LÉON PIERRE-QUINT

 

 

 

ANDRÉ GIDE

 

 

L'HOMME

SA VIE — SON ŒUVRE

ENTRETIENS AVEC GIDE

ET SES CONTEMPORAINS

1952

 

 

 

 

LIBRAIRIE STOCK

DELAMAIN et BOUTELLEAU

6, rue Casimir Delavigne

PARIS

©Succession Léon-Pierre Quint


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LIVRE I

 

 

 

 

SA VIE – SON ŒUVRE

1869-1933


 

INTRODUCTION

1933

 

 

 

Entre l'œuvre et la vie de Gide, les rapports sont plus étroits, plus dépendants que chez d'autres essayistes. Les propositions de Gide sont éclairées constamment par sa vie, l'auteur, par son évolution. Ses débats de conscience, par les modalités de son caractère. Réciproquement l'établissement de sa biographie, première partie de ce livre, m'a été facilité par les confessions de Gide, le centre de son œuvre n'étant qu'une continuelle confession.

La seconde partie est consacrée à l'étude des traits caractéristiques de l'art gidien. C'est-à-dire à l'examen de conscience. Comment, malgré le dédoublement du moi, les « bonnes raisons » que chacun se donne, l'inconscient, repaire du diable et tout un appareil intérieur de duperie, parvenir à voir clair, à se saisir soi-même ? Le mot « sincérité » a-t-il même un sens ?

Rien de moins systématique que l'œuvre de Gide. Néanmoins ses livres : prose lyrique, romans, soties, nouvelles et critiques proprement dites, qui sont tous des essais, tous des prises de position, ne seraient-ils qu'interrogatifs ou de refus devant certains problèmes, tracent, même brisée, une ligne de conduite, forment un enseignement. Aussi ai-je essayé de dégager au centre de cet essai, quelques aspects d'une morale. [1] Enfin, j'ai donné un développement relativement important à la critique sociale qui peut être tirée de cette œuvre et qui préoccupe aujourd'hui l'auteur et notre temps. (1)[2]


 

PREMIERE PARTIE : SA VIE

 

chapitre premier

l'enfance

 

 

 

André Gide descend par son père de paysans huguenots, par sa mère de fonctionnaires de robe ; d'un côté, les âpres Cévennes ; de l'autre, l'épaisse et verte Normandie. Ces origines géographiquement opposées seraient, selon Gide, une des causes de ses contradictions de caractère.

Cependant quand un pasteur mit en rapport ses parents : Paul Gide, professeur de droit, avec Juliette Rondeaux, riche héritière, ce mariage unissait, avant tout, des traditions religieuses à des traditions bourgeoises. C'est dans cette famille austère qu'André Gide naquit à Paris, le 22 novembre 1869.

 

A six ans, nous raconte l'auteur, (2) il était encore un enfant sournois ; il « rapportait » aux bonnes ou piétinait les pâtés de sable de ses camarades. On peut le voir, sur une photographie avec un visage pâle et vieillot, et affublé par sa mère d'une lourde robe à carreaux. [3]

A L'Ecole Alsacienne, c'était un cancre. Bientôt il fut renvoyé du collège pour mauvaise conduite : un précoce instinct sexuel s'était éveillé en lui, comme une force de révolte. Dans l'ombre qui enveloppait ses premières années, il n'est pas surprenant que ses démons aient pris naissance.

Cependant, à onze ans, quand son père meurt, il sort de son état de demi-sommeil. Mais, à partir de ce moment, l'amour de sa mère se referme sur lui et l'enveloppe d'une sollicitude à chaque instant pesante et importune.

 

Il grandit au milieu de trois femmes tristes, que dominait la crainte de mal agir ou de mal penser : c'est Anna Shackleton, une vieille fille recueillie par la famille ; c'est sa tante Claire, obsédée par la peur de déchoir : — Nous nous devons, répétait-elle, de ne jamais voyager qu'en première classe ; au théâtre de ne pas aller ailleurs qu'au balcon... Nous nous devons... Cette devise de l'esprit bourgeois devenait l'objet de perpétuelles discussions. Enfin, figure symbolique du Devoir, voici, auprès de lui, sa mère, toujours vêtue de noir. C'est une femme modeste, pleine de bonne volonté, timide, austère et sévère.

Entre elle et son fils pointait déjà l'incompréhension. Ayant raconté un jour qu'un de ses camarades s'est déclaré athée, le jeune André interroge : « Qu'est-ce que cela veut dire : athée ? — Cela veut dire : un vilain sot ». Les réponses de sa mère étaient définitives, sans issue, sans réplique possible. Quand les questions de l'enfant se faisaient plus pressantes : « Tu comprendras plus tard... »

Peu à peu le petit André était réduit au type familial. Son foyer lui paraissait le centre du monde. Il n'imaginait plus rien au delà, sinon un univers répétant indéfiniment des familles riches, bourgeoises et puritaines semblables à la sienne. Il admirait, comme la forme de la beauté, l'appartement qu'il habitait avec les siens, rue de Commaille, cet appartement aux lustres en girandoles de cristal, au salon alourdi d'or, aux meubles recouverts de housses. Plus tard, en face d'un camarade [4] pauvre, il sera mal à l'aise et ne comprendra pas la misère.

 

Quand sa mère voulut le faire retourner au lycée, il fut pris subitement de crises nerveuses ; il tombe à terre, souffre, son corps tressaute et se contorsionne. Il est vrai que son oncle Charles Gide, (3) passant un jour devant lui sans prendre garde à ses mouvements, l'enfant se relève sans difficulté, honteux et furieux. Crises simulées ? Peu importe : la simulation elle-même est déjà le début d'une névrose.

C'est ainsi qu'il échappe à l'astreignante discipline du collège. Une « vie irrégulière... désencadrée... rompue » s'ouvre dans son enfance sévère. Mme Gide le mène à Lamalou, puis à Gérardmer pour le soigner. C'est pour lui la joie de courir au milieu des falaises, des rochers, des cascades. Il devient, pour son âge, un botaniste émérite ; il collectionne des papillons, des insectes, des larves. Il observe les ébats des lapins, le vol des hirondelles, ou simplement, les petits cercles que fait la pluie en tombant dans un bassin.

Au cours de cette existence de vagabondage, ses précepteurs et ses professeurs de piano se succèdent, grotesques fantoches, ignorants et bornés. L'un lui raconte ses malheurs conjugaux ; l'autre cherche avec lui un appartement. C'est miracle, pense-t-il plus tard, que, dans ces conditions, son instruction n'ait pas été manquée.

