MAURICE SACHS

 

 

 

 

 

ANDRE GIDE

 

 

 

 

 

« Le prolétariat ne peut atteindre la Révolution que par une seule voie qui est celle du Parti; mais chaque intellectuel peut rejoindre la Révolution par sa propre voie. »

STALINE.

 

 

 

 

 

DENOËL ET STEELE

19, Rue Amélie – PARIS


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A

 

ELIE FAURE

 

en confiante admiration

M.S.


INTRODUCTION

 

Dans ce petit livre je n'ai désiré qu'atteindre deux buts : tracer un portrait exact d'André Gide et montrer à beaucoup, que les Lettres intéressent moins que la Vie, combien Gide est près de la vie et de leur vie. Ces pages ne sont donc point adressées aux intellectuels ; elles ont été écrites surtout à l'intention de ceux à qui la politique d'abord fit connaître le nom d'André Gide et qui le sachant glorieux, ne savaient pourtant rien de très défini ni quant à l'homme ni quant à l'œuvre. Et je serais satisfait si mon travail pouvait persuader quelques-uns que Gide n'est pas un écrivain « rare », ni obscur ; qu'il suffit pour vivre en bonne intelligence avec son œuvre d'avoir des réserves d'honnêteté et de ferveur. [9]

Mais depuis le jour récent encore où ce travail fut terminé pour moi, la politique des doctrines a rendu nécessaire cette introduction et quelques mots sur le sens où s'entend ici communisme.

On verra dans ces pages comment André Gide devait tout naturellement s'acheminer vers le communisme, comment son honnêteté ne pouvait que repousser les odieuses conclusions d'une société étouffée et décomposée à la fois par l'Eglise, les pires traditions familiales et la prééminence d'un capitalisme bourgeois dénué même des vertus héroïques qui ont soutenu pendant tant de siècles une aristocratie, aujourd'hui exténuée et presque disparue.

Ce communisme donc vers lequel Gide allait avec une ferveur égale à celle de ses plus jeunes années lui représentait (représentait pour beaucoup), la liberté, la paix, la délivrance des obsessions mythologiques, une conception nouvelle de la vie. [10]

Mais tout comme les cartes du Christ ont été brouillées par Saint Paul, il se pourrait bien que le communisme change de figure par la faute de ses plus zélés militants. Il se peut bien que le communisme dès aujourd'hui, ou dès demain, n'offre plus à beaucoup d'esprits libres, les saines et fortes tentations que nous y voyions hier.

Si cela est, Gide et bien d'autres auront été abusés. (La fin dira-t-on, justifie les moyens, mais il y a des moyens qui portent leur FIN en soi.)

C'est pourquoi, il me faut bien dire ici que par communisme, j'entendais (comme Gide je crois), plus ce qu'on nous proposait hier que ce que l'on nous offre aujourd'hui.

Quant au sujet essentiel de ce livre, je ne me pique point d'avoir tout dit sur André Gide, ou d'avoir fait œuvre d'érudit.

On consultera avec profit : André Gide, par Ramon Fernandez ; André Gide, par Léon-Pierre Quint ; A propos d'André Gide, [11] par F.-P. Alibert ; Le Reclus et le Retors, par André Rouveyre, etc...

J'espère qu'on me saura gré d'avoir abondamment cité André Gide. A chaque instance où me sollicitaient également le texte original et mon commentaire, c'est celui-là que j'ai donné, et je remercie tout spécialement M. Gaston Gallimard d'avoir bien voulu me permettre de faire de larges emprunts aux ouvrages dont il est l'éditeur.

M. S.

Oct. 36 [12]


I

 

Gide, la taille haute, les épaules tombantes, le corps osseux, porte une tête depuis longtemps chauve à la peau sèche et tannée de paysan. Il est comme sculpté dans le bois sain d'un  arbre rude. Ses yeux, qui tirent tantôt sur le gris, tantôt sur le bleu comme certaines ardoises, comme sous certain jour, les feuilles de peuplier, donnent un regard lucide, franc et perspicace. Ses lèvres, dont Wilde disait qu'elles « sont droites comme celles de quelqu'un qui n'a jamais menti », coupent net le visage d'un trait plus réticent que voluptueux. Une mâchoire forte et carrée marque de volonté une figure qui n'est alourdie par aucune passion épaississante. Le visage de Gide nous présente la réunion réussie du paysan, de l'homme d'étude et de [13] l'homme raffiné. Bref, celui d'un homme qui s'est donné la peine d'être ce meilleur homme qu'un homme puisse être, ce meilleur de soi qui est en chacun mais que si peu d'entre nous réalisent. On le rencontre se promenant enveloppé dans une cape de Loden, coiffé d'un feutre mou à la calotte droite et bosselée devant, fumant avec précipitation, faisant parfois du coude un geste machinal en avant, et entrecoupant ses phrases, précises, bien venues, dites d'une voix profonde, par une sorte de respiration à bouche fermée, par un tic des voies respiratoires qui trahissent comme la cigarette sans cesse rallumée, une nervosité lentement dominée et qui ne gêne plus qu'à peine le corps. Il donne l'impression d'un homme qui, à soixante-sept ans, est plus jeune d'âme et mieux portant qu'il n'était à vingt ans, d'un homme qui a vécu bien (tout le contraire du « bien vécu » mondain), qui a trouvé son équilibre et qui affrontera la mort avec l'apaisante certitude de durer. [14]


II

 

Il y a peu d'hommes aujourd'hui, qu'une légende ait défavorisé et déformé autant qu'André Gide. Il est vrai que la légende cristallise peu à peu aux côtés de l'homme dont elle est comme une ombre distordue, un personnage abstrait (mais d'autant plus puissant), dont l'homme concret se détache ou se rapproche selon qu'il est, au plus profond soit bon, soit mauvais homme ? Et tels écrivains que j'ai connus, je les voyais se rapprocher au cours des années, dangereusement de leur légende, tandis que Gide plus on le pratique et plus on le voit s'éloigner de sa fausse image ; s'en éloigner non par effort ni par volonté, mais tout naturellement, parce qu'il n'est absolument pas l'homme qu'on nous a dit qu'il était, mais un autre qu'on découvre à la fréquentation. [15]

La légende nous l'a présenté immoral, d'influence volontairement perverse, soucieux de se faire remarquer, parcimonieux et insincère. On le découvre honnête, grave, libre et généreux.

Et ce sont bien ces qualités là qui ont fait de Gide « le contemporain capital » (1). Et lors même que la postérité ne le tiendrait pas pour l'homme capital de ce début de siècle, elle ne pourrait que le reconnaître pour un des hommes les plus honnêtes, les plus graves, les plus sincères et les plus indépendants de ce temps.

Qu'on ne croie pas, à cette énumération, que j'imagine un Gide sans défauts qui, pour être moins inexact que celui de la légende, serait, bien que dans un autre sens, presqu'aussi faux. Je les vois bien ses défauts (qui ont, je crois, servi l'écrivain et desservi l'homme) mais qui n'en laissent pas moins [16] intacts en lui cette honnêteté, cette gravité, cette sincérité et cette indépendance grâce auxquelles il demeure un homme exceptionnel. Soit dit, en passant, il est bien ironique que ces qualités qu'on se plait à exiger de tous les hommes soient les plus rares malgré que tout le monde s'en donne les apparences — et que si peu d'hommes les possèdent que pour peu qu'on en rencontre un, on en demeure tout émerveillé. C'est pour avoir trouvé en Gœthe ces qualités essentielles à l'Homme et dont l'homme se passe depuis quelques milliers d'années, que Napoléon lui dit : « Vous êtes un homme. » Et il est bien vrai que dans cette acception du mot on rencontre peu d'HOMMES parmi les hommes ; raison suffisante déjà de se réjouir que Gide soit l'HOMME qu'il est.

L'honnêteté, Gide en fit preuve toute sa vie et tout au long de son œuvre, sans se payer jamais de mots ni d'idées par la plus scrupuleuse observation de l'honnêteté qu'on se doit à soi-même (elle est celle-là mille [17] fois plus rare que l'honnêteté envers autrui, requise par la loi, et à laquelle l'homme se plie d'autant plus volontiers qu'il acquiert en s'y pliant la délicieuse, bénéfique et mensongère sensation d'être honnête envers tout l'univers, lui-même compris). Mais honnête envers soi-même, Gide ne le fut pas moins qu'envers un public curieux de ses moindres démarches.

La gravité, Gide en fit preuve au cours d'une vie attentive (pour user ici d'un adjectif qu'il emploie lui-même fréquemment et qui peint un des côtés les plus attachants de son caractère). Il n'a proscrit la gaîté ni de sa vie ni de son œuvre, mais il n'a rien traité à la légère. Lorsqu'il signe une lettre « attentivement vôtre » ce n'est point par préciosité, c'est en vérité parce qu'il est attentif aux êtres ; et son œuvre écrite ne recommande qu'avec sérieux, n'attaque qu'après réflexion, ne s'engage qu'avec gravité.

La sincérité, Gide en fit preuve en allant [18] toujours jusqu'à l'extrême de ses sentiments; en s'exposant tel qu'il était avec autant de véracité que Rousseau, mais sans les affectations et les réticences qui amoindrissent singulièrement les figures de quelques-uns de nos contemporains.

Et l'indépendance, Gide en fit preuve en rompant avec les formes religieuses et sociales dans lesquelles on l'avait élevé, en se refusant aux honneurs qui eussent pu récompenser son talent le plus visible, en donnant enfin son adhésion à un parti qui n'était pas au pouvoir, adhésion par laquelle il avait beaucoup à perdre, rien à gagner.

