GIDE

ou

LE COURAGE DE S'ENGAGER

 

RAMON FERNANDEZ

 

textes réunis,

suivis d'une notice bio-bibliographique, par

CLAUDE MARTIN

 

 


 

CHAPITRE PREMIER

POINTS DE REPERE

 

I

 

De tous les écrivains qui règnent présentement sur l'opinion, et dont presque aucun n'est d'interprétation commode, André Gide est le plus difficile à ne point trahir. Proust, Claudel, Valéry, Barrès lui-même, ont conquis leurs galons par des voies peu régulières : tous, plus ou moins, ce sont des francs-tireurs. Mais ces francs-tireurs, dès que la gloire les touche, régularisent volontiers leur situation, se font inscrire, sans broncher, dans l'état-major des lettres où ils remplacent les aînés qu'ils ont combattus ; et finalement y gagnent, ou y perdent, de leur ressembler. Que dire alors de Gide, qui fait de cet état de franc-tireur sa permanente raison d'être, qui, poussé par l'opinion au premier rang de l'armée littéraire, en refuse la servitude et s'arrache les galons dont on le décore ? Un écrivain illustre qui ne veut point d'une grande carrière : situation rare en France, et toujours, chez nous, paradoxale. La royauté littéraire nous paraît le couronnement si naturel du mérite et du succès littéraires que celui qui s'y dérobe, nous inclinons à le rejeter hors de la nature, que nous confondons volontiers avec la société. Non que Gide ne soit sensible, autant qu'on peut l'être sans doute, aux hommages : mais il a d'abord, une fois pour toutes, posé ses conditions, se décidant très jeune à n'accepter point celles que lui imposerait la quête du succès.

Je crois qu'on ne saurait trop insister sur ce point, car c'est à cette décision qu'il doit en partie sa glissante et déroutante vitalité. Depuis Si le grain ne meurt, nous savons comment elle lui fut imposée par les circonstances, en l'espèce l'insuccès des Cahiers d'André Walter. En publiant ces Cahiers — qui, sans l'aveu de Gide, aurait pu le croire ? — le jeune écrivain avait visé le grand succès : « Oui, le succès fut nul. Mais j'ai le caractère ainsi fait que je pris plaisir à ma déconvenue. Au fond de tout déboire gît pour qui sait l'entendre, un "ça t'apprendra" que j'écoutai. Incontinent je cessai de désirer un triomphe qui se dérobait à moi ; ou du moins je commençai de le souhaiter différent, et me persuadai que la qualité des applaudissements importe bien davantage que leur nombre » (1) On voit apparaître ici deux des grands ressorts de Gide, dont la trempe ne s'est jamais démentie : l'adaptation, par souplesse et sympathie, aux [3] circonstances, et l'optimisme vital qui lui fait creuser son chemin lorsque la grand'route est bouchée, et rejoindre, par ces voies détournées, le but qu'il avait d'abord entr'aperçu à vol d'oiseau. Au reste, quand je dis que les circonstances lui ont imposé cette décision, je m'exprime mal : plutôt elles l'ont obligé d'adopter une certaine manière d'agir, une certaine allure qui lui allait à merveille. Ce qui est remarquable, ce n'est pas que Gide, à vingt ans, ait pensé et décidé comme il dit : c'est qu'à soixante ans, et en dépit de plus de dix années de gloire, il fasse mieux que penser ainsi, il soit pour nous le vivant exemple d'un homme qui se dérobe sans cesse à sa définition, non, comme on a dit, par une vaine acrobatie, mais par jeunesse des sens et du cerveau.

Cette idée de carrière, presque consubstantielle au génie français, nous la voyons défendue par sa vieille cousine, la baronne de Feuchères qui s'écriait : « Tu ne me feras jamais croire que tu ne te tiendras pas à un genre une fois que tu y auras réussi. » Et Gide d'ajouter : « Mais précisément je préférais ne réussir point, plutôt que de me fixer dans un genre. Quand elle me mènerait aux honneurs, je ne puis consentir à suivre une route toute tracée. J'aime le jeu, l'inconnu, l'aventure : j'aime à n'être pas, où l'on me croit ; c'est aussi pour être où il me plaît, et que l'on m'y laisse tranquille. Il importe avant tout de pouvoir penser librement. » (2) Allez donc vous y reconnaître ! Si encore Gide se contentait, comme La Fontaine auquel il ressemble par bien des traits, de « penser librement » sous le couvert du déguisement poétique ! Mais il est d'une époque où l'écrivain le plus souple, le plus divers, tient pour urgent de parvenir à une définition de soi. Et c'est ici que la véritable difficulté commence. Gide est non seulement un artiste, il est un des critiques les mieux armés. A chacune des diversités de sa nature correspond une idée très délicatement précisée, une sorte de pointe critique qui défend la partie sensible contre les attaques du dehors. Le refus même de Gide de relier ces idées en un faisceau solide est à sa manière une passe logique, et que Gide soit un logicien très têtu et très subtil, c'est ce dont j'espère convaincre le lecteur s'il veut bien me suivre jusqu'au bout de cette étude. C'est pourquoi l'œuvre de Gide est si curieusement traitée par la critique professionnelle. Voilà un auteur qui ne veut point de la cohérence, et qui même expose son incohérence avec une complaisante adresse. Mais il ne se peut qu'il pense réellement ce qu'il nous dit. On va tâcher de montrer les raisons de cette incohérence : par exemple qu'il fait fi de ses propres aspirations chrétiennes par goût du plaisir ; ou encore qu'il goûte une joie démoniaque à tourner la tête des jeunes ; ou encore qu'il fait vertu d'une paresse de pensée. Autrement dit, en expliquant son incohérence, on la supprime, on ne tient aucun compte de l'effort souvent admirable que Gide fournit afin de concevoir, d'amener jusqu'à l'idée sa naturelle complexité. N'écouter point ce qu'un homme a à faire entendre en sa faveur, dans la pratique cela s'appelle une injustice. Il paraît que dans les lettres c'est le devoir de la critique, et pour ainsi dire sa raison d'être.

Dès que vous acceptez de juger Gide sans tenir compte des jugements que [4] lui-même vous propose, personne n'est plus facile à juger. Mais il en va tout autrement si vous faites ce que doit faire un critique honnête : comprendre Gide de l'intérieur, et tout à la fois le situer dans la continuité historique française, où sa place est considérable. Et voici la seconde difficulté qui nous arrête : Gide est un de ces écrivains qui ne s'entendent point si l'on ne tient compte de la signification historique de leur œuvre ; je veux dire : il est un de ces écrivains, comme Goethe, dont chaque œuvre, en plus de sa valeur artistique intrinsèque, représente une étape dans le devenir d'une culture, une expérience dans le procès de découverte et de vérification qui constitue une culture vivante. Les Nourritures terrestres, L'Immoraliste, Les Caves du Vatican, Les Faux-Monnayeurs, et jusqu'à Paludes et à Si le grain ne meurt offrent ce double intérêt. L'évolution de Gide de l'autobiographie au roman, nous le verrons, correspond de même à un moment historique de grande importance, ainsi que la réaction de Gide à Dostoïevsky. Or, il se trouve que Gide est le moins « historien » de nos écrivains, celui qui songe le moins à l'argument historique. Très sensible au caractère relatif, par rapport à l'individu, des sentiments et des idées, il songe peu à les mettre en relations avec telle ou telle époque déterminée. Par exemple cette fameuse notion de sincérité : considérée indépendamment des circonstances où Gide l'a formée, elle peut paraître choquante et nuisible ; mais dès que l'on songe que Gide, l'esprit bourré de fausses notions et d'appréhensions préconçues, ne disposait point d'autre critère pour reconnaître sa vraie vocation, on la trouve parfaitement légitime. Lisez de près ce que les contradicteurs de Gide ont écrit là-dessus : vous constaterez que neuf fois sur dix ils opposent à la sincérité des principes auxquels ils croient, principes qui valent plus, à leurs yeux, qu'une sincérité inconditionnelle. C'est-à-dire que leur sincérité, à eux, est relative à ces principes, tandis que la sincérité de Gide est relative à autre chose. Ainsi, Gide est amené à donner une valeur absolue à certaines valeurs qui sont relatives, non seulement à lui-même en tant qu'individu — ce dont il conviendrait encore — mais à lui-même en tant qu'interprète d'un certain moment de l'histoire de la sensibilité. Ses adversaires se contentent alors de rapporter ces mêmes notions à eux-mêmes, ou à une autre époque de la pensée ; sans le dire, bien entendu ; et le tour est joué. Si l'on veut tâcher de bien comprendre Gide, il faut donc prendre garde de toujours bien situer les valeurs qu'il nous propose, et en même temps d'y voir les étapes d'un procès de développement qu'il n'y a aucune raison de borner au développement de Gide lui-même. L'œuvre de Gide, nous le verrons, est essentiellement une exploration de l'esprit. Comme tout explorateur, Gide a dû tâtonner avant de savoir, souvent à ses dépens, comment composer l'équipement qui lui est nécessaire. Il se peut que, poussant plus avant que lui, ou continuant par d'autres voies, on en vienne à réclamer certains instruments, certaines armes auxquels il avait renoncé. Mais poursuivre, continuer, ce n'est pas juger. Si l'on juge, il convient de ne point porter toujours au compte des caprices de l'individu ce qui relevait des conditions de son travail.

Puisque j'en suis à la liste des précautions, je ne puis nier que Gide ait souvent pris comme un malin plaisir à fournir d'arguments ses contradicteurs. Il [5] leur a d'abord fourni un vocabulaire. S'il n'avait mis Dieu à toutes les sauces et mêlé les souvenirs de l'Évangile à ceux des Mille et une Nuits, M. Massis, par exemple, n'aurait pas trouvé tout frayé le chemin de son Jugement. Puis certaines formules comme celle, fameuse, sur les mauvais sentiments et la bonne littérature, ont fait à Gide une réputation de satanisme poétique, ou d'évangélisme retourné, uniquement due au tour moraliste de la sentence. Il y a, je le veux, une sorte de perversité gidienne, que je tâcherai d'analyser plus loin. Mais je crois qu'il y a surtout, dans son cas, une affaire d'habitude. Gide dit profondément, à propos de Dostoïevsky, que Nietzsche était jaloux du Christ. Gide a pour le Christ une révérence bien trop sincère, bien trop naïve pour en être à proprement parler jaloux. Mais quelque chose le gêne dans le christianisme : le sentiment que cette doctrine qui se prétend universelle, et dont l'emprise est si forte sur les âmes, ne détient qu'une partie de la vérité, ou, si l'on préfère, n'éclaire qu'un versant de la réalité. Tout le reste de la vérité que Gide découvre ou devine, cet autre versant qu'il aperçoit, il les rend sensibles par opposition à la vérité, au versant chrétien, parce que lui-même, c'est ainsi qu'il les a connus d'abord ; et aussi parce que, pour exprimer des opinions morales, il ne dispose que d'un vocabulaire chrétien. De plus grands philosophes que lui, et Nietzsche tout le premier, se sont achoppés à cette question de langue, et je n'y verrais pour ma part qu'un inconvénient formel, si cette habitude de Gide n'avait fait croire à de très bons esprits — et singulièrement, parfois, à Gide lui-même — que le drame gidien était un conflit entre la foi chrétienne et, comme on dit, le paganisme, alors que ce drame se situe dans un tout autre plan. Car, ainsi que j'aurai l'occasion de le montrer, le drame de Gide est essentiellement un drame de la sympathie, l'irruption d'autrui dans sa vie intérieure, et le revêtement chrétien de cette sympathie, tout en entraînant des conséquences considérables, n'est pas inhérent au conflit lui-même.