En hiver, il est à Uzès, dans la famille de son père. Quand il va rendre visite à un de ses cousins, qui est pasteur, on ne le laisse pas partir sans le sermonner, le bénir, prier avec lui et pour lui. Dans chaque foyer, une Bible est présente. Rien ne touche le jeune André davantage que ces tableaux de famille où l'aïeul, entouré de ses enfants à genoux, plein de sublime confiance en Dieu, récite des actions de grâce « sans requêtes ». [5]

 

André Gide a seize ans. Son expression, un peu énigmatique et concentrée, fait penser à quelque Saint Jean-Baptiste adolescent. Ses yeux fuient dans un rêve intérieur. D'épaisses lèvres sensuelles, ombrées par un léger duvet, ajoutent à la ferveur de son sombre visage. Il porte une cravate lavallière noire, qui abat ses pans flottants sur un gilet fermé très haut. De brusques et excessifs mouvements d'amitié, suivis de retraits ombrageux, trahissent en lui le drame de l'orgueil et de la timidité. Déjà il se livre à des examens de conscience. Il a commencé à tenir un « journal intime ».

A l'âge de la puberté, il traverse le monde, où sévit le péché originel, protégé par une cuirasse d'innocence. Les revendications de la chair lui sont des épouvantails. «... Il est préférable, dit- son cousin Albert à sa mère devant lui, que ce grand garçon rentre avec vous le soir, quand vous venez dîner ici... »

Lorsqu'il apprend qu'un de ses camarades traverse, pour regagner sa demeure, le passage du Havre, repaire de damnation, il se précipite, tout secoué de sanglots, à ses genoux : « Oh ! je t'en supplie... N'y va pas !... » Pourtant, un soir de printemps, une de ces femmes « à voix de goule ou de sirène » l'aborde : « Faut pas avoir peur comme ça, mon joli garçon ! » Aussitôt, il rougit, ses tempes battent et il s'enfuit presque en larmes, avec l'impression de l'avoir échappé belle : « Ah ! fi ! Si c'est ça la vie qu'il faut vivre, écrit-il dans son « journal », j'aime mieux mon rêve... mon rêve... les chimères plutôt que les réalités. » Ses lectures mêmes sont surveillées. Il lit à haute voix, devant sa mère, les ouvrages de la bibliothèque paternelle. L’Albertus de Théophile Gautier les fait rougir tous les deux et ils en sautent des strophes. A partir de ce jour, d'ailleurs, la surveillance se relâche.

Alors c'est une boulimie de lectures. Les poètes, tous les poètes, bons ou mauvais, Victor Hugo, Baudelaire, Sully-Prudhomme, Heine, l'enivrent. Les plus grands événements de sa vie, entre quinze et vingt ans, ce sont deux lectures bien [6] différentes : la Bible et les Mille et Une Nuits, qui l'enthousiasment également.

 

Le plus souvent, il partageait la joie de ses découvertes avec sa cousine Emmanuèle R... Depuis l'âge de douze ans, il s'était attaché à elle de toute sa tendresse passionnée. C'était une douce et grave jeune fille, qu'il jugeait de vertu presque surnaturelle. Sa mère s'étant enfuie, elle avait envisagé cet événement comme une honte quasi ineffaçable, et le jeune André lui avait alors juré de l'abriter pour toujours « contre la peur, contre le mal, contre la vie ». (4) Déjà la ferveur religieuse se mêlait à leur amour d'enfant. Au temple, un dimanche, en écoutant le sermon du pasteur, il se vit, en rêve, tenant sa cousine par la main : « vêtus tous deux de ces vêtements blancs » dont parle l'Apocalypse, ils avançaient par le chemin difficile de la « porte étroite » et regardaient vers le ciel, éblouissement pur... Ainsi ils grandissaient ensemble et se retrouvaient, chaque année, aux vacances, dans les propriétés normandes de leurs parents.

 

A seize ans, Gide prépare sa première communion : l'enseignement du pasteur lui paraît si sec et si rébarbatif qu'il se demande tout à coup s'il a la vocation d'un protestant. Ne serait-il pas un catholique qui s'ignore ? En fait, aucun dogme ne le contente. Mais débarrassé de l'étude du catéchisme, avec quelle joie il se tourne spontanément vers Dieu. C'est l'été suivant. Ses cours sont finis. Il mène une véritable vie d'ascète, couche sur une planche, se plonge dès l'aube dans l'eau glacée, se relève la nuit pour la prière. A ces pieux élans, il mêle des travaux profanes. Il reprend sa grammaire grecque, refait de l'algèbre, « recopie le quatrième livre » de l'Ethique, « en négligeant les scolies, pour mieux saisir dans son ensemble... la suite des propositions. » (5) Cette sorte d'état séraphique se prolonge des mois durant... [7]

 

Le voici à l'entrée de la vie, libre de tout souci d'argent, disposant à son gré de ses journées, de ses années. O temps bienheureux d'avant-guerre où l'oisiveté était permise, honorable ! Quoique sa mère le maintînt toujours sous sa tutelle, elle ne décourageait pas, contrairement à tant de familles, sa vocation d'homme de lettres. Dans son cahier de comptes, elle se contentait d'inscrire, sous « frais de carrière d'André », les dépenses que nécessitait l'impression des premiers ouvrages de son fils.

Un projet de livre l'habitait maintenant, où il voulait tout mettre : c'étaient les Cahiers d'André Walter. L'ouvrage lui paraissait « si noble, si pathétique, si péremptoire », qu'il ne doutait pas, après sa publication, d'obtenir la main d'Emmanuèle. La vie, en effet, ne lui était « plus de rien sans elle » et il la rêvait « partout l'accompagnant »... Tel il s'engageait, confiant, dans un avenir qu'il voyait fait à sa volonté : « Je ne changerai, s'écriait-il, [mon existence], contre aucune ». Mais la vie n'avait pas encore ouvert devant lui ses faces les plus réelles, qui allaient ébranler tout son fier équilibre intérieur...