A ces qualités, Gide joint une intelligence précise, humaine et vaste qui me paraît d'autant plus valable qu'elle est exempte du péché d'intellectualité. (Souvent, rien de moins intelligent qu'un intellectuel et parfois rien de moins intellectuel qu'un homme intelligent). Gide est dans la bonne mesure l'un et l'autre à la fois. [19]


III

 

André Gide naquit le 22 novembre 1869. (Pour ceux qu'intéresse l'astrologie, je note cette Page de Journal : « le 21 novembre précisément, notre terre sort de l'influence du Scorpion pour entrer dans celle du Sagittaire. Est-ce ma faute à moi si votre Dieu prit soin de me faire naître entre deux étoiles, fruit de deux sangs, de deux provinces et de deux confessions! ») En effet, sa famille maternelle était normande, et presque exclusivement protestante ; par son père il tenait aux huguenots des Cévennes. La famille maternelle appartenait à la bourgeoisie industrielle de Rouen ; la famille paternelle à la magistrature (elle habitait Uzès). Pour le temporel la vie de Gide prendra nécessairement les plis majeurs des vies de la bourgeoisie du [21] temps. Pour le spirituel, elle sera toute étude, amour et révolte. Comme cette vie ne met pas en relief de ces anecdotes contingentes qui font de si aimables biographies, mais que les bornes qui en marquent le chemin indiquent, coupées par certains départs, les étapes surtout de la vie intérieure, je crois qu'on me saura gré, plutôt que de dresser ici la nomenclature exacte mais monotone des voyages que Gide effectua en Europe et en Afrique, de recopier certains morceaux des Nourritures Terrestres. On y trouve dès 1897 le détail imaginaire de la vie qu'il espérait, et somme toute un pressentiment que le développement a souvent justifié : « A dix-huit ans, quand j'eus fini mes premières études, l’esprit las de travail, le cœur inoccupé, languissant de l'être, le corps exaspéré par la contrainte, je partis sur les routes, sans but, usant ma fièvre vagabonde. Je connus tout ce que vous savez: le printemps, l’odeur de la terre, la floraison des herbes dans les champs, les brumes du matin sur la rivière, [22] et la vapeur du soir sur les prairies. Je traversai des villes, et ne voulus m'arrêter nulle part. Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et promène une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités. — Je haïssais les foyers, les familles, tous lieux où l'homme pense trouver un repos — et les affections continues, et les fidélités amoureuses, et les attachements aux idées — tout ce qui compromet la justice ; je disais que chaque nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers disponibles. […]

Chaque jour, d'heure en heure, je ne cherchais plus rien qu'une pénétration toujours plus simple de la nature. Je possédais le don précieux de n'être pas trop entravé par moi-même. Le souvenir du passé n'avait de force sur moi que ce qu'il en fallait pour donner à ma vie l’unité : c'était comme le fil mystérieux qui reliait Thésée à son amour passé mais ne l'empêchait pas de marcher à travers les plus nouveaux paysages. Encore ce[23] fil dut-il être rompu... Palingénésies merveilleuses ! Je savourai souvent, dans mes courses du matin, le sentiment d'un nouvel être, la tendresse de ma perception. — « Don du poète, m'écriais-je, tu es le don de perpétuelle rencontre » — et j'accueillais de toutes parts. Mon âme était l'auberge ouverte au carrefour ; ce qui voulait entrer, entrait. […]

Je haïssais la lassitude, que je savais faite d'ennui, et prétendais que l'on tablât sur la diversité des choses. Je me reposais n'importe où. J'ai dormi dans les champs. J'ai dormi dans la plaine. J'ai vu l'aube frémir entre les grandes gerbes de blé ; et sur les hêtraies s'éveiller les corneilles. Au matin je me lavais dans l'herbe et le soleil naissant séchait mes vêtements mouillés. — Qui dira si jamais la campagne fut plus belle, que ce jour où je vis les riches moissons rentrer parmi les chants, et les bœufs attelés aux pesantes charrettes ! [24] […]

— Seul, je goûtai la violente joie de l’orgueil. J'aimais me lever avant l’aube ; j'appelais le soleil sur les chaumes ; le chant de l'alouette était ma fantaisie et la rosée ma lotion d'aurore ! Je me plaisais à d'excessives frugalités, mangeant si peu que ma tête en était légère et que toute sensation me devenait une espèce d'ivresse. J'ai bu de bien des vins depuis, mais aucun ne donnait, je sais, cet étourdissement du jeûne, au grand matin ce vacillement de la plaine, avant que, le soleil venu, je ne dorme au creux d'une meule.

Ce pain que j'emportais avec moi, je le gardais parfois jusqu'à la demi-défaillance; alors il me semblait sentir moins étrangement la nature et qu'elle me pénétrait mieux ; c'était un afflux du dehors ; par tous mes sens ouverts j’accueillais sa présence ; tout, en moi, s'y trouvait convié […] [25]

Certes jamais aucune gloire ne vous vaudra, adolescence de nos cœurs ! […]

Parfois, retraversant Paris, je retrouvais pour quelques jours ou quelques heures l’appartement où s'était écoulé ma studieuse enfance ; tout y était silencieux ; des soins de femmes absentes avaient jeté des linges sur les meubles. Tenant à la main une lampe, j'allai de pièce en pièce sans rouvrir les volets clos depuis plusieurs années, ni soulever les rideaux pleins de camphre. L'air y était pesant, saturé d'odeur. Ma chambre seule continuait d'être apprêtée. Dans la bibliothèque, la plus sombre et la plus silencieuse des pièces, les livres sur les rayons et sur les tables gardaient l’ordre où je les avais placés; parfois j'en ouvrais un, et, devant la lampe allumée bien que ce fût le jour, j'étais heureux d'oublier l’heure...

Le jour suivant j'étais de nouveau loin de Paris […]. [26]

Pourtant, à trente-cinq ans, non lassé de voyages, mais tourmenté par l’excessif orgueil que cette vie nomade avait fait croître, je compris ou me persuadai que j'étais mûr enfin pour une forme de vie nouvelle […].

Ne me dites pas trop que je dois aux événements mon bonheur ; évidemment ils me furent propices, mais je ne me suis pas servi d'eux. Ne croyez pas que mon bonheur soit fait à l'aide de richesses ; mon cœur sans nulle attache sur la terre est resté pauvre, et je mourrai facilement. Mon bonheur est fait de ferveur. Je sais des jours où me répéter que deux et deux faisaient encore quatre suffisait à m'emplir d'une certaine béatitude — et la simple vue de ma main sur la table. A travers indistinctement toute chose, j’ai éperdûment adoré. » [27]


IV

 

Revenons maintenant aux données précises. André Gide commença d'écrire très tôt. Il publia à l'âge de vingt-deux ans son premier ouvrage (Les Cahiers d'André Walter) qu'il écrivait depuis sa dix-huitième année et il a beaucoup écrit depuis (2). Cette vocation, Gide en voit l'origine dans un conflit héréditaire. Je cite encore (3) « Rien de plus différent que ces deux familles ; — (celle[29] de sa mère et celle de son père) — rien de plus différent que ces deux provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires influences. Souvent je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. Sans doute ceux-là seuls sont capables d'affirmations puissantes, que pousse en un seul sens l’élan de leur hérédité. Au contraire les produits de croisement, en qui coexistent et grandissent, en se neutralisant, des exigences opposées, c'est parmi eux je crois que se recrutent les arbitres et les artistes. Je me trompe fort si les exemples ne me donnent raison. » [30]

Arbitre et artiste, les deux adjectifs s'appliquent parfaitement à André Gide, moraliste et écrivain. Mais ne prêtons pas au mot artiste le sens péjoratif dont on commence à l'entacher et par quoi c'est l'esthète qu'on désigne, car nul plus artiste que Gide, nul moins esthète ; à tel point que son écriture d'adolescent ne s'est contaminée ni près des symbolistes, ni près de Wilde qui étaient assez forts pourtant pour impressionner un esprit moins durement constitué. Pourtant on n'a pas ménagé à Gide l'accusation de préciosité. Il ne se défendait pas, lorsqu'il écrivait dans la N. R. F. de février 1900 : « L'exigence de la sincérité entraîne toujours (et en peinture et en musique également) certaine contention de style, de métiers, qui forcément doit paraître tout d'abord préciosité, recherche, artifice même — simplement à ne pas verser dans le convenu […]. [31]

Certes je ne prétends pas que toute préciosité d’art soit sincère ; mais bien que la sincérité profonde exige une manière nouvelle et qui paraît d'abord préciosité » (4). Mais on peut fort bien user de cette citation pour faire justice de l'accusation qu'on ne lui ménage pas aujourd'hui. Je crois plutôt que certains assemblages de mots qui reviennent souvent dans les ouvrages de Gide et qui s'y marquent comme des tics (tout écrivain a les siens), des réticences, des « tout aussitôt », par exemple, qui lui sont devenus propres, ont paru suffisamment apprêtés aux lecteurs superficiels pour leur permettre de conclure. Mais encore qu'une pensée précieuse veut minutieusement s'exprimer et que Gide n'ayant rien à dire qui ne soit important, on conçoit qu'il le veuille dire soigneusement, il me semble que ses tics indiquent où pouvait être l'écueil, et qu'en [32] l'accusant de préciosité les détracteurs de Gide devinent où il eût pu pécher. Mais il y a loin d'un danger au danger évité ; dans le cas particulier il y a toute une œuvre.

Pour incongrues qu'apparaissent les associations d'idées, elles réveillent des échos dont l'on peut encore parler ici : je ne lis pas certaines pages des Nourritures Terrestres ou de Si le grain ne meurt sans que la phrase lue ne me rappelle aussitôt un souvenir délicieux où ces livres, pourtant, n'ont point de part directe. C'était en Amérique du Nord — je passai l'été dans les monts des Catskills. — La chaleur, la sécheresse y étaient cette année-là exceptionnelles. Les oiseaux n'avaient plus le nerf de siffler, les grillons aussi nombreux que l'herbe emplissaient le pâturage d'un cri immense et sec. La vallée était appesantie et tout y était immobile, jusqu'à la feuille du peuplier. Rien qu'à sortir de chez soi l'on se brûlait... Pourtant nous ravivions l'après-midi notre courage et fort soigneux de nous abriter de frêne en[33] frêne, d'ombre en ombre, nous gravissions un chemin creux qui menait aux délices. C'était un torrent qui, bondissant de rocher en rocher et caressant les mousses venait, après une suprême cascade, s'abîmer dans une cuvette à fond de sable que des rocs avaient naturellement formés. Rien que d'entendre, de loin, la course de l'eau on se sentait déjà tout rafraîchi! On hâtait le pas, on se déshabillait en marchant et sur le point de prendre un si saisissant plaisir on demeurait interdit. Les eaux, de rocs en rocs semblaient se culbuter et se briser dans un fou-rire. Alors que la chaleur là-bas pressait, enserrait, étouffait la terre et la fermait à toute joie, l'ombre ici ouvrait partout des bouches adolescentes entre lesquelles circulaient des souffles frais. Le sous-bois sentait d'eau et de terre foulée. La verdure, au bord du ruisseau par où s'écoulait le trop-plein du petit étang, s'épanouissait claire, tandis que les grands arbres qui surplombaient le rocher, de rameaux en rameaux livraient de[34] plus sombres retraits où le vert profond avait de froides bleuités. Alors, désaltérés déjà d'avoir regardé l'eau vive, nous plongions au plus clair de l'étang où la truite apeurée passait en Z furtif pour s'aller glisser sous le plat d'une pierre. Et lorsque nos corps enfin s'étaient assimilé le froid nouveau, qu'ils y répondaient de toute leur animale chaleur, ravis, nous regardions autour de nous en silence. Et je n'avais à ce moment le souvenir de rien d'aussi délicieux, d'aucun plaisir qui fut à ce point la volupté ouverte de la fraîcheur. Mais depuis, en lisant la prose fluide des Nourritures et de Si le grain ne meurt, comme je me rappelai irrésistiblement la cascade des Catskills et ses dons ! Et par cette eau vive je retrouvais en Gide un des peintres, auquel il fait apparemment le moins penser, je retrouvais Courbet ; oui bien plutôt que la miniature persane, douce, tendre mais de couleurs tout offertes et où le joli trop naturellement prend la place du beau (mais à laquelle d'abord [35] l'écriture de Gide fait penser), j'apercevais sa vraie forme, sa vraie force, sa vraie nature, et de même que la chute d'eau réveillait en moi le « sens de Courbet », le nom de Courbet me révélait ce par quoi Gide m'était le plus valable, par ses élans et ses nouvelles fraîcheurs où tout est harmonie, clarté, simple bonheur. On trouvera en Claudel une somptuosité plus officielle et malgré le souffle une raideur plus inhumaine, en Valéry « une gravité, une ampleur, une solennité admirables, sans emphase aucune, une langue des plus particulières. Mais noble et belle au point d'en être comme dépersonnalisées » (5). Mais on ne trouvera que chez Gide cette aisance attentive, ce naturel grave et ce précieux amour de la terre.

