MAURICE SACHS
« Le prolétariat
ne peut atteindre la Révolution que par une seule voie qui est celle du Parti;
mais chaque intellectuel peut rejoindre la Révolution par sa propre voie. »
STALINE.
DENOËL ET STEELE
19, Rue Amélie –
PARIS
A
ELIE FAURE
en confiante admiration
M.S.
INTRODUCTION
Dans ce petit
livre je n'ai désiré qu'atteindre deux buts : tracer un portrait exact
d'André Gide et montrer à beaucoup, que les Lettres intéressent moins
que la Vie, combien Gide est près de la vie et de leur vie. Ces
pages ne sont donc point adressées aux intellectuels ; elles ont été
écrites surtout à l'intention de ceux à qui la politique d'abord fit
connaître le nom d'André Gide et qui le sachant glorieux, ne savaient
pourtant rien de très défini ni quant à l'homme ni quant à l'œuvre.
Et je serais satisfait si mon travail pouvait persuader quelques-uns
que Gide n'est pas un écrivain « rare », ni obscur ; qu'il suffit pour
vivre en bonne intelligence avec son œuvre d'avoir des réserves d'honnêteté
et de ferveur. [9] Mais depuis
le jour récent encore où ce travail fut terminé pour moi, la politique
des doctrines a rendu nécessaire cette introduction et quelques mots
sur le sens où s'entend ici communisme. On verra dans
ces pages comment André Gide devait tout naturellement s'acheminer vers
le communisme, comment son honnêteté ne pouvait que repousser
les odieuses conclusions d'une société étouffée et décomposée à la fois
par l'Eglise, les pires traditions familiales et la prééminence d'un
capitalisme bourgeois dénué même des vertus héroïques qui ont soutenu
pendant tant de siècles une aristocratie, aujourd'hui exténuée et presque
disparue. Ce communisme
donc vers lequel Gide allait avec une ferveur égale à celle de ses
plus jeunes années lui représentait (représentait pour beaucoup), la
liberté, la paix, la délivrance des obsessions mythologiques, une conception
nouvelle de la vie. [10] Mais tout comme
les cartes du Christ ont été brouillées par Saint Paul, il se pourrait
bien que le communisme change de figure par la faute de ses plus
zélés militants. Il se peut bien que le communisme dès aujourd'hui,
ou dès demain, n'offre plus à beaucoup d'esprits libres, les saines
et fortes tentations que nous y voyions hier. Si cela est,
Gide et bien d'autres auront été abusés. (La fin dira-t-on, justifie
les moyens, mais il y a des moyens qui portent leur FIN en soi.) C'est pourquoi,
il me faut bien dire ici que par communisme, j'entendais (comme
Gide je crois), plus ce qu'on nous proposait hier que ce que l'on nous
offre aujourd'hui. Quant au sujet
essentiel de ce livre, je ne me pique point d'avoir tout dit sur André
Gide, ou d'avoir fait œuvre d'érudit. On consultera
avec profit : André Gide, par Ramon Fernandez ; André Gide,
par Léon-Pierre Quint ; A propos d'André Gide, [11] par F.-P. Alibert ; Le Reclus et le
Retors, par André Rouveyre, etc... J'espère qu'on
me saura gré d'avoir abondamment cité André Gide. A chaque instance
où me sollicitaient également le texte original et mon commentaire,
c'est celui-là que j'ai donné, et je remercie tout spécialement M. Gaston
Gallimard d'avoir bien voulu me permettre de faire de larges emprunts
aux ouvrages dont il est l'éditeur. M. S. Oct. 36
[12] I
Gide, la taille
haute, les épaules tombantes, le corps osseux, porte une tête depuis
longtemps chauve à la peau sèche et tannée de paysan. Il est comme sculpté
dans le bois sain d'un arbre
rude. Ses yeux, qui tirent tantôt sur le gris, tantôt sur le bleu comme
certaines ardoises, comme sous certain jour, les feuilles de peuplier,
donnent un regard lucide, franc et perspicace. Ses lèvres, dont Wilde
disait qu'elles « sont droites comme celles de quelqu'un qui n'a
jamais menti », coupent net le visage d'un trait plus réticent que voluptueux.
Une mâchoire forte et carrée marque de volonté une figure qui n'est
alourdie par aucune passion épaississante. Le visage de Gide nous présente
la réunion réussie du paysan, de l'homme d'étude et de [13] l'homme
raffiné. Bref, celui d'un homme qui s'est donné la peine d'être ce meilleur
homme qu'un homme puisse être, ce meilleur de soi qui est en chacun
mais que si peu d'entre nous réalisent. On le rencontre se promenant
enveloppé dans une cape de Loden, coiffé d'un feutre mou à la calotte
droite et bosselée devant, fumant avec précipitation, faisant parfois
du coude un geste machinal en avant, et entrecoupant ses phrases, précises,
bien venues, dites d'une voix profonde, par une sorte de respiration
à bouche fermée, par un tic des voies respiratoires qui trahissent comme
la cigarette sans cesse rallumée, une nervosité lentement dominée et
qui ne gêne plus qu'à peine le corps. Il donne l'impression d'un homme
qui, à soixante-sept ans, est plus jeune d'âme et mieux portant qu'il
n'était à vingt ans, d'un homme qui a vécu bien (tout le contraire du
« bien vécu » mondain), qui a trouvé son équilibre et qui affrontera
la mort avec l'apaisante certitude de durer. [14] II
Il y a peu
d'hommes aujourd'hui, qu'une légende ait défavorisé et déformé autant
qu'André Gide. Il est vrai que la légende cristallise peu à peu aux
côtés de l'homme dont elle est comme une ombre distordue, un personnage
abstrait (mais d'autant plus puissant), dont l'homme concret se détache
ou se rapproche selon qu'il est, au plus profond soit bon, soit mauvais
homme ? Et tels écrivains que j'ai connus, je les voyais se rapprocher
au cours des années, dangereusement de leur légende, tandis que Gide
plus on le pratique et plus on le voit s'éloigner de sa fausse image
; s'en éloigner non par effort ni par volonté, mais tout naturellement,
parce qu'il n'est absolument pas l'homme qu'on nous a dit qu'il était,
mais un autre qu'on découvre à la fréquentation. [15] La légende
nous l'a présenté immoral, d'influence volontairement perverse, soucieux
de se faire remarquer, parcimonieux et insincère. On le découvre honnête,
grave, libre et généreux. Et ce sont
bien ces qualités là qui ont fait de Gide « le contemporain capital
» (1). Et lors même que la postérité ne le tiendrait pas pour l'homme
capital de ce début de siècle, elle ne pourrait que le reconnaître pour
un des hommes les plus honnêtes, les plus graves, les plus sincères
et les plus indépendants de ce temps. Qu'on ne croie
pas, à cette énumération, que j'imagine un Gide sans défauts qui, pour
être moins inexact que celui de la légende, serait, bien que dans un
autre sens, presqu'aussi faux. Je les vois bien ses défauts (qui ont,
je crois, servi l'écrivain et desservi l'homme) mais qui n'en laissent
pas moins [16] intacts en lui cette honnêteté, cette
gravité, cette sincérité et cette indépendance grâce auxquelles il demeure
un homme exceptionnel. Soit dit, en passant, il est bien ironique que
ces qualités qu'on se plait à exiger de tous les hommes soient les plus
rares malgré que tout le monde s'en donne les apparences — et que si
peu d'hommes les possèdent que pour peu qu'on en rencontre un, on en
demeure tout émerveillé. C'est pour avoir trouvé en Gœthe ces qualités
essentielles à l'Homme et dont l'homme se passe depuis quelques milliers
d'années, que Napoléon lui dit : « Vous êtes un homme. » Et il est bien
vrai que dans cette acception du mot on rencontre peu d'HOMMES parmi
les hommes ; raison suffisante déjà de se réjouir que Gide soit l'HOMME
qu'il est. L'honnêteté,
Gide en fit preuve toute sa vie et tout au long de son œuvre, sans se
payer jamais de mots ni d'idées par la plus scrupuleuse observation
de l'honnêteté qu'on se doit à soi-même (elle est celle-là mille [17]
fois plus rare que l'honnêteté envers autrui, requise par la loi, et
à laquelle l'homme se plie d'autant plus volontiers qu'il acquiert en
s'y pliant la délicieuse, bénéfique et mensongère sensation d'être honnête
envers tout l'univers, lui-même compris). Mais honnête envers soi-même,
Gide ne le fut pas moins qu'envers un public curieux de ses moindres
démarches. La gravité,
Gide en fit preuve au cours d'une vie attentive (pour user ici d'un
adjectif qu'il emploie lui-même fréquemment et qui peint un des côtés
les plus attachants de son caractère). Il n'a proscrit la gaîté ni de
sa vie ni de son œuvre, mais il n'a rien traité à la légère. Lorsqu'il
signe une lettre « attentivement vôtre » ce n'est point par préciosité,
c'est en vérité parce qu'il est attentif aux êtres ; et son œuvre écrite
ne recommande qu'avec sérieux, n'attaque qu'après réflexion, ne s'engage
qu'avec gravité. La sincérité,
Gide en fit preuve en allant [18] toujours jusqu'à l'extrême de ses
sentiments; en s'exposant tel qu'il était avec autant de véracité que
Rousseau, mais sans les affectations et les réticences qui amoindrissent
singulièrement les figures de quelques-uns de nos contemporains. Et l'indépendance,
Gide en fit preuve en rompant avec les formes religieuses et sociales
dans lesquelles on l'avait élevé, en se refusant aux honneurs qui eussent
pu récompenser son talent le plus visible, en donnant enfin son adhésion
à un parti qui n'était pas au pouvoir, adhésion par laquelle il avait
beaucoup à perdre, rien à gagner. A ces qualités,
Gide joint une intelligence précise, humaine et vaste qui me paraît
d'autant plus valable qu'elle est exempte du péché d'intellectualité.
