, la réalisation d'autres désirs. Pour n'avoir pas su sacrifier consciemment son amour, il a tué inconsciemment la femme, objet de cet amour.

S'il n'a pas osé se séparer plus tôt de Marceline, c'est précisément pour n'avoir pas obéi à sa morale ; il a cédé à la paresse, ennemie des décisions ; aussi sans doute à la pitié.

C'est pourquoi Nietzsche considère la pitié comme une force de perdition, qui va à l'inverse du développement humain. La pitié est la pire tentation, dit-il, et qui empoisonne toute notre société. Exalter la pitié, c'est un moyen pour celui qui l'inspire de « faire mal » à celui qui s'y laisse prendre. Rien n'est plus aisé que de céder à cette souffrance qu'a glorifiée le christianisme : « Savoir souffrir est peu de chose ; de faibles femmes, même des esclaves passent maîtres en cet art, écrit Nietzsche. Mais ne pas succomber aux assauts de la détresse... quand on inflige une grande douleur, voilà qui est grand... Résiste contre cette perversion, ajoute Nietzsche, durcis-toi... » Et Gide : « O mon cœur, durcis-toi contre [les] sympathies ruineuses, conseillères de tous les accommodements. »

Sans promulguer une loi nouvelle, comme l'auteur de Zarathoustra, Gide a compris que, dans bien des cas, c'est un devoir de sacrifier la pitié individuelle à l'œuvre qui sera finalement utile et féconde pour tous. C'est parfois en heurtant de front ceux qui veulent nous apitoyer que nous leur rendons le plus [130] grand service. Quand l'adolescent doit s'émanciper, s'affirmer, choisir sa carrière, s'il cède aux exhortations et aux larmes de sa famille qui veut le détourner de sa voie, c'est sa vie entière qui sera empoisonnée et qui empoisonnera ses proches.

Rien n'est plus grave, plus émouvant que cet instant où l'individu doit passer outre. Pour se préférer lui-même, il faut qu'il prenne conscience de sa propre valeur, charge si lourde que peu d'hommes la supportent. Loin d'être l'expression de l’égoïsme, cette charge implique de pénibles devoirs ; il s'agit de surmonter les pressions des parents, des amis, du milieu, de rejeter son passé et, par-dessus tout, de vaincre une inexprimable angoisse. Le moment de la libération devient un arrachement de tout l'être, analogue à celui qui se produit au moment d'un grand départ. — Une seconde d'hésitation, et c'est l'avenir d'une existence qui s'effondre.

C'est le sujet d’Isabelle. La jeune fille, depuis des mois, a préparé une fuite clandestine avec un châtelain des environs, que ses parents lui ont interdit d'épouser. Tout est prêt. La date du départ est fixée. Soudain une anxiété l'étreint ; elle renonce... et renonce également à avertir le jeune homme qui, dans la nuit, doit venir l'enlever. Lâcheté suprême, elle laisse les événements agir pour elle ; son fiancé est tué par un domestique de la famille et le scandale devient irréparable pour Isabelle, bientôt mère. Elle finira sa vie dans la débauche et la misère. Elle a tout gâché, tout perdu.

Qu'un éclair de « remords », au dernier instant, entrave l'action, l'homme retombe sous l'influence de la société ; il est repris par sa « mauvaise conscience ». Le risque est d'autant plus grand que l'individu est plus fort : plus il s'élève dans sa propre pensée, plus son équilibre devient instable, et plus impétueuse la nécessité de faire, à chaque minute, le point dans sa conscience et de la redresser. L'insécurité et la précarité augmentent pour les créateurs à mesure que s'accroît leur puissance ; c'est lorsqu'il est au sommet du pouvoir ou de la richesse que la plus petite faute précipite en prison, dans la ruine ou dans l'oubli l'homme d'action, qui a bouleversé des[131] pays et des sociétés : sans doute était-il parvenu à ce point où continuer à progresser devenait au-dessus de ses forces. « Ce qu'on entreprend au-dessus de ses forces, dit Philoctète à Néoptolème, voilà ce qu'on appelle la vertu. »

Il y a deux étapes dans l'individualisme : il ne s'agit pas seulement de libérer ses instincts, mais de les pousser au delà d'eux-mêmes ; il ne suffit pas d'être soi, il faut se surmonter ; le but atteint, le dépasser...

En cherchant à se maintenir à la limite de lui-même, à l'extrême pointe de sa conscience, l'homme parviendra peut-être à acquérir un corps physiquement plus puissant, (98) une acuité intellectuelle plus aiguë. Il aura franchi une étape nouvelle : il faut être soi pour se retrouver supérieur à soi.

 

Si la pensée de Gide a cheminé jusqu'à présent, quoique sur un autre plan, parallèlement à celle de Nietzsche, la voici qui bifurque. C'est que Gide a épousé successivement toutes les formes de l'individualisme : après avoir, dans L'Immoraliste, exalté les instincts de puissance de l'homme, — dans Les Nourritures Terrestres, il pousse à l'extrême ses aspirations au plaisir.

Le plaisir également, affirme Gide, est un devoir, car il est naturel à l'homme d'être heureux. « Chaque action parfaite, enseigne Ménalque, s'accompagne de volupté ; à cela tu connais que tu devais la faire. »

Le plaisir lui aussi ne peut être atteint que par un effort d'abord pénible. Les religions le présentent comme un fruit défendu. Les adultes, la société entière retiennent l'adolescent sur la pente de lui-même. Quel raidissement de courage ne faut-il pas souvent pour répondre : « Oui », quand la vie nous propose l'aventure. Chaque aventure est unique : il ne faut [132] jamais la laisser échapper. « J'ai peur, écrit Gide, que tout désir, toute puissance que je n'aurai pas satisfaits durant ma vie pour leur survie ne me tourmentent. »

Ce sont toujours les mêmes obstacles qui arrêtent : la honte, la crainte, les conventions. Le pire danger est cependant en nous : c'est notre propre lassitude ; c'est la satisfaction même de la chair. « Quand mon corps est las, écrit Gide, c'est ma faiblesse que j'accuse. » Toute fatigue est coupable : « Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère vues de dos. »