Il a parfaitement réussi à « Exprimer succinctement sa pensée et non le plus éloquemment. Mais c'est lorsqu'elle est toute vive que ma phrase se plaît à l’étreindre et [36] qu'elle se débatte et qu'on la sente palpiter encore sous les mots ». Et sur tout cela comme on lui sait gré d'avoir écrit dans Les Nouvelles Nourritures : « Je rêve à de nouvelles harmonies. Un art des mots plus subtil et plus franc ; sans rhétorique et qui ne cherche à rien prouver. » Ainsi ce qui est accompli ne s' « exténuera » point. [37]


V

 

Les commentateurs des grandes œuvres sont de celles-ci les parasites obligatoires. Pour ma part, je ne connais pas de personnages plus irritants que certains hautains critiques qui commentent sur tout et qui justifient leur position en se persuadant doucement que leur commentaire est de plus grand prix que presque toute création; après un temps il leur est bien étranger l'auteur génial qui leur a fourni leur sujet : il ne s'agit plus que de disputer l'interprétation où l'auteur lui-même ne se trouverait guère à son naturel. Or Gide n'est pas de « ces stériles, qui couvent toujours les bibliothèques sans jamais rien engendrer » (6). [39]

 

Et son œuvre critique est doublement honnête, en ce qu'elle est de bonne foi (7), et en ce que jamais l'auteur n'y perd le contrôle ni le sens critique de soi. Oui, l'excellent de sa critique c'est qu'elle n'est pas une spéculation abstraite et gratuite. L'indignation, la révolte qu'a provoqué en Gide la lecture de Barrès, porte encore ses fruits dans les récentes Pages de Journal, et l'étude de Dostoïewski, de Fielding et de Dickens a été de service pour Les Faux-Monnayeurs.

Il écrit pourtant (8) : « Vous me faites plus érudit que je ne suis. En général j’ai plus interrogé la vie que les livres », par quoi il faut réfuter l'accusation qu'on lui faisait d'être livresque. Il écrivait même : « Un grand artiste n'a qu'un souci : devenir le plus humain possible — disons mieux : [40] devenir banal. Et chose admirable c'est ainsi qu'il devient le plus personnel ». Ici, comme de la préciosité, je dirais que l'esprit livresque eût été pour Gide un péché dans lequel moins naturel, moins paysan, moins perspicace il eût risqué de tomber. Mais l'étude de l'histoire naturelle et son amour de la terre l'ont gardé de ne prendre aux livres que leur poussière. [41]


VI

 

Ce par quoi l'œuvre d'André Gide est capitale, c'est ce que Mauriac (qu'on ne soupçonne point ici de partialité) définit ainsi : « Toute sa vie il a été quelqu'un d’offert. Il nous a servi à tous pour nous connaître nous-mêmes. On a l'impression que son œuvre a été pour notre génération une sorte de repère qui a permis à chacun de se situer » (9). Je reviendrai tout à l'heure sur un point si grave. Mais remarquons d'abord que l'œuvre de Gide est forte et modeste. Déjà ce que nous en dit Mauriac est preuve évidente de cette force. Et appuyant cette force, c'est modestie plutôt que réticence que [43] je lis en Gide à travers nombre d’œuvres que vont supposément créer ses personnages. Œuvres annoncées et dont la préparation est en somme tout le sujet de l'œuvre que lui-même nous propose. Tant de livres écrits sur des livres qu'il se proposait d'écrire ! Ce qui ne me semble pas le fait d'une lâcheté mais d'une force modeste, car ces livres ont l'air de s'effacer devant l'œuvre parfaite qui eût pu être, et, comme Corydon, passent d'autant moins difficilement qu'ils semblent annoncer un livre qui ne passerait pas.

Et ce n'est pas vrai que Gide feint d'aimer la simplicité, car il n'écrirait pas à la légère: « Je tiens l’infatuation pour fatale au développement de l'esprit » (10), ce qui ne l'a point empêché de reconnaître que: « Chaque esprit se fait centre et [que] c'est autour de soi qu'on croit que le monde s'ordonne ». (11) Pourtant, dit l'observateur superficiel, Gide [44] est trop particulier pour être simple. Non pas ; trop particulier seulement, trop rare dans le plus haut sens du mot pour ne point toujours et malgré lui nous apparaître exceptionnel. D'un souvenir de son temps de collégien, il écrit : « Cet effort pour me mettre au pas ne réussit donc qu'à me différencier davantage ; comme il advint chaque fois que je tentai de m'enrégimenter  », ce qui me rappelle une anecdote qu'on me raconta sur Henri Matisse. Lorsque celui-ci était fort jeune, fort pauvre mais déjà chargé de famille, il voulut gagner de force quelque argent nécessaire et se persuada d'aller peindre au Parc Monceau des sujets vendables chez les marchands de chromos. Il part avec ses couleurs et peint des cygnes, avec soin, avec attention, avec vérité. A la fin du jour il se retire, sûr de s'être plié à toutes les exigences d'un public qui n'aime les images que pour ce qu'elles représentent et d'avoir si bien copié la nature qu'on ne lui reprocherait pas d'interprétation. Il va le lendemain [45]chez les marchands de la rue de Rivoli. On l'y regarde avec pitié. Quoi ? Sont-ce là des cygnes ? Non, non, Monsieur, cela ne fait pas l'affaire ! On se demande bien ce que vous avez voulu peindre là! Il fallut remporter une vérité bien trop nue, pas du tout assez apprêtée. Cette aventure, sous quelque forme, tout homme puissant la revit. Les forts se veulent toujours banaliser, tant les incommode une originalité profonde qui les signale hors même de propos, et qui ne leur joue, dans le temporel, que de mauvais tours. [46]


VII

 

Par-dessus tout, Gide est le grand moraliste français de notre époque. C'est comme tel qu'il a suscité tant de commentaires, tant de discussions, tant de dissentiments, tant d'approbations, tant de ferveurs et de révoltes.

C'est ainsi que ses écrits sont un levain puissant, et que dans la pâte lourde d'aujourd'hui, ils insufflent la naturelle, la grave et nécessaire animation.

André Gide a vivement et profondément ému son temps par sa notion de l'acte gratuit, par son essai de réhabilitation des instincts, par sa lutte ouverte contre les trahisons du christianisme envers le Christ et par son adhésion de principe au communisme (12) auquel [47] il est venu par amour de ce qui est présentement le plus vivant, par la tristesse que lui causait le présent état moral des Français, par sa foi dans le progrès de l'homme, par sa haine de la misère d'autrui, par son amour du Christ simple et donc, par sa détestation du christianisme conventionnel. [48]


VIII

 

L'œuvre de Gide a toujours rallié la jeunesse et par là même inquiété les familles. Même elle n'écarte parmi les jeunes que ceux que la contagion familiale a touchés dès l'enfance et qui sont parents avant l'âge. Reconnaissons en passant que la France est le pays où l'on sait le moins être jeune, ce dont usent et profitent nos partis de droite (13) en offrant à leurs adolescents, pour toute jeunesse, un héroïsme guerrier.

Mais dira-t-on sérieusement qu'il pervertit la jeunesse, celui qui lui dit (je cite en désordre) : « Tu ne t'étonnes peut-être pas assez de vivre » (Nouvelles Nourritures). — [49] « Si nous ne reconnaissons pas plus souvent le bonheur, c'est qu'il vient à nous avec un visage autre que celui que nous attendions » (Si le grain ne meurt). — « Nathanaël, que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée » (Les Nourritures). — « Au fond de tout déboire, gît pour qui sait l'entendre, un « ça t’apprendra » que j’écoutai » (Si le grain ne meurt). — « Que l'homme est né pour le bonheur certes toute la nature l’enseigne » (Nouvelles Nourritures), qui rappelle d'une façon inattendue la parole qu'Isaïe prête à Jéhovah : « Si vous voulez m'écouter, vous serez rassasiés des biens de la terre » (II, 19). — « Toute chose appartient à qui sait en jouir » (Si le grain ne meurt). — « A quoi reconnais-tu que le fruit est mûr ? — A ce qu'il quitte la branche. Tout mûrit pour le don et se parachève en offrande » (Nouvelles Nourritures). — « La nouvelle génération ne saurait trouver aliment au même lieu que la première. Ne cherche pas à remanger ce qu'ont digéré tes [50] ancêtres » (ibid.). Gide, pourtant, passe pour avoir une influence perverse ; c'est qu'il ne fait pas le jeu des « parents » ; c'est qu'il ne veut pas que le fils vive « selon » le père, la fille « selon » la mère. Et ce que les familles lui reprochent peut-être le plus, c'est cet admirable envoi des Nourritures Terrestres : « Jette mon livre : dis-toi bien que ce n'est là qu'une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu'un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu'un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, aussi bien écrit que toi, ne l'écris pas. Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah / le plus irremplaçable des êtres. » « Action décomposante », disent les familles. « Action décomposante », dit aussi André Rouveyre à qui Gide répond : « Il est vrai. Mais qu'est-ce que je décompose ici ? qu'un composé factice, ruineux, de morale et de préjugés, où [51] ne s'abrite que de la peur » (14). Et dira-t-on qu'il travaille contre le progrès de l'homme celui qui ajoute dans les Nouvelles Nourritures ce conseil capital : « Ce n'est pas seulement le monde qu'il s'agit de changer (15) ; mais l’homme. D'où surgira-t-il cet homme neuf ? Non du dehors. Camarade, sache le découvrir en toi-même, et, comme du minerai l’on extrait un pur métal sans scories, exige-le de toi, cet homme attendu. Obtiens-le de toi (et c'est moi qui souligne) OSE DEVENIR QUI TU ES ».