Pour écrire son livre, il s'est enfermé, seul, près d'Annecy, dans un petit chalet loué, avec un piano qu'il a fait venir. Là, de l'aube au soir, il écrit. Il a arrêté sa pendule et sa montre. Mais, lorsque, pour se délasser, il s'approche de la fenêtre — les marronniers sont en fleurs — c'en est fini de sa quiétude. Les désirs insatisfaits de sa chair qu'il a voulu négliger, avilir, surgissent dans une irrésistible poussée intérieure, et prennent tous les détours pour se rappeler à lui. S'il se promène dans le village, des visages d'enfants retiennent ses regards : c'est ici un jeune vaurien qui plonge dans la rivière. Ah ! se baigner avec lui ! Être une brute qui ne pense plus. Alors, il décide de ne plus sortir que la nuit. Mais la nuit, la crainte du péché l'épouvante davantage. Une obsession musicale le hante, [8] jusqu'au détraquement nerveux. Une femme affreuse, au visage de poupée, surgit et soulève sa robe. En disparaissant, elle ouvre une bouche noire comme un trou : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, préservez-moi de la folie ! » (6) Mais c'est en vain qu'il crie à l'Eternel ! Sa foi chancelle. Ah ! ses beaux rêves d'enfant, quand il se voyait, « en vêtements blancs », monter avec Emmanuèle vers le bonheur. Il sait aujourd'hui ce qui s'agite dans le cœur clos et dans la vie chaste de l'ascète. En vain cherche-t-il à « se faire violence ». (7) Le diable est entré avec lui dans sa retraite.

Rien dans son éducation ne lui a fait prévoir cette lutte à mener. A peine s'est-elle installée en lui qu'elle lui semble injustifiable. Il se demande s'il n'interprète pas mal son devoir, ou si la morale qu'on lui a enseignée est la bonne. Dieu ne peut pas vouloir que l'homme se déchire. Ne serait-il pas préférable de céder au désir ? « Mais que faire ?... Je ne sais rien, je suis ridiculement ignorant de cela. Alors où ? dans la rue, une de ces femmes errantes... » Ah ! Un conseil, un maître, un guide ! Il pense qu'il ne peut pas être le seul sur terre à souffrir ainsi. Il voudrait révéler ses tourments afin qu'ils puissent servir à d'autres qui sans doute les éprouvent comme lui. Dès cette époque, il songe à baisser le masque, à révéler publiquement son trouble intérieur.

Mais à vingt ans, — surpris, presque épouvanté de sentir chanceler en lui ses principes moraux, sa ferveur religieuse, ses habitudes de vie, tout le retient encore. Il résiste à son doute. Il résiste à ses sens. C'est le commencement de la lutte épuisante qu'il va soutenir contre son enfance puritaine.

 

La lutte de l'homme contre la chair formait le sujet même des Cahiers d'André Walter, mais restait enveloppée d'un style musical, mystérieux, vague et éthéré, conforme aux tendances symbolistes de l'époque. L'ouvrage est achevé : c'est [9] un manuscrit composé de toutes petites feuilles de papier à lettres, quadrillé, pauvre papier pelure, couvert d'une écriture serrée, presque enfantine, et sans aucune rature. Avec ce livre, Gide comptait répondre à l'inquiétude de toute sa génération.

Son impatience était grande. Les lettres qu'il recevait de la capitale lui apportaient comme des souffles d'air enfiévrés. Il voyait, là-bas, ses camarades s'entraîner, s'exciter ; c'était la ruée des ambitions : « J'arriverai trop tard, s'écriait-il, et je n'en serai plus ! » Il rentre à Paris, et sans même chercher un introuvable éditeur bénévole, fait tirer à ses frais une édition ordinaire « pour satisfaire à l'appétit du public » qu'il s'imaginait « devoir être considérable ».

L'insuccès de la vente fut total. Dépité, il mit cette édition au pilon. Seule parut une édition de luxe, tirée à 190 exemplaires (8) S'il y en avait eu trop, il y en aurait trop peu maintenant. Il en envoya cependant quelques-uns, accompagnés de dédicaces ferventes jusqu'à l'emphase, à des auteurs dont il n'avait pourtant pas lu une ligne. Quelques réponses l'enchantèrent.

Ce « triste et merveilleux bréviaire des vierges », lui écrivait Maeterlinck, est, « ... à certains moments, éternel, comme l'Imitation... ». « Cela sort, écrivait Huysmans, des ... abominables vulgarités... » ; Henri de Régnier l'invitait à aller avec lui « chez M. de Heredia » ; Mallarmé l'appelait « le Rare Intellectuel » et lui demandait de venir rue de Rome « avant personne, mardi soir, dès à peine huit heures, pour mieux se parler ». C'est ainsi que, curieux, tremblant et ravi, il entra dans les « serres chaudes » du symbolisme...

 

1890 ! Moment émouvant pour un jeune homme qui cherchait [10] sa voie dans les lettres ! On sentait qu'il se passait quelque chose. La littérature s'était dédoublée. Entre le « boulevard » et « l'avant-garde », l'opposition était plus vive que jamais. Les symbolistes luttaient par le dédain, avec la volonté de rester obscurs, rares, isolés. Les naturalistes les accusaient de névrose ou de mystification et leur opposaient les tirages massifs de leurs propres romans.

Les textes symbolistes paraissent, au contraire, dans de toutes petites revues, aussi rares qu'éphémères. Chaque coterie, pour s'imposer, avait la sienne. Gide s'occupa de plusieurs d'entre elles avec son premier et grand ami : Pierre Louys.

 

Les deux jeunes gens s'étaient connus à l'Ecole Alsacienne. « Tu aimes donc les vers ? » lui disait un jour Louys, en le voyant lire du Heine. Peu de temps après, ils étaient liés.

Enfant grandi trop vite, flexible et délicat, mais plein d'un irrésistible bouillonnement, d'une juvénilité exubérante, Louys se donnait à la vie, en attendant « les femmes et le génie ». (9) Il essayait en vain d'entraîner avec lui le pauvre Gide, perclus de scrupules et de réticences, mais pourtant intérieurement aussi passionné que lui.

 

Dès le lycée, les deux amis créèrent, avec Franc-Nohain, Michel Arnauld, (10) Maurice Quillot, la Potache-Revue, au nom dérisoire. Puis, ce fut la Conque, petit tract bien modeste encore, de huit pages, au prix de 10 francs-or. Le vieux Parnasse y patronnait le symbolisme. Leconte de Lisle et Heredia voisinaient avec Henry Bérenger, le futur « commissaire aux essences » pendant la guerre, et Léon Blum. Cependant le Centaure, qui succéda à la Conque, fut enfin un recueil de luxe, avec des estampes originales en couleurs signées : Jacques-Emile Blanche, Puvis de Chavannes, Odilon Redon...

Mais Louys était seul directeur en nom : Gide se réservait, [11] car il sentait que le symbolisme n'était pas son mouvement.