(Souvent, rien de moins intelligent qu'un intellectuel et parfois rien
de moins intellectuel qu'un homme intelligent). Gide est dans la bonne
mesure l'un et l'autre à la fois. [19] III
André Gide
naquit le 22 novembre 1869. (Pour ceux qu'intéresse l'astrologie, je
note cette Page de Journal : « le 21 novembre précisément,
notre terre sort de l'influence du Scorpion pour entrer dans celle du
Sagittaire. Est-ce ma faute à moi si votre Dieu prit soin de me faire
naître entre deux étoiles, fruit de deux sangs, de deux provinces et
de deux confessions! ») En effet, sa famille maternelle
était normande, et presque exclusivement protestante ; par son père
il tenait aux huguenots des Cévennes. La famille maternelle appartenait
à la bourgeoisie industrielle de Rouen ; la famille paternelle à la
magistrature (elle habitait Uzès). Pour le temporel la vie de Gide prendra
nécessairement les plis majeurs des vies de la bourgeoisie du [21] temps. Pour le spirituel, elle sera toute
étude, amour et révolte. Comme cette vie ne met pas en relief
de ces anecdotes contingentes qui font de si aimables biographies, mais
que les bornes qui en marquent le chemin indiquent, coupées par certains
départs, les étapes surtout de la vie intérieure, je crois qu'on me
saura gré, plutôt que de dresser ici la nomenclature exacte mais monotone
des voyages que Gide effectua en Europe et en Afrique, de recopier certains
morceaux des Nourritures Terrestres. On y trouve dès 1897 le
détail imaginaire de la vie qu'il espérait, et somme toute un pressentiment
que le développement a souvent justifié : « A dix-huit ans, quand
j'eus fini mes premières études, l’esprit las de travail, le cœur inoccupé,
languissant de l'être, le corps exaspéré par la contrainte, je partis
sur les routes, sans but, usant ma fièvre vagabonde. Je connus tout
ce que vous savez: le printemps, l’odeur de la terre, la floraison des
herbes dans les champs, les brumes du matin sur la rivière, [22]
et la vapeur
du soir sur les prairies. Je traversai des villes, et ne voulus m'arrêter
nulle part. Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre
et promène une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités.
— Je haïssais les foyers, les familles, tous lieux où l'homme pense
trouver un repos — et les affections continues, et les fidélités amoureuses,
et les attachements aux idées — tout ce qui compromet la justice ; je
disais que chaque nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers
disponibles. […] Chaque jour,
d'heure en heure, je ne cherchais plus rien qu'une pénétration toujours
plus simple de la nature. Je possédais le don précieux de n'être pas
trop entravé par moi-même. Le souvenir du passé n'avait de force sur
moi que ce qu'il en fallait pour donner à ma vie l’unité : c'était comme
le fil mystérieux qui reliait Thésée à son amour passé mais ne l'empêchait
pas de marcher à travers les plus nouveaux paysages. Encore ce[23] fil dut-il être rompu... Palingénésies
merveilleuses ! Je savourai souvent, dans mes courses du matin, le sentiment
d'un nouvel être, la tendresse de ma perception. — « Don du
poète, m'écriais-je, tu es le don de perpétuelle rencontre » —
et j'accueillais de toutes parts. Mon âme était l'auberge ouverte au
carrefour ; ce qui voulait entrer, entrait. […] Je haïssais
la lassitude, que je savais faite d'ennui, et prétendais que l'on tablât
sur la diversité des choses. Je me reposais n'importe où. J'ai dormi
dans les champs. J'ai dormi dans la plaine. J'ai vu l'aube frémir entre
les grandes gerbes de blé ; et sur les hêtraies s'éveiller les corneilles.
Au matin je me lavais dans l'herbe et le soleil naissant séchait mes
vêtements mouillés. — Qui dira si jamais la campagne fut plus belle,
que ce jour où je vis les riches moissons rentrer parmi les chants,
et les bœufs attelés aux pesantes charrettes ! [24]
[…] — Seul, je
goûtai la violente joie de l’orgueil. J'aimais me lever avant l’aube
; j'appelais le soleil sur les chaumes ; le chant de l'alouette était
ma fantaisie et la rosée ma lotion d'aurore ! Je me plaisais à d'excessives
frugalités, mangeant si peu que ma tête en était légère et que toute
sensation me devenait une espèce d'ivresse. J'ai bu de bien des vins
depuis, mais aucun ne donnait, je sais, cet étourdissement du jeûne,
au grand matin ce vacillement de la plaine, avant que, le soleil venu,
je ne dorme au creux d'une meule. Ce pain que
j'emportais avec moi, je le gardais parfois jusqu'à la demi-défaillance;
alors il me semblait sentir moins étrangement la nature et qu'elle me
pénétrait mieux ; c'était un afflux du dehors ; par tous mes sens ouverts
j’accueillais sa présence ; tout, en moi, s'y trouvait convié […] [25] Certes jamais
aucune gloire ne vous vaudra, adolescence de nos cœurs ! […] Parfois, retraversant
Paris, je retrouvais pour quelques jours ou quelques heures l’appartement
où s'était écoulé ma studieuse enfance ; tout y était silencieux ; des
soins de femmes absentes avaient jeté des linges sur les meubles. Tenant
à la main une lampe, j'allai de pièce en pièce sans rouvrir les volets
clos depuis plusieurs années, ni soulever les rideaux pleins de camphre.