Pourtant deux idées auxquelles, pensant à Gide, on arrive fatalement et qui ont particulièrement alarmé les esprits familiaux, ce sont la réhabilitation des instincts et l'acte gratuit. C'est dans Les Caves du Vatican qu'on rencontre l'exemple par excellence de l'acte gratuit. Lafcadio à qui sourit enfin la fortune se trouve dans un compartiment de [52] chemin de fer avec Fleurissoire qu'il ne connaît point. Et sans aucune raison expliquée sinon explicable, s'en remettant à la chance, (à un certain nombre de lumières) de lui dicter son prochain geste : tuer ou ne pas tuer ce Fleurissoire inconnu mais que le hasard met sur son chemin, Lafcadio tente la chance ; et l'acte gratuit ce sera, le nombre des lumières valant pour oui, de précipiter Fleurissoire par la portière. Enfin un meurtre où nul intérêt ne participe !

On a été déduire de là que Gide imaginait une totale absence de causalité ; primait-il une espèce de folie ? Proposait-il une école du crime ? En effet, combien tentante la notion d'une si folle liberté et, pour le non-chrétien même, la pensée qu'on pourrait opposer au mouvement d'Aristote, à la preuve thomiste de l'existence de Dieu (qui remonte de l'effet à la cause) l'acte gratuit. Mais non, il faut prendre ici gratuit dans son acception première et agréer le texte de [53] Faits divers : « II n'y a pas d’effets sans cause. Les mots « acte gratuit » sont une étiquette provisoire qui m'a paru commode pour désigner les actes qui échappent aux explications psychologiques ordinaires, les gestes que ne détermine pas le simple intérêt personnel (et c'est dans ce sens, en jouant un peu sur les mots, que j'ai pu parler d'actes désintéressés). » Avec la complicité du malentendu, de quels reproches d'amoralité n'allait-on pas charger Gide ? Avec l'entendement du sens réel du mot, combien le français moyen devait détester Gide d'aimer qu'on agît avec désintérêt ! [54]


IX

 

Quant à l'acte gratuit, c'est l'amoralité qu'on reproche à Gide, quant à la réhabilitation des instincts, c'est l'immoralité qu'on lui jette à la tête ; oui depuis son adolescence déjà, tous ses instincts se révoltent contre les menottes qu'y mettent les lois sociales, les us et les coutumes. Et il écrit en 1916, mais à propos de sa vingtième année : « Au nom de quel Dieu, de quel idéal me défendez-vous de vivre selon ma nature ? » (16). Dès 1897 il avait publié Les Nourritures Terrestres qui sont un grand cri vers le naturel et dont un des sentiments essentiels, est ce « C'est vers la volupté que s'efforce toute la nature » qu'on retrouve dans Les Nouvelles [55] Nourritures (17). A propos encore de sa vingtième année, il écrit : « Jusqu'à présent j'avais accepté la morale du Christ, ou du moins certain puritanisme que l’on m'avait enseigné comme étant la morale du Christ ». C'est vers ce temps, pendant un voyage en Afrique, qu'il prend conscience d'une attraction sensuelle qui n'est pas la même que celle que subit la majorité dans notre présente civilisation. Il s'y prête. Il y reconnaît sa vérité ; mais souffrant d'être, pour cela, considéré comme pécheur, il veut combattre pour éviter à d'autres pareil isolement, car il se refuse à voir une désharmonie fondamentale entre l'instinct de l'homme et sa vertu véritable. C'est en pensant au temps de ces découvertes qu'il écrivit plus tard : « Il m'apparut que cette harmonie devait être mon but souverain, et de chercher à l’obtenir la sensible raison de ma vie. » Cela [56] le mena jusqu'à la nécessaire composition de Corydon, qu'on lui pardonna moins encore que l'acte gratuit. Non seulement on se récria sur le sujet mais on en voulut à l'auteur de le tenir pour naturel ; on ne vit pas d'abord que Gide pensait selon Platon et non selon Proust ; et dans ce pays où l'on traite la femme plus que dans nul autre, comme un objet de plaisir, on ne comprit pas du tout qu'un homme pût avoir l'esprit sain et tenir que l'uranisme assure un bon ordre dans l'état et un légitime respect de la création maternelle. Certes je ne m'étonne pas qu'au sortir du pelucheux demi-siècle qui aboutit à la guerre de 1914, on ait jugé subversives les logiques déductions de Corydon, mais je m'élève tout net contre une certaine théorie qui dit : « Proust passe encore, il provoque en nous le dégoût du vice, mais Gide ! ah ! Gide ! le voilà le danger, le voilà l'insidieux, le pernicieux, l'immoral écrivain qui peint le vice agréable, qui fait le jeu du Malin, qui nous insinue que telles pratiques [57] ne sont point monstrueuses, qui loin de mettre la jeunesse en garde, la chauffe pour les plaisirs défendus ! » Eh bien non ! Proust ne nous a offert qu'un spectacle et le pire. Il a voulu expliquer et excuser des habitudes qu'il ne tenait point lui-même pour bonnes et dont il allait se cachant, tandis que Gide a tout uniment dit comme il sentait, comme il pensait et le cas qu'il faisait des traditions en matière de sexualité. Et je crois que c'est pour le plus grand bien d'autrui qu'il s'est exposé. Pour tenir pareil rôle Corydon souhaitait : « quelqu'un qui irait au-devant de l'attaque ; qui, sans forfanterie, sans bravade, supporterait la réprobation, l’insulte ; ou mieux qui serait de valeur, de probité, de droiture si reconnues que la réprobation hésiterait d'abord... » Ce quelqu'un, ce fut Gide lui-même. La réprobation a souvent hésité... [58]


X

 

 

 

« Interrogez les animaux, et ils vous enseigneront ; consultez les oiseaux du ciel, et ils seront vos maîtres.

« Parlez à la mer, et elle vous répondra, et les poissons de la mer vous instruiront. »

 

Job. XII. 7. 8.

 

 

« Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. Je queste par tout sa piste : nous l’avons confondue de traces bastardes et artificielles... »

 

Montaigne.

Essais. Livre VII [59]

 

 


 

C'est dans la nature même que Gide prétend avoir reconnu le naturel de certains instincts humains. (On a honte, tant cela est évident, de ne pouvoir jamais cesser de le redire.) Il a fait sur elle de patientes observations auxquelles on peut reconnaître que sans être homme de sciences, Gide avait un tempérament de naturaliste (observations qui pour n'avoir rien de précisément scientifique, n'en bénéficient pas moins de la subtilité de son esprit), si bien que dans les spéculations même les plus abstraites, c'est de la nature aussi qu'il a toujours voulu se souvenir. Je copie dans les Pages de Journal : « Rien, mieux que l’étude des sciences naturelles, n'est fait pour nous guérir de cette angoisse où nous mène nécessairement la recherche d'un Dieu métaphysique, inaccessible. » Et dans les Nouvelles Nourritures ceci que je cite pour la seconde fois : « Que l’homme est né pour le bonheur, certes toute la nature l’enseigne », à quoi s'ajoutent si bien ces [60] mots de Montaigne (18) : « Il faut estendre la joye, mais retrencher autant qu'on peut la tristesse », que Gide commente ainsi dans son Essai sur Montaigne : « Cette humeur, oui, je la retrouve chez Montaigne ; je ne la prends pas en lui ; elle est mienne comme elle était sienne, et je n'avais pas besoin qu'il ait dit avant moi cela pour l'écrire. »

Je dirai même que la complète démarche de Gide, que son entier comportement, tout comme de Montaigne, sont NATURELS, qu'il n'a dans ses révoltes, dans ses avis, que la nature en vue et que le naturel est tout son secret.

C'est donc tout NATURELLEMENT qu'André Gide aime ce qui est présentement le mieux vivant, qu'il déplore le piteux état dans lequel s'acagnardent les Français, qu'il a foi en le progrès de l'homme, qu'il hait la misère qui accable autrui, qu'il aime le [61] Christ des premiers jours, qu'il déteste le Christianisme contre le Christ (19) et qu'il se rallie au communisme. [62]


XI

 

Cette dernière proposition — se rallier au communisme — est aussi la conséquence des six premières. Prenons-les une à une.

C'est en 1905 (20) que Gide écrit « Malheur à ceux qui n'ont pas faim précisément pour le plat que le temps nous présente ». C'était étendre à la minute, à l'heure, au jour, au mois, puis à l'année, puis à l'époque la précieuse notion de la « fruition » de l'instant (21). C'était tenter de nous apprendre le bonheur qui est nécessairement, essentiellement à l'opposé du regret. Gide peut dire en toute vérité : « Non seulement j'aime ce [63] qui EST ; mais je le tiens pour le meilleur. » Et j'ajouterai à ce propos que contrairement à ce que disent certains, il ne s'est point forcé à sentir ainsi pour « faire jeune » mais qu'il est resté absolument jeune parce qu'il pensait naturellement ainsi. [64]


XII

 

Dans l'article déjà cité, de février 1905, je relève encore cette phrase : « — Oui, Monsieur, une importante époque, répondis-je à l'interviewer aussitôt ; une admirable époque... et comment ne trouverais-je pas admirable l'époque précisément où je vis ; intéressante entre toutes, aussi bien parce que c'est la plus récente, la dernière, mais pour cela même moins admirable pourtant et moins intéressante peut-être que celle qui va suivre..., que j'entrevois » (22). Ah ! comme cette excellente réponse est peu dans le goût des Français que nous nous sommes laissés aller à devenir, car il faut reconnaître de [65] bonne foi que nous avons une effarante tendance à ne chérir que le souvenir, que nous sommes aveuglés jusqu'à l'absurde sur les mérites de la tradition et que cela nous prédispose aussi peu que possible à bien juger du présent, à envisager l'avenir.