Tout ceci m'amène à la plus importante des précautions qu'il faut prendre quand on aborde l'étude de Gide : se définir à soi-même, avec le plus de précision possible, ce qu'on appelle une contradiction. Gide a tant usé et abusé de cette notion, et parfois à l'étourdie, qu'on ne saurait trop s'éclairer sur ce point.

Voici d'abord deux textes de Gide : « Les vacances du nouvel an, nous les passions à Rouen dans la famille de ma mère ; celles de Pâques, à Uzès auprès de ma grand'mère paternelle.

« Rien de plus différent que ces deux familles ; rien de plus différent que ces deux provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires influences. Souvent je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. Sans doute ceux-là seuls sont-ils capables d'affirmations puissantes, que pousse en un seul sens l'élan de leur hérédité. Au contraire, les produits de croisement en qui coexistent et grandissent, en se neutralisant, des exigences opposées, c'est parmi eux, je crois, que se recrutent les arbitres et les artistes. Je me trompe fort si les exemples ne me donnent raison. » (3) [6]

« L'on peut même dire qu'il est rare que Dostoïevsky ne se retourne pas contre sa propre pensée, aussitôt après l'avoir exprimée. Il semble qu'elle exhale aussitôt pour lui cette puanteur des choses mortes, semblable à celle qui se dégageait du cadavre du starets Zossima, alors précisément qu'on attendait de lui des miracles, — et qui rendait si pénible pour son disciple, Aliocha Karamazov, la veillée mortuaire.

« Évidemment, pour un penseur, voici qui serait assez fâcheux. Ses idées ne sont presque jamais absolues ; elles restent presque toujours relatives aux personnages qui les expriment, et je dirai plus : non seulement relatives à ces personnages, mais à un moment précis de la vie de ces personnages ; elles sont pour ainsi dire obtenues (4) par un état particulier de ces personnages ; elles restent relatives ; en relation et fonction directe avec tel fait ou tel geste qu'elles nécessitent ou qui les nécessite. » (5)

Ces deux passages l'un l'autre s'éclairent et se complètent, et j'ai souligné, dans l'un et dans l'autre, des jugements qui indiquent assez que Gide n'est pas tout à fait au clair sur ce problème de la contradiction. On appelle contradictoires, en logique formelle, des propositions dont, par exemple, l'une est affirmative et s'étend à tous les individus d'une classe, et l'autre, négative, s'applique à quelques individus de la même classe : tout homme est bon, quelque homme n'est pas bon.

Or, les influences, sur Gide, des deux provinces de France ne sont nullement contradictoires, mais tout au plus contraires ; et elles ne deviennent contraires que lorsque l'intelligence en prend conscience, les nomme. D'autre part il n'est pas contradictoire de céder à des influences contraires, si l'on se garde de donner à chacune d'elles une valeur universelle. Autrement dit, c'est le jugement que nous formons, la sentence que nous prononçons, qui peut s'avérer contradictoire, non point du tout les moments successifs et contraires que nous vivons. Si Gide prononçait : il n'y a que la vie selon le Christ qui soit bonne, et en même temps, ou l'instant d'après : il n'y a de bon que le soin exclusif de son plaisir et de sa santé, il se contredirait, car l'exclusive contenue dans chacun de ces jugements serait de l'autre contradictoire. Mais il ne le fait pas, et en refusant de prononcer l'exclusive dans l'un et dans l'autre cas, il échappe précisément à la contradiction. L'ordre vivant, organisé, complexe des impulsions diverses que nous subissons ne produit des contradictoires que lorsqu'il est transposé dans l'ordre logique. Il semble bien que Gide, plus d'une fois, ait aperçu cette fondamentale différence. Mais il cède le plus souvent, comme dans le premier passage cité, à l'habitude logique du langage, qui nous fait voir le contradictoire dans les objets eux-mêmes, au lieu de le voir seulement dans la forme par laquelle nous les exprimons. Les philosophes et les savants doutent fort, aujourd'hui, que la pensée logique puisse convenir à l'expression des phénomènes de la nature ; à plus forte raison à celle des sentiments de l'homme et [7] de ses actions.

Mais les choses ne sont pas si simples, et le bergsonisme, et le pragmatisme, ne résolvent qu'un premier degré de difficulté. Le savant pourra démontrer que le principe de contradiction est impuissant à résoudre les énigmes de l'univers : l'homme se laissera guider par ce principe pour résoudre les énigmes de son cœur. C'est ce que perçoit admirablement Gide lorsqu'il écrit : « Souvent je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. »

Et lorsqu'il éclaire cette formule par l'exemple de Dostoïevsky : « Ses idées ne sont presque jamais absolues ; elles restent presque toujours relatives aux personnages qui les expriment, et je dirai plus : non seulement relatives à ces personnages, mais à un moment précis de la vie de ces personnages. » Le romancier se divise en autant de personnages qu'il a de tendances diverses et contraires. Ces tendances, notre romancier, pareil à chacun de nous, aime à les affirmer, à les pousser à bout : ses personnages se chargeront pour lui de ce soin : c'est Alissa qui vivra selon le Christ, (6) c'est Michel qui se consacrera au soin de son plaisir et de sa santé. Mais ces personnages sont encore trop raides, tout d'une pièce ; ils trahissent ainsi la complexité de leur créateur. En réunissant plusieurs personnages en un seul, Gide, après Dostoïevsky et après Proust, se donnera un miroir plus fidèle : « Je ne suis jamais ce que je crois que je suis, et cela varie sans cesse, de sorte que souvent, si je n'étais pas là pour les accointer, mon être du matin ne reconnaîtrait pas celui du soir. Rien ne saurait être plus différent de moi, que moi-même. Ce n'est que dans la solitude que parfois le substrat m'apparaît et que j'atteins à une certaine continuité foncière ; mais alors il me semble que ma vie s'alentit, s'arrête et que je vais proprement cesser d'être. Mon cœur ne bat que par sympathie ; je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et je ne me sens jamais vivre plus intensément que quand je m'échappe à moi-même pour devenir n'importe qui. » (7) Cette confession admirable d'Edouard, Gide ne refuserait pas sans doute de se l'attribuer à lui-même ; en tout cas elle n'est point démentie par presque tout ce que de lui-même il nous a dit. Presque tout, seulement, car du « si je n'étais là pour les accointer », Gide, par moments, tire un autre parti qu'Edouard. Nous avons déjà vu que l'œuvre d'art lui apparaît comme une résolution du conflit des contraires, mais il y a plus. « Je puis douter, écrit-il à François Mauriac (8), si l'idéal grec ou gœthien doit céder le pas à l'idéal chrétien ; je puis chercher parfois à concilier l'un et l'autre... » Cette recherche de la conciliation, j'espère la montrer, vivante et dramatique, dans toute l'œuvre [8] de Gide.

J'y vois le signe que Gide ne consent pas à se tenir pour contradictoire. Je veux dire : il ne consent pas, d'une part à arrêter le libre cours de ses impulsions, d'autre part à fixer chacune d'elles par un jugement qui l'obligerait à les opposer l'une à l'autre, ou les unes aux autres, comme contradictoires. Là est la clef, à mon avis, de son refus de se prononcer, de s'engager, de s'enfermer dans une attitude. Cette fameuse indécision de Gide est si peu « contradictoire » qu'elle est commandée par l'espoir tenace de surmonter la contradiction. Si bien que la pire erreur serait ici de rapprocher Gide de Proust en s'appuyant sur des textes comme le fragment du journal d'Edouard que je citais plus haut. La conception proustienne de la personnalité repose sur un pessimisme total ; celle de Gide sur un optimisme extraordinaire, extraordinaire, je veux dire, chez un homme de son âge, et qui est le fait de la croyance têtue que l'exploration de la vie ne lui a pas encore livré son ultime secret. Pour Proust, dans la vie point de salut. Pour Gide la vie fournit au contraire un courant intermittent mais intense qui peut à tout moment produire je ne sais quel miracle. La philosophie de Proust est une philosophie de vieillard, celle de Gide une philosophie de jeune homme. Mon plus vif désir serait d'aider Gide, dans une modeste mesure, à résoudre ce conflit en montrant que ses idées sur le conflit moral, sur la contradiction morale, ne paraissent pas toujours des mieux fondées.

Voici un passage du Dostoïevsky où l'erreur de Gide me paraît manifeste : « La lutte intime que nous peint Corneille, nous dit-il, c'est celle qui se livre entre l'être idéal, l'être modèle et l'être naturel que le héros s'efforce de renier. Somme toute, nous ne sommes pas très loin ici, semble-t-il, de ce que M. Jules de Gaultier appellera le bovarysme, nom qu'il donne, d'après l'héroïne de Flaubert, à cette tendance qu'ont certains à doubler leur vie d'une existence imaginaire, à cesser d'être qui l'on est, pour devenir qui l'on croit être, qui l'on veut être.

« Chaque héros, chaque homme qui ne vit pas à l'abandon, mais s'efforce vers un idéal, qui tend à se conformer à cet idéal, nous offre un exemple de ce dédoublement, de ce bovarysme. » (9)

J'aime beaucoup Gide, mais j'aime beaucoup aussi Corneille, et je crois qu'on ne peut plus mal représenter l'auteur de Nicomède que ne le fait Gide dans ces lignes. Ce qui égare sur Corneille — et principalement nos intellectuels — c'est cette notion sommaire de volonté qu'on nous jette à la figure, dans un moment justement où il n'est pas d'idée plus obscurcie ni plus mal entendue. Les personnages de Corneille, soumis à une pression intense par la discipline, par les mœurs, par leur propre énergie, ont d'abord une réalité : c'est cet héroïsme que Gide nous présente comme une « existence imaginaire ». Ils vivent de leur exaltation et dans leur exaltation aussi naturellement qu'une eau bout à cent degrés. Rien de moins rêvé que la grandeur cornélienne, état de fait au contraire, puissance d'être, et d'être à tout moment, qui ne coïncide d'ailleurs pas avec le bien chrétien. Ce n'est pas tant la volonté qui anime les héros de [9] Corneille que la passion, une passion au même titre que la passion d'Hermione mais de signe contraire. Cela éclate dans Nicomède, où se trouve le cornélien à l'état pur. Ce n'est pas par devoir que Nicomède agit, mais par plaisir. Il est si naturellement « généreux » que ce qui pour lui ne serait pas naturel, ce serait les complaisances de la passion, au sens racinien du terme. De là son ironie, de qualité si particulière, qui est comme la légère vibration d'un cristal pur. Mais cet état exalté du personnage cornélien ne l'empêche nullement d'éprouver, et avec une pleine conscience, les sentiments qui viennent contrecarrer son héroïsme. On parle aujourd'hui de la complexité de l'homme avec emphase, comme si c'était là une découverte. Nous appelons ainsi le sentiment que nous éprouvons devant la diversité de nos états, mais ces états ont toujours existé. A vrai dire, il serait même plus juste d'attribuer aux personnages de Corneille qu'à ceux de Dostoïevsky cette simultanéité des contraires que Gide découvre, non sans quelque peine (10), chez le romancier russe. Ai-je besoin de rappeler le dialogue de Rodrigue et de Chimène, la réplique de Curiace, le monologue d'Auguste ? Plus l'homme est conscient, déterminé, cultivé, plus les contraires de sa nature s'affrontent clairement en lui. C'est le fait de l'ignorance, ou de la jeunesse, de découvrir successivement les éléments dont on est composé.