L'air y était pesant, saturé d'odeur. Ma chambre seule continuait d'être
apprêtée. Dans la bibliothèque, la plus sombre et la plus silencieuse
des pièces, les livres sur les rayons et sur les tables gardaient l’ordre
où je les avais placés; parfois j'en ouvrais un, et, devant la lampe
allumée bien que ce fût le jour, j'étais heureux d'oublier l’heure... Le jour suivant
j'étais de nouveau loin de Paris […]. [26] Pourtant, à
trente-cinq ans, non lassé de voyages, mais tourmenté par l’excessif
orgueil que cette vie nomade avait fait croître, je compris ou me persuadai
que j'étais mûr enfin pour une forme de vie nouvelle […]. Ne me dites
pas trop que je dois aux événements mon bonheur ; évidemment ils me
furent propices, mais je ne me suis pas servi d'eux. Ne croyez pas que
mon bonheur soit fait à l'aide de richesses ; mon cœur sans nulle attache
sur la terre est resté pauvre, et je mourrai facilement. Mon bonheur
est fait de ferveur. Je sais des jours où me répéter que deux et deux
faisaient encore quatre suffisait à m'emplir d'une certaine béatitude — et la simple vue de
ma main sur la table. A travers indistinctement toute chose,
j’ai éperdûment adoré. » [27] IV
Revenons maintenant
aux données précises. André Gide commença d'écrire très tôt. Il publia
à l'âge de vingt-deux ans son premier ouvrage (Les Cahiers d'André
Walter) qu'il écrivait depuis sa dix-huitième année et il
a beaucoup écrit depuis (2). Cette vocation, Gide en voit l'origine
dans un conflit héréditaire. Je cite encore (3) « Rien de plus
différent que ces deux familles ; — (celle[29]
de
sa mère et celle de son père) — rien de plus différent que ces deux
provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires influences.
Souvent je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre d'art,
parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments
trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins
à dialoguer en moi. Sans doute ceux-là seuls sont capables d'affirmations
puissantes, que pousse en un seul sens l’élan de leur hérédité. Au contraire
les produits de croisement, en qui coexistent et grandissent, en se
neutralisant, des exigences opposées, c'est parmi eux je crois que se
recrutent les arbitres et les artistes. Je me trompe fort si les exemples
ne me donnent raison. » [30] Arbitre et
artiste, les deux adjectifs s'appliquent parfaitement à André Gide,
moraliste et écrivain. Mais ne prêtons pas au mot artiste le
sens péjoratif dont on commence à l'entacher et par quoi c'est l'esthète
qu'on désigne, car nul plus artiste que Gide, nul moins esthète ; à
tel point que son écriture d'adolescent ne s'est contaminée ni près
des symbolistes, ni près de Wilde qui étaient assez forts pourtant pour
impressionner un esprit moins durement constitué. Pourtant on n'a pas
ménagé à Gide l'accusation de préciosité. Il ne se défendait pas, lorsqu'il
écrivait dans la N. R. F. de février 1900 : « L'exigence de la sincérité
entraîne toujours (et en peinture et en musique également) certaine
contention de style, de métiers, qui forcément doit paraître tout d'abord
préciosité, recherche, artifice même — simplement à ne pas verser dans
le convenu […]. [31] Certes je ne
prétends pas que toute préciosité d’art soit sincère ; mais bien que
la sincérité profonde exige une manière nouvelle et qui paraît d'abord
préciosité »
(4). Mais on peut fort bien user de cette citation pour faire justice
de l'accusation qu'on ne lui ménage pas aujourd'hui. Je crois plutôt
que certains assemblages de mots qui reviennent souvent dans les ouvrages
de Gide et qui s'y marquent comme des tics (tout écrivain a les siens),
des réticences, des « tout aussitôt », par exemple,
qui lui sont devenus propres, ont paru suffisamment apprêtés aux lecteurs
superficiels pour leur permettre de conclure. Mais encore qu'une pensée
précieuse veut minutieusement s'exprimer et que Gide n'ayant rien à
dire qui ne soit important, on conçoit qu'il le veuille dire soigneusement,
il me semble que ses tics indiquent où pouvait être l'écueil,
et qu'en [32] l'accusant
de préciosité les détracteurs de Gide devinent où il eût pu pécher.
Mais il y a loin d'un danger au danger évité ; dans le cas particulier
il y a toute une œuvre. Pour incongrues
qu'apparaissent les associations d'idées, elles réveillent des échos
dont l'on peut encore parler ici : je ne lis pas certaines pages des
Nourritures Terrestres ou de Si le grain ne meurt sans
que la phrase lue ne me rappelle aussitôt un souvenir délicieux où ces
livres, pourtant, n'ont point de part directe. C'était en Amérique du
Nord — je passai l'été dans les monts des Catskills. — La chaleur, la
sécheresse y étaient cette année-là exceptionnelles. Les oiseaux n'avaient
plus le nerf de siffler, les grillons aussi nombreux que l'herbe emplissaient
le pâturage d'un cri immense et sec. La vallée était appesantie et tout
y était immobile, jusqu'à la feuille du peuplier. Rien qu'à sortir de
chez soi l'on se brûlait... Pourtant nous ravivions l'après-midi notre
courage et fort soigneux de nous abriter de frêne en[33]
frêne, d'ombre
en ombre, nous gravissions un chemin creux qui menait aux délices. C'était
un torrent qui, bondissant de rocher en rocher et caressant les mousses
venait, après une suprême cascade, s'abîmer dans une cuvette à fond
de sable que des rocs avaient naturellement formés. Rien que d'entendre,
de loin, la course de l'eau on se sentait déjà tout rafraîchi! On hâtait
le pas, on se déshabillait en marchant et sur le point de prendre
un si saisissant plaisir on demeurait interdit. Les eaux, de rocs en
rocs semblaient se culbuter et se briser dans un fou-rire. Alors que
la chaleur là-bas pressait, enserrait, étouffait la terre et la fermait
à toute joie, l'ombre ici ouvrait partout des bouches adolescentes entre
lesquelles circulaient des souffles frais. Le sous-bois sentait d'eau
et de terre foulée. La verdure, au bord du ruisseau par où s'écoulait
le trop-plein du petit étang, s'épanouissait claire, tandis que les
grands arbres qui surplombaient le rocher, de rameaux en rameaux livraient
de[34] plus sombres
retraits où le vert profond avait de froides bleuités. Alors, désaltérés
déjà d'avoir regardé l'eau vive, nous plongions au plus clair de l'étang
où la truite apeurée passait en Z furtif pour s'aller glisser sous le
plat d'une pierre. Et lorsque nos corps enfin s'étaient assimilé le
froid nouveau, qu'ils y répondaient de toute leur animale chaleur, ravis,
nous regardions autour de nous en silence. Et je n'avais à ce moment
le souvenir de rien d'aussi délicieux, d'aucun plaisir qui fut à ce
point la volupté ouverte de la fraîcheur. Mais depuis, en lisant la
prose fluide des Nourritures et de Si le grain ne meurt, comme
je me rappelai irrésistiblement la cascade des Catskills et ses dons
! Et par cette eau vive je retrouvais en Gide un des peintres, auquel
il fait apparemment le moins penser, je retrouvais Courbet ; oui bien
plutôt que la miniature persane, douce, tendre mais de couleurs tout
offertes et où le joli trop naturellement prend la place du beau (mais
à laquelle d'abord [35] l'écriture de Gide fait penser), j'apercevais
sa vraie forme, sa vraie force, sa vraie nature, et de même que la chute
d'eau réveillait en moi le « sens de Courbet », le nom de Courbet me
révélait ce par quoi Gide m'était le plus valable, par ses élans et
ses nouvelles fraîcheurs où tout est harmonie, clarté, simple bonheur.