Sans doute, pendant quatre ou cinq ans, il traversa ces milieux, dont il était devenu, très rapidement, « un des plus lumineux lévites ». (11) Ainsi entouré de Quillard, Hérold, Viélé-Griffin, Henri de Régnier, Mockel, Bernard Lazare, il se laissait porter par le mouvement des cénacles.

On discutait, sans fin, Wagner, Hegel, les lakistes et les préraphaélites. Le vers libre venait d'être introduit. Les manifestes se suivaient. Tous les littérateurs étaient poètes...

Au milieu de cette floraison surabondante de groupes, Gide sut déjà reconnaître quelques rares écrivains, qui devaient s'imposer plus tard. Mallarmé devint son maître vénéré : convié à ses « mardis », il écoutait religieusement, ému parfois jusqu'aux larmes, ce petit bourgeois modeste qui, devant ses disciples, poursuivait son insaisissable chimère : l'Idée pure surgie du Verbe.

C'est à la même époque qu'il découvrit, par l'intermédiaire de Louys, Paul Valéry : avec eux, il forma, au sein des petits clans symbolistes, un trio plus inspiré, plus tendu que les autres groupes. Valéry était un tout jeune homme, au regard extraordinaire, d'une conversation éblouissante, absorbé, lui aussi, par les problèmes d'idées les plus pures « que l'on puisse jamais se proposer ». (12) Il sera l'homme le plus important de sa génération, prédisait Gide.

Les trois amis consacraient leur temps à toutes sortes d'exercices prosodiques : acrostiches, etc. (13). Entre Gide et Louys, se poursuivait une correspondance assidue, passionnée, avec des discussions byzantines infinies. On eût dit de deux théologiens traitant de l'essence divine. Les lettres de Louys [12] étaient toujours composées en caractères gothiques, et même en « onciale », comme il disait, avec de l'encre violette à reflets mordorés, parfois sur un magnifique vélin, comme des enluminures moyenâgeuses. Déjà hanté par sa manie de paléographe, Louys, tout en calligraphiant avec une prestesse surprenante, passait des nuits à les confectionner.

 

Tout absorbé qu'il était par le « culte » de l'art, Gide ne mena pas moins, au cours de ces années, une vie pénible de sombre et superficielle agitation. C'était alors un grand jeune homme mince, chaste, grave et maniéré, aux yeux pâles, aux cheveux abondamment bouclés de poète, avec une barbe folichonne et presque noire. Il parlait peu, les dents serrées, une langue rare. Sous un vaste chapeau de feutre noir, il se drapait déjà romantiquement de la cape brune et mystérieuse, qu'il a toujours portée depuis. Parfois il tenait dans la main ou enfouissait dans la poche une Bible, que, dans son enfance, il ne quittait point, qu'il sortait à tout instant et « en présence de gens précisément dont [il avait]... à redouter la moquerie ».

Dans les salons littéraires, où il se laisse entraîner, malade de timidité, il ne fait guère que « quelques apparitions épouvantées... » Mais dans le « monde où l'on s'ennuie », on attire volontiers toute figure nouvelle. Chez les Beignères, il entrevoit le jeune et gentil Marcel Proust, qui paraissait le protégé d'Anatole France. Gide représente l'avant-garde. — Alors, c'est vrai, lui dit-on, que vous comprenez Mallarmé ? On lui présente le sonnet qui commence par : « M'introduire dans ton histoire... » et qui prête à tous les fous-rires des dames... — Expliquez-nous... Soudain, point de mire de tout le salon, ragaillardi par l'ironie générale, il retrouve son courage. Mais un autre jour, où il s'est mis au piano, il s'arrête brusquement, les pieds sur les pédales, les mains inertes sur le clavier, incapable de continuer, pris de panique... C'est à cette époque qu'il rencontra Wilde, élégant, adulé, le regard triomphant : « Je n'aime pas vos lèvres, lui confiait Wilde, elles sont droites [13] comme celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. » Puis il éclatait de rire et Gide restait tout décontenancé.

Les rapports humains lui étaient devenus malaisés. Même au milieu de ses camarades, incapable de naturel, il cherchait, comme un comédien, des artifices, prenait des poses ; inquiètement soucieux de ses gestes, il les avait étudiés chez lui devant la glace. Sa présence glaçait : on n'osait plus se livrer à des propos trop libres, ce qui augmentait la gêne du malheureux puritain malgré lui. Henri de Régnier avait composé cette laconique épitaphe : « Ci-Gide ». Louys lui envoyait, le jour anniversaire de la Saint-Barthélémy, ce télégramme : « Ils t'ont oublié... »

Pierre Louys, en qui se réveillaient parfois des instincts de gauloiserie, avait juré de « dégourdir » son ami. Il avait une sorte de plaisir sadique à choquer sa pudeur. Malgré son insistance, il n'était pas parvenu à ce que Gide entrât dans sa garçonnière de la rue Rembrandt. Il lui fit alors envoyer un télégramme par Mauclair lui annonçant son suicide, mais Gide, craignant quelque stratagème, se fit accompagner par Hérold pour se rendre au domicile de son ami et le fit passer le premier. Louys, en pyjama, ouvrit la porte et gueula : — On ne peut donc pas me laisser faire l'amour tranquillement ! Mais la plaisanterie engendrait de graves brouilles quand Louys envoyait, par exemple, à deux heures du matin, les pensionnaires d'une « maison » sonner à la porte de l'appartement où Gide habitait avec sa mère.

 

Ainsi se prolongeait sa jeunesse inutile, sa chasteté sans issue. « Commandements de Dieu, s'écrie-t-il, jusqu'où rétrécirez-vous vos limites ? » (14)

Et voici que soudain tout cède en lui, les règles lâchent. C'est la révolte. Son passé, sa famille, jusqu'à son appartement de la rue de Commaille, tout lui apparaît d'une insupportable laideur. Ah ! s'échapper ! Partir ! Partir ! [14]

Son ami Paul-Albert Laurens a décidé de s'embarquer pour la Tunisie. Ils s'y rendront ensemble. Aussi timide et chaste que lui (quoique dépourvu de scrupules religieux), Laurens est également résolu à tenter l'aventure. Gide partait, intrépide comme les chevaliers de la légende, à la conquête de sa personnalité, décidé à vaincre son ignorance, sa peur des êtres et de l'inconnu. En même temps, il se sépara de sa Bible : ce livre dont il s'était continuellement nourri, il ne l'emporte pas avec lui quand il s'embarque, en octobre 1893, pour les oasis du désert saharien.