Or, (mais nous ne savons plus assez nous critiquer) même le côté bonhomme, liberté de presse de nos arguments politiques n'est pas assez de la critique. Cela est si évident que Sieburg écrit dans son Dieu est-il Français ? (23), qui n'est nullement un ouvrage anti-français : « Il nous apparaît clairement que sa fatalité [de l'esprit français] consiste en ceci que chacune de ses manifestations implique toujours un jugement favorable sur lui-même. » A quoi l'on voudrait bien que chacun pût répondre avec Gide « par crainte de prévention, c'est le livre de l'ennemi que l'on considère avec le plus d'indulgence, et [66] avec l'œil le plus sévère ce qui risque de nous flatter » (24) Le patriotisme sans doute se manifeste dans tous les pays, mais ce qui est triste en France c'est que la supériorité de la France y est une donnée première, qu'on en part comme d'une chose qui n'a pas besoin d'être prouvée. N'est-il pas paradoxal que cette incuriosité soit héritière directe de l'esprit critique et curieux du XVIIIe siècle, car l'esprit frondeur de Voltaire (bien moins révolté, bien moins profond que l'esprit de Diderot) portait en soi le poison du scepticisme. Par un phénomène de mimétisme réciproque (où le nom n'a qu'une part de coïncidence) l'esprit français par excellence c'est depuis quarante ans l'esprit d'Anatole France. Je consens que nombre d'écrivains, nombre d'esprits actifs s'en soient garés, mais n'empêche que la masse bourgeoise et petite bourgeoise en est bien imprégnée. Elle ne se réveille que pour la [67] « défense de ses intérêts » (locution absolument française) et permet, sinon, à son scepticisme de pousser jusqu'au menfichisme (allez, ce sentiment est chez nous trop répandu pour que le mot ne prenne pas place dans la langue). Bref, nous voici venus au temps où le slogan français est : « Faut pas s'en faire », notre résignation nous a rongés; Gide a raison de dire : « Je me persuade volontiers qu'il n'arrive à chacun que les événements qu'il mérite » (25), mais comme on lui est reconnaissant de ne s'être jamais immobilisé dans la solution du désespoir. (C'est lui d'ailleurs qui incrimine ce vers trop fameux en France : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux ». Il a raison. Musset l'écrivit dans un siècle qui péchait par mélancolie adolescente, qui ne prenait pas assez conscience de la force de ses trente-cinq ans. Et en ce qui nous concerne il nous [68] faut dans la trente-sixième année de notre siècle ne point pécher par acceptation sénile. Il nous faut aimer Gide d'avoir senti et pensé : « La résignation souriante n'est plus du tout mon fait » (26), d'avoir pris ainsi le contre-pied de l'influence d'Anatole France. D'ailleurs il écrivait à R. d. B. en 1934 : « Je ne suis pas un sceptique » (27). Ah ! tant mieux ! Quel agrément de rencontrer un Français qui ne le soit point, qui n'ait pas honte d'être crédule (ce qui n'implique pas d'être sot !), car il est bizarre que les catholiques même (j'allai dire les catholiques surtout) ait annexé ce qui est le pire de la libre-pensée, savoir son scepticisme. Or un athée ne peut l'être valablement qu'en croyant fortement à la non-existence du Dieu chrétien ; il ne peut pas plus se permettre un sourire indulgent que ne le peut, au sujet de l'athée, le catholique. Je copie à l'usage [69] des esprits décidés, encore ces mots d'André Gide : « Je méprise de tout mon cœur cette sorte de sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude » (28). Et « Cesse de croire, si tu l'as jamais cru que la sagesse est dans la résignation ; ou cesse de prétendre à la sagesse » (29). Puis, persuadons-nous que Gide est d'un cœur plus français que beaucoup lorsqu'il écrit: « J'en veux à tout ce qui diminue l’homme » (30). Il me semble qu'en se rapprochant de la nature le Français civilisé verrait mieux par où pèche sa civilisation. Sieburg le remarquait bien lorsqu'il notait qu'en France « ce n'est pas la nature qui est la source où l'enfant est forcé de puiser, mais la raison ». Il ajoute même avec perspicacité : « Les frères Goncourt se montrent parfaitement logiques, lorsqu'ils assurent qu'ils se sentent plus près [70] de la nature devant la reproduction d'un paysage que devant ce paysage lui-même » (31). Enfin si nous vivions plus communément avec la nature nous nous étonnerions moins d'apercevoir des naturels dissemblables (il est inouï que par naturel, l'homme ait pu entendre uniforme). Et Gide n'aurait pas à dire : « Cesse donc de blâmer ce qui diffère de toi » (32). En effet nous sommes envers les étrangers, particulièrement envers les Russes, tout plein de blâmes où se mêle bien un peu de crainte. Car ceux qui craignent vivement pour leurs églises nous ont ressassé que le communisme était un danger mortel. Grand danger en effet pour les plus gros profiteurs, mais nul danger pour les hommes de bonne volonté. « Il y a bien peu de monstres, écrit Gide, qui méritent la peur que nous en avons » (33). « Nous vivons  encore sous le [71] règne des croquemitaines » (34). Ma foi oui. Il s'inquiète ici tout un petit monde qui n'a pas à redouter des conditions nouvelles. Quoi ? Est-il donc impossible de faire bon ménage avec la justice et la joie, de renverser de mauvaises idoles ? Non ; Gide a raison d'affirmer qu' « il est bien des choses qui ne paraissent impossibles que tant qu'on ne les a pas tentées » (35). [72]


XIII

 

Partant, Gide croit au progrès. Cette notion qui était, (toute courte), partie intégrante du Credo du XIXe siècle commence à nous paraître moins valable. En 1900 même, le progrès semblait une panacée universelle, mais on voit aujourd'hui quelques pailles dans l'acier parce que le progrès auquel on s'est insensiblement habitué à penser, c'est le mécanisme ; or, c'est le progrès de l'homme que Gide nous rappelle : « Moi aussi, parbleu, j'ai pu sourire, ou rire avec Flaubert, devant l’idole du Progrès ; mais c'est qu'on nous présentait le progrès comme une divinité dérisoire. Progrès du commerce et de l'industrie ; des beaux-arts surtout, quelle sottise ! Progrès de la connaissance, oui [73] certes. Mais ce qui m'importe c'est le progrès de l’Homme même » (36).

Tout l'effort du progrès à tendu depuis bientôt deux siècles à séparer l'homme de la nature. Tout ce qui rappelait en nous « l'animal » était proscrit d'office. Paradoxe : on était d'autant plus humain qu'on était moins animal. Je disais que ce sentiment était propre au XIXe siècle. Il est plus exact de dire qu'il est propre au christianisme, mais qu'il était à la fin du XIXe siècle particulièrement venimeux. Le vrai progrès, toute mécanique mise à part, ce serait pour nous d'être aussi NATURELS que possible, de secouer toute la vieille ferraille de nos greniers, de rejeter tous les costumes qui datent des débuts de l'automobile. Je n'entends pas dire, bien sûr, que la rapidité mécanique, que le sans-fil, que l'aviation, etc. soient à condamner, mais que ces moyens (et surtout ne les considérons pas comme [74] fins) réalisent enfin certains profonds désirs instinctifs, la course décuplée, le vol, etc. Et que ce n'est pas du tout le moment de nous embarrasser de faux progrès moraux. Je crois ne pas dénaturer la pensée de Gide en disant qu'il voit le progrès de l'homme en fonction de sa connaissance et particulièrement de sa connaissance de la nature, et qu'il croit nécessaire par conséquent de repousser une tradition antinaturelle.

Au reste, je copie dans Pages de Journal : « Ce que l’on découvre ou redécouvre soi-même ce sont des vérités vivantes ; la tradition nous invite à n'accepter que des cadavres de vérité. »

Cela ne veut pas dire que tout le passé soit à condamner. Il est de poisseuses traditions qui n'entachent pas tout ce qui a été. Il y a un tremplin aussi dans le passé. Gide le sait bien, qui écrit : « Ce n'est qu'en s'appuyant sur le passé que le présent peut [75] prendre élan vers l’avenir » (37). Somme toute ne confondons point tradition et passé. Le fait acquis du passé, nous ne pouvons point nous dispenser d'en faire état pour bâtir l'avenir, mais la tradition, cette frange du passé, qui vient constamment nous balayer le visage, nous empoussiérer les yeux, il faut la couper. De Gide encore : « Aucun progrès de l'humanité n'est possible, que celle-ci ne secoue le joug de l'autorité et de la tradition » (38). Mais, me direz-vous, le communisme est un régime autoritaire. Certes ; tout grand développement social s'appuie sur ses autocrates. Mais je lis dans la phrase citée que c'est l'autorité de la famille qu'il faut secouer ; loi à laquelle les complexes, les refoulements, l'hérédité (nulle part plus intense qu'au sein des familles, s'y développant comme dans un bouillon de culture) prêtent la pire, la plus courbe autorité. [76]

Gide nous dit : « La religion et la famille sont les deux pires ennemis du progrès » (39).

— Mais ces données sont établies ! dira-t-on. — Mais nous vivons autour d'un foyer ! — Mais nos enfants les mieux élevés sont ceux sur qui veillent leurs familles. — Mon père m'a élevé comme cela, c'est comme cela aussi que j'élèverai mon fils ! — De mon temps on obéissait ! — On avait des principes ! Répondons à de tels mots par la voix de Gide encore; « Quoi de plus creux et de plus bêtement sonore, que la phrase par laquelle le R. P. R. de J... termine sa déclaration : « Il existe des principes immuables sur lesquels le doute n'est pas permis.  L'humanité ne progresse et ne peut progresser sans bousculer un peu ces excellentes âmes » (40). Il dit aussi : « Je ne crois pas que l'homme n'a plus rien à dire » […] (41) [77] « Je confonds possible et futur » (42). C'est l'avis de beaucoup qui confondent possible et mécanique. Il faut pousser plus avant l'espérance. Mais lors qu'on ne s'effraie plus de rien qui soit du domaine de l'application pratique des sciences, on prend le mors dès qu'il s'agit de morales et d'institutions. Et l'on voit en France d'un meilleur œil une fusée pour la lune qu'une dissolution des Chambres. Pensez alors si l'on préfère tout à l'abandon de la cellule familiale. Vive le progrès ! crie-t-on à la  pensée de voyager librement au-dessus des mers. Utopie ! hurle-t-on à l'idée d'être plus naturel, moins chrétien, moins possesseur, plus ému par autrui. Utopie, utopie la pensée d'être plus heureux sur la terre! « Comme si tout grand progrès de l'humanité n'était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d'hier et d'aujourd'hui ! » (43). [78]


XIV

 

« ... Cette abominable formule : TU gagneras MON pain à la sueur de TON front » (44).