On trouvera en Claudel une somptuosité plus officielle et malgré le
souffle une raideur plus inhumaine, en Valéry « une gravité, une
ampleur, une solennité admirables, sans emphase aucune, une langue des
plus particulières. Mais noble et belle au point d'en être comme dépersonnalisées
» (5). Mais on ne trouvera que chez Gide cette aisance attentive,
ce naturel grave et ce précieux amour de la terre. Il a parfaitement
réussi à « Exprimer succinctement sa pensée et non le plus éloquemment.
Mais c'est lorsqu'elle est toute vive que ma phrase se plaît à l’étreindre
et [36] qu'elle se débatte et qu'on la sente
palpiter encore sous les mots ». Et sur tout cela comme on lui sait
gré d'avoir écrit dans Les Nouvelles Nourritures : « Je rêve
à de nouvelles harmonies. Un art des mots plus subtil et plus franc
; sans rhétorique et qui ne cherche à rien prouver. » Ainsi ce qui
est accompli ne s' « exténuera » point. [37] V
Les commentateurs
des grandes œuvres sont de celles-ci les parasites obligatoires. Pour
ma part, je ne connais pas de personnages plus irritants que certains
hautains critiques qui commentent sur tout et qui justifient leur position
en se persuadant doucement que leur commentaire est de plus grand prix
que presque toute création; après un temps il leur est bien étranger
l'auteur génial qui leur a fourni leur sujet : il ne s'agit plus que
de disputer l'interprétation où l'auteur lui-même ne se trouverait guère
à son naturel. Or Gide n'est pas de « ces stériles, qui couvent toujours
les bibliothèques sans jamais rien engendrer » (6). [39]
— Et
son œuvre critique est doublement honnête, en ce qu'elle est de bonne
foi (7), et en ce que jamais l'auteur n'y perd le contrôle ni le sens
critique de soi. Oui, l'excellent de sa critique c'est qu'elle n'est
pas une spéculation abstraite et gratuite. L'indignation, la révolte
qu'a provoqué en Gide la lecture de Barrès, porte encore ses fruits
dans les récentes Pages de Journal, et l'étude de Dostoïewski,
de Fielding et de Dickens a été de service pour Les Faux-Monnayeurs. Il écrit pourtant
(8) : « Vous me faites plus érudit que je ne suis. En général j’ai
plus interrogé la vie que les livres », par quoi il faut réfuter
l'accusation qu'on lui faisait d'être livresque. Il écrivait même :
« Un grand artiste n'a qu'un souci : devenir le plus humain possible
— disons mieux : [40] devenir banal. Et chose admirable c'est
ainsi qu'il devient le plus personnel ». Ici, comme
de la préciosité, je dirais que l'esprit livresque eût été pour Gide
un péché dans lequel moins naturel, moins paysan, moins perspicace il
eût risqué de tomber. Mais l'étude de l'histoire naturelle et son amour
de la terre l'ont gardé de ne prendre aux livres que leur poussière.
[41] VI
Ce par quoi
l'œuvre d'André Gide est capitale, c'est ce que Mauriac (qu'on ne soupçonne
point ici de partialité) définit ainsi : « Toute sa vie il a été quelqu'un
d’offert. Il nous a servi à tous pour nous connaître nous-mêmes.
On a l'impression que son œuvre a été pour notre génération une sorte
de repère qui a permis à chacun de se situer » (9). Je reviendrai tout
à l'heure sur un point si grave. Mais remarquons d'abord que l'œuvre
de Gide est forte et modeste. Déjà ce que nous en dit Mauriac est preuve
évidente de cette force. Et appuyant cette force, c'est modestie plutôt
que réticence que [43] je lis en Gide à travers nombre d’œuvres
que vont supposément créer ses personnages. Œuvres annoncées et dont
la préparation est en somme tout le sujet de l'œuvre que lui-même nous
propose. Tant de livres écrits sur des livres qu'il se proposait d'écrire !
Ce qui ne me semble pas le fait d'une lâcheté mais d'une force modeste,
car ces livres ont l'air de s'effacer devant l'œuvre parfaite qui eût
pu être, et, comme Corydon, passent d'autant moins difficilement qu'ils
semblent annoncer un livre qui ne passerait pas. Et ce n'est
pas vrai que Gide feint d'aimer la simplicité, car il n'écrirait pas
à la légère: « Je tiens l’infatuation pour fatale au développement
de l'esprit » (10), ce qui ne l'a point empêché de reconnaître que:
« Chaque esprit se fait centre et [que] c'est autour de soi
qu'on croit que le monde s'ordonne ». (11) Pourtant,
dit l'observateur superficiel, Gide [44]
est trop particulier
pour être simple. Non pas ; trop particulier seulement, trop rare dans
le plus haut sens du mot pour ne point toujours et malgré lui nous apparaître
exceptionnel. D'un souvenir de son temps de collégien, il écrit : «
Cet effort pour me mettre au pas ne réussit donc qu'à me différencier
davantage ; comme il advint chaque fois que je tentai de m'enrégimenter », ce qui me rappelle une anecdote qu'on
me raconta sur Henri Matisse. Lorsque celui-ci était fort jeune, fort
pauvre mais déjà chargé de famille, il voulut gagner de force quelque
argent nécessaire et se persuada d'aller peindre au Parc Monceau des
sujets vendables chez les marchands de chromos. Il part avec ses couleurs
et peint des cygnes, avec soin, avec attention, avec vérité. A la fin
du jour il se retire, sûr de s'être plié à toutes les exigences d'un
public qui n'aime les images que pour ce qu'elles représentent
et d'avoir si bien copié la nature qu'on ne lui reprocherait pas d'interprétation.
Il va le lendemain [45]chez les marchands de la rue de Rivoli. On l'y
regarde avec pitié. Quoi ? Sont-ce là des cygnes ? Non, non, Monsieur,
cela ne fait pas l'affaire ! On se demande bien ce que vous avez
voulu peindre là! Il fallut remporter une vérité bien trop nue, pas
du tout assez apprêtée. Cette aventure, sous quelque forme, tout homme
puissant la revit. Les forts se veulent toujours banaliser, tant les
incommode une originalité profonde qui les signale hors même de propos,
et qui ne leur joue, dans le temporel, que de mauvais tours. [46] VII
Par-dessus
tout, Gide est le grand moraliste français de notre époque. C'est comme
tel qu'il a suscité tant de commentaires, tant de discussions, tant
de dissentiments, tant d'approbations, tant de ferveurs et de révoltes. C'est ainsi
que ses écrits sont un levain puissant, et que dans la pâte lourde d'aujourd'hui,
ils insufflent la naturelle, la grave et nécessaire animation. André Gide
a vivement et profondément ému son temps par sa notion de l'acte
gratuit, par son essai de réhabilitation des instincts, par sa lutte
ouverte contre les trahisons du christianisme envers le Christ et par
son adhésion de principe au communisme (12) auquel [47] il est venu
par amour de ce qui est présentement le plus vivant, par la tristesse
que lui causait le présent état moral des Français, par sa foi dans
le progrès de l'homme, par sa haine de la misère d'autrui, par son amour
du Christ simple et donc, par sa détestation du christianisme conventionnel.
[48] VIII
L'œuvre de
Gide a toujours rallié la jeunesse et par là même inquiété les familles.