Sur le bateau, au milieu de la mer qui l'éloigne véritablement pour la première fois de son enfance, il sent qu'il ira désormais, sans reculer, jusqu'au bout de ses désirs, aussi difficiles, déroutants, dangereux qu'ils puissent être... « Tout doit être manifesté, même les plus funestes choses. Malheur à celui par qui le scandale arrive, mais il faut que le scandale arrive. » [15]


 

CHAPITRE II

 

LA RÉVÉLATION DU DÉSERT

 

 

 

C'est en Algérie que Gide fut pris d'un goût de la vie sans égal, d'un fiévreux besoin d'être, de jouir, d'aimer. Le soleil, la nature, l'ardeur des plantes, les jeunes créatures, la simplicité de l'amour, le libérèrent enfin de l'étreinte puritaine. « Nathanaël, je ne crois plus au péché ! » Non, la terre n'est pas maudite ! Gloire au corps humain ! Aucun remords ne ternit ici la beauté des enfants du désert. Dans cette âpre contrée brûlante, loin de toute civilisation, le plaisir, n'importe quel plaisir, est naturel : il se prend ; il se donne, et le soleil purifie tout. Gide a la révélation de lui-même et de la véritable nature de son désir.

Il resta deux ans d'une manière presque ininterrompue dans cet orient de Mille et une Nuits. Ce fut sa période de lyrisme. Et pourtant il ne fut jamais aussi malade que pendant ces deux années. Il se crut tuberculeux, et se vit mourir comme son père. Il interrompit la marche, épuisante pour lui, qu'il avait projetée vers le sud de l'Algérie, et fut contraint d'hiverner à Biskra.

C'est là que commença sa lente et merveilleuse convalescence. Biskra, oasis aux blanches terrasses, avec ses « séghias », petites rigoles d'eau si précieuses, et son « lagmi », vin de palme, sève naturelle qu'il suffit de recueillir. Rejetant la [16] condamnation du médecin, il se cabra contre le sort. Retrouver la santé devint son premier devoir. « Vivre ! s'écria-t-il, je veux vivre !. » (15) Il s'entoure des enfants indigènes de Biskra et le spectacle de leur santé, de leurs mouvements, de leur grâce l'aide à surmonter une maladie, qui est surtout nerveuse. Quand sa mère, de Paris, accourt pour le soigner, elle est bientôt forcée de repartir : c'est seul et sans aide qu'il veut guérir. Il a quitté ses vêtements sombres. Il fait couper sa barbe, et dès lors, un peu effrayé, il lui semble que son visage, comme démasqué, laisse voir à nu sa résolution nouvelle.

 

Au cours de son second voyage en Algérie, ayant rencontré Oscar Wilde, il fut entraîné par lui à de nouveaux dérèglements. Fébrile, tendu, forcené, entouré d'une bande extraordinaire de maraudeurs, Wilde, à la veille de son procès, se laissait mener par une sorte de fatalité.

Gide se donna, comme lui, à tous les plaisirs. Un matin, après avoir serré toute la nuit dans ses bras « un parfait petit corps sauvage, ardent, lascif et ténébreux », il court, seul, comme un fou, dans la campagne, léger, flottant, délivré, laissant éclater sa formidable joie. Pourquoi toutes ses nuits désormais ne seraient-elles pas aussi belles ? Il imagine un monde redressé, sans contrainte et sans règle, une ère nouvelle dans sa vie...

C'est dans cette exaltation qu'il écrivit les Nourritures Terrestres. Brûlons nos livres inutiles, détruisons nos souvenirs, brisons les attaches du passé : l'âme, peu à peu vidée, communiera avec la nature entière dans un panthéisme charnel et mystique.

Gide cherchait à prolonger le plus longtemps possible son séjour en Algérie. Il avait même acheté un terrain, en vue de s'installer définitivement sur cette terre élue. Un jeune boy arabe lui servait de domestique : c'était Athman. Athman a quatorze ans, le teint très noir, il porte une chemise de soie [17] rouge pour plaire à son nouveau maître. Gide l'initie aux mystères de la prosodie française ; ils sortent ensemble et jouent comme deux enfants. Athman s'était tellement attaché à lui que Gide l'aurait volontiers amené à Paris, si sa mère, à l'annonce de ce projet, n'avait répondu par de grands cris de protestation. Mme Gide est d'ailleurs effrayée par l'excessif enthousiasme que trahissent les lettres de son fils. A sa mère, à Emmanuèle, à Pierre Louys, il ne peut s'empêcher de faire part de sa métamorphose. Il voudrait; confier à tout l'univers le secret qui l'habite...

 

Quand il rentra à Paris, sa déception fut si cruelle qu'il songea un moment au suicide. Quoi ! Rien n'avait changé ! C'étaient les mêmes cafés, les mêmes écrivains symbolistes, perdus dans les mêmes châteaux forts. Autour de lui « chacun s'affairait », comme s'il n'était pas de retour, comme s'il n'avait pas un important message à révéler. Il échappe alors à l'accablement en se réfugiant dans l'humour : « Moi, cela m'est égal, parce que j'écris Paludes ! »

Soudain il est rappelé à La Roque, où sa mère est mourante. Agenouillé devant le corps immobile, qu'il est seul à veiller avec une vieille servante, voici qu'il retrouve les prières et les gestes de sa pieuse enfance. En rouvrant les livres saints, il pleure éperdument.

C'est presque aussitôt après ce deuil qu'il épouse sa cousine, Emmanuèle R... La jeune fille avait toujours la même foi en sa mission : elle entrevoyait pour lui une vie magnifique, austère, exemplaire, qu'elle craignait même d'entraver. Lui, fidèle au vœu de son enfance, voulut se dévouer pour elle, la protéger et l'entraîner vers un bonheur qu'il se figurait, témérairement, respirable pour elle comme pour lui. Il ne se rendait pas compte que le bonheur ne se donne pas ; il s'échange : on ne peut rendre un être heureux que si, réciproquement, il vous rend heureux.

Mais Gide espérait alors concilier en lui tous les contraires, la possession et le renoncement, la joie païenne et l'amour [18] mystique, la griserie des Mille et une Nuits et l'ascétisme de la Bible. Dans sa jeunesse intrépide qui croyait tout possible, il crut possible, malgré sa découverte toute fraîche du plaisir, une extraordinaire aventure, une aventure sublime qui, tous deux, devait les conduire, par delà le bonheur, à quelque chose de plus... à la « sainteté ». (16) Ainsi le mariage de Gide est au centre de sa vie ; il explique tout ; il commande tout. Pour le comprendre, il faut imaginer le dénouement de la Porte étroite, modifié : à la fin de l'ouvrage, Alissa, au lieu de fuir, épouse Jérôme.