 

Que Gide ait souffert dans son esprit de l'imposition de nos lois morales et sociales, de l'état de notre société, cela n'est pas douteux, mais plus violemment encore l'a ému le dénuement de cette société. Le spectacle de la misère l'a fait mieux s'interroger sur les avantages matériels dont il a joui dès sa naissance : Il a senti à quel point l'oppressait l'injustice de ce meilleur partage ; mais en même temps il s'y est senti engagé ; et [79] le seul fait de continuer de jouir de ces avantages commença de lui paraître une complicité involontaire. Que Gide, qui au fond, ne renie aucune des valeurs chrétiennes et continue d'être chrétien de cœur, à son insu peut-être, aspire au dépouillement et voie dans la charité même un moyen d'y parvenir, voilà qui est certain. Mais c'est encore un point de vue chrétien et il reste certain aussi que son idéal chrétien est celui d'un état où « faire la charité » ne serait plus nécessaire. En cela, il approuve le communiste qui dit qu'il ne faut pas « avoir à donner », car le don le plus chrétien n'empêche qu'il y ait le donnant et le recevant ce qui perpétue le malaise. Gide écrit à ce propos fort bien : « Une des pires souffrances et dégradations de la misère, pour qui n'est pas incapable d'amour, c'est de devoir toujours recevoir, de ne pouvoir jamais donner » (45). Le mal de la misère il ne faut pas simplement jeter [80] dessus quelques gros sous qui font de mauvais pansements, il faut essayer de labourer le sol de douleur, de le retourner, d'en arracher les herbes parasites, d'y semer les plantes nécessaires. Je ne prétends pas que les réformateurs soient seuls sensibles au malheur d'autrui ni qu'il n'y ait point d'âmes généreuses parmi les conservateurs, mais beaucoup « auraient encore le cœur suffisamment tendre, qui manquent d'imagination au point de ne pouvoir se représenter, fut-ce faiblement, les souffrances de ceux qui ne sont pas tout près d'eux » (46). Gide, qui n'a pas personnellement subi « cette meute de soucis qu'excite et fait aboyer la misère », en connaît parfaitement, ne serait-ce que par sympathie, les hontes et les retours.

Lors de son premier voyage en Afrique en 1893, il avait clairement vu les drames sociaux qui s'y jouaient mais il ne « savait pas encore combien les pires injustices laissent [81] indifférents ceux qu'elles ne lèsent pas directement » (47). Depuis il a fait bien du chemin, il a vu bien du malheur. Sa haine d'un bonheur qui n'est point personnellement acquis s'est accentuée: « Tout bonheur me parait haïssable qui ne s'obtient qu'aux dépens d'autrui et par des possessions dont on le prive » (48) […]

« En vérité, le bonheur qui prend élan sur la misère, je n'en veux pas. Une richesse qui prive un autre, je n'en veux pas. Si mon vêtement dénude autrui, j'irai nu » (49) […]

« Que l'homme jusqu'aujourd'hui n'ait pu s'élever au bien-être, celui même qui permet le bonheur, qu'aux dépens des autres, qu'en s'installant sur eux, voilà ce que nous ne devons pas admettre. Je n'admets pas davantage que le grand nombre doive renoncer sur [82] cette terre au bonheur qui naît naturellement de l'harmonie » (50).

Et voici une remarque des plus importantes : « Une somme de bonheur est due, à chaque créature, selon que ses sens et son cœur en supportent » (51), ce qui veut dire, qu'ICI BAS, chaque créature a droit à sa pleine capacité de bonheur. Or si l'on s'inquiète de savoir ce que l'église catholique entend par paradis, on trouve dans Saint Thomas que le paradis c'est pour chaque âme sa pleine capacité de la lumière de Dieu, de la présence de Dieu, et ce pour toute l'éternité dans la vie ETERNELLE... qui ne commence qu'à notre mort.

Mais Gide croit trop à la nature pour souhaiter que le bonheur soit ailleurs qu'ici-bas, et cela d'autant plus qu'il n'admet pas la « vie éternelle » — qui est (chrétiennement [83] parlant) la survie de l'âme par delà la mort.

Mais voudrait-il ici-bas d'un bonheur à lui seul assuré ? Massis même lui reconnaît « un anxieux besoin de rejoindre les autres, de faire quelque chose pour eux ». Et Gide dit en effet : « L'être pensant qui n'a que soi pour but souffre d’une vacance abominable » (52). [84]


XV

 

« Tout doit être remis en question,

remis en doute » (53).

 

« Pensez-vous que le Christ se reconnaîtrait aujourd'hui dans son Eglise ? C'est au nom même du Christ que vous devez combattre celle-ci. Ce n'est pas Lui le haïssable, mais la religion que l’on édifie d'après Lui » (54). Je me demande s'il se trouverait aujourd'hui un chrétien de bonne foi et de foi profonde qui, après avoir longuement réfléchi sur cette Page de Journal, s'accorderait le droit honnête de lui opposer un absolu démenti. Il me semble au contraire que ce chrétien dirait [85] avec Jéhovah (Isaïe II. 13.) : « Ne m'offrez plus de sacrifices inutilement : l'encens m'est en abomination : je ne puis plus souffrir vos nouvelles lunes, vos sabbats et vos autres fêtes : l'iniquité règne dans vos assemblées. » Gide a trop aimé le Christ humain et fraternel de l'Evangile pour ne pas s'être révolté dès l'adolescence contre les grimaces affreuses que les prêtres et les pasteurs font faire au Dieu qu'ils font parler par leurs bouches. Ce Christ aimant voulait la JOIE. On l'a mis à l'Ecole du MALHEUR. Gide remarque : « Le premier mot qui nous est rapporté du Christ c'est « Heureux... »... « La  première parole du Christ est pour embrasser la tristesse même dans la joie : heureux ceux qui pleurent. Et comprend bien mal cette parole, celui qui n'y voit qu'un encouragement à pleurer » (55). [86]

Voici deux mille ans bientôt que nous vivons selon la souffrance, la mortification et le malheur. LES TEMPS NE SONT-ILS DONC PAS VENUS DE VOULOIR VIVRE SELON LE BONHEUR?

« C'est de la trahison du christianisme qu'est né le communisme » (56), écrit Gide. [87] C'est vrai. Si bien que les chrétiens les plus apeurés, les plus indignés par l'ère qui vient n'ont que les leurs à blâmer. Il leur eût suffi peut-être... (Mais n'était-ce point déjà de la trahison du catholicisme qu'était né le protestantisme ?) « Si le christianisme fait faillite, le Christ ne peut en être tenu pour responsable » (57), et encore une fois le chrétien n'a que le chrétien à blâmer. « L'Eglise a si bien lié partie avec les pires forces de ce monde, les plus essentiellement antichrétiennes, je veux dire celles auxquelles l'enseignement du Christ est le plus opposé : capitalisme, nationalisme, impérialisme, armée, que l’on ne pourra plus aujourd'hui se délivrer de ces forces affreuses qu'en repoussant la religion du même coup » (58). Cela n'est pas tout : « Judas même l’a moins trahi, et moins perfidement, que ceux qui prétendent par ses paroles autoriser une [88] société qui d'abord fait de ceux que ses paroles désarment, des dupes » (59), et l'on revient encore au premier aphorisme : « Le communisme n'aurait même pas eu de raison d'être si le christianisme n'avait pas failli » (60).

Pourtant Jacques Maritain dit au contraire (61) : « Le christianisme n'est pas responsable de l'état où un monde jadis chrétien est parvenu en raison précisément de son apostasie. » Si ! le christianisme est responsable, seul responsable ! Pas le Christ, mais le christianisme. Pas votre Dieu, mais vos prêtres ! Je sais bien que le catholique dit qu'on ne peut tenir la vigne pour responsable du désordre des jardiniers. Mais arrive un temps, après deux mille ans, où pour se débarrasser des jardiniers (qui se sont accrochés à la vigne, qui ne la lâcheront pas), [89] on songe à rejeter la vigne avec ses jardiniers, quelque soit le regret qu'on doive éprouver à voir périr une vigne qui eût pu donner d'admirables fruits, qui en a donné même, lorsqu'on ne la forçait pas sur de trop artificiels espaliers. Mais la phrase de Maritain nous entraîne dans un cercle vicieux car il nous dit que le monde va mal parce qu'on n'y vit pas assez de Dieu, alors que c'est l'état où nous sommes parvenus qui doit être imputé au christianisme.

Gide l'exprimait ainsi : « Que la société capitaliste ait pu chercher appui dans le christianisme, c'est une monstruosité dont le Christ n'est pas responsable; mais le clergé. Celui-ci a si bien annexé le Christ qu'il semble que l’on ne puisse aujourd'hui se débarrasser du clergé qu'en rejetant le Christ avec lui. »

On pourrait discuter sans fin cette proposition, l'un disant « vous êtes trop près de la nature, pas assez près de Dieu », l'autre répondant « vous vous occupez trop [90] d'un Dieu métaphysique et pas assez de la nature », mais je retiens que Maritain admet que : « Le christianisme a réalisé au moyen-âge une société temporelle chrétienne, pleine de déficiences mais vivable cependant. NOTRE CIVILISATION ACTUELLE, ajoute-t-il, EST LE CADAVRE DE LA CHRÉTIENTÉ MÉDIÉVALE » (62).

Si la société temporelle du moyen-âge n'était que vivable et que celle-ci en soit le cadavre, je ne m'étonne plus que celle-ci pue à ce point.

Maritain dit encore : « Des choses aussi différentes que le christianisme et le monde bien pensant, l'église catholique et le monde chrétien. » D'autres en étaient convaincus pour leur part, qui n'osaient espérer que Maritain, justement, exprimerait si bien leur pensée. Car le catholique en est à ce stade où l'on jette du lest pour tenter de sauver [91] l'esquif. Cela n'indique pas une bonne santé. Dans une saine société chrétienne il ne saurait y avoir un christianisme et un monde bien pensant, une église catholique et un monde chrétien : le saint enthousiasme fondrait et confondrait tout.

Ce que Gide reproche au christianisme c'est, répétons-le, d'avoir trahi le Christ et de nous avoir traîné pendant deux mille ans dans ses chaînes sans nous avoir mené nulle part.

— Mais qu'est-ce donc que deux mille ans en regard de l'éternité ? dit le catholique.

— Un bon moment sur cette terre, répondrons-nous.