Une tension morale comme celle des personnages de Corneille n'est possible que si les mœurs et les croyances s'y prêtent. Pour que la passion nous tire vers le haut, contrairement à la pesanteur, il faut que l'idéal vers lequel nous nous élevons soit vivant, et soit honoré par l'opinion. Il y faut de plus une solide éducation héréditaire qui nous fournisse naturellement les moyens de tenir le coup. Lorsque l'idéal s'affaiblit et tend à disparaître, lorsque les mœurs ne le reconnaissent plus, lorsque notre éducation ne nous porte plus vers lui, il ne nous apparaît plus que comme une fantaisie de l'imagination que vient démentir la faible et triste réalité ; ce qui veut dire que nous ne pouvons plus réaliser que ce qui est faible et triste. Mais en nous subsiste la nostalgie d'une vie plus haute. Incapable de la vivre, nous la rêvons. Alors naît le romanesque, et surtout la critique du romanesque, alors naît le bovarysme. Madame Bovary est un contre-héroïsme, comme Don Quichotte est un contre-héroïsme. Interpréter Corneille par le bovarysme, c'est pratiquer une coupe arbitraire dans le réel, limiter arbitrairement ce qu'il est possible à l'homme de réaliser, c'est-à-dire procéder de la même manière que les moralistes dont Gide dénonce les simplifications, mais en sens inverse. Or, Gide n'est certainement pas conscient de ce qu'il est légitime d'appeler, cette fois, une contradiction. Il est bien trop ouvert à la vérité humaine, d'où qu'elle vienne et quelle qu'elle soit, et bien trop [10] engagé par ses propres principes pour se contredire de la sorte. Non, seulement il n'a jamais rencontré de héros cornéliens, lesquels, d'ailleurs, ne l'intéresseraient guère, et surtout il y a entre le héros cornélien et lui-même différence d'âge, d'éducation, de maturation.

Si Gide ne concilie pas ses contraires tout en souhaitant de les concilier, c'est que la forme d'attention qu'il prête à la vie, et l'acte de résolution par quoi on s'organise et on s'ordonne, ne correspondent pas au même point du développement humain. Gide en est à découvrir les sentiments, les impulsions, les valeurs qui plus tard devront s'ordonner. Il a été placé, dès l'abord, dans des conditions psychologiques, morales, physiques, littéraires, sociales, qui l'ont obligé de tout recommencer, je veux dire qui l'ont empêché de profiter des acquis de sagesse, des valeurs que lui proposaient ses aînés, et que cent raisons, dont presque toutes sont à son honneur, lui interdisaient de prendre au sérieux. Qui ne tient compte de cette capitale notion de l'âge moral, du degré de maturité morale dans l'appréciation d'une œuvre éminente, principalement aujourd'hui, se condamne à comprendre peu de chose des problèmes qui nous agitent, et surtout des problèmes gidiens. Éternel adolescent, éternel débutant, mais doué d'une pénétration et d'une méfiance que la jeunesse ignore, c'est pas à pas que Gide reconstruit la vie humaine. Mais comme il est doué d'un sens très vif de la défense personnelle, et d'un instinct de moraliste extraordinairement vigoureux, il incline à tirer de ses découvertes — qui ont pu être faites avant lui, mais qu'il était essentiel qu'il fît — une philosophie prématurée. C'est là un mouvement naturel chez l'homme : notre esprit, à chaque étape de son exploration, dresse une carte des lieux et la prend pour la carte de l'univers. Gide, ici, n'est en rien différent des autres. Et c'est ni plus ni moins que des autres, et que de nous-mêmes, qu'il nous faut nous défier de lui.

 

II

 

Comment un grand esprit en vient-il à faire table rase, à s'enfouir dans sa solitude, toutes attaches rompues, puis à rééduquer lentement ses facultés, à réapprendre la vie ? Comment un homme averti et cultivé, au milieu de ce Central de l'intelligence que représentait Paris à la fin du dernier siècle, peut-il s'abstraire à ce point que tout enseignement se révèle à lui sous la forme d'une découverte miraculeuse ? Comment chacune de ces découvertes peut-elle lui apparaître comme une partie d'un tout qu'il n'entrevoit pas encore, bien qu'il le cherche passionnément, alors que le propre d'une culture solide est de nous donner le tout avant les parties ? Ces questions offrent toujours un intérêt capital, mais bien plus encore en cette fin du XIXe siècle, quand tant d'écrivains éminents se distraient de leurs traditions, de leur culture, de la société où ils vivent, et ne communiquent entre eux, privilégiés, que précisément par ce qu'ils ont d'incommunicable.

Le symbolisme fut une expérience privilégiée, non seulement par son insularité, mais encore, et surtout, par la façon dont quelques-uns, et notamment [11] Gide, rejoignirent le rivage. Au reste, Gide ne fut jamais un symboliste de la stricte observance. Il ne se détournait pas d'abord du lecteur ; nous avons vu qu'il escomptait naïvement le succès des Cahiers d'André Walter. Celui qui devait écrire : « J'aime l'été parfait, robuste, la violente paix du soleil » (11), pouvait-il se plaire dans « l'éternel automne » de la poésie symboliste, comme dit délicieusement Rivière ? A vrai dire, si Gide se rencontrait avec ses amis symbolistes sur bien des points, nous verrons qu'il était surtout symboliste dans la mesure où il s'ignorait lui-même. Il reste ceci pourtant : inconsciemment avant la publication des Cahiers, puis délibérément ensuite, Gide rompit tout contact entre la littérature publique et son œuvre débutante. Ce n'était pas par volonté d'orgueil, ni par sainteté mallarméenne. C'était pour d'autres raisons, que je crois fort importantes.

D'abord, une certaine conception de la beauté, laquelle, formée par réaction contre le « réalisme », excluait de la poésie la peinture objective de l'homme, et même tout intérêt pour autrui. Gide aime à distinguer l'âme et la poésie, d'une part, l'art et la connaissance sensible de l'autre. Il tient certes à fondre tout cela, mais il tient également à ne point confondre d'abord deux versants opposés de la vie spirituelle, parce que, au début, il n'a connu qu'un des versants. Cette notion d'âme, à travers le romantisme, venait, je crois, de Jean-Jacques Rousseau (12), je veux dire des Rêveries, où nous voyons Rousseau se distraire de son échec vital par la jouissance mystique des velléités que dans sa vie il n'avait su faire aboutir. Dans ce culte de l'âme, l'homme perd entièrement le contact des choses, mais il continue d'être mené par elles ; il ne connaît que les échos intérieurs de ce qui résonne hors de lui. Il est pareil à celui qui rêve et qui métamorphose en nymphes le frottement des draps contre ses membres.

Le retour à la vie de cet homme est un réveil singulier, qui ressemble au recouvrement de la vue par un aveugle-né. Il a perdu le sens des perspectives et des proportions. Tout objet est nouveau pour lui parce qu'il doit apprendre à le voir ; et le seul acte de voir le comble d'émerveillement. Gide nous a donné le minutieux et délicieux récit de sa rééducation sensible. Je ne veux rappeler ici, pour le moment, que ce retrait du monde, que cet aveuglement qu'il attribue en partie à son éducation puritaine, mais qui devint chez lui volontaire grâce à son sens aigu, quoique encore naïf, de la beauté.

Ensuite il y avait ce que nous pouvons dire aujourd'hui, et ce que Gide appelle son « penchant naturel ». Aujourd'hui que l'anormal est à la mode, c'est-à-dire normal ou à peu près, nous avons beaucoup de peine à comprendre l'impression d'isolement, de différence qu'éprouvait, il y a quarante ans, un homme qui découvrait en soi une singularité sexuelle.

Chez les uns, cette impression tournait au tragique ; chez les autres, et tout particulièrement chez Gide, elle éveillait le besoin de revendiquer, coûte que coûte une place légitime, honorable, au soleil. Mais en même temps cent exemples, notamment la brouille de Wilde et de Pierre Louis (13), lui montrait quelle [12] épaisseur de préjugés il faudrait traverser avant de rejoindre la lumière. N'oublions pas que ce fut par « gourmandise » que Gide fut sauvé de l'idéalisme subjectif, du solipsisme de ses compagnons. Mais les nourritures terrestres qu'il découvrait, ou plutôt la faim qui le jetait sur elles, n'était point celle du commun des hommes. Au sein même de la vie il continuait de se sentir différent. Ce n'était point une convalescence ordinaire : c'était une convalescence qui lui révélait une santé que d'autres appelaient maladie. Il ne pouvait donc faire siennes les notions par lesquelles, autour de lui, on représentait la réalité humaine. Accepter d'emblée la moindre « vérité » sur l'homme ayant cours, c'eût été s'exposer à condamner, par voie de conséquences, le « penchant naturel » qu'il voulait défendre parce que le plus vivace de sa vie en dépendait. De là une constante veille de l'attention, de l'intelligence, une méfiance fondamentale qui l'obligeait à reprendre une à une les idées sur lesquelles nous vivons, à les vérifier par lui-même, à n'avancer rien qui ne fût lié à sa plus personnelle, à sa plus intime expérience. Les critiques qui ont vu dans la publication de Corydon, de la dernière partie de Si le grain ne meurt, l'indice d'un fléchissement de sa « spiritualité », ne semblent pas avoir compris que c'est aux conséquences du penchant de Gide qu'ils doivent peut-être ce qui les a intéressés le plus vivement en lui ; et que si Gide n'avait point publié ces ouvrages, il se serait trahi lui-même. Mais par un mouvement très naturel, cherchant à se munir du plus grand nombre d'arguments, Gide notait les singularités de toute espèce que présentent l'homme et la nature ; de sorte que, déjà différent de l'opinion commune par sa pensée spontanée, ses préoccupations tendaient à accentuer cette différence.