Même elle n'écarte parmi les jeunes que ceux que la contagion familiale
a touchés dès l'enfance et qui sont parents avant l'âge. Reconnaissons
en passant que la France est le pays où l'on sait le moins être jeune,
ce dont usent et profitent nos partis de droite (13) en offrant à leurs
adolescents, pour toute jeunesse, un héroïsme guerrier. Mais dira-t-on
sérieusement qu'il pervertit la jeunesse, celui qui lui dit (je cite
en désordre) : « Tu ne t'étonnes peut-être pas assez de vivre »
(Nouvelles Nourritures). — [49]
« Si
nous ne reconnaissons pas plus souvent le bonheur, c'est qu'il vient
à nous avec un visage autre que celui que nous attendions » (Si
le grain ne meurt). — « Nathanaël, que l'importance soit dans
ton regard, non dans la chose regardée » (Les Nourritures).
— « Au fond de tout déboire, gît pour qui sait l'entendre, un «
ça t’apprendra » que j’écoutai » (Si le grain ne meurt).
— « Que l'homme est né pour le bonheur certes toute la nature l’enseigne
» (Nouvelles Nourritures), qui rappelle d'une façon inattendue la
parole qu'Isaïe prête à Jéhovah : « Si vous voulez m'écouter, vous
serez rassasiés des biens de la terre » (II, 19). — « Toute
chose appartient à qui sait en jouir » (Si le grain ne meurt). —
« A quoi reconnais-tu que le fruit est mûr ? — A ce qu'il quitte
la branche. Tout mûrit pour le don et se parachève en offrande »
(Nouvelles Nourritures). — « La nouvelle génération ne saurait trouver
aliment au même lieu que la première. Ne cherche pas à remanger ce qu'ont
digéré tes [50] ancêtres » (ibid.).
Gide, pourtant, passe pour avoir une influence perverse ; c'est qu'il
ne fait pas le jeu des « parents » ; c'est qu'il ne veut pas
que le fils vive « selon » le père, la fille « selon » la mère. Et ce
que les familles lui reprochent peut-être le plus, c'est cet admirable
envoi des Nourritures Terrestres : « Jette mon livre : dis-toi bien
que ce n'est là qu'une des mille postures possibles en face de
la vie. Cherche la tienne. Ce qu'un autre aurait aussi bien fait que
toi, ne le fais pas. Ce qu'un autre aurait aussi bien dit que toi, ne
le dis pas, aussi bien écrit que toi, ne l'écris pas. Ne t'attache en
toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même,
et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah / le plus irremplaçable
des êtres. » « Action décomposante », disent les familles. « Action
décomposante », dit aussi André Rouveyre à qui Gide répond : « Il
est vrai. Mais qu'est-ce que je décompose ici ? qu'un composé factice,
ruineux, de morale et de préjugés, où [51]
ne
s'abrite que de la peur » (14). Et dira-t-on qu'il travaille
contre le progrès de l'homme celui qui ajoute dans les Nouvelles
Nourritures ce conseil capital : « Ce n'est pas seulement le
monde qu'il s'agit de changer (15) ; mais l’homme. D'où surgira-t-il
cet homme neuf ? Non du dehors. Camarade, sache le découvrir en toi-même,
et, comme du minerai l’on extrait un pur métal sans scories, exige-le
de toi, cet homme attendu. Obtiens-le de toi (et c'est moi qui souligne)
OSE DEVENIR QUI TU ES ». Pourtant deux
idées auxquelles, pensant à Gide, on arrive fatalement et qui ont particulièrement
alarmé les esprits familiaux, ce sont la réhabilitation des instincts
et l'acte gratuit. C'est dans Les Caves du Vatican qu'on rencontre
l'exemple par excellence de l'acte gratuit. Lafcadio à qui sourit enfin
la fortune se trouve dans un compartiment de [52] chemin de fer avec Fleurissoire qu'il
ne connaît point. Et sans aucune raison expliquée sinon explicable,
s'en remettant à la chance, (à un certain nombre de lumières) de lui
dicter son prochain geste : tuer ou ne pas tuer ce Fleurissoire inconnu
mais que le hasard met sur son chemin, Lafcadio tente la chance ;
et l'acte gratuit ce sera, le nombre des lumières valant pour oui,
de précipiter Fleurissoire par la portière. Enfin un meurtre où
nul intérêt ne participe ! On a été déduire
de là que Gide imaginait une totale absence de causalité ; primait-il
une espèce de folie ? Proposait-il une école du crime ? En effet, combien
tentante la notion d'une si folle liberté et, pour le non-chrétien même,
la pensée qu'on pourrait opposer au mouvement d'Aristote, à la preuve
thomiste de l'existence de Dieu (qui remonte de l'effet à la cause)
l'acte gratuit. Mais non, il faut prendre ici gratuit dans son
acception première et agréer le texte de [53]
Faits
divers : « II n'y a pas d’effets sans cause. Les mots « acte
gratuit » sont une étiquette provisoire qui m'a
paru commode pour désigner les actes qui échappent aux explications
psychologiques ordinaires, les gestes que ne détermine pas le simple
intérêt personnel (et c'est dans ce sens, en jouant un peu sur les mots,
que j'ai pu parler d'actes désintéressés). » Avec la complicité
du malentendu, de quels reproches d'amoralité n'allait-on pas charger
Gide ? Avec l'entendement du sens réel du mot, combien le français moyen
devait détester Gide d'aimer qu'on agît avec désintérêt ! [54] IX
Quant à l'acte
gratuit, c'est l'amoralité qu'on reproche à Gide, quant à la réhabilitation
des instincts, c'est l'immoralité qu'on lui jette à la tête ; oui depuis
son adolescence déjà, tous ses instincts se révoltent contre les menottes
qu'y mettent les lois sociales, les us et les coutumes. Et il écrit
en 1916, mais à propos de sa vingtième année : « Au nom de quel Dieu,
de quel idéal me défendez-vous de vivre selon ma nature ? » (16).
Dès 1897 il avait publié Les Nourritures Terrestres qui sont
un grand cri vers le naturel et dont un des sentiments essentiels, est
ce « C'est vers la volupté que s'efforce toute la nature » qu'on
retrouve dans Les Nouvelles [55] Nourritures (17). A propos
encore de sa vingtième année, il écrit : « Jusqu'à présent j'avais
accepté la morale du Christ, ou du moins certain puritanisme que l’on
m'avait enseigné comme étant la morale du Christ ». C'est vers ce
temps, pendant un voyage en Afrique, qu'il prend conscience d'une attraction
sensuelle qui n'est pas la même que celle que subit la majorité dans
notre présente civilisation. Il s'y prête. Il y reconnaît sa vérité
; mais souffrant d'être, pour cela, considéré comme pécheur, il veut
combattre pour éviter à d'autres pareil isolement, car il se refuse
à voir une désharmonie fondamentale entre l'instinct de l'homme et sa
vertu véritable. C'est en pensant au temps de ces découvertes qu'il
écrivit plus tard : « Il m'apparut que cette harmonie devait être
mon but souverain, et de chercher à l’obtenir la sensible raison de
ma vie. » Cela [56]
le
mena jusqu'à la nécessaire composition de Corydon, qu'on lui
pardonna moins encore que l'acte gratuit. Non seulement on se récria
sur le sujet mais on en voulut à l'auteur de le tenir pour naturel ;
on ne vit pas d'abord que Gide pensait selon Platon et non selon Proust
; et dans ce pays où l'on traite la femme plus que dans nul autre, comme
un objet de plaisir, on ne comprit pas du tout qu'un homme pût avoir
l'esprit sain et tenir que l'uranisme assure un bon ordre dans l'état
et un légitime respect de la création maternelle. Certes je ne m'étonne
pas qu'au sortir du pelucheux demi-siècle qui aboutit à la guerre de
1914, on ait jugé subversives les logiques déductions de Corydon,
mais je m'élève tout net contre une certaine théorie qui dit :
« Proust passe encore, il provoque en nous le dégoût du vice, mais
Gide ! ah ! Gide ! le voilà le danger, le voilà l'insidieux, le pernicieux,
l'immoral écrivain qui peint le vice agréable, qui fait le jeu du Malin,
qui nous insinue que telles pratiques [57] ne sont point monstrueuses,
qui loin de mettre la jeunesse en garde, la chauffe pour les plaisirs
défendus ! » Eh bien non ! Proust ne nous a offert qu'un spectacle et
le pire. Il a voulu expliquer et excuser des habitudes qu'il ne tenait
point lui-même pour bonnes et dont il allait se cachant, tandis que
Gide a tout uniment dit comme il sentait, comme il pensait et le cas
qu'il faisait des traditions en matière de sexualité. Et je crois que
c'est pour le plus grand bien d'autrui qu'il s'est exposé. Pour tenir
pareil rôle Corydon souhaitait : « quelqu'un qui irait au-devant
de l'attaque ; qui, sans forfanterie, sans bravade, supporterait la
réprobation, l’insulte ; ou mieux qui serait de valeur, de probité,
de droiture si reconnues que la réprobation hésiterait d'abord... »
Ce quelqu'un, ce fut Gide lui-même. La réprobation a souvent hésité...