Et Gide enfin prétend que le christianisme tel qu'il est, est cause de guerre, non seulement parce que « la voix du Christ fait partie de leurs armements. (Armes offensive ou défensive seulement ?) » (63). Mais parce [92] que tant qu'un homme tiendra pour l'évangile, un pour le coran, un pour le talmud, etc..., il ne sera point de paix sur la terre. On s'arme vite dès qu'il s'agit de faire triompher son Dieu de paix. « L'athéisme seul peut pacifier le monde aujourd'hui » (64), dit Gide.

Cela ne vous paraît point ? Eh bien, parions donc contre Pascal ! Parions que puisqu'on a tant guerroyé au nom des Dieux, même au nom d'un seul Dieu, on fera bien moins la guerre lorsqu'on ne croira plus en aucun, et parions, à notre tour, qu'en ne croyant pas aux Dieux, s'il n'y a rien à gagner il n'y a rien à perdre non plus.

Mais ce que Maritain, surtout, reproche à Gide, c'est d'être, au fond, un chrétien qui s'égare, un croyant qui s'efforce à ne point croire. Il lui dit : « En définitive votre adhésion au communisme m'apparaît comme [93] une suppléance pour vous de cette vie évangélique que vous avez toujours cherchée — là où elle n'est pas. » Ce qui revient à lui dire : tout en vous croit à la vie éternelle, mais vous, au lieu de rechercher la vie éternelle, vous recherchez sur cette terre les félicités de la vie éternelle. Si c'est bien cela dont Maritain accuse Gide, je me range aux côtés de celui-ci, car je suis certain qu'il a raison de vouloir trouver sur cette terre les « qualités évangéliques » de la vie éternelle. (Remarquons en passant que ces qualités n'étouffent guère le gros de la masse bien pensante d'aujourd'hui.) Car reprenons la parole de Maritain et ne confondons pas les chrétiens et les bien pensants. Je n'ignore pas (et nul ne doit l'ignorer) que de plus en plus nombreux sont les chrétiens qui bataillent pour un christianisme selon le Christ et qui s'indignent tous les premiers des trahisons de ceux qui ne sont que « bien pensants ». Car, malgré tout, ces derniers ne tiennent pas absolument à trouver sur terre [94] les qualités évangéliques puisqu'ils les trouveront au ciel. C'est même en raison de la certitude qu'ils ont de retrouver la vertu au ciel (au prix, ici-bas, de quelques sacrifices temporels) que les biens pensants vivent parmi nous selon une pratique très modérée et confortable des vertus évangéliques. Oui, il leur suffit de pratiquer, ici-bas, la morale pour que cette morale leur achète là-haut la vertu (65). [95]

En somme, André Gide a voulu exercer ici-bas des vertus évangéliques qu'il ne pouvait espérer, ni attendre de trouver ailleurs. Et il faut bien dire tout de même que si les bien pensants ne s'en remettaient pas tant à la vie éternelle, ils s'appliqueraient peut-être mieux à vivre chrétiennement leur courte vie. (Encore une fois ceci ne s'adresse en aucune façon à Maritain et à la minorité catholique dont il fait partie : hommes de bonne volonté et chrétiens selon le Christ.)

Nous voici ramenés à la notion du temps. Temps gagné, disent les catholiques. Temps perdu, pensons-nous. Dit Maritain : « Nous attendons une chrétienté toute nouvelle, une [96] réfraction, une réalisation effective des valeurs évangéliques dans l'ordre social et temporel. Pour un avenir qui n'est pas prochain ?... Nous avons du temps devant nous. Deux mille ans ce n'est pas grand'chose pour une saine philosophie de l'histoire humaine » (66).

Vous vous leurrez, vous voulez vous persuader que vous avez le temps ici-bas d'attendre ! Ce n'est pas vrai. Au fond de vous-même vous avez déjà renoncé au triomphe ici-bas des vertus évangéliques, parce que vous avez renoncé de les y contempler vous-même. Et qu'en renonçant pour soi-même on est bien près de renoncer pour tous. Il est vrai que vous pouvez renoncer pour vous et pour autrui parce que vous espérez en la vie éternelle. Parce que vous vous fiez à retrouver au paradis cette société chrétienne vivable et viable à laquelle tout de même il faut parfois penser. Viable ? Bien mieux: [97] pour l'éternité. L'attente où vous en êtes vous dispense d'être trop exigeant ici-bas.

Mais en vérité, un des plus grands vices du christianisme c'est d'avoir (avec peut-être une part d'inconscience) tout remis à demain (au surlendemain même) , au lendemain suprême que serait la vie éternelle, de s'être ainsi trompé lui-même et d'avoir poussé à la mauvaise paresse, la pire paresse de l'homme, celle qui lui fait remettre au lendemain le seul profond bonheur humain, qui est d'être HOMME (dans l'acception gœthienne du mot). Ce n'est pas, certes, la seule jouissance humaine, mais c'est le seul bonheur. Et comme fait horreur le mot de Mgr Darboy que cite Montherlant : « Votre erreur est de croire que l'homme a quelque chose à faire en cette vie » (67) .

J'irai plus loin, le christianisme nous dispense même du devoir d'être homme si nous [98] consentons d'être saint. Or rien ne doit nous épargner notre devoir d'être le meilleur homme qui, de par notre naissance même, est en nous, rien et pas même la sainteté, car ce n'est plus être HOMME qu'être saint comme l'entend l'église.

Certes, il est plusieurs façons d'être un homme accompli, mais il n'y a pour chacun de nous qu'une seule façon d'être cet homme qui est quelque part en nous notre meilleur nous-même. Il nous faut impérativement le chercher, le trouver et l'accomplir.

Et le moindre reproche qu'on peut faire alors au christianisme c'est d'avoir proposé à notre désir de perfectionnement un régime unique. « La vérité est ce qui est le plus urgent », dit Maritain. Mais la vérité abstraite, la vérité proposée par l’extérieur n'est pas ce qui est le plus urgent. Ce qui urge c'est l'organisation de l'homme par l'homme, c'est son établissement d'honnêteté et sa conquête des conditions nécessaires à cette honnêteté. [99]


XVI

 

— Mais ne voyez-vous pas, dit-on à Gide, que le communisme est aussi une religion ?

— « Je consens, dit celui-ci, que le communisme soit une religion ; mais l'important c'est que ce soit une religion raisonnable, raisonnée, apprise et non point révélée. Tout est là. »

(Il avait noté de même: « Voir ce que peut donner un état sans religion... sans religion ? Non, peut-être. Mais une religion sans mythologie. »)

Car, par-dessus tout, c'est la nature et la raison que Gide respecte : « Nous n'adorons pas le même Dieu, » dit-il des chrétiens. « Et celui-là seul auquel je puisse croire, épars dans la nature, je leur accorde qu'il ne mérite plus le nom de Dieu. Ce n'est pas de [101] la foi, pour être vu par nous, c'est de l’attention qu'il demande, son mystère est d'autant plus grand qu'il n'est en rien surnaturel. » […]

« Les meilleures armes pour me délivrer [de l'idéal chrétien], c'est dans le paganisme grec que le chrétien que je suis les cherche et les trouve. » [102]


XVII

 

Haine du christianisme (mais non du Christ), haine de la misère d'autrui, pitié de la France, foi dans le progrès de l'homme, amour de ce qui est vivant, amour du naturel ; Gide en est venu au « communisme [qui] est la doctrine la plus vivante la moins achevée qui existe », à cette entreprise qui, dit Guéhenno, « est l'entreprise d'hommes de bonne volonté qui s'efforcent de toute leur vertu de rendre cette terre un peu plus habitable ». [103]


XVIII

 

Mais, a-t-on dit à Gide, vous qui êtes l'individualiste type, comment supporterez-vous une société dans laquelle l'individu n'est rien ?

Car Gide lui-même disait bien que « l'œuvre d'art ne peut répondre à un mot d'ordre ». Mais il écrivait dès 1910 : « Le triomphe de l'individualisme est dans le renoncement à l'individualisme. »

Gide n'a jamais cru qu'on était nécessairement anti-individualiste parce qu'on était communiste ; il a cru, il croit simplement que l'individu peut servir la masse « à la manière de soi-même ». — C'est ce que dit Thierry Maunier : « La marche de la pensée de Gide me paraît à l'inverse de celle de ces individualistes qui, partis de la société, [105] se demandent ce qu'elle peut donner à l'homme, alors que chez Gide la question est de savoir ce que l'homme peut donner à la société. »

« Il m'apparaît, » lit-on dans les Pages de Journal, « que l'individualisme lui-même, bien compris, doit servir à la communauté, il m'importe de préserver ses droits et je tiens pour erreur de l’opposer au communisme. Cette opposition ne m'apparaît point fatale et je ne consens point à l'admettre. » […]

« Une société où chacun ressemblerait à tous n'est pas souhaitable ; je dirai même qu'elle est impossible ; une littérature, bien plus encore. Chaque artiste est nécessairement individualiste, si fortes que puissent être ses convictions communistes et son attachement au parti. Ce n'est qu'ainsi qu'il peut faire œuvre utile et servir la société. […] [106]

« Un communisme bien compris a besoin de favoriser les individus de valeur, de tirer parti de toutes les valeurs de l’individu. Et l’individu n'a pas à s'opposer à ce qui mettrait tout à sa place et en valeur ; n'est-ce pas seulement ainsi que l’étât peut obtenir le meilleur rendement de chacun ? » [107]


XIX

 

— Mais quelle tête, direz-vous, fait l'individualiste Gide dans les meetings politiques? Quelle allure a dans une réunion publique l'auteur des Cahiers d'André Walter ?

Eh bien, il a l'air simplement de lui-même, c'est-à-dire d'un homme tout naturel.

— Mais l'applaudissement lui tournera la tête !

— Oh ! non, car ainsi qu'il l'écrivait à André Rouveyre : « J'ai connu ce destin bizarre (peut-être unique) d'être magnifié par l'attaque avant de l'avoir été par l'éloge. La caricature a pris le pas sur le portrait. » Rien maintenant ne va lui tourner la tête. Il ne craint plus le pénétrant poison du compliment et de l'adulation. Il a trop pris l'habitude de s'en défier. [109]

J'ai vu Gide à la séance d'ouverture de la Maison de la Culture. Il y était fort à l'aise. Je l'imagine plus heureux encore à la campagne que dans toute réunion, mais bien plus à son aise dans une réunion publique que dans un salon. Il y fait figure d'un homme heureux de se mêler à ceux en qui il met de l'espoir et qui poursuivront sans lui, lorsque sera venu, pour lui, « le solennel envahissement de la mort », leur marche « sur cette route de l'histoire où chaque pays, chaque nation devra tôt ou tard s'acheminer ».