La cérémonie, simple et discrète, fut célébrée le 8 octobre 1895, dans le petit temple d'Etretat.

 

Mais à peine a-t-elle eu lieu que Gide se sent enfermé dans un devoir qui n'est plus le sien. Toute sa tendresse va vers cette femme, mais tout son esprit est orienté ailleurs, et tout son désir. Il s'aperçoit qu'elle a une vie propre, et il se découvre une responsabilité nouvelle. La pensée de l'irréparable l'effraie. Tout se heurte dans son esprit...

En cette année même, il achève les Nourritures terrestres, où il accueille toutes les satisfactions. L'année suivante, il écrit l'histoire de Saül, qu'il voit vaincu et asservi par ses désirs. Puis, il fait paraître L'Immoraliste, qui exalte son ancienne audace. Cependant, s'il étouffe auprès des dévots, la révolte lui paraît vaine, et la liberté impie. Le doute l'a repris comme à l'époque de son adolescence. Et de nouveau se pose à lui, mais plus réelle, plus pressante que jamais, l'interrogation de toute sa vie : « Tu veux servir à quelque chose. Il importe de savoir à quoi. »

Pendant plus de vingt ans, il va tourner et retourner le problème sous toutes les faces. Il n'est pas durant cette période, de position morale qu'il n'adopte, ne pousse à bout dans un [19] livre, puis ne rejette. La critique déconcertée ne peut le suivre. Francis Jammes interrompt un article sur lui, parce qu'il ne parvient pas à cerner sa personnalité. Lui-même avoue : « Je ne suis jamais que ce que je crois que je suis, et cela varie sans cesse. » Il s'égare... jusqu'à ce qu'enfin, après un long effort, il affirme n'être pas loin d'être heureux, vouloir l'être de plus en plus — et le devenir.

C'est dans cette montée que nous allons le suivre, dans cette lutte d'un homme marchant à la connaissance et à la possession de lui-même. [20]


 

CHAPITRE III

 

« QUE CHACUN SUIVE SA PENTE... MAIS EN MONTANT »

 

 

 

Dès le lendemain de son mariage, Gide retourna, avec sa femme, en cette Algérie, dont il gardait une inconsolable nostalgie. Mais quelle déception pour lui ! C'est l'hiver, et le pays, sans chaleur, est méconnaissable. Les enfants charmants de Biskra et de Blidah, dont la présence l'avait guéri il y a quatre ou cinq ans, étaient devenus des hommes, vulgaires, déformés par leur métier, happés par le gain. Gide croyait que c'était sa propre jeunesse qui était morte. « J'ai décidément passé l'âge, écrivait-il, où le voyage est un enrichissement heureux. » (17)

Un à un, comme des morceaux de peau morte, se détachaient de lui les espoirs de sa vie d'écrivain. Le trio qu'il avait formé avec Valéry et Louys s'était dispersé. Valéry, sentant en Rimbaud et en Mallarmé, sous deux formes différentes, la perfection absolue, l'extrême limite de la poésie, des points d'aboutissement indépassables, s'était enfermé dans une retraite silencieuse dont il ne devait plus sortir jusqu'à la guerre. Avec Louys, Gide s'était brouillé. « Etre unique, lui écrivait-il encore d'Algérie, viens, viens ! » Mais dès que Louys l'eut rejoint, sa personnalité fantasque, envahissante, tyrannique lui parut plus insupportable que jamais : l'un voulait aller au [21] soleil, l'autre à l'ombre ; l'un parler, l'autre se taire. Ils ne devaient plus se revoir. (18) Tandis que Louys, avec Aphrodite, allait conquérir le grand public, Gide rentrait dans l'obscurité.

Ses anciens camarades de cénacle l'avaient quitté. Il s'était également fâché avec un des plus notoires d'entre eux : Henri de Régnier. (19) On concédait dans les chapelles symbolistes qu'il avait donné des espérances avec ses petites plaquettes un peu ésotériques (la Tentative amoureuse, le Voyage d'Urien), mais on le considérait désormais comme perdu.

— Gide ne fera jamais rien, déclarait Heredia peu de temps avant sa mort.

Quand parut L'Immoraliste, la déception fut complète dans l'avant-garde : L'Immoraliste était un « roman » ! Si les écrits de Gide étaient plus ouverts, le grand public pourtant les ignorait. Il avait la réputation, qui nous surprend aujourd'hui, d'être un auteur difficile. La critique officielle se moquait de ses tirages restreints. Mais lorsqu'on n'a que cent ou deux cents lecteurs, on fait tirer l'ouvrage en conséquence. Il fallut des années pour épuiser les premiers cinq cents exemplaires des Nourritures terrestres. Dans la presse, personne ne signala ce livre, pourtant si nouveau. (20) Saül ne sortit pas des tiroirs de l'auteur ; Antoine qui s'était d'abord intéressé à la pièce, la refusa en déclarant que les premiers actes étaient du Shakespeare, mais les derniers... du Maeterlinck.

Après avoir été une sorte de « grand homme » dans le symbolisme, rien ne paraissait à Gide plus pénible que cette [22] injustice. L'horizon se fermait devant lui : il avait l’impression de parler dans le désert.

 

Gide est au plus bas de la courbe de sa vie. Il sent que quelque chose est fini en lui, et que quelque chose n'a pas encore commencé. Une sorte de vide s'ouvre dans sa vie, un long vide, comme on en trouve dans l'existence de beaucoup d'écrivains. Aucun événement important d'aucune sorte ne marqua cette période, où le désir le tenait sans qu'il parvînt à la vraie satisfaction.

« Je ne fais rien, avouait-il ; je ne lis rien ; je n'écris rien. Tout ce printemps, j'ai attendu l'été, et tout l'été, j'ai attendu l'automne ». (21) Entre 1902 et 1908, c'est-à-dire entre L'Immoraliste et la Porte étroite, Gide cessa presque complètement de travailler, sinon à de courts articles de critique. Il ne pouvait fixer sa pensée. Il piétinait : « Je sens, à n'en douter pas un instant, que j'ai déjà passé trente ans et que pour être qui je suis, je n'ai plus un instant à perdre ». (22) Mais il était arrêté par des troubles nerveux qui rappelaient ceux de son enfance. D'irréductibles insomnies le laissaient pantelant de fatigue. Il essayait tous les traitements. C'était tantôt le poumon, tantôt le foie qu'on déclarait atteints : la médecine préfère soigner des organes plutôt que la conscience.