Cette double méfiance : méfiance vis-à-vis des formes artistiques en faveur, méfiance vis-à-vis de la psychologie et de la morale courantes ; bien plus : refus vital des unes et des autres, se combinaient, chez Gide, avec une qualité d'intelligence très particulière qui lui vaut, je crois, parmi les hommes de lettres, sa plus réelle originalité. De tous nos maîtres, Gide est le seul à posséder un tour d'esprit proprement scientifique. (14) Certains lecteurs ne manqueront pas de sursauter en lisant ces lignes, et de murmurer : « Mais Bourget... mais Maurras… ». Et de fait, aux alentours de 1900, alors que les littérateurs se croyaient savants, alors que Paul Bourget appliquait au roman les méthodes cliniques, alors qu'il n'était question que de « physique sociale », ce n'est point dans les chroniques de L'Ermitage qu'on eût été chercher des « documents » scientifiques. Aujourd'hui, nous nous sommes formé de la science une idée [13] fort différente de celle qui avait cours dans les lettres il y a vingt ans, sans doute parce que nous avons eu de meilleurs maîtres de philosophie ; mais l'influence de Gide, venue d'un autre point de l'horizon, a confirmé leur enseignement, a inscrit dans notre sensibilité ce que ces maîtres imprimaient dans notre mémoire. Rien de plus instructif, à cet égard, que l'amusante querelle des Déracinés, qui mit aux prises Gide et Maurras en 1898. Gide, en bon pépiniériste, ayant remarqué que dans le seul domaine où le mot déraciné a un sens précis, à savoir la botanique, tous les faits viennent contredire la théorie de Barrès, et s'étant appuyé sur quelques textes ad hoc, Charles Maurras en avait conclu qu'il avait procédé comme tous les littérateurs « savants » de l'époque, qu'il avait puisé sa science dans les livres. Or, Gide était du métier, et tandis que Maurras n'avait point sous la main son « vieux jardinier Marius », Gide, en fait de jardinier, n'avait à consulter que lui-même. Et il conclut : « Le mot n'importe point, peut-être ; mais derrière la faute de mot, accourt et s'abrite la faute de pensée. Et si M. Maurras ne la sentait ici très grave, il n'emploierait pas tant d'âpres soins, ni ne trouverait tant de difficultés, à la défendre. » (15) Gide, ici, doit la précision de sa pensée à la précision de son observation, et, dans toute cette querelle, est aussi peu littéraire que possible.

Il nous y révèle encore un autre aspect de sa pensée. Dans l'article précédent, il disait à Barrès : « Car votre affirmation constante nous fait désirer contredire ; désirer affirmer ceci : le déracinement peut être une école de vertu. C'est seulement lors d'un sensible apport de nouveauté extérieure qu'un organisme, pour en moins souffrir, est amené à inventer une modification propre permettant une appropriation plus sûre. Faute d'être appelées par de l'étrange (16), les plus rares vertus pourront rester latentes ; irrévélées pour l'être même qui les possède, n'être pour lui que cause de vague inquiétude, germe d'anarchie. » (17) Ce très important passage illustre toute la philosophie de Gide, notamment ce que nous en disions plus haut. On voit comment cette notion de l'étrange, dont nous connaissons chez lui la source, vient jouer un rôle actif dans la formation des vertus, non par principe ou par vœu sentimental, mais parce qu'une expérience naturelle très précise l'enseigne ainsi. La science ici bat en brèche, non seulement la morale courante, mais la philosophie scientifique à la mode alors parmi les littérateurs. Notamment sous l'influence de Taine, on croyait que la science ne traite que du « général » et possédait par là une « vertu curative », excellente pour guérir les maux dont la France souffrait. Par un sens très juste des véritables données de l'expérience, Gide pense au contraire que les vérités scientifiques sont sans rapport avec la morale hygiénique que l'on voulait fonder sur elles. Elles peuvent révéler des « anormalités nécessaires ». Elles concernent des cas particuliers dont il est vain de vouloir tirer des conclusions générales, et encore plus vain de vouloir extraire les règles de police pour le bien-être et la sécurité du plus grand nombre. Il sait d'ailleurs [14] où cela le mène : « Disons plutôt : aux forts seuls la véritable instruction. Aux faibles l'enracinement, l'encroûtement dans les habitudes héréditaires qui les empêcheront d'avoir froid. Mais à ceux qui, non plus faibles, ne cherchent pas, avant tout, leur confort, à ceux-ci, le déracinement, proportionné autant qu'il se peut à leur force, à leur vertu, la recherche du dépaysement qui exigera d'eux la plus grande vertu possible... Oui, dépaysement ; ce qui exige de l'homme une gymnastique d'adaptation, un rétablissement sur du neuf : voilà l'éducation que réclame l'homme fort, dangereuse il est vrai, éprouvante ; c'est une lutte contre l'étranger (18) ; mais il n'y a éducation que dès que l'instruction modifie. Quant aux faibles : enracinez ! enracinez ! » (19) Je veux bien qu'il y ait là un peu de redondance nietzschéenne, mais ce qui m'intéresse ici, c'est que Gide, contrairement au mot d'ordre de ses contemporains, emploie la science à la reconnaissance du particulier, de l'exceptionnel, de l'anormal, lui déniant ainsi les vertus curatives et policières. Et je me doute de son plaisir lorsque, quelque vingt ans plus tard, il lut dans La Terre et l'Évolution humaine, de Lucien Febvre, ces lignes qu'il épingle en épigraphe à la troisième partie des Faux-Monnayeurs : « Lorsque nous posséderons encore quelques bonnes monographies régionales nouvelles, alors, mais seulement alors, en groupant leurs données, en les comparant, en les confrontant minutieusement, on pourra reprendre la question d'ensemble, lui faire faire un pas nouveau et décisif. Procéder autrement, ce serait partir, muni de deux ou trois idées simples et grosses, pour une sorte de rapide excursion. Ce serait passer, dans la plupart des cas, à côté du particulier, de l'individuel, de l'irrégulier, c'est-à-dire, somme toute, du plus intéressant. »

Ces lignes d'un savant remarquablement bien armé ne traduisent-elles pas ce que Gide n'a fait que dire et répéter depuis qu'il tient la plume ? Et n'est-il pas assez remarquable qu'un artiste ait nettement aperçu, dès 1895, ce que les hommes de science tiennent aujourd'hui pour la véritable méthode et le véritable intérêt de la science ? De cette manière de voir et de penser une conclusion s'ensuit, fort importante : c'est que pour un savant expérimentateur, les parties, nécessairement, précèdent le tout, et que ce tout, loin de pouvoir déjà l'entr'apercevoir, il est bien incapable d'en dessiner la figure. Qu'on veuille bien se reporter à ce que je remarquais au début de ce chapitre. Le propre d'une culture solide, disais-je, est de nous donner le tout avant les parties, dont celles-ci se déduisent ensuite rigoureusement. Et cela dans tous les domaines : il faut faire ceci parce que c'est bien : c'est-à-dire parce qu'on déduit d'un principe qui fait partie de l'ensemble que cela est bien ; il faut adopter telle solution politique en vertu de telle représentation générale du bien et du mal social, etc. Taine avait fait croire à M. Bourget, parce qu'il le croyait lui-même, que la science confirmait cette prééminence du tout par rapport aux parties, qui est en fait une vue catholique, et plus généralement religieuse. Mais le savant, le chercheur, sait bien qu'il n'en est rien. Si la science, pièce à pièce, arrive à [15] composer un tout, ce tout n'aura que bien peu de rapports avec les vues d'ensemble qu'on nous propose, et qui sont toutes inspirées par les considérations les moins scientifiques qui soient : les considérations sentimentales. Entre la vérité et la sécurité nous sommes contraints de choisir, entre la consolidation de la faiblesse et les risques qui ne conviennent qu'aux hommes forts. Si nous optons pour le vrai, nous voilà livrés à l'aventure, engagés pas à pas dans un maquis résistant et redoutable, sans perspective d'ensemble où se puisse reposer notre vue, délestés de nos croyances confortables, et, pour tout dire, désencadrés.

De là, chez Gide, l'horreur du tout fait, de la vue d'ensemble qui dévie la recherche du savant et l'empêche de toucher le vrai, le réel. Transposez dans l'ordre scientifique les fameuses maximes de Gide : vous verrez qu'il n'en est pas une qui ne convienne parfaitement à l'esprit scientifique que j'ai tâché de définir. « Ne jugez point » : aussi bien que la loi du Christ c'est la loi du laboratoire. Le refus de s'engager, le culte du doute, le soin de n'affirmer que ce qu'on a soi-même vérifié, le sentiment que tout un système est démoli par une seule expérience contraire ; une sympathie presque mimétique corrigée par un esprit critique qui fait qu'on se reprend et qu'indéfiniment on recommence ; le goût des cas exceptionnels, typiques non parce qu'ils représentent une généralité, mais parce qu'ils dévoilent une réalité ; l'indifférence aux conséquences morales ou hygiéniques de la recherche ; la faculté de vivre dans un monde où le mystérieux déborde infiniment l'expliqué, mais le souci que l'expliqué soit, du moins, parfaitement clair ; la croyance qu'un discours bien ordonné, neuf fois sur dix, ne signifie rien ; surtout la faculté d'insinuer l'inquiétude du doute dans le repos de l'affirmation : tous ces traits de « l'esprit non prévenu » qu'est Gide sont les caractères mêmes du savant. Si vous lisiez : « C'est avec les beaux sentiments que l'on fait la mauvaise physiologie », songeriez-vous à vous choquer de ce truisme ? Gide n'a pourtant pas voulu dire autre chose, mais en appliquant le principe à l'art littéraire. (20)

Presque toutes les œuvres de Gide présentent, par quelque côté, un intérêt scientifique ; je veux dire qu'elles tâchent à résoudre quelque problème avec la parfaite ouverture d'esprit du chercheur. Les Nourritures terrestres, de ce point de vue, sont une véritable classification des sensations, où Gide s'est occupé de dépouiller ces sensations de leurs associations adventices, afin d'en goûter la pure résonance. La composition même de l'ouvrage, sous son habillement poétique, fait penser aux minutieuses observations des naturalistes et des psychologues, à ces « monographies » chères à M. Bourget, et fondées ici sur des expériences réelles. Dans L'Immoraliste, c'est le convalescent, convalescent de la double convalescence de l'esprit et du corps, qui est mis en observation ; [16] et il est curieux de constater que l'observation s'y renforce d'une expérimentation volontaire, ainsi d'ailleurs que dans La Porte étroite, où l'amour-vertu est poussé jusqu'au bout par Alissa, dans des conditions d'isolement un peu artificiel et de perfection qui rappellent — j'ose à peine le dire — les conditions du laboratoire. Le jeune Lafcadio, poussé par la curiosité non moins que par le besoin de s'affirmer libre, n'expérimente-t-il pas « l'acte gratuit » en tuant Fleurissoire avec la même inconscience qu'un biologiste extermine un cochon d'Inde ? Cette pente d'esprit me semble assez bien définie par Edouard : « Les modèles que la société me fournit, si je connais bien leurs ressorts, je peux les faire agir à mon gré ; ou du moins, je peux proposer à leur indécision tels problèmes qu'ils résoudront à leur manière, de sorte que leur réaction m'instruira. C'est en romancier que me tourmente le besoin d'intervenir, d'opérer sur leur destinée. Si j'avais plus d'imagination, j'affabulerais des intrigues ; je les provoque, observe les acteurs, puis travaille sous leur dictée. » (21) Un tel procédé, qui assimile en somme un roman à un cahier de laboratoire, est probablement ce qui choque le plus chez Gide, bien plus que le tour « satanique » des formules trouvées. On s'indigne, à moitié consciemment, qu'il se puisse isoler si complètement et si complètement isoler les personnages sur lesquels il travaille, sans paraître se soucier des contre-coups de leurs « réactions » sur autrui. Disons tout de suite que là se trouve en effet un des nœuds du drame gidien, car Gide est aussi sensible aux souffrances d'autrui qu'il est prêt à pousser à fond, fût-ce contre autrui, sa quête de la vérité. Mais n'anticipons pas. Je ne veux ici que signaler ce fait capital : que bien des manifestations de la « perversité », de « l'indécision » gidiennes, que bien des « dérobades » de Gide ne sont que les « réactions » d'un savant de bonne trempe, mais qui, appliquant ses procédés au monde moral, heurte les préjugés les mieux enracinés.