Et parmi ces hommes plus jeunes que lui, Gide ne fait pas figure de vieillard. C'est en vérité qu'il dit : « J'ai grand effort à faire pour me persuader que j'ai l'âge à présent de ceux qui me paraissaient si vieux quand j'étais jeune. » Et c'est en vérité qu'il peut se dire leur camarade employant ici non seulement le mot russe de la révolution, mais le mot américain de Walt Whitman, car Gide est vivant, bien vivant, tout plein de jeunesse [110] véritable, tout destiné semble-t-il à ce que se remplisse son vœu : « Surtout, j'aimerais vivre assez pour voir le plan de la Russie réussir, et les Etats d'Europe contraints de s'incliner devant ce qu'ils s'obstinaient à méconnaître » (68). [111]


XX

 

Alors en définitive : Qu'est donc Gide au communisme ? Qu'est donc à celui-ci l'œuvre de celui-là ? Gide est un homme. Il a donné au communisme son adhésion d'homme en regard de quoi son œuvre passée n'importe ici qu'en raison de l'autorité qu'elle donne à sa voix. L'adhésion compte seule (69).

Staline ne disait-il pas : « Le prolétariat [113] ne peut atteindre la Révolution que par une seule voie qui est celle du Parti; mais chaque intellectuel peut rejoindre la Révolution par sa propre voie. »

Mais qu'est donc le communisme à Gide ?

« Pourquoi je souhaite le communisme ? Parce que je le crois équitable, et parce que je souffre de l’injustice, et je ne la sens jamais tant que lorsque c'est moi qu'elle favorise. Parce que le régime sous lequel nous vivons encore ne me paraît plus protéger aujourd'hui que des abus de plus en plus fâcheux. Parce que, du côté des conservateurs, je ne vois plus aujourd'hui que des choses mourantes ou mortes, des mensonges, des compromis ; parce qu'il me paraît absurde de se cramponner à ce qui a fait son temps; parce que je crois au progrès ; parce que l'on ne peut empêcher l'avenir, et que je préfère ce qui sera, ce qui doit être, à ce qui a cessé d'exister. [114]

« Pourquoi je souhaite le communisme ? Parce que je crois que c'est, à présent, par lui que l'homme peut parvenir à une plus haute culture ; que c'est le communisme qui peut, et doit permettre une nouvelle et meilleure forme de civilisation. »

— Ah ! vous marchez avec le temps, dit-on à Gide, vous êtes un malin, vous sentez d'où vient le vent. — Non, vous n'êtes pas seulement opportuniste ? Alors c'est que vous avez là quelque intérêt, c'est que vous voulez rester avec les jeunes, parler en public, être fêté ? — Eh non ! car où Gide avait beaucoup à perdre en, adhérant au communisme, c'était en souhaitant une civilisation où son art n'aurait plus cours peut-être ; et on ne lui fera pas l'injure, je pense, de nier que son art a été toute sa vie, ce qui visiblement lui tint le plus à cœur.

— C'est donc une conversion ?

— « Ne parlez pas ici de « conversion »; je n'ai pas changé de direction ; j'ai toujours [115] marché droit devant moi ; je continue ; la grande différence, c'est que pendant longtemps je ne voyais rien devant moi, que de l'espace et que la projection de ma propre ferveur. A présent j'avance en m'orientant vers quelque chose; je sens que quelque part mes vœux imprécis s'organisent et que mon rêve est en passe de devenir réalité. »

FIN

 

28 mai 1936. [116]

 

(1) André Rouveyre. (Le Reclus et le Retors).

 

(2) On trouvera à la fin de ce volume une liste complète des écrits d'André Gide.

 

(3) (Si le grain ne meurt), remarque dont il paraît intéressant de rapprocher celle d'Elie Faure parue dans un livre récent : Regards sur la Terre promise (Jean Flory, édit.) « Kou Houng-Ming prétendait que « l'Europe a une religion qui satisfait son cœur mais ne satisfait pas sa tête, et une philosophie qui satisfait sa tête mais ne satisfait pas son cœur » — ce qui sans doute constitue la meilleure démonstration de principe de contradiction qui a constamment tourmenté l'Europe, mais on pourrait répondre à ce sage Chinois que l'Europe a vécu de ce principe, et qu'il lui a révélé sa grandeur en maintenant vivant en elle le drame de la création. »

 

(4) Voir aussi toute la page 134 des Pages de Journal.

 

(5) Pages de Journal.

 

(6) Guez de Balzac, Lettre à Bouchard, de mars 1640.

 

(7) Contrairement à la foi qui n'est pas toujours la bonne. Cf. Pages de Journal.

 

(8) A François Porché (lettre publiée en appendice à Corydon).

 

(9) André Gide et notre temps (publié à la N.R.F. sans nom d'auteur).

 

(10) Si le grain ne meurt.

 

(11) Ibid.

 

(12) Voir l'introduction.

 

(13) Et en dernière heure, hélas, nos partis d'extrême gauche.

 

(14) Lettre à A. Rouveyre, oct. 24.

 

(15) C'était aussi ce que disait Karl Marx.

 

(16) Si le grain ne meurt.

 

(17) Si le grain ne meurt.

 

(18) Essais, livre VI.

 

(19) Titre d'un ouvrage que dès 1904 il avait voulu écrire.

 

(20) L’Ermitage, février 1905.

 

(21) « O fruition paradisiaque de chaque instant !  » (Numquid et tu... ?)

 

(22) Ermitage, passage cité dans « Morceaux choisis ».

 

(23) Friedrich Sieburg : Dieu est-il français ? (Bernard Grasset, éditeur).

 

(24) Pages de Journal.

 

(25) Corydon.

 

(26) Pages de Journal.

 

(27) Ibid.

 

(28) Pages de Journal.

 

(29) Nouvelles nourritures.

 

(30) Ibid.

 

(31) Ouvrage cité.

 

(32) Nouvelles  nourritures.

 

(33) Ibid.

 

(34) Nouvelles Nourritures.

 

(35) Si le grain ne meurt.

 

(36) Nouvelles  nourritures.

 

(37) Pages de Journal.

 

(38) Ibid.

 

(39) Pages de Journal.

 

(40) Ibid.

 

(41) André Gide et notre temps.

 

(42) Nouvelles nourritures.

 

(43) Ibid.

 

(44) Pages de Journal.

 

(45) Pages de Journal.

 

(46) Pages de Journal.

 

(47) Lettre à Jean Schlumberger, publiée dans André Gide et notre temps.

 

(48) Nouvelles nourritures.

 

(49) Ibid.

 

(50) Nouvelles nourritures.

 

(51) Ibid.

 

(52) Pages de Journal.

 

(53) Pages de Journal (inscrit sur la bande du livre).

 

(54) Ibid.

 

(55) André Gide fait ici erreur car Heureux n'est pas le premier mot qu'ait prononcé le Christ.

Selon Saint-Mathieu, III, 15: « Laissez-moi faire pour cette heure ; car c'est ainsi que nous devons accomplir toute justice. Alors Jean ne lui résista plus. » (Ce n'est qu'au verset 5 du cinquième chapitre qu'on trouve : Bienheureux ceux qui pleurent, etc...)

Selon Saint-Marc, I, 15, les premières paroles de Jésus sont: « Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche ; faites pénitence et croyez à l'Evangile ».

Selon Saint-Luc, le Christ dit d'abord, II, 49 : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois occupé à ce qui regarde le service de mon Père? Et ce n'est qu'au sixième chapitre, verset 21, qu'il dit : « Vous êtes bienheureux vous qui pleurez maintenant parce que vous rirez. »

Et selon Saint-Jean, I, 38 : « Jésus se retourna et voyant qu'ils le suivaient il leur dit : Que cherchez-vous ? »

Gide fait donc erreur quant au premier mot du Christ mais non quant à la façon dont il faut comprendre les larmes.

 

(56) Pages de Journal.

 

(57) Pages de Journal.

 

(58) Ibid.

 

(59) Pages de Journal.

 

(60) Ibid.

 

(61) Cf. André Gide et notre temps.

 

(62) C'est moi qui souligne.

 

(63) Pages de Journal.

 

(64) André Gide et notre temps.

 

(65) A ce propos, je ne résisterai pas au plaisir de citer entière l'admirable page de Nietzsche : « Le christianisme fut, dès l'origine essentiellement et radicalement satiété et dégoût de la vie pour la vie, qui se dissimulent et se déguisent seulement sous le travesti de la foi en une « autre » vie, en une vie « meilleure ». La haine du « monde », l'anathème aux passions, la peur de la beauté et de la volupté, un au-delà futur inventé pour mieux dénigrer le présent, au fond un désir de néant, de mort, de repos, jusqu'au « sabbat des sabbats », — tout cela, aussi bien que la prétention absolue du christianisme à ne tenir compte que des valeurs morales, me parut toujours la forme la plus dangereuse, la plus inquiétante d'une « volonté d'anéantissement » tout au moins un signe de lassitude morbide, de découragement profond, d'épuisement, d'appauvrissement de la vie, — car au nom de la morale (en particulier de la morale chrétienne, c'est-à-dire absolue), nous devons toujours et inéluctablement donner tort à la vie, parce que la vie est quelque chose d'essentiellement immoral — nous devons enfin étouffer la vie sous le poids du mépris et de l'éternelle négation, comme indigne d'être désirée ou dénuée en soi de la valeur d'être vécue. »

 

(66) Cf. André Gide et notre temps.

 

(67) Henri de Montherlant : Service inutile (Bernard Grasset, éditeur).

 

(68) L'attitude des communistes français et des Russes a tant changé récemment que l'auteur de cet opuscule encore une fois se demande si c'est de chez eux maintenant que viendra une vie nouvelle. Mais si beaucoup de nous, et Gide même, avons été trompés par le développement du communisme il n'en resterait pas moins vrai que notre civilisation chrétienne est monstrueusement usée et profondément détestable.

 

(69) Mais j'abonde ici avec ce que dit Thierry-Maunier (cité dans André Gide et notre temps) : « Il y a chez Gide un effort qui n'est pas dans le sens de la certitude ou de la vérité, mais dans le sens de la sincérité, de la vie authentique : un effort vers l'enfance, vers l'innocence, vers une certaine simplicité intuitive qui me semble l'avoir depuis longtemps acheminé vers le communisme ». Il m'a toujours paru que la seule lecture de l'œuvre de Gide menait (et avant même qu'il en parlât dans ses écrits) au communisme, tel que la théorie nous le montrait.