Il retourna à Champel, où il fit une vraie « saison en enfer ». Ou bien il allait soudain, seul, se réfugier dans un petit village perdu au fond de la campagne : « Si vous saviez, écrivait-il à Ducoté, dans quel état j'ai vécu ces trois nuits blanches, vous m'approuveriez de partir, plantant tout là, devoirs, rendez-vous, occupations sérieuses et plaisirs...». (23) La Roque était son port d'attache. Au premier contact, la vie de famille le calmait. Mais le répit était bref. A Paris, il ne faisait que de courts séjours. Vers 1904, il se fit construire à Auteuil, en vue d'y recevoir des parents et des amis, une villa trop vaste, dans le [23] style torturé de l'époque, avec coins et recoins, de manière à ce que chacun y pût travailler en toute tranquillité. Mais il ne prit pas la peine d'en achever l'installation intérieure qui resta toujours incommode ; l'architecte n'avait pas encore terminé ses travaux que déjà Gide repartait...

Il traversait l'Allemagne, l'Autriche, errait de préférence dans le bassin méditerranéen, en Espagne, en Italie, en Afrique du Nord, où il revint cinq ou six fois encore dans l'espace de dix ans ; plus tard il poussa même jusqu'en Grèce, en Turquie, en Asie Mineure. Pendant toute sa vie, Gide n'a cessé de vagabonder sans jamais rester plus de quelques semaines à la même place. Mais à cette époque de sa jeunesse, il donnait l'impression d'un voyageur « traqué ». Il a dépeint, à la fin de L'Immoraliste, cet état d'instabilité : le soir, harassé de fatigue, le voyageur arrive dans une ville inconnue, but de l'étape ; le lendemain, sans avoir la patience de rien visiter, comme poursuivi par on ne sait quel démon, il quitte tout pour aller... ailleurs, toujours plus loin.

C'est que l'inquiétude était entrée dans sa vie. Malgré des périodes de gaieté où, avec des parents, des amis ou leurs enfants, il retrouvait son naturel amusé (celui qui apparaît dans ses « soties »), l'inquiétude le hantait fréquemment. Elle contorsionnait sa pensée. Il se croyait obligé de se disculper, de se justifier devant lui-même : c'était un interminable dialogue intérieur.

En tête à tête avec un visiteur, il demandait souvent : — Etes-vous inquiet ? Vous ? à voix un peu basse, penché vers l'autre et cela signifiait : — Craignez-vous Dieu ?

Félix Bertaux raconte qu'un jour, le visage concentré dans l'interrogation : — Que représente pour vous, lui dit Gide, la communion des Saints ? et comme Bertaux garda le silence, Gide lui aurait déclaré plus tard : — Vous ne savez pas ce que cela a été pour moi...

Il y avait sans doute dans ses attitudes torturées, de l'affectation. Gide vivait alors en partie contrefait. Une question fondamentale le dominait : de tout son être il aspirait à être [24] vrai et tout l'obligeait à mentir. C'est que la nature particulière de sa sexualité l'avait mis en opposition avec son éducation et son milieu, avec la religion et la société : le drame de sa vie était là. Il ne s'inquiétait du problème de Dieu que dans la mesure où celui-ci était inscrit dans sa chair. Il ne se résignait pas à être coupable.

— Est-ce ma faute, pensait-il, si je ressens tels désirs ? Serait-ce pas une lâcheté, puisque Dieu m'a doué du don de parler, de penser, que de ne pas exprimer ce qui est en moi ?

Mais dès qu'il se laissait aller à son penchant, il reculait, car, pour le dogme, il n'y a pas de fatalité physiologique : chacun est responsable de son âme et peut la diriger dans le sens où il veut, incliner ses désirs et leur résister.

— « Que peut un homme ? » se demandait Gide. Où est la vérité ? L'insaisissable vérité ?

Alors il reprenait, avec un soulagement de joie, les Évangiles : peu à peu, le livre s'illuminait. Non, il n'y a pas d'interdiction dans les paroles du Christ. « Heureux ceux qui... répète Jésus, heureux... » Ce sont les dévots qui rétrécissent l'image du Christ ; c'est la religion qui a fini par le crucifier une seconde fois. Mais il entendait soudain comme une moquerie diabolique :

— Peut-on être chrétien aussi longtemps qu'on est tenté par le plaisir ? Peut-on allier à l'amour de Dieu le désir des créatures ? Peut-on concilier « le ciel et l'enfer » ?

— Ah ! J'ai peur de blasphémer... avouait-il. Plus tard, un jour où Gide m'expliquait que le Christ n'a jamais annoncé que joie et bonheur :

— Sur terre, demandai-je ?

— Oui. Le Royaume de Dieu, c'est la joie éternelle dans l'instant, dès à présent, ici-bas. Lisez Num Quid et tu.

Mais pourquoi laissez-vous subsister, dans votre livre, la croyance à l'autre vie, à l'après-vie ?

J'ai eu peur... Il parlait comme un voyageur revenu de loin. Il voulait dire : —J'ai eu peur... d'aller jusqu'au bout de ma pensée, et cependant je ne peux vivre dans le compromis. [25]

On imagine difficilement, il est vrai, la force d'oppression des préjugés sexuels avant 1914. A cette époque déjà si lointaine, l'adultère était l'unique licence tolérée par la société, (et de ce fait, chérie par les psychologues). Toute autre liberté dans l'amour était bannie. Il y avait de quoi reculer : à un certain ordre bourgeois, alors tout-puissant, l'inversion paraissait aussi menaçante que l'anarchisme. L'inverti était marqué d'infamie, ou plus exactement, il n'y avait pas d'inverti, car tous, semblablement atterrés, se camouflaient plus ou moins habilement. Un Jean Lorrain, un Pierre Loti devaient, pour faire accepter leurs livres, transposer le sexe de leurs personnages. Vingt ans après son drame avec Verlaine, Rimbaud restait encore exclu de la presse.(24) Wilde était cloué au pilori de l'Angleterre déchaînée. Sorti de prison, l'ancien triomphateur de la vie, devenu une lamentable épave, livré à la crapuleuse débauche, déambulait sur le boulevard de Paris et ses anciens amis cherchaient à l'éviter. Lorsque Gide le rencontre, il s'assied avec lui à la terrasse du Napolitain, mais en prenant soin, a-t-il avoué, de tourner le dos au public des passants.