[58] X
« Interrogez
les animaux, et ils vous enseigneront ; consultez les oiseaux du ciel,
et ils seront vos maîtres. « Parlez
à la mer, et elle vous répondra, et les poissons de la mer vous instruiront.
»
Job. XII.
7. 8.
« Nature
est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. Je queste
par tout sa piste : nous l’avons confondue de traces bastardes et artificielles...
»
Montaigne. Essais. Livre
VII [59]
C'est dans
la nature même que Gide prétend avoir reconnu le naturel de certains
instincts humains. (On a honte, tant cela est évident, de ne pouvoir
jamais cesser de le redire.) Il a fait sur elle de patientes observations
auxquelles on peut reconnaître que sans être homme de sciences, Gide
avait un tempérament de naturaliste (observations qui pour n'avoir rien
de précisément scientifique, n'en bénéficient pas moins de la subtilité
de son esprit), si bien que dans les spéculations même les plus abstraites,
c'est de la nature aussi qu'il a toujours voulu se souvenir. Je copie
dans les Pages de Journal : « Rien, mieux que l’étude des
sciences naturelles, n'est fait pour nous guérir de cette angoisse où
nous mène nécessairement la recherche d'un Dieu métaphysique, inaccessible.
» Et dans les Nouvelles Nourritures ceci que je cite pour
la seconde fois : « Que l’homme est né pour le bonheur, certes toute
la nature l’enseigne », à quoi s'ajoutent si bien ces [60] mots de Montaigne (18) : « Il faut
estendre la joye, mais retrencher autant qu'on peut la tristesse »,
que Gide commente ainsi dans son Essai sur Montaigne : « Cette
humeur, oui, je la retrouve chez Montaigne ; je ne la prends pas en
lui ; elle est mienne comme elle était sienne, et je n'avais pas besoin
qu'il ait dit avant moi cela pour l'écrire. » Je dirai même
que la complète démarche de Gide, que son entier comportement, tout
comme de Montaigne, sont NATURELS, qu'il n'a dans ses révoltes, dans
ses avis, que la nature en vue et que le naturel est tout son secret. C'est donc
tout NATURELLEMENT qu'André Gide aime ce qui est présentement le mieux
vivant, qu'il déplore le piteux état dans lequel s'acagnardent les Français,
qu'il a foi en le progrès de l'homme, qu'il hait la misère qui accable
autrui, qu'il aime le [61]
Christ
des premiers jours, qu'il déteste le Christianisme contre le Christ
(19) et qu'il se rallie au communisme. [62] XI
Cette dernière
proposition — se rallier au communisme — est aussi la conséquence des
six premières. Prenons-les une à une. C'est en 1905
(20) que Gide écrit « Malheur à ceux qui n'ont pas faim précisément
pour le plat que le temps nous présente ». C'était étendre à la
minute, à l'heure, au jour, au mois, puis à l'année, puis à l'époque
la précieuse notion de la « fruition » de l'instant (21). C'était
tenter de nous apprendre le bonheur qui est nécessairement, essentiellement
à l'opposé du regret. Gide peut dire en toute vérité : « Non
seulement j'aime ce [63] qui EST ; mais je le tiens pour le meilleur.
» Et j'ajouterai à ce propos que contrairement à
ce que disent certains, il ne s'est point forcé à sentir ainsi pour
« faire jeune » mais qu'il est resté absolument jeune parce qu'il pensait
naturellement ainsi. [64] XII
Dans l'article
déjà cité, de février 1905, je relève encore cette phrase : « — Oui,
Monsieur, une importante époque, répondis-je à l'interviewer aussitôt
; une admirable époque... et comment ne trouverais-je pas admirable
l'époque précisément où je vis ; intéressante entre toutes, aussi bien
parce que c'est la plus récente, la dernière, mais pour cela même moins
admirable pourtant et moins intéressante peut-être que celle qui va
suivre..., que j'entrevois » (22). Ah ! comme cette excellente réponse
est peu dans le goût des Français que nous nous sommes laissés aller
à devenir, car il faut reconnaître de [65] bonne foi que nous avons une effarante
tendance à ne chérir que le souvenir, que nous sommes aveuglés jusqu'à
l'absurde sur les mérites de la tradition et que cela nous prédispose
aussi peu que possible à bien juger du présent, à envisager l'avenir. Or, (mais nous
ne savons plus assez nous critiquer) même le côté bonhomme, liberté
de presse de nos arguments politiques n'est pas assez de la critique.
Cela est si évident que Sieburg écrit dans son Dieu est-il Français
? (23), qui n'est nullement un ouvrage anti-français : « Il nous
apparaît clairement que sa fatalité [de l'esprit français] consiste
en ceci que chacune de ses manifestations implique toujours un jugement
favorable sur lui-même. » A quoi l'on voudrait bien que chacun pût répondre
avec Gide « par crainte de prévention, c'est le livre de l'ennemi
que l'on considère avec le plus d'indulgence, et [66]
avec
l'œil le plus sévère ce qui risque de nous flatter » (24) Le patriotisme
sans doute se manifeste dans tous les pays, mais ce qui est triste en
France c'est que la supériorité de la France y est une donnée première,
qu'on en part comme d'une chose qui n'a pas besoin d'être prouvée. N'est-il
pas paradoxal que cette incuriosité soit héritière directe de l'esprit
critique et curieux du XVIIIe siècle, car l'esprit frondeur
de Voltaire (bien moins révolté, bien moins profond que l'esprit de
Diderot) portait en soi le poison du scepticisme. Par un phénomène de
mimétisme réciproque (où le nom n'a qu'une part de coïncidence) l'esprit
français par excellence c'est depuis quarante ans l'esprit d'Anatole
France. Je consens que nombre d'écrivains, nombre d'esprits actifs s'en
soient garés, mais n'empêche que la masse bourgeoise et petite bourgeoise
en est bien imprégnée. Elle ne se réveille que pour la [67]
« défense
de ses intérêts » (locution absolument française) et permet, sinon,
à son scepticisme de pousser jusqu'au menfichisme (allez, ce sentiment
est chez nous trop répandu pour que le mot ne prenne pas place dans
la langue). Bref, nous voici venus au temps où le slogan français
est : « Faut pas s'en faire », notre résignation nous a rongés; Gide
a raison de dire : « Je me persuade volontiers qu'il n'arrive à chacun
que les événements qu'il mérite » (25), mais comme on lui est reconnaissant
de ne s'être jamais immobilisé dans la solution du désespoir. (C'est
lui d'ailleurs qui incrimine ce vers trop fameux en France : « Les
plus désespérés sont les chants les plus beaux ». Il a raison.
Musset l'écrivit dans un siècle qui péchait par mélancolie adolescente,
qui ne prenait pas assez conscience de la force de ses trente-cinq ans.
Et en ce qui nous concerne il nous [68] faut dans la trente-sixième année de
notre siècle ne point pécher par acceptation sénile. Il nous faut aimer
Gide d'avoir senti et pensé : « La résignation souriante n'est plus
du tout mon fait » (26), d'avoir pris ainsi le contre-pied de l'influence
d'Anatole France. D'ailleurs il écrivait à R. d. B. en 1934 : « Je
ne suis pas un sceptique » (27). Ah ! tant mieux ! Quel agrément
de rencontrer un Français qui ne le soit point, qui n'ait pas honte
d'être crédule (ce qui n'implique pas d'être sot !), car il est bizarre
que les catholiques même (j'allai dire les catholiques surtout) ait
annexé ce qui est le pire de la libre-pensée, savoir son scepticisme.
Or un athée ne peut l'être valablement qu'en croyant fortement à la
non-existence du Dieu chrétien ; il ne peut pas plus se permettre un
sourire indulgent que ne le peut, au sujet de l'athée, le catholique.
Je copie à l'usage [69]
des
esprits décidés, encore ces mots d'André Gide : « Je méprise
de tout mon cœur cette sorte de sagesse à laquelle on ne parvient que
par refroidissement ou lassitude » (28). Et « Cesse de
croire, si tu l'as jamais cru que la sagesse est dans la résignation
; ou cesse de prétendre à la sagesse » (29). Puis,
persuadons-nous que Gide est d'un cœur plus français que beaucoup lorsqu'il
écrit: « J'en veux à tout ce qui diminue l’homme » (30).
Il me semble qu'en se rapprochant de la nature le Français civilisé
verrait mieux par où pèche sa civilisation. Sieburg le remarquait bien
lorsqu'il notait qu'en France « ce n'est pas la nature qui est
la source où l'enfant est forcé de puiser, mais la raison ». Il
ajoute même avec perspicacité : « Les frères Goncourt se montrent
parfaitement logiques, lorsqu'ils assurent qu'ils se sentent plus près
[70] de la nature devant la reproduction d'un
paysage que devant ce paysage lui-même » (31). Enfin si nous vivions
plus communément avec la nature nous nous étonnerions moins d'apercevoir
des naturels dissemblables (il est inouï que par naturel, l'homme ait
pu entendre uniforme). Et Gide n'aurait pas à dire : « Cesse
donc de blâmer ce qui diffère de toi » (32). En effet nous sommes
envers les étrangers, particulièrement envers les Russes, tout plein
de blâmes où se mêle bien un peu de crainte. Car ceux qui craignent
vivement pour leurs églises nous ont ressassé que le communisme était
un danger mortel. Grand danger en effet pour les plus gros profiteurs,
mais nul danger pour les hommes de bonne volonté. « Il y a
bien peu de monstres, écrit Gide, qui méritent la peur que nous
en avons » (33). « Nous vivons
encore sous le [71] règne des croquemitaines » (34). Ma
foi oui. Il s'inquiète ici tout un petit monde qui n'a pas à redouter
des conditions nouvelles. Quoi ? Est-il donc impossible de faire bon
ménage avec la justice et la joie, de renverser de mauvaises idoles
? Non ; Gide a raison d'affirmer qu' « il est bien des choses qui
ne paraissent impossibles que tant qu'on ne les a pas tentées »
(35). [72] XIII
Partant, Gide
croit au progrès. Cette notion qui était, (toute courte), partie intégrante
du Credo du XIXe siècle commence à nous paraître moins valable.
En 1900 même, le progrès semblait une panacée universelle, mais on voit
aujourd'hui quelques pailles dans l'acier parce que le progrès auquel
on s'est insensiblement habitué à penser, c'est le mécanisme ; or, c'est
le progrès de l'homme que Gide nous rappelle : « Moi aussi,
parbleu, j'ai pu sourire, ou rire avec Flaubert, devant l’idole du Progrès ;
mais c'est qu'on nous présentait le progrès comme une divinité dérisoire.
Progrès du commerce et de l'industrie ; des beaux-arts surtout, quelle
sottise ! Progrès de la connaissance, oui [73]
certes.
Mais ce qui m'importe c'est le progrès de l’Homme même »
(36). Tout l'effort
du progrès à tendu depuis bientôt deux siècles à séparer l'homme de
la nature. Tout ce qui rappelait en nous « l'animal » était proscrit
d'office. Paradoxe : on était d'autant plus humain qu'on
était moins animal. Je disais que ce sentiment était propre au
XIXe siècle. Il est plus exact de dire qu'il est propre au
christianisme, mais qu'il était à la fin du XIXe siècle particulièrement
venimeux. Le vrai progrès, toute mécanique mise à part, ce serait pour
nous d'être aussi NATURELS que possible, de secouer toute la vieille
ferraille de nos greniers, de rejeter tous les costumes qui datent des
débuts de l'automobile. Je n'entends pas dire, bien sûr, que la rapidité
mécanique, que le sans-fil, que l'aviation, etc. soient à condamner,
mais que ces moyens (et surtout ne les considérons pas comme
[74] fins) réalisent
enfin certains profonds désirs instinctifs, la course décuplée, le vol,
etc. Et que ce n'est pas du tout le moment de nous embarrasser de faux
progrès moraux. Je crois ne pas dénaturer la pensée de Gide en disant
qu'il voit le progrès de l'homme en fonction de sa connaissance et particulièrement
de sa connaissance de la nature, et qu'il croit nécessaire par conséquent
de repousser une tradition antinaturelle. Au reste, je
copie dans Pages de Journal : « Ce que l’on découvre ou redécouvre
soi-même ce sont des vérités vivantes ; la tradition nous invite
à n'accepter que des cadavres de vérité. » Cela ne veut
pas dire que tout le passé soit à condamner. Il est de poisseuses traditions
qui n'entachent pas tout ce qui a été. Il y a un tremplin aussi dans
le passé. Gide le sait bien, qui écrit : « Ce n'est qu'en s'appuyant
sur le passé que le présent peut [75]
prendre
élan vers l’avenir » (37). Somme toute ne confondons
point tradition et passé. Le fait acquis du passé, nous ne pouvons point
nous dispenser d'en faire état pour bâtir l'avenir, mais la tradition,
cette frange du passé, qui vient constamment nous balayer le visage,
nous empoussiérer les yeux, il faut la couper. De Gide encore : « Aucun
progrès de l'humanité n'est possible, que celle-ci ne secoue le joug
de l'autorité et de la tradition » (38). Mais, me direz-vous, le
communisme est un régime autoritaire. Certes ; tout grand développement
social s'appuie sur ses autocrates. Mais je lis dans la phrase citée
que c'est l'autorité de la famille qu'il faut secouer ; loi à laquelle
les complexes, les refoulements, l'hérédité (nulle part plus intense
qu'au sein des familles, s'y développant comme dans un bouillon de culture)
prêtent la pire, la plus courbe autorité. [76] Gide nous dit
: « La religion et la famille sont les deux pires ennemis du progrès
» (39). — Mais ces
données sont établies ! dira-t-on. — Mais nous vivons autour d'un foyer
! — Mais nos enfants les mieux élevés sont ceux sur qui veillent leurs
familles. — Mon père m'a élevé comme cela, c'est comme cela aussi que
j'élèverai mon fils ! — De mon temps on obéissait ! — On avait des principes
! Répondons à de tels mots par la voix de Gide encore; « Quoi de
plus creux et de plus bêtement sonore, que la phrase par laquelle le
R. P. R. de J... termine sa déclaration : « Il existe des principes
immuables sur lesquels le doute n'est pas permis. L'humanité ne progresse et ne peut progresser
sans bousculer un peu ces excellentes âmes » (40). Il
dit aussi : « Je ne crois pas que l'homme n'a plus rien à dire »
[…] (41) [77] « Je
confonds possible et futur » (42). C'est l'avis de beaucoup qui
confondent possible et mécanique. Il faut pousser plus
avant l'espérance. Mais lors qu'on ne s'effraie plus de rien qui soit
du domaine de l'application pratique des sciences, on prend le mors
dès qu'il s'agit de morales et d'institutions. Et l'on voit en France
d'un meilleur œil une fusée pour la lune qu'une dissolution des Chambres.
Pensez alors si l'on préfère tout à l'abandon de la cellule familiale.
Vive le progrès ! crie-t-on à la pensée de voyager librement au-dessus des mers.
Utopie ! hurle-t-on à l'idée d'être plus naturel, moins chrétien, moins
possesseur, plus ému par autrui. Utopie, utopie la pensée d'être plus
heureux sur la terre! « Comme si tout grand progrès de l'humanité
n'était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain
ne devait pas être faite de l’utopie d'hier et d'aujourd'hui ! »
(43). [78] XIV
« ... Cette
abominable formule : TU gagneras MON pain à la sueur de TON front »
(44).
Que Gide ait
souffert dans son esprit de l'imposition de nos lois morales et sociales,
de l'état de notre société, cela n'est pas douteux, mais plus violemment
encore l'a ému le dénuement de cette société. Le spectacle de la misère
l'a fait mieux s'interroger sur les avantages matériels dont il a joui
dès sa naissance : Il a senti à quel point l'oppressait l'injustice
de ce meilleur partage ; mais en même temps il s'y est senti engagé
; et [79] le seul fait de continuer de jouir de
ces avantages commença de lui paraître une complicité involontaire.
Que Gide, qui au fond, ne renie aucune des valeurs chrétiennes et continue
d'être chrétien de cœur, à son insu peut-être, aspire au dépouillement
et voie dans la charité même un moyen d'y parvenir, voilà qui est certain.
Mais c'est encore un point de vue chrétien et il reste certain aussi
que son idéal chrétien est celui d'un état où « faire la charité » ne
serait plus nécessaire. En cela, il approuve le communiste qui dit qu'il
ne faut pas « avoir à donner », car le don le plus chrétien n'empêche
qu'il y ait le donnant et le recevant ce qui perpétue le malaise. Gide
écrit à ce propos fort bien : « Une des pires souffrances et dégradations
de la misère, pour qui n'est pas incapable d'amour, c'est de devoir
toujours recevoir, de ne pouvoir jamais donner » (45). Le mal de
la misère il ne faut pas simplement jeter [80] dessus quelques gros sous qui font de
mauvais pansements, il faut essayer de labourer le sol de douleur, de
le retourner, d'en arracher les herbes parasites, d'y semer les plantes
nécessaires. Je ne prétends pas que les réformateurs soient seuls sensibles
au malheur d'autrui ni qu'il n'y ait point d'âmes généreuses parmi les
conservateurs, mais beaucoup « auraient encore le cœur suffisamment
tendre, qui manquent d'imagination au point de ne pouvoir se représenter,
fut-ce faiblement, les souffrances de ceux qui ne sont pas tout près
d'eux » (46). Gide, qui n'a pas personnellement subi « cette
meute de soucis qu'excite et fait aboyer la misère », en connaît
parfaitement, ne serait-ce que par sympathie, les hontes et les retours. Lors de son
premier voyage en Afrique en 1893, il avait clairement vu les drames
sociaux qui s'y jouaient mais il ne « savait pas encore combien les
pires injustices laissent [81] indifférents ceux qu'elles ne
lèsent pas directement » (47). Depuis il a fait bien du chemin,
il a vu bien du malheur. Sa haine d'un bonheur qui n'est point personnellement
acquis s'est accentuée: « Tout bonheur me parait haïssable qui ne
s'obtient qu'aux dépens d'autrui et par des possessions dont on le prive
» (48) […] « En vérité,
le bonheur qui prend élan sur la misère, je n'en veux pas. Une richesse
qui prive un autre, je n'en veux pas. Si mon vêtement dénude autrui,
j'irai nu » (49) […] « Que l'homme
jusqu'aujourd'hui n'ait pu s'élever au bien-être, celui même qui permet
le bonheur, qu'aux dépens des autres, qu'en s'installant sur eux, voilà
ce que nous ne devons pas admettre. Je n'admets pas davantage que le
grand nombre doive renoncer sur [82] cette terre au bonheur qui naît naturellement de l'harmonie
» (50). Et voici une
remarque des plus importantes : « Une somme de bonheur est due, à
chaque créature, selon que ses sens et son cœur en supportent »
(51), ce qui veut dire, qu'ICI BAS, chaque créature a droit à sa pleine
capacité de bonheur. Or si l'on s'inquiète de savoir ce que l'église
catholique entend par paradis, on trouve dans Saint Thomas que le paradis
c'est pour chaque âme sa pleine capacité de la lumière de Dieu, de la
présence de Dieu, et ce pour toute l'éternité dans la vie ETERNELLE...
qui ne commence qu'à notre mort. Mais Gide croit
trop à la nature pour souhaiter que le bonheur soit ailleurs qu'ici-bas,
et cela d'autant plus qu'il n'admet pas la « vie éternelle » — qui est
(chrétiennement [83] parlant) la survie de l'âme par delà la mort. Mais voudrait-il
ici-bas d'un bonheur à lui seul assuré ? Massis même lui reconnaît «
un anxieux besoin de rejoindre les autres, de faire quelque chose pour
eux ». Et Gide dit en effet : « L'être pensant qui n'a que soi
pour but souffre d’une vacance abominable » (52). [84] XV
« Tout doit être remis en question, remis en doute
» (53).
« Pensez-vous
que le Christ se reconnaîtrait aujourd'hui dans son Eglise ? C'est au
nom même du Christ que vous devez combattre celle-ci. Ce n'est pas Lui
le haïssable, mais la religion que l’on édifie d'après Lui »
(54). Je me demande s'il se trouverait aujourd'hui un chrétien de bonne
foi et de foi profonde qui, après avoir longuement réfléchi sur cette
Page de Journal, s'accorderait le droit honnête de lui opposer
un absolu démenti. Il me semble au contraire que ce chrétien dirait
[85] avec
Jéhovah (Isaïe II. 13.) : « Ne m'offrez plus de sacrifices
inutilement : l'encens m'est en abomination : je ne puis plus souffrir
vos nouvelles lunes, vos sabbats et vos autres fêtes : l'iniquité règne
dans vos assemblées. » Gide a trop aimé le Christ humain et fraternel
de l'Evangile pour ne pas s'être révolté dès l'adolescence contre les
grimaces affreuses que les prêtres et les pasteurs font faire au Dieu
qu'ils font parler par leurs bouches. Ce Christ aimant voulait la JOIE.
On l'a mis à l'Ecole du MALHEUR. Gide remarque : « Le premier mot
qui nous est rapporté du Christ c'est « Heureux... »... « La
première parole du Christ est pour embrasser la tristesse même
dans la joie : heureux
ceux qui pleurent. Et comprend bien mal cette parole, celui
qui n'y voit qu'un encouragement à pleurer » (55). [86] Voici deux
mille ans bientôt que nous vivons selon la souffrance, la mortification
et le malheur. LES TEMPS NE SONT-ILS DONC PAS VENUS DE VOULOIR VIVRE
SELON LE BONHEUR? |