Un autre trait de sa nature achève d'expliquer sa position de hors la loi, de franc-tireur, en marge d'un monde aux opinions carrées, et souvent carrément fausses : son esprit critique, qu'il ne faudrait pas confondre avec le tour scientifique de son esprit. Un savant, certes, doit avoir de l'esprit critique, surtout de celui qui se peut acquérir par un entraînement rigoureux, mais un critique n'a pas forcément l'esprit scientifique. La science, c'est l'art de la recherche ; la critique, c'est la réflexion sur la recherche. Le sens critique est la faculté de dédoubler une représentation, de sorte que ce que nous pensons nous nous regardons le penser, que ce que nous faisons nous nous regardons le faire. Cette faculté critique se traduit souvent, dans une œuvre littéraire, par la présence d'un spectateur inclus dans l'œuvre, et dans la conscience duquel les événements racontés se viennent réfléchir. Le Journal d'Edouard, Les Faux-Monnayeurs se font, se défont, se jugent, se recommencent en même temps que le récit se déroule sous nos yeux, a passé pour une innovation très originale. Original certes, il n'était pas, dans l'œuvre de Gide, une innovation. Les Cahiers d'André Walter, au moins dans la dernière partie, sont un journal d'Allain, roman [17] que Walter veut écrire et pour lequel il prend des notes. Paludes, c'est le titre du livre que voudrait écrire le narrateur, et dont il fait glisser devant nous quelques échantillons, comme des verres de lanterne magique, sur le fond grisâtre de son ennui. Si le Temps perdu est essentiellement la tragédie de l'homme qui écrit un livre, Paludes, Les Faux-Monnayeurs, je serais tenté d'ajouter : Les Caves du Vatican, nous en donneraient plutôt la comédie. C'est qu'il est rare que l'esprit véritablement critique, qui naturellement voit double — et même s'il n'en veut point faire usage — ne détienne pas le secret du comique, qui consiste à voir à la fois les choses comme la raison les voit, et comme elles se voient elles-mêmes. Dans toute l'œuvre de Gide je retrouve un comique en puissance, ou si l'on veut un comique possible quoique le plus souvent inutilisé, qui parfois s'affirme juste assez pour faire vibrer légèrement l'idée critique, mais que je sens partout, jusque dans les moments les plus tristes, où alors il forme comme un silence énigmatique autour des sonorités de la douleur. Des œuvres où l'esprit critique s'affirme le plus nettement, comme Paludes et Les Faux-Monnayeurs, où le sujet est le livre lui-même, le problème du livre, jusqu'aux récits « objectifs », comme La Porte étroite, en passant par les ouvrages comme L'Immoraliste où l'idée critique et l'idée narrative sont intimement unies, le dédoublement de la conscience, chez Gide, s'exprime ou se rend sensible de deux manières. D'une part, il témoigne que la conscience de l'auteur ne coïncide pas avec l'œuvre, qu'elle la déborde, qu'elle comporte une zone de retrait et réservée, où l'auteur, échappant à son œuvre, peut aller se réfugier à tout moment. D'autre part, il suggère une conception possible de l'œuvre qui ne serait point celle qui nous est présentée, conception que l'auteur réalisera peut-être dans une œuvre ultérieure, dont il peut n'avoir pour le moment que la plus vague idée, fût-ce l'idée simple et nue de la possibilité, mais dont le pres­sentiment suffit à faire hésiter l'œuvre écrite, à la faire douter si elle existe, ce qui d'ailleurs n'en fait sentir que plus délicieusement la réalité. Si l'œuvre de Gide est si « légère », au sens physique du terme, c'est à cette étrange faculté qu'elle le doit. Au lieu de peser de tout son poids sur le récit, à la manière de tant d'écrivains, l'esprit de Gide, au contraire, aimante l'œuvre, la retient à lui, se retient à peine, semble-t-il, de la rappeler à lui, de sorte qu'elle flotte entre ciel et terre et n'appuie jamais sa base carrément sur le sol.

D'abord enfermé en soi-même, distrait du monde au point d'en avoir perdu la clef, puis rendu à la vie par une passion qui le maintenait à l'écart et comme en défense parmi les hommes ; animé d'un esprit de défense et d'un sens de la recherche qui lui faisaient refuser la « vérité » psychologique et morale qu'on lui proposait, mais qui ne lui fournissaient pas les moyens de substituer une vue d'ensemble à celle qu'il repoussait ; menacé sans cesse, par son démon critique, de perdre le réel qu'il avait reconquis, de perdre son œuvre et de se perdre soi-même : Gide était obligé de tout reprendre à pied d'œuvre, de se tenir en marge des « carrières », de bâtir pièce à pièce une œuvre qui fût à la fois créatrice d'elle-même et des principes sur quoi, à mesure, elle s'appuyait. Œuvre non-conformiste par excellence, puisque les conditions de la recherche, la loi de l'inquiétude la contraignaient de ne se point conformer à elle-même ; œuvre [18] menacée, puisqu'elle devait se pousser contre l'opinion, sans aide d'aucune sorte, mais par là même assurée de vaincre ou de périr. Gide ne pouvait se soutenir et s'imposer qu'à force de talent et de jeunesse, par une veille constante du cerveau, par un renouvellement incessant qui fournît la preuve de sa vitalité. Faut-il donc lui tenir rigueur s'il s'est donné les coudées franches, s'il a tant joué de son incohérence, de son refus de s'engager ? C'étaient là les conditions de sa réussite. Ne semble-t-il pas, d'ailleurs, que Gide n'est pas, après tout, si incohérent que cela ? En montrant l'interdépendance subtile, mais étroite, qui apparaît entre sa sensibilité, sa pensée, ses passions et ses moyens, en indiquant comment, d'instinct, il avait tiré, de sa complexité même, une méthode de défense, d'exploration et d'attaque qui se devait révéler remarquablement efficace, je ne crois pas avoir abusé des textes. Quoi qu'il en dise, Gide est bien trop têtu pour être épars.

Mais (le mais est la ponctuation naturelle d'une étude sur Gide), mais il y a plus. Si Gide était uniquement ce que je viens de dire, on pourrait tailler dans son œuvre une philosophie de la vie non seulement cohérente, mais extrêmement solide. L'intention première de Gide reste toujours, au fond, celle du jeune poète des Cahiers d'André Walter : il apporte à l'inquiétude du monde une réponse essentielle, qu'il faut écouter. L'exceptionnel, nous l'avons vu, n'est rien de moins pour lui que la vérité ; l'anormal fait partie du normal ; c'est pour le bien, après tout, qu'il dénonce les simplifications morales dont il fait voir les tristes résultats. Il souhaite, au fond, que les idées qu'il aperçoit, et que celles qu'il entrevoit, qu'il pressent, soient acceptées par l'opinion, et je ne serais pas étonné qu'un législateur méconnu languît au fond de lui. Ce qui veut dire, en somme, que Gide, par une intuition très remarquable, prévoit une logique et une morale — un vrai et un bien — différents du vrai et du bien qui ont encore cours dans la foule, et que déjà l'élite dénonce à sa suite ou en même temps que lui. J'ai déjà esquissé la conception gidienne de la vérité ; j'y reviendrai, et j'examinerai de près ce qu'on peut appeler sa morale. (22) Mais parvenu à ce point précis, je me heurte à un travers de Gide, peut-être incorrigible, qui me fâche parce que je crois qu'il a raison, et il a une manière de tout gâter qui désole.

Voici à peu près de quoi il s'agit : dès que Gide veut prononcer quelque sentence qui heurte de front la logique et la morale traditionnelles, il s'y prend de telle façon qu'il a l'air de sentir lui-même qu'il commet un sacrilège. Cela se voit d'abord à l'emploi qu'il fait, pour les retourner contre cette logique et cette morale, de leur propre vocabulaire (la « contradiction », les « bons » et les « mauvais » sentiments, etc.) ; mais surtout à je ne sais quel trémolo de la phrase, quel air effarouché et audacieux tout à la fois, comme s'il disait : « Ma foi, [19] tant pis ! Je vais tout lâcher ! » Il donne trop aux gens la permission de s'indigner en ayant l'air de s'étonner de n'être point lui-même indigné. Ou encore l'indignation est bien marquée, et même la surprise, mais comme de quelqu'un qui dirait : « Que voulez-vous, qu'y faire ? C'est ainsi. » Ou encore c'est un air d'étonnement effrayé ou ravi, selon l'occasion, comme s'il était contraint d'admettre par force un événement qui ne fait qu'illustrer une thèse que l'on sait qui lui est chère. Par ces manières Gide fait le jeu de ses ennemis. Serait-ce là sa véritable perversité ? J'ai longtemps hésité là-dessus et j’hésite encore. Quelquefois, il m'arrive de croire que Gide n'est pas du tout au clair sur la pleine portée de ses observations, que sa timidité et son humilité, qui sont grandes, l'empêchent de mesurer cette portée. Tantôt je me persuade qu'il y a bien en lui du chrétien honteux, du « satanique » si l'on tient absolument à cette épithète commode. Mais quand je prends Gide tout à fait au sérieux, comme il m'arrive le plus souvent, il m'apparaît alors que ce travers doit tenir à deux causes. D'abord, il a tellement pris l'habitude de chercher qu'il est tout décontenancé quand il trouve ; au vrai, il ne sait plus trouver ; et comme il se méfie des vues d'ensemble, et que son entraînement ne le prépare guère à conclure, il ne veut pas tirer les dernières conséquences de ses découvertes. Ensuite — et je crois que nous touchons là au plus profond de son être — ce n'est pas un monologue, c'est un dialogue qu'il poursuit. Il nous a maintes fois avoué le rôle que jouaient des affections très chères dans l'ordonnance de son œuvre. Ce qu'il découvre d'audacieux, de choquant pour certaines âmes, il éprouve en même temps le besoin de le revendiquer, non sans peut-être, parfois, une secrète rancœur. Le voilà donc tourné vers les sentiments qu'il met en cause, comme un homme qui voudrait avoir raison, non point contre mais malgré quelqu'un. Il faut bien parler le langage des gens pour se faire comprendre. Cette situation n'est point propre à donner beaucoup d'assurance. Ajoutez l'émotion, la sympathie, une certaine lenteur de pensée et le plus vif désir, tout de même, de se faire entendre... sans parler d'un attachement personnel aux valeurs combattues, qui reste toujours possible, et que n'excluent point les présentes suggestions.

Peut-être ai-je un peu précisé, maintenant, les problèmes qui se posaient à moi dans la première partie de ce chapitre. Il est temps de prendre une vue plus directe de l'œuvre de Gide, et de tâcher de découvrir les enseignements nouveaux qu'elle contient. [20]

 


 

CHAPITRE  II

L'EVOLUTION DE L'ŒUVRE

 

 

 

L'exemple souverain de Mallarmé a pu contribuer à détourner Gide du réel ; mais, nous l'avons vu, il s'en était détourné de lui-même, et dès avant de se « sauver par gourmandise ». Gide a formé son idéal artistique en même temps que son idéal moral ; Le Traité du Narcisse est contemporain des Cahiers d'André Walter. Ces deux ouvrages sont des œuvres vierges et des œuvres de vierge, conçus, sinon dans une innocence rigoureuse, du moins dans l'ignorance des surprises de la vie. Chacun d'eux pose à l'état pur, au maximum d'intensité, un problème qui présente le même caractère absolu, l'un dans l'ordre vital, l'autre dans l'ordre poétique ; et ces deux problèmes seront repris par Gide, assouplis, transcrits en termes relatifs au contact de la « prismatique diversité de la vie », sans que Gide, cependant, renonce jamais aux termes dans lesquels il les avait posés d'abord. Le divorce de l'âme et de la chair tue André Walter : André Gide apprendra à en vivre. Le platonisme du Narcisse excluait la peinture du réel, la jouissance du réel : Gide s'efforcera de dégager de la peinture du réel la quintessence de la beauté. L'absolu des Cahiers et du Narcisse, c'était purement et simplement l'absence de relations avec l'expérience, un absolu négatif, si j'ose dire. Il ouvrait à Gide deux voies sans issue. C'est en songeant à ces deux ouvrages que Gide, sans doute, distingue l'âme et la poésie, pour leur opposer l'art et la connaissance sensible. Mais cela ne veut pas dire qu'il renonce à la poésie, ni à l'âme, et le miel pur de lyrisme et de spiritualité que nous goûtons dans toute l'œuvre de Gide, c'est dans les Cahiers et dans le Narcisse qu'il l'a distillé.

Narcisse, on le sait, est le dieu favori de la mythologie symboliste, dieu du solipsisme, de l'onanisme esthétique. Et ce dieu surgit à point pour fournir à Gide l'occasion d'une profession platonicienne. Le platonisme est l'éternel recours des esprits qui souhaitent, au delà du réel sensible, de retrouver leurs Mères, et quand ce sont des poètes, les éléments purs du discours. Depuis Le Temps retrouvé le platonisme esthétique est passé dans le domaine public, j'entends ce domaine public de la littérature qu'est le grand roman de mœurs à multiples personnages. Proust échappe au temps et touche la réalité pure, non pas en choisissant pour contenu de son œuvre des objets privilégiés, mais en regardant et décrivant n'importe quel objet d'une façon et sous un jour particuliers. [21] Le sujet du roman de Proust aurait pu être choisi par un romancier naturaliste. Il a été choisi en fait par cet enfant des naturalistes qu'est M. Paul Bourget. Pourtant, le Proust et le Bourget sont de qualité fort différente. C'est que la mémoire de Proust a décanté ses impressions, après les avoir soumises à un travail de fermentation où l'idée et la sensation se sont intimement fondues ensemble. Le thème du Narcisse, sous sa forme abstraite et close, est le même, en somme, que celui du Temps retrouvé ; le même que celui de l'Essai sur le Style de Walter Pater. Il est facile à entendre, difficile à expliquer. Familièrement, nous dirions que l'artiste veut laisser sa marque sur les choses qu'il incorpore à son œuvre, imprimer à la réalité sensible le sceau divin qu'il a dérobé au ciel. Un philosophe pourrait préciser que l'artiste, en tant qu'il possède un esprit, et que cet esprit détient la faculté de communiquer avec les essences, veut tirer la beauté de son œuvre de sa pure inspiration. Le style, c'est la présence de l'esprit dans l'œuvre, l'enveloppement, et, à la limite, l'absorption du réel par lui. D'où viennent deux attitudes possibles : ou bien l'artiste découvre un malentendu entre lui et le monde humain ; les actions et les sentiments sont à ses yeux matière brute qui ne peut que vicier l'œuvre, laquelle sera d'autant plus belle qu'elle sera plus « pure » ; ou bien il tient au contraire pour la plus belle victoire de la poésie qu'elle puisse survivre à l'absorption de la réalité dans sa « prismatique diversité ». La première attitude est celle de Paul Valéry, qui ne se résoudra jamais à écrire que « la marquise sortit à cinq heures ». La seconde sera celle de Gide, mais ne l'était pas encore en 1890. C'est pourquoi l'on peut dire qu'il se fourvoyait sur les moyens tout en percevant clairement le but. Gide n'avait pas les moyens de Paul Valéry, pas plus que Valéry n'a les moyens de Gide. La dédicace du Narcisse à Paul Valéry, dans la perspective du passé, fait figure de restitution.

En bref, ce que les symbolistes reprochaient aux naturalistes, c'est de se noyer dans les apparences, et d'y noyer le spirituel, l'essentiel, la qualité, le style. Querelle, si l'on veut, de propriété : l'art littéraire appartenait à la société, à la science, aux petites gens, aux oisifs, à tout le monde, sauf à l'artiste. Il est naturel que l'artiste ait voulu se réserver un domaine qui lui fût reconnu par tous, étant inaccessible à la plupart. Or, nous savons que Gide, semblable au Michel de L'Immoraliste, est un assez piètre propriétaire. La prison symboliste, même baptisée temple, il y eût bien vite étouffé. Doué d'un sens artistique très aigu (dans Si le grain ne meurt, le salon de Mme Gide fait figure de symbolique repoussoir), Gide a fait du symbolisme comme on fait ses gammes. Il s'y est formé une conscience poétique inflexible. Il y a dressé une sorte de carte schématique de la beauté qui devait l'empêcher de s'égarer au cours de ses explorations périlleuses. Il y a même fait plus : il y a pris un sens très profond et très précoce de son devoir d'artiste, comme en témoignent ces lignes qui nous paraissent prophétiques aujourd'hui : « Nous vivons pour manifester. Les règles de la morale et de l'esthétique sont les mêmes : toute œuvre qui ne manifeste pas est inutile et par cela même, mauvaise. Tout homme qui ne manifeste pas est inutile et mauvais. (En s'élevant un peu, l'on verrait pourtant que tous manifestent, mais on ne doit le reconnaître qu'après.) ... La question morale [22] pour l'artiste, n'est pas que l'idée qu'il manifeste soit plus ou moins morale et utile au grand nombre ; la question est qu'il la manifeste bien. Car tout doit être manifesté, même les plus funestes choses : « Malheur à celui par qui le scandale arrive», mais «il faut que le scandale arrive ». L'artiste est l'homme vraiment homme, qui vit pour quelque chose, doit avoir d'avance fait le sacrifice de soi-même. Toute sa vie n'est qu'un acheminement vers cela.

« Et maintenant que manifester ? On apprend cela dans le silence. » (23)

« Et maintenant que manifester ? » Voilà la grave question pour Gide en cette dernière décade du dernier siècle. Et quand on lit d'une traite Les Cahiers d'André Walter, rien qu'à la façon dont les notes se raréfient, se morcèlent, se perdent à mesure qu'on avance vers la fin, il semble que le jeune écrivain aille s'enliser sans espoir. Ce qui me frappe d'abord, dans ces Cahiers, c'est la tragédie de l'expression, de la manifestation. A part certaines bavures et certains maniérismes, le style de Gide y est déjà mûr. Il est déjà capable d'écrire, sinon tout ce qu'il veut, du moins sur des registres variés. Mais la matière manque, parce qu'il ne sait pas encore où la chercher. Gide nous entretient, dans Si le grain ne meurt, de « cette inhabileté foncière à mêler l'esprit et les sens, qui je crois m'est assez particulière, et qui devait bientôt devenir une des répugnances cardinales de ma vie ». (24) Mettez en regard ce texte des Cahiers : « Que l'esprit domine sans cesse ; qu'il ne perde pas pied un instant ; tant qu'il est fervent, la chair est soumise — mais veille bien qu'il ne faiblisse —. "Veillez et priez de peur de succomber." Dans la nuit, quand le regard s'hallucine, ô Luther jetant son écritoire contre le démon maraudeur.» Dans le premier texte, la répugnance concerne le mélange de l'esprit et des sens ; dans le second ce sont les sens qui répugnent, que l'on combat parmi les hallucinations de la nuit. Le déplacement de l'accent explique toute l'évolution de Gide, et pourquoi les Cahiers aboutissaient à une impasse. Dans la poursuite éperdue, épuisante, d'une âme détachée de la chair, maîtresse souveraine de la chair, la lucidité d'André Walter ne s'interrompt que bien rarement de lui montrer la duperie de son effort. De temps en temps, une bouffée d'espoir : « Donc Allain d'abord connaîtra l'âme par le corps — puis il l'aimera seule et se passera de lui ; tant que le corps vivra, l'amour sera contraint, mais sitôt la mort venue, l'amour triomphera de toutes les entraves.

« L'esprit seul est vivace, la chair ne sert de rien. » (25)

Et quand je parle d'espoir, c'est l'espoir de la mort. Le secret de la duperie tient dans ces lignes : « La triste chose et dont j'ai bien souffert, que l'âme n'ait pour révéler ses tendresses, d'autres signes que les caresses des désirs impudiques aussi ; elle s'y méprend, elle s'y leurre... puis en moi tout à coup le geste éveillait la pensée...» (26) Mais voici qui va plus loin : « — Influence de la nourriture [23] sur l'état religieux, — extase artificielle, — la chair entremetteuse obligée, — causes nerveuses ». (27) Le chercheur d'âme s'égare dans les méandres d'un palais d'illusions, où les miroirs lui renvoient l'image de sa chair torturée. En faisant porter sa « répugnance naturelle » pour le mélange de l'esprit et des sens, tout entière sur les sens, sur la chair, André Walter s'efforce à contre-sens de sa nature. L'esprit contre les sens devient une forme impondérable et diffuse, qui sous le nom d'âme se dissipe à proportion même de l'intensité de l'évocation. Et c'est sans doute le sens critique de Gide, toujours éveillé malgré tout, qui lui souffle l'épitaphe d'Allain, qui pourrait servir d'épigraphe au livre :

 «Ci gît Allain qui devint fou

Parce qu'il crut avoir une âme.»

 

J'ai dit que la tragédie d'André Walter était avant tout une tragédie de la manifestation, de l'expression. En effet, la quête de l'âme pure, en détournant Walter du fonctionnement normal de sa nature, le contraint de se replier sur soi-même, de laisser sa sensibilité vibrer au dedans au lieu de la faire réagir au dehors. Ce vœu de Walter : « Multiplier les émotions. Ne pas s'enfermer en sa seule vie, en son seul corps ; faire son âme hôtesse de plusieurs. Savoir qu'elle frémisse aux émotions d'autrui comme aux siennes», (28) il ne pourra l'exaucer. Ce qu'il saisira du monde, ce sont les « systèmes compliqués à l'infini de vibrations qui se répondent au physique comme dans l'âme » (29) et qui font, dans l'esprit de tant de symbolistes, comme une image renversée et méconnaissable du réel qui les entoure. De là l'indistinct, l'indicibilité, si je puis ainsi dire, de l'expression rêvée par Walter, de là l'enthousiasme pour Verlaine et tout un système de notations que Gide aura par la suite à corriger.

On sait le rôle de la sympathie morale chez Gide, que symbolise, dans les Cahiers, l'admirable présence d'Emmanuèle. En faisant Emmanuèle épouser un autre, puis en la faisant mourir, Gide supprime à Walter l'aide unique qui eût pu lui permettre de se maintenir à hauteur d'âme. Si la présence secourable d'Emmanuèle se fait encore sentir après sa mort, c'est par des hallucinations qui épuisent d'un côté l'effort que, de l'autre, il doit fournir contre la chair. Les données physiques et morales des Cahiers arrivent ainsi à produire un véritable court-circuit spirituel. Walter tâtonne et s'évertue. Psychologiquement, je serais tenté de dire physiologiquement, Walter ne se peut sauver que par la mort, ou par la vie, mais, comme il est, aucune œuvre ne peut sortir de lui, de quelque espèce qu'elle soit. Gide choisit pour lui la mort. Pour soi-même il allait choisir la vie. [24]

Ce qui manquait à Walter, Gide, dans Si le grain ne meurt, en convient avec son habituelle lucidité, c'était l'amitié d'un naturaliste et d'un romancier : d'un naturaliste, qui lui eût enseigné les lois de la chair, et qu'une certaine mysticité ne convient pas à tous les hommes, d'un romancier qui lui apprît à faire « son âme hôtesse de plusieurs » afin d'échapper à son affolante solitude. Les circonstances allaient jouer pour lui au moins le rôle du premier, en lui révélant soudainement, et délicieusement, les nourritures que réclamait son corps. Mais avant d'aborder cette partie de l'œuvre de Gide où l'être de Gide, enfin délié, s'épanouit librement, je voudrais marquer quelques points qui me paraissent essentiels.

On ne peut vivre une « expérience » aussi intense, aussi tragique que celle décrite dans les Cahiers sans en subir longuement et profondément les contrecoups. Quand la tragédie ainsi vécue et surmontée était liée à certaines valeurs, ces valeurs ne nous laisseront jamais indifférents, mais nous ne pourrons jamais les considérer avec une parfaite égalité d'âme : toujours un sentiment mêlé de rancœur au souvenir de souffrances sans doute inutiles, de respect, même de vénération pour les moments sublimes que nous avons traversés, de crainte à cause des retours possibles de la douleur, fera hésiter, trembler notre jugement. Ce sentiment mêlé, on le retrouve chez Gide toutes les fois que le christianisme est en cause. La forme que Walter donnait au conflit de l'âme et de la chair, c'est la discipline chrétienne qui la lui dictait, et plus particulièrement la disci­pline puritaine. Or, les griefs qu'un Gide mieux averti a pu nourrir contre cette discipline ne se réduisent pas, comme on le laisse entendre inexactement, aux protestations d'un homme qui veut s'amuser et que les règles paralysent. Il s'agissait pour lui d'une question de vie ou de mort, surtout de vie ou de mort artistique. A moins de risquer le paradoxe que Les Cahiers d'André Walter sont une œuvre éminente, il faut que ses admirateurs conviennent que toutes les œuvres importantes de Gide ont été écrites après sa découverte et son acceptation de la vie. C'est ce qu'il laisse entendre lorsqu'il dit, dans un langage que je déplore, que l'œuvre d'art exige la collaboration du démon. Et ce langage même indique assez que Gide a la préoccupation constante des valeurs contre lesquelles il lui a fallu faire sa vie, faire son œuvre, enfin remplir son rôle ici-bas. Le christianisme, sous sa forme stricte et pure, l'a trompé sur sa propre nature, l'a complètement égaré dans l'interprétation qu'il essayait de donner de sa propre loi. C'est bien pourquoi j'attache tant d'importance à l'esprit scientifique de Gide. Il est de ceux aux yeux desquels une erreur naturelle a assez de poids pour contre-balancer, par moments du moins, des préceptes surnaturels. La découverte de la vie devait nécessairement amener Gide à considérer le christianisme sous cet aspect d’« antiphysie » que les grands humanistes avaient mis en valeur. Il n'y a rien là que de très normal et de très connu : c'est le propre des artistes de découvrir dramatiquement, à la sueur de leur front, ce que les philosophes repèrent avec leurs idées. Je voudrais que le lecteur se persuadât que je ne plaisante nullement. Il est trop facile de mettre au compte des bas instincts les réactions contre la loi chrétienne. Il existe une chose qui s'appelle la pensée, une autre qui s'appelle l'homme ; il est des cas où la pensée doit prendre le [25] parti de l’homme si elle veut obéir à sa loi véritable. Mais en même temps, nous voyons comment a pu s'opérer, psychologiquement, cette dissociation entre le christianisme et le Christ qu'on a tant reprochée à Gide. Le christianisme reste associé pour lui avec la discipline d'André Walter, et ses conséquences : son impression, lorsqu'il lit l'Évangile en moraliste, en artiste et en psychologue, ne coïncide pas avec le souvenir de son exaltation puritaine ; et comme il a, ainsi que disait Remy de Gourmont, l'esprit très logique, il cherchera toute sa vie à s'expliquer ce désaccord.

Nous voici parvenus au moment où Gide va laisser un sang plus riche, plus aéré circuler dans ses veines, où il va découvrir la source toujours vive de son inspiration. Si le grain ne meurt nous donne, sur cette période de sa vie, un document capital qu'il me faut citer tout entier :

« Nous sentions, Paul et moi, notre amitié grandir (30) et découvrions avec ravissement l'un dans l'autre toutes sortes de possibilités fraternelles. Nous en étions au même point de la vie ; pourtant il y avait entre nous cette différence, que son cœur était libre, le mien accaparé par mon amour (31) ; mais ma résolution était prise de ne m'en laisser pas empêcher. Après la publication de mes Cahiers, le refus de ma cousine ne m'avait point découragé peut-être, mais du moins m'avait forcé de reporter plus loin mon espoir ; aussi bien, je l'ai dit, mon amour demeurait-il quasi mystique ; et si le diable me dupait en me faisant considérer comme une injure l'idée d'y pouvoir mêler quoi que ce fût de charnel, c'est ce dont je ne pouvais encore me rendre compte ; toujours est-il que j'avais pris mon parti de dissocier le plaisir de l'amour ; et même il me paraissait que ce divorce était souhaitable, que le plaisir était ainsi plus pur, l'amour plus parfait, si le cœur et la chair ne s'entr'engageaient point. Oui, Paul et moi, nous étions résolus, quand nous partîmes... Timidité, pudeur, dégoût, fierté, sentimentalité mal comprise, effarouchement nerveux à la suite d'une maladroite expérience (c'était le cas de Paul, je crois), tout cela retient sur le seuil. Alors, c'est le doute, le trouble, le romantisme et la mélancolie (32) ; de tout cela nous étions las ; de tout cela nous voulions sortir. Mais ce qui nous dominait surtout, c'était l'horreur du particulier, du bizarre, du morbide, de l'anormal. Et dans les conversations que nous avions avant le départ, nous nous poussions, je me souviens, vers un idéal d'équilibre, de plénitude, de santé. Ce fut, je crois bien, ma première aspiration vers ce qu'on appelle aujourd'hui le "classicisme" ; à quel point il s'opposait à mon premier idéal chrétien, c'est ce que je ne saurai jamais assez dire ; et je le compris aussitôt si bien, que je me refusai d'emporter avec moi ma Bible. Ceci, qui peut-être n'a l'air de rien, était de la plus haute importance : jusqu'alors il ne s'était point passé de jour que je ne puisasse dans le saint livre mon aliment moral et mon conseil. Mais c'est précisément parce que cet aliment me semblait devenu indispensable que [26] je sentis le besoin de m'en sevrer. Je ne dis pas adieu au Christ sans une sorte de déchirement ; de sorte que je doute à présent si je l'ai vraiment quitté. » (33)

Je crois que Gide force un peu le côté volontaire, décisoire, pourrait-on dire, de sa transformation ; mais il reste qu'elle fut délibérée, et qu'elle témoigne d'une liberté d'esprit surprenante chez quelqu'un qui aurait été lié à la religion chrétienne. Sans attacher trop de crédit à ce « paganisme » qui vient ici bien à point illustrer les aventures de notre héros et fait une heureuse opposition de tons, il me paraît très important que Gide se soit préparé aux révélations des sens par cette profession de foi de santé et de normalité. Peu sont plus que Gide influençables ; cette décision préconçue dut l'aider à passer sur les singularités de son ivresse, confirmée qu'elle fut par la joie sans ombre que lui laissait le plaisir. Il est essentiel que la satisfaction des sens, si irrégulière fût-elle, ait été radicalement dissociée par lui du « bizarre, du morbide, de l'anormal ». Et pour peu qu'on le rejoigne par sympathie, on aperçoit que c'est l'état décrit dans les Cahiers, ce spiritualisme éperdu, accompagné de l'épuisement solitaire auquel Gide réserve le nom de « vice », qui, du sable ensoleillé où il se roule avec le jeune Ali, aura pu lui paraître anormal.

Les fruits de ses aventures africaines — aventures si parfaitement décrites et commentées dans Si le grain ne meurt qu'historiens et critiques ne pourront mieux faire que de citer —, Gide les a réunis pour nous dans Les Nourritures terrestres. (34) Ce livre, que Roger Martin du Gard fait lire avec ivresse à Daniel de Fontanin, est le livre auquel on pense d'abord lorsqu'on évoque l'influence de Gide, pour la louange ou le blâme. C'est le livre excitant et révélateur, pour les jeunes gens tout raidis de morale le bréviaire de la joie des sens. Et c'est le type du « mauvais livre » qui inquiète la mère, creuse entre le père et le fils les premiers abîmes. Et le vieux monsieur de province, lorsque son imagination courtise le démon auquel son cœur résiste, lit Les Nourritures terrestres, plein de crainte et de ravissement. Si de tous les ouvrages de Gide je n'en pouvais sauver qu'un seul, ce n'est pas celui-là que je choisirais. Mais son importance historique est considérable.

L'art et la manière d'accueillir l'univers sensible, de se dépouiller de tout ce qui, de nous-mêmes, s'ajoute à l'empreinte des choses, d'avoir une mémoire minutieusement [27] exacte du plus grand nombre possible de sensations : voilà ce que nous enseigne le narrateur, ou plutôt le prophète des Nourritures terrestres. D'où ces énumérations exhaustives qui à la longue peuvent paraître monotones — les jardins —, ces différences délicatement mesurées — les températures —, cette notation des nuances les plus particulières de l'extase : « Extraordinaire ivresse des crépuscules d'été sur les places, quand il fait encore très clair et que pourtant on n'a plus d'ombre. Exaltation très spéciale. » (35) L'exaltation, source de vie, est due à la précision de l'impression sensible, sur laquelle doit porter toute l'attention dont on est capable. Cette passivité vigilante engendre la joie, qui a une valeur de connaissance, et d'ailleurs la passivité parfaite se mue en action parfaite : « La joie que l'on y trouve est signe de l'appropriation du travail et la sincérité de mon plaisir, Nathanaël, m'est le plus important des guides. » (36) Puisqu'on a dû renoncer, pour éprouver parfaitement la volupté, aux principes de la pensée et de l'action, la sincérité est en effet le seul critère possible. Cette joie est plus complexe que Gide ne le précise en une fois. A l'exaltation vitale viennent s'ajouter, qui la renforcent : le sentiment de la conquête : « Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à la vie... » (37) ; la joie que le désir soit augmenté par son rassasiement et que l'usure d'amour soit une usure délicieuse (38) ; la distraction, qui successivement isole celui qui jouit dans chaque plaisir ; et le sentiment, ensuite, d'être le lieu de tout cela. Les Nourritures terrestres auraient pu porter ce titre : L'Éducation sensuelle, ou encore celui-ci : Essais sur les données immédiates du plaisir sensible. Mieux que le titre choisi — mais moins joliment, il est vrai — ils eussent marqué que le livre suppose une période pré-sensuelle, et tout le contraste qui vient renforcer la volupté d'une conscience toujours alertée.

La joie des Nourritures terrestres comporte ses obligations tout comme la joie chrétienne qu'elles renient. Afin d'être en état de parfait accueil il faut se garder disponible et imprévisible à la fois, apprendre à ne pas prévoir, à ne pas continuer ; d'où naît une idée nouvelle de la justice. Ménalque hait les foyers, les familles, les affections continues, les fidélités, les attachements aux idées, « tout ce qui compromet la justice ; je disais que chaque nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers disponibles ». (39) Les commandements de la ferveur forment une sorte de religion. On cherche Dieu, mais comblé de partout, « on se dit enfin qu'il est partout, n'importe où, l'Introuvable, et on s'agenouille au hasard ». (40) Il n'est point de religion sans prosélytisme : « Le père était là, près de la lampe ; la mère cousait ; la place d'un aïeul restait vide ; un enfant, près du père, travaillait, et mon cœur se gonfla du désir de l'emmener avec moi sur les routes... quatre jours après il quitta tout pour me suivre. » (41) Les Nourritures [28] terrestres sont écrites au pluriel : « les routes... », au rythme d'un mouvement de vagabondage, de fuite. Le passage d'une sensation à l'autre, comme d'un village à l'autre village sur la route du désir, entraîne au delà même de la joie jusqu'à la reprise de soi, ou jusqu'à la perte de soi : « Toutes les joies de nos sens ont été imparfaites comme des mensonges. » (42) « ... que tout ce que je viens de penser se perde comme moi dans l'étourdissement de la fuite... » (43)

Pour qui connaît déjà l'autre versant de Gide, ne serait-ce que par les Cahiers, il est étonnant de voir, à lire attentivement les Nourritures, à quel point il peut s'abstraire d'une partie de lui-même, et cela naturellement. Que cette faculté soit naturelle, cela n'empêche pas que les Nourritures reposent sur une abstraction. S'il se livrait seulement à la joie de sentir, il n'y aurait point division de lui-même ; mais voilà que la quête et la joie de la volupté l'invitent, sur leurs seules données, à bâtir une humanité complète, une anthropologie, une morale, une religion. Dans les Nourritures, les valeurs des Cahiers sont retournées plutôt que remplacées. Le platonisme du Narcisse y est cultivé pour ainsi dire la tête en bas. L'essence du réel est enclose dans l'impression sensible la plus sensible, la plus dépouillée des apports de l'idée ; et la pluralité des substances remplace logiquement l'unité idéale dont Gide était d'abord en quête. Le lieu des idées, c'est maintenant la terre, et les idées ne font plus qu'un avec l'illumination intérieure des impressions privilégiées, lesquelles ne comportent d'autre raison d'être qu'elles-mêmes. Pareillement, la ferveur a changé de source, mais non d'intensité. Le vœu passionné qui dans les Cahiers évoquait le fantôme de l'âme, dans les Nourritures réalise une véritable âme des sens, plus vivante il est vrai et mieux assise, mais non moins exclusive que l'autre, et telle qu'un même souffle ne pourrait les produire l'une et l'autre à la fois. Gide ayant ainsi choisi une influence déterminée, se laisse pousser par elle à fond de course, ne s'arrêtant point qu'il n'en ait épuisé tout l'élan et toutes les possibilités, anxieux de se retrouver tout entier, avec ses facultés, ses vœux, sa soif d'absolu et sa régence intellectuelle, dans chacune des voies divergentes où il se lance passionnément. « Certes, écrit-il dans les Nourritures, il m'a plu souvent qu'une doctrine et même qu'un système complet de pensées ordonnées justifiât à moi-même mes actes ; mais parfois je ne l'ai pu considérer que comme l'abri de ma sensualité. » (44) Ce besoin de système n'est que la traduction intellectuelle de son besoin de totalité, et à la place de sensualité il aurait pu tout aussi bien mettre, pour expliquer André Walter : spiritualité. En fait, Les Nourritures terrestres ont une structure théorique, c'est une abstraction des sens, fondée [29] elle-même sur une distraction psychologique qui a permis à Gide de se réformer tout entier sur une partie de lui-même. J'avoue que cela me rebute assez. C'est un plat trop riche de la même substance, pareil à ces confitures arabes dont les délices écœurent un peu. Et surtout, je sens sous la disponibilité proclamée je ne sais quelle volonté d'être involontaire, quelle continuité soutenue dans le discontinu. Certes le style est d'un maître, et tandis que Walter n'arrivait pas à trouver ce qu'il cherchait, la joie qui éclate ici révèle assez que le port est atteint. Mais je ne sais si Les Nourritures terrestres, ainsi coupées de tout le reste, ne forment point un autre palais d'illusions (« Toutes les joies de nos sens ont été imparfaites comme des mensonges ») aux antipodes de celui d'André Walter, mais non moins que lui sans issues.

Quand on lit à la suite les Cahiers et les Nourritures, on croit voir l'oscillation violente d'un pendule qui n'a point encore trouvé son période régulier. Voici, je crois, qui éclaire singulièrement les « problèmes » gidiens parmi lesquels je tâchais de me débrouiller au début de cette étude. Je crois que les difficultés que soulève l'œuvre de Gide sont surtout dues à la lucidité critique de Gide. Je veux dire que nous atteignons Gide à travers la conscience critique qu'il a de lui-même, et comme cette conscience domine ses passions, en mesure la diversité, en constate les remous contraires, elle pose les problèmes de la vie sous l'angle de la relativité. Mais rien n'est moins « relatif » que le Gide vivant. Ce besoin de vivre à fond dans chaque direction déterminée et d'y retrouver un homme total, c'est justement le besoin d'absolu. Gide nous a renseigné sur l'impulsion extraordinairement exhaustive de sa passion sexuelle. (45) Ce caractère se retrouve dans tous les mouvements de son être et jusque dans le mouvement de ses idées, lorsqu'elles sont sous l'influence de ses passions. (46) Si l'on veut saisir sur le vif la formation des « contradictoires » gidiens, il n'est que de lire ce texte si lucidement révélateur dans sa confusion apparente : « Je me suis fatigué quand j'étais jeune à suivre au loin les suites de mes actes et je n'étais sûr de ne plus pécher qu'à force de ne plus agir. Puis j'écrivis : "... je ne dus le salut de ma chair qu'à l'irrémédiable empoisonnement de mon âme", puis je ne compris plus du tout ce que j'avais voulu dire par là. » (47)

Ces lignes sont immédiatement suivies de cette réflexion : « Nathanaël, je ne crois plus au péché. » Que n'a-t-il continué à n'y plus croire ! Il eût évité d'attribuer au diable — personnage commode entre tous pour qui veut éviter de voir clair en soi — l'aventure d'un jeune homme qui s'est lancé d'abord éperdument dans une voie, puis éperdument dans une autre, parce qu'il n'avait pas eu la chance de partir du carrefour, par réaction, par défense, par une certaine raideur passionnelle due à sa nature absolue, et peut-être aussi à la nature successive de ses découvertes. Il reste, il est vrai, « cette inhabileté foncière à mêler [30] l'esprit et les sens » qui peut paraître justifier cette opposition d'absolus. Elle la favorise certainement, car bien des jeunes gens, comme Gide, ont commencé par l'oscillation violente du pendule, qui ont su par la suite allier les exigences de l'âme avec celles de la chair. Il y a certainement, dans la nature de Gide, solution de continuité, et nous savons pourquoi. Mais je voulais seulement souligner ici que la pensée de Gide accentue cette opposition, et que Gide passionné est un terrible logicien.

Ce logicien se dissimule sous un esprit critique à la Montaigne, ce qui risque sans cesse de nous égarer. Il est essentiel de toujours distinguer, chez Gide, la pensée qui réfléchit en retrait de la vie de la pensée qui épouse la vie, qui l'épouse si étroitement que souvent elle ne se laisse pas voir, mais qui raidit la vie cependant et en pousse les tendances à l'absolu. La pensée dans sa retraite momentanée, au moment où elle ne saisit plus qu'elle-même, et comme disponibilité pure, c'est dans Paludes qu'il faut l'aller quérir. Paludes, certes, n'a rien d'un traité critique, mais c'est un état critique, une manière d'être, ou plutôt de ne pas être, et par rapport à ce qu'a été l'acte des Cahiers, à ce que va être l'acte des Nourritures, la plus étonnante peinture qui soit de l'état de puissance. « Crois-tu donc, lira-t-on dans les Nourritures, que je ne suis qu'un rendez-vous de sensations ? Ma vie c'est toujours : CELA, plus moi-même. » On pourrait dire que Paludes, c'est lui-même moins CELA, mais en même temps une promes­se de CELA, et notamment des Nourritures. Dans Si le grain ne meurt, Gide nous a donné les plus précieux renseignements sur les circonstances qui contribuèrent à la création de ce livre, une des œuvres de Gide qui me sont les plus chères. C'était après le premier voyage d'Afrique : Gide y avait appris à se sauver d'une maladie grave, et avait fait plus que pressentir, aux côtés du jeune Ali, de quelles ressources la vie disposait pour lui. « Je rapportais à mon retour en France un secret de ressuscité, et connus tout d'abord cette angoisse abominable que dut goûter Lazare échappé du tombeau. Plus rien de