Les défenseurs de Wilde, même en France, étaient très rares à cette époque : cependant sa Salomé fut jouée à l'Œuvre, à titre de protestation contre sa condamnation et quelques-uns n'hésitèrent pas à faire à la pièce un succès symbolique. Gide et Edouard Ducoté organisèrent un dîner qui réunit, avec Wilde, quelques-uns de leurs amis. Dans L'Immoraliste, Michel embrasse avec ostentation, au milieu d'un salon, Ménalque, un autre réprouvé.

La tragédie de Wilde avait stimulé chez Gide son besoin d'affranchissement. Il admirait l'auréole du grand paria. Il ambitionnait pour lui-même, non son sort de victime, mais le martyre. Le martyre de Wilde lui apparaissait comme un faux martyre, puisqu'il n'avait pas eu le courage d'un aveu et de [26] revendiquer publiquement ce qu'il était. Lui, il sentait obscurément, mais avec certitude, qu'un jour viendrait où, dans des confessions, il mettrait en pleine lumière le secret de sa vie, le drame de sa pensée. Il savait qu'il n'échapperait à l'impasse que par une logique toute puritaine, quelles que pussent être les conséquences.

— Tout cela doit éclater, et éclatera...

Ce moment serait celui de sa libération et mettrait fin à son angoisse. Mais ce dévoilement lui paraissait si ondoyant encore, si effarant, si scandaleux qu'il en reculait l'approche. Pouvait-il avoir seul raison contre tous ?

Et puis, il s'effrayait non seulement de sa pensée, « mais de la peur que certains amis en avaient ». L'écrivain le plus audacieux craint plus ses proches que le public.

— Il faut bien que je le confesse, dira-t-il plus tard, un amour aussi (son amour pour Emmanuèle) détourne beaucoup de soi-même... Mais c'est une question dont je n'ai pas le droit de parler...

Ainsi des scrupules et des sympathies ruineuses l'inclinaient aux accommodements qu'il haïssait. Ses dérobades, ses fuites, ses détours n'avaient pas d'autre cause ; il voulait forcer ses contradictions intérieures.

Cependant il sentait la vie qui palpitait sur terre, là, à la portée de sa main, et la crainte de ne pas en jouir pleinement était pour lui l'objet d'un autre déséquilibre : « J'ai peur, disait-il, que tout désir, toute puissance que je n'aurai pas satisfaits durant ma vie, pour leur survie ne me tourmentent. »

Une insatiable curiosité le poussait, aussi forte que son inquiétude. Un jour, dans une petite ville d'Algérie, ayant rencontré l'étrange cortège d'un mariage arabe, il le suivit pas à pas jusque dans la cour de la maison nuptiale, où de fanatiques musulmans déjà le menaçaient. Ce n'est que lorsqu'un ami le tira par le bras qu'il revint à lui. Absorbé par le spectacle, il avait perdu toute prudence. Sa curiosité était une sorte d' « avidité de l'esprit et des sens » : il pensait que sa curiosité impliquait le risque.. [27]

Dans les ports, elle atteignait au paroxysme. Quand il passait à Marseille pour se rendre en Algérie, la bruyante ville, son énorme commerce, ses étrangers de passage, la prostitution dans ses vieilles ruelles exaltaient son ardeur, sa soif, son besoin de tirer parti de toutes les satisfactions. Ayant considérablement impressionné le lieutenant Dupouey et obtenu son amitié, pour rester à la hauteur où il pensait que celui-ci l'avait placé :

— Si je ne deviens pas, disait-il en souriant, le héros d'une aventure, ou si je ne me tue pas dans six mois, que pensera de moi Dupouey ? (C'était d'ailleurs le ton d'un certain dandysme alors en vogue.)

Sous l'influence des Nourritures terrestres, il y avait, entre ses amis et lui, une sorte d'émulation dans le goût de l'« expérience » : une entrée dans un bar, une conversation avec un marin, une promenade dans le port, ce que Nietzsche appelle « les mauvaises fréquentations », de telles démarches leur semblaient le point de départ de toutes espèces de tentatives.

Mais, au milieu de ses audaces, Gide hésitait, louvoyait : c'était alors un être papillonnant. Il paraissait atteint d'une maladie de l'attention. Sa mobilité était devenue légendaire. Il était toujours dehors. On ne le voyait jamais moins que lorsqu'on habitait chez lui à Paris. Parfois on l'attendait toute une soirée. Un jour, à l'hôtel de Noailles de Marseille, où il était descendu, Edmond Jaloux le demanda, et comme il était absent, le portier expliqua :

— Oh ! M. Gide ne fait toujours qu'entrer et sortir.

Ne pouvant se laisser aller au plaisir sans remords, Gide renchérissait. Il parlait du désir avec la même frayeur que des choses sacrées, en mots susurrés, avec délectation, avec concupiscence. La volupté lui paraissait quelque chose d'immense, d'émouvant et de dangereux. Cependant devant les spectacles qui s'offraient à lui, comme s'il les voyait pour la première fois, il avait des étonnements ingénus, des airs mystérieux, des sourires entendus, des aveux soudains suivis de brusques réticences. [28]

Il avait fait la connaissance d'Henri Ghéon qui devint, jusqu'à la guerre, (25) son plus intime confident et qui l'accompagna dans la plupart de ses voyages. Ghéon travaillait comme médecin à Bray-sur-Seine et faisait vivre sa mère. Retenu toute la journée par sa profession, le soir, il venait à Paris dans une petite automobile, originalité à l'époque, et ne s'en retournait parfois qu'au matin, ramenant avec lui des camarades.

Ensemble, les deux compagnons menèrent une vie libre et agitée. Ils s'amusaient à se cacher et à provoquer à la fois...

— Il faut vivre dangereusement...

Avec Ghéon, il se plaisait à toutes sortes d'extravagances. Ils avaient fait venir d'Algérie l'ancien petit guide de Gide : Athman, et sortirent à Paris, pendant quelque temps, accompagnés de ce jeune négrillon. Athman assistait aux rencontres littéraires du groupe. Il était même passé du rang de domestique au rang de poète. On espérait des publications prochaines de lui.

1900 : L'Exposition universelle était reine. Ghéon, Gide et Athman venaient flâner devant des souks tunisiens reconstitués, près des attractions, des carrousels et des marchands. C'est un de ces petits cafés arabes qui servit de décor à Jacques-Emile Blanche quand il fit les portraits de ses amis. On peut voir sur son tableau (26